Histoire du Minihy de Léon |
Marché des artichauts |
Marché de choux-fleurs |
III - E 2 - Lorganisation de la vente et les débouchés
Autrefois et même jusquà la guerre de 1914, les achats de légumes dans le Minihy avaient lieu assez souvent dune façon pittoresque. Avant que les primeurs ne fussent arrivés à maturité, le marchand achetait la récolte sur pied à un prix forfaitaire ; on comptait le nombre approximatif des têtes de choux-fleurs et dartichauts avant la coupe pour quon nen dérobe pas. La récolte arrivée à maturité le cultivateur la coupait ou le marchand la faisait couper par ses employés. Cette méthode comportait des risques parfois très graves et pour le cultivateur qui voyait le cours monter au-delà de celui quil avait reçu et pour le marchand qui pouvait se trouver partiellement ruiné par un coup de froid ou de gelée détruisant la récolte.
Plus tard la culture légumière prenant de lextension, le marché journalier de Saint-Pol prit de limportance ; et cet achat sur pied fut presque complètement abandonné. La production et le trafic intense des primeurs devaient naturellement entraîner la spécialisation et la séparation du travail et du négoce. Cette spécialisation nest pas complète ; quelques fermiers vendent encore directement aux consommateurs locaux, ou viennent même jusquà Brest et Morlaix pour écouler quelques sacs de pommes de terre ou doignons. Le Santécois vient vendre ses carottes en brouette à Roscoff. Le producteur est rarement marchand et jamais expéditeur. Il a besoin dun intermédiaire. Il existe donc à côté dune masse douvriers sédentaires, un groupe important de commerçants de profession. Actuellement le cultivateur peut vendre ses produits soit aux commerçants, soit aux coopératives.
Le commerçant en gros qui sappelle expéditeur à Saint-Pol, vient au marché qui se tient place de lÉvêché. Là, il examine les produits, discute les prix ; lorsquil est daccord avec un cultivateur pour lui acheter sa ou ses charretées de choux-fleurs ou dartichauts, il lui délivre un coupon à souche sur lequel il inscrit le prix convenu. Autrefois, le marché était conclu lorsquon se frappait dans la main ; cétait un engagement sacré. Le cultivateur na plus alors quà se rendre au magasin de cet expéditeur pour déverser ses produits et recevoir généralement au comptant, le prix de sa vente. Là on procède immédiatement au triage et à lemballage des têtes par caissettes de 24 généralement, qui sont ensuite dirigées sur la gare. Ce commerçant a son utilité ; jusquen 1909, il fut le seul acheteur sur le marché. Il offrait au cultivateur lavantage découler tout de suite ses produits et den recevoir immédiatement le prix. Mais il sest multiplié à lexcès, bien souvent nimporte qui simprovisait expéditeur, un simple valet de ferme quelquefois.
Ce commerce rapportait énormément, le commerçant faisait une fortune rapide, ce qui amena de la méfiance et de la jalousie du cultivateur qui peinant plus durement à longueur dannée naboutissait pas au même résultat. Le but du commerçant était en effet dacheter au plus bas prix pour revendre avec un large bénéfice ; cette marge assez large entre le prix dachat et le prix de vente sexplique facilement car le commerçant à de gros risques à courir ; les légumes achetés sont des denrées périssables, la mévente peut se produire, lemballage est très onéreux, les frais de transport et les frais généraux assez lourds ; il faut également payer un personnel emballeur. Dautre part comme le commerçant paie comptant, il doit disposer dune certaine avance de fonds avant de pouvoir récupérer le prix de ses expéditions. Prenons le cas dun expéditeur moyen qui ne charge que deux wagons par jour, ce qui représente une valeur de 13.000 à 16.000 francs par jour. Le produit ne rentrera quune quinzaine de jour après. On peut donc compter une valeur de 200 à 230.000 francs qui est expédiée par terre ou par mer aux risques de lexpéditeur, avant quil ne rentre dans ses débours. Le cultivateur qui a tendance à considérer le commerçant comme une personne qui ne travaille pas beaucoup, sestimait lésé devant la grande différence entre le prix dachat et le prix de vente.
Voilà pourquoi en mai 1909, les producteurs se groupaient en formant le Syndicat Rural du Léon. Ce nétait quun syndicat professionnel pour la défense des intérêts du groupe. Depuis la Loi de mars 1920, il peut acheter et revendre à ses membres les produits et les machines nécessaires à leur travail pourvu quil ne réalise aucun bénéfice. Le syndicat ainsi conçu navait pas daction propre sur le commerce et la vente des légumes ; cependant il groupait la presque totalité des producteurs et cultivateurs, il fut considéré comme un corps hostile par les commerçants qui boycottèrent les syndiqués. Aussi ceux-ci se groupèrent ils en 1910 pour fonder une Coopérative de vente " La Bretonne ". A lorigine, elle avait 30 membres et le capital sélevait à 20.000 francs. Les débuts de cette coopérative furent très pénibles car les marchands lui firent la guerre. Dautre part, lannée de sa création fut une mauvaise année.
Les pommes de terre primes se vendaient difficilement, la campagne de choux-fleurs était désastreuse, celle des artichauts sannonçait mauvaise. La Bretonne sallia alors à lUnion des Maraîchers dAngers, coopérative florissante, pour mettre en commun leur clientèle. La Coopérative La Bretonne est aujourdhui prospère.
Les cultivateurs qui en font partie viennent apporter directement leurs produits à ses magasins qui ont été aménagés auprès de la gare de Saint-Pol de Léon. La quantité et la qualité des apports sont mentionnés sur le carnet que possède chaque adhérent. Cet organisme évite au cultivateur une perte de temps en ne lui imposant pas le stationnement sur le marché et lui donne la certitude de vendre ses produits. Le désavantage, cest que le cultivateur nest pas payé immédiatement. On le paye un peu plus tard au cours moyen du marché et en fin dannée on lui verse une ristourne qui est proportionnelle à ses apports. Le bénéfice réalisé par le cultivateur est donc certain mais il nest pas aussi élevé que celui du paysan qui pratique le marché. Cet organisme stabilise les cours et met fin à la lutte économique entre producteurs et commerçants.
La Coopérative calcule le prix de vente de façon à ce que le cultivateur retire un bénéfice et à ce que les frais dexpéditions soient couverts. La Bretonne groupe 60 membres et son chiffre daffaires était de 2.600.000 francs en 1932. Elle a un personnel de 15 ouvriers qui soccupent du triage des produits, de leur emballage et de leur expédition. Elle vend également à ses adhérents les produits nécessaires à leur exploitation, comme la paille, les engrais, etc Au début Coopérative et expéditeurs ne pouvaient sentendre et essayaient de convaincre les agriculteurs de leur utilité et leurs avantages respectifs ; le paysan Saint-Politain hésita avant de savoir où se trouvait son véritable intérêt. La Bretonne refuse depuis longtemps de sagrandir ; elle naccepte plus de nouvelles adhésions, car elle craint de posséder plus de produits quelle ne pourrait en vendre. Lorsque lapport de ses adhérents est insuffisant, elle achète sur le marché à des non-adhérents quelle paye immédiatement et qui ne participent pas à la ristourne. Le mot " coopérative " ne peut donc plus lui être appliqué rigoureusement. Cest plutôt une association commerciale considérée comme une personne civile et qui est imposée comme telle sur le chiffre daffaires des expéditions vers lintérieur ( les exportations nétant pas soumises à limpôt ).
Il existe à Saint-Pol une douzaine de coopératives similaires. Le Syndicat Agricole du Léon, créé le 2 février 1910 est un peu différent. Cest un dépôt de lUnion des Syndicats du Finistère et des Côtes du Nord dont le siège est à Landerneau. Cet organisme puissant groupe 320 syndicats, 42.000 adhérents et possède 45 magasins. LUnion possède un Office Central à Landerneau qui est le trait dunion entre les syndicats communaux rendus obligatoires par la Loi du 2 décembre 1940 et lUnion Nationale. Le syndicat du Léon regroupe 1.000 adhérents. Depuis la Loi du 2 décembre 1940, la Charte paysanne, il a pris le nom de Syndicat Agricole Coopératif, ses statuts ont été modifiés dans le but de lui donner davantage dextension. Il vend des machines, des outils, des aliments pour le bétail, des engrais, etc en somme tous les produits indispensables à lagriculture.
Le Syndicat sétend de plus en plus, les paysans y amenant volontiers leurs primeurs. Son chiffre daffaires était de 5.000.000 de francs en 1932. Le Syndicat Agricole Corporatif, à la différence de la Bretonne, ne paie pas dimpôts sur le chiffre daffaires, car il écoule les produits de ses membres en ne gardant pour lui aucun bénéfice. Il ne joue que le rôle dintermédiaire non payé et ne fait en somme quun groupage de commande.
Les Coopératives ( La Bretonne, La Celtique, La Rurale, etc ) et la Coopérative du Syndicat Agricole Corporatif doivent traiter environ 35 à 40% des produits de la région, chiffre qui va toujours croissant, surtout pour le Syndicat Agricole Corporatif. Les marchands se chargent dexpédier le reste de la production.
Pour lexpédition des pommes de terre, artichauts, choux-fleurs, le nombre de commerçant est assez réduit, 45 à 50 à Saint-Pol et 10 à Roscoff. Mais leur chiffre daffaires varie entre 7 à 12 millions par an.
Le commerce des oignons, au contraire, est pratiqué par un plus grand nombre de petits commerçants qui groupent leurs achats et affrètent en commun un voilier. Leur nombre est environ de 200 pour Saint-Pol et Roscoff. Depuis les difficultés nées de la crise de 1931-1932, les expéditeurs et les coopératives ont du sentendre.
Les ventes se font suivant les acheteurs à " ferme " ou à " la commission ". Pour létranger lorsque la vente est faite à la commission, un représentant de la maison étrangère achète lui-même sur place et se charge de lexpédition. Avant 1930, la vente se faisait à la commission en Angleterre. Un agent anglais pour La Bretonne contrôlait les ventes des commissionnaires. Ces sortes dexpéditions ne se pratiquent plus beaucoup, car elles offrent trop de risques à lexpéditeur. Depuis 1930, les ventes se font à ferme en Angleterre, Hollande, Allemagne, Suisse. Les Allemands achètent à la gare de départ. Seule une faible proportion des produits est vendue à la commission ( ¼ environ).
En Allemagne, on pratique aussi la vente par représentants, auxquels on expédie des légumes, ceux-ci sefforcent de les vendre dans les meilleures conditions. En Allemagne, Hollande, Belgique, les membres de La Bretonne étaient en relation avec trois grandes maisons israélites. En Belgique, les expéditeurs envoient difficilement leurs produits car les ventes dans les principales villes se font à la criée. Dans les pays étrangers, les expéditeurs et les coopératives auraient intérêt à avoir des agents français pouvant les renseigner immédiatement sur les facilités de vente et le besoin du marché. Les commerçants doivent faire leurs offres par télégramme et les commandes parviennent de même.
Pour les marchés français, les modes de vente sont plus variés. Certains cultivateurs vendent sur place à des courtiers qui parcourent la campagne et qui se chargent de lexpédition. Dautres ont des acheteurs attitrés pour lesquels, ils réservent leur récolte à un prix convenu davance. Mais ce procédé est aléatoire pour les deux parties.
Dautres, pour les pommes de terre et les oignons expédient directement sur les bourses ou criée, mais les risques sont également fort grands. Aux halles centrales de Paris, il y a trois catégories de demandeurs : les mandataires qui vendent au nom dun commerçant de Saint-Pol, les commissionnaires qui vendent moyennant une remise et les approvisionneurs qui agissent pour leur propre compte. Les exportateurs choisissent un intermédiaire et envoient leurs marchandises en tenant compte du prix du marché à Paris. Les ventes aux mandataires et aux commissionnaires sont aléatoires aussi les commerçants préfèrent-ils les ventes à ferme avec acceptation du prix du départ. En Normandie, dans les villes et les bourgades, le commerce des légumes est souvent accaparé par les Roscovites et les Saint-Politains, à lexemple des Espagnols tiennent un magasin de primeurs. Dans les autres régions françaises, cest une clientèle de détail quil faut satisfaire, négociants en légumes ou coopératives de consommation qui achète à ferme.
Le commerçant doit être vigilant pour contenter sa clientèle ; il lui faut sadapter à ses besoins et à ses goûts. Ces expéditions exigent surtout beaucoup dhonnêteté et de loyauté sur la qualité, la quantité et la présentation des produits. Pour létranger, les expéditeurs devraient imiter certains procédés de publicité employés par leurs concurrents. Jusquici la publicité est livrée aux initiatives individuelles. Il faudrait aussi un grand nombre dagents français sur place pour donner en temps utile des renseignements soit pour décongestionner un marché encombré, soit pour expédier vers dautres centres moins favorisés. Il faudrait éviter lanarchie qui règne trop souvent sur nos procédés de vente.
La standardisation serait peut-être aussi à désirer. Elle a linconvénient de tuer toute initiative individuelle ; ce qui répugne aux français. Pourtant, elle offre de sérieux avantages qui permettraient de lutter plus efficacement contre la concurrence étrangère. La standardisation a pour but de présenter toujours sous la même forme, le même produit dont on connaît ainsi à lavance la qualité et la grosseur. Elle permet aux producteurs de se rendre compte des produits préférés par la clientèle, donc des produits quils sappliqueront à cultiver. Elle permet aux marchands en gros de vendre sur simple désignation de la marchandise ; aux détaillants dêtre assurés davoir une marchandise triée ; aux transporteurs de connaître le poids total de lexpédition par le nombre de caisses toutes de même dimensions et de même poids ; aux consommateurs dacheter en toute confiance un produit toujours identique à lui-même. La question de la standardisation fut abordée en France en 1930-1931. Un comité national dirigé par Monsieur de Guébriand voulut lappliquer en France pour les fruits et les primeurs. Mais on y renonça pour ne pas heurter le tempérament individualiste du Français.
Le résultat fut quà létranger nos primeurs étaient refoulées et remplacées par les produits italiens qui, eux étaient standardisés. En 1932, les commerçants ont obtenu auprès de la Chambre de Commerce et de lIndustrie des départements bretons la création dune marque " Bretagne ". En 1934, chaque maison de commerce a ajouté sa marque propre à cette marque de garantie ; cest un timide pas vers la standardisation. Ces réformes qui sont dans lintérêt du commerçant et par suite du cultivateur ne seraient pas à négliger le jour où le commerce reprendra normalement.
Le chou-fleur
Le chou-fleur est le légume expédié et exporté le plus loin et en plus grandes quantités. Pourtant son exportation est assez récente puisquelle date de 1936. Les choux-fleurs arrivent en vrac au marché de Saint-Pol ; ils sont vendus à la tête et non au poids. Lexpéditeur ou la coopérative les trie suivant la grosseur en trois catégories, puis les met dans des cageots : 12 têtes pour la taille supérieure, 18 pour la moyenne et 24 pour la petite. Cest un essai de standardisation. La campagne de choux-fleurs et des brocolis commence en octobre pour se terminer en avril. En janvier le brocoli donne son plein rendement ; il apparaît sur le marché après le chou-fleur hollandais et celui de la région malouine et avant celui dAngers.
Le chou-fleur italien fait à cette époque une rude concurrence à létranger. Jusquà la crise de 1932 les principaux acheteurs étrangers étaient lAngleterre, la Belgique, la Hollande, la Suisse et lAllemagne. Pour lAngleterre, on cueillait les plus petites têtes, les " moudet ". Les produits partaient surtout de Roscoff ; une faible quantité passait par St Malo ou Brest. Lexportation vers ce pays commencée vers 1926 où elle était de 581 tonnes, montait rapidement à 19.864 tonnes en 1931, pour seffondrer après les Décrets Gilmour à 3.020 tonnes en 1934 et à 2.488 tonnes en 1938.
Sur la Belgique, la Hollande, la Suisse et lAllemagne, on expédiait le gros et le moyen chou-fleur. Les expéditions se faisaient par chemin de fer bien que lon ait songé vers 1932 à les faire passer par la voie de mer : Roscoff - Anvers ; cétait une voie plus économique mais plus lente. Dirigée vers lAllemagne sur Berlin et Cologne, vers la Hollande sur Amsterdam et Rotterdam, vers la Belgique sur Bruxelles et les villes frontières, les primeurs sont ensuite réparties dans les régions avoisinantes. Parfois même de Berlin, les envois sont dirigés jusque sur la Russie. La concurrence des produits hollandais et italiens nous gêne dans ces pays. En 1930 alors que les exportations étaient de 16.870 tonnes, elles étaient de 14.000 tonnes dans ces pays. Elles nont fait que diminuer jusquà 1938. Par contre le marché intérieur sest ouvert de plus en plus. En 1928 pour 30.000 tonnes exportées sur létranger, 11.000 tonnes restaient en France ; en 1935 pour 6.527 tonnes exportées, il restait 44.060 tonnes sur le marché national. De 1929 à 1935 les expéditions avaient donc quadruplé. Elles se répartissent à peu près également sur Paris et la province : en 1935, Paris absorbait 22.932 tonnes et la province 21.128 tonnes.
La pomme de terre
La pomme de terre donnait lieu avant 1932 à un trafic important. La presque totalité des pommes de terre était exportée sur lAngleterre, surtout sur les ports du sud et du sud-ouest où se trouvaient de nombreux bretons qui se chargeaient de la vente au détail. Elles arrivaient en Angleterre à partir de la fin avril, à une époque où les pommes de terre anglaises nétaient pas encore mûres. La vente au début de la saison était donc excellente. Le décret Gilmour en décembre 1931 en interdisant lexportation après le 15 mars, ruinait complètement ce trafic. Nos exportations tombaient de 12.355 tonnes en 1931 à 99 tonnes en 1932. LAllemagne, lEspagne, la Hollande et la Belgique devaient prendre des mesures semblables en avril 1932. Les paysans bretons sorientèrent alors vers une autre voie ; lexpédition de pomme de terre de semence en Algérie. En effet, ce pays ne peut se fournir de semence chez lui car la pomme de terre y dégénère.
Depuis 1910, ce trafic était amorcé ; lAlgérie achetait à Saint-Pol à cette époque 2.000 tonnes de semence de lespèce hollandaise jaune. Vers 1933, ces envois sintensifièrent après une judicieuse réclame faite par les cultivateurs du Léon. Ces expéditions se font par chemin de fer jusquà Brest, puis par bateau. En Juin - juillet 1935, 10.000 tonnes étaient ainsi expédiées pour les semences. Le Léon subit la sérieuse concurrence de Pont lAbbé. Depuis 1932, le marché français absorbe la presque totalité de la production. Les expéditions se font par chemin de fer sur Paris et les différents centres de Bretagne, et par cabotage jusquau Havre qui garde une partie des produits et envoie le reste à lintérieur du pays. En 1937, 1.429 tonnes étaient ainsi expédiées par mer.
Lartichaut
Les artichauts ne donnent pas lieu à lexportation. Les essais effectués sur létranger ont tous donné des résultats défectueux. On a vainement tenté den expédier en Amérique en fin de saison. Les envois se font seulement sur la Belgique : 32 tonnes en 1936. Le marché national est donc seul à absorber cette production de 35.000 tonnes. Les artichauts arrivent en vrac sur le marché de Saint-Pol. Lexpéditeur les trie et le met pat cageots suivant leur grosseur. Comme la saison des artichauts coïncide avec celle des pommes de terre primes, le trafic ferroviaire et routier est intense. Lartichaut est expédié vers les grands centres de consommation et notamment vers Paris qui en absorbe une quantité important ; en 1936 on expédiait 21.374 tonnes sur Paris et la province. Les touristes qui passent l été sur la côte du Léon augmentent en outre la consommation locale. Saint-Pol et Bordeaux se sont entendus pour mettre en commun leur clientèle ; au printemps lartichaut de Bordeaux est sur le marché, en été cest celui de Saint-Pol.
Cette culture est toujours en faveur malgré les difficultés de ventes et malgré limpossibilité de lexportation. Le Léon a essayé de faire quelques réclames pour vanter les bienfaits de ce légume. Il sest même prêté à la réclame de produits pharmaceutiques à base dextrait de feuilles dartichaut, de produits toniques du foie. Dans une de ces notices, il montre la valeur alimentaire de lartichaut composé dazote, dacide phosphorique, de potasse, de chaux
Les oignons
Quant à loignon, il donne naissance à un commerce tout à fait différent ; son expédition par mer est à lorigine de la prospérité du Minihy. La presque totalité de la récolte sexpédiait sur lAngleterre. Ce légume napparaît jamais sur le marché de Saint-Pol. Pour ce commerce il nest plus besoin de coopérative, ni de syndicats ; car très souvent le producteur lui-même va vendre ses produits, la petite exploitation ne fournissant pas assez de travail toute lannée ; de janvier à juin, tout le monde à la ferme est occupé ; mais de juillet à décembre, cest la morte saison. Les paysans traversent alors la Manche avec leurs sacs doignons. Cette " émigration périodique " de producteurs est unique en France. On peut voir là une survivance de linstinct migrateur des Roscovites. Leurs ancêtres nallaient-ils pas vendre leurs pièces de toiles dans les ports espagnols ?
Le commerce est donc organisé par les producteurs ou de petits commerçants. Ils se réunissent à 4 ou 7 pour former à laide dun certain nombre demployés ( 4 à 5 par patrons ), ce quon appelle une compagnie. En 1909, il y avait 67 compagnies qui groupaient 1.273 vendeurs dont 400 étaient originaires de Roscoff. Chaque compagnie faisait ses provisions doignons, puis affrète un voilier. Le chargement est envoyé en charrette sur la jetée de Roscoff. Les oignons sont mis en sacs ou en vrac au fond de la cale. Le bateau avec sa charge et les commerçants que lon appelle les Johnnies fait voile sur lAngleterre. Les enfants jusquà 11 ans sont pris comme vendeurs ; ces dernières années les femmes accompagnaient de plus en plus leurs maris pour soccuper uniquement des soins du ménage. Les premiers départs ont lieu vers la mi-juillet. Chaque compagnie se fixe un centre ; elle loue un magasin et quelques pièces qui servent de logement provisoire pour tous. Chaque matin ou chaque semaine, cest le départ des Johnnies portant des bottes doignons sur lépaule pour entreprendre la vente de porte en porte, à lexemple des marchands de chinoiserie ou détoffes orientales.
Cest la vente à la " chine "; leur insistance auprès de leur clientèle anglaise les a fait surnommer " les casseurs de sonnettes ". Certains vont même, paraît-il, jusquà mendier pour arrondir leurs bénéfices. Autrefois, ils partaient à pied vers les villages voisins du centre ; maintenant les tournées se font à bicyclette, en camion ou en chemin de fer, ce qui permet de rayonner jusquà 20, 40 ou 50 kilomètres du point dattache. Au début les Johnnies ignoraient ou oubliaient le nom des villes et villages anglais voisins de leur centre. Aussi pour sorienter, ils avaient convenu dappeler " Saint-Pol " leur centre, et de baptiser Morlaix, Brest, Lannion, etc. les points voisins suivant leur orientation. Le soir, cest au centre la préparation des bottes doignons ( on attache ceux-ci avec du raphia pour former une botte allongée ). Ce métier est assez difficile, il nest pas entaché de routine, car pour vendre bien et vite, le marchand est obligé dexercer son intelligence. Les Johnnies savent tous parler langlais bien ou mal. Aussi retors en affaire que les Plougastels, ils sont plus communicatifs, plus déliés, plus souples que ceux-ci.
Lorsque la provision doignons sépuise, la compagnie demande un autre envoi soit à un commerçant de Saint-Pol, soit le plus souvent à un membre de la famille resté au pays. De petits voiliers roscovites ou étrangers leur apportent ainsi de nouvelles provisions.
Les Roscovites actifs et industrieux tirent des profits notables de ce commerce, en comparaison des maigres salaires des journaliers dans ces dernières années ; aussi limmigration temporaire sest-elle développée malgré le préjugé qui régnait autrefois sur les " garçons dAngleterre ". Jusquen 1930, on comptait plus de 1.000 vendeurs : 1.076 passeports avaient été délivrés dans ce but. Mais devant les lourdes taxes imposées par lAngleterre depuis 1930 et qui rendaient difficile lécoulement des marchandises à un prix intéressant et aussi devant la concurrence des oignons égyptiens, les Roscovites ont du reculer. En 1935, le nombre de passeports était tombé à une quarantaine. En 1936, une soixantaine de Johnnies avait cru bon quand même de faire le déplacement. Les années suivantes, ce chiffre a augmenté et en 1938-1939, 780 partaient pour lAngleterre. Roscoff et Santec fournissent toujours le plus fort contingent. On trouvait jusquen 1939, des Johnnies à Londres, Manchester, Newcastle, Aberdeen, Cardiff, Nottingham, Glasgow, Birmingham, etc..
Les employés des compagnies sont payés au mois, ils sont nourris et logés par leur patron qui leur fournit en outre leur tabac et leur bière. Ils connaissent assez souvent la misère car ils ne savent pas bien sorganiser ou dépensent presque tout ce quils gagnent au fur et à mesure. Ils ignorent les règles dhygiène et vivent souvent dans une promiscuité révoltante. Actuellement, le Johnny nest pas toujours honnête et vend des produits hollandais, par exemple comme produit du Léon.
Les Roscovites, malgré leur instinct voyageur, ne sont pas des déracinés ; ils aiment par-dessus tout leur clocher, aussi leur campagne terminée, ils retournent au pays, généralement pour Noël, quelquefois pour février - mars. Ils ne reviennent pas sur les bateaux qui ont porté leurs cargaisons doignons, car ces bateaux sont revenus aussitôt à Roscoff après le déchargement. Les vendeurs reviennent sur des vapeurs qui font le service Southampton - Jersey - Saint Brieuc. Certains se fixent pourtant en Angleterre pour quelques années. Ils montent alors un magasin au lieu daller vendre au porte à porte ; ils vendent les oignons et les produits de leur pays et des produits similaires quils trouvent sur la côte anglaise. Fortune faite, ils retournent au pays.
Lexportation des oignons en Angleterre est très importante. Elle atteignait 5 à 6.000 tonnes pour loignon et 1.000 tonnes pour lail et léchalote de 1923 à 1932. Depuis 1932 le trafic sest ralenti, surtout en 1935 où on nexpédiait que 638 tonnes. En 1936, par suites des sanctions économiques contre lItalie, les exportations reprenaient et se maintenaient jusquen 1938 où elles étaient de 5.601 tonnes. Le Léon expédie le reste de sa récolte sur les marchés français. Lexpédition sur Paris est presque nulle, car loignon rouge cultivé dans le Minihy ny est pas recherché. Les ventes se font surtout en Bretagne où les produits sont envoyés aux détaillants. Parfois vers le mois doctobre, le cultivateur vient lui-même avec sa charrette dans les centres peu éloignés de Roscoff ( Morlaix - Brest ) où de maison en maison, il offre ses produits. Ceci est un avantage pour le producteur qui réalise sa marchandise à un prix plus élevé. Mais loignon roscovite a bien du mal à soutenir sur le marché français la concurrence des oignons de St Brieuc, Auxonne. Cette culture tend à diminuer.
Nous avons vu que la production et le commerce des légumes est la seule préoccupation des habitants du Minihy et leur seule source de richesse. Tout tend vers ce but, et tandis que les uns se chargent uniquement de produire, les autres senrichissent par lexportation ou lexpédition.