La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Le commerce - la vente à St Pol - Roscoff

Menu

Histoire du Minihy de Léon
Saint Pol - Roscoff - Santec

Quelques dates
Histoire du Léon

Extrait d’un mémoire de Diplôme d’Études Supérieures de Géographie,
présenté par Mlle Noëlle HAMON à la Faculté des Lettres de Rennes en novembre 1941.

Marché des artichauts à Saint Pol de Léon
Marché des artichauts
Marché des choux-fleurs à Saint Pol de Léon
Marché de choux-fleurs

III - E 2 - L’organisation de la vente et les débouchés

Autrefois et même jusqu’à la guerre de 1914, les achats de légumes dans le Minihy avaient lieu assez souvent d’une façon pittoresque. Avant que les primeurs ne fussent arrivés à maturité, le marchand achetait la récolte sur pied à un prix forfaitaire ; on comptait le nombre approximatif des têtes de choux-fleurs et d’artichauts avant la coupe pour qu’on n’en dérobe pas. La récolte arrivée à maturité le cultivateur la coupait ou le marchand la faisait couper par ses employés. Cette méthode comportait des risques parfois très graves et pour le cultivateur qui voyait le cours monter au-delà de celui qu’il avait reçu et pour le marchand qui pouvait se trouver partiellement ruiné par un coup de froid ou de gelée détruisant la récolte.

Plus tard la culture légumière prenant de l’extension, le marché journalier de Saint-Pol prit de l’importance ; et cet achat sur pied fut presque complètement abandonné. La production et le trafic intense des primeurs devaient naturellement entraîner la spécialisation et la séparation du travail et du négoce. Cette spécialisation n’est pas complète ; quelques fermiers vendent encore directement aux consommateurs locaux, ou viennent même jusqu’à Brest et Morlaix pour écouler quelques sacs de pommes de terre ou d’oignons. Le Santécois vient vendre ses carottes en brouette à Roscoff. Le producteur est rarement marchand et jamais expéditeur. Il a besoin d’un intermédiaire. Il existe donc à côté d’une masse d’ouvriers sédentaires, un groupe important de commerçants de profession. Actuellement le cultivateur peut vendre ses produits soit aux commerçants, soit aux coopératives.

Le commerçant en gros qui s’appelle expéditeur à Saint-Pol, vient au marché qui se tient place de l’Évêché. Là, il examine les produits, discute les prix ; lorsqu’il est d’accord avec un cultivateur pour lui acheter sa ou ses charretées de choux-fleurs ou d’artichauts, il lui délivre un coupon à souche sur lequel il inscrit le prix convenu. Autrefois, le marché était conclu lorsqu’on se frappait dans la main ; c’était un engagement sacré. Le cultivateur n’a plus alors qu’à se rendre au magasin de cet expéditeur pour déverser ses produits et recevoir généralement au comptant, le prix de sa vente. Là on procède immédiatement au triage et à l’emballage des têtes par caissettes de 24 généralement, qui sont ensuite dirigées sur la gare. Ce commerçant a son utilité ; jusqu’en 1909, il fut le seul acheteur sur le marché. Il offrait au cultivateur l’avantage d’écouler tout de suite ses produits et d’en recevoir immédiatement le prix. Mais il s’est multiplié à l’excès, bien souvent n’importe qui s’improvisait expéditeur, un simple valet de ferme quelquefois.

Ce commerce rapportait énormément, le commerçant faisait une fortune rapide, ce qui amena de la méfiance et de la jalousie du cultivateur qui peinant plus durement à longueur d’année n’aboutissait pas au même résultat. Le but du commerçant était en effet d’acheter au plus bas prix pour revendre avec un large bénéfice ; cette marge assez large entre le prix d’achat et le prix de vente s’explique facilement car le commerçant à de gros risques à courir ; les légumes achetés sont des denrées périssables, la mévente peut se produire, l’emballage est très onéreux, les frais de transport et les frais généraux assez lourds ; il faut également payer un personnel emballeur. D’autre part comme le commerçant paie comptant, il doit disposer d’une certaine avance de fonds avant de pouvoir récupérer le prix de ses expéditions. Prenons le cas d’un expéditeur moyen qui ne charge que deux wagons par jour, ce qui représente une valeur de 13.000 à 16.000 francs par jour. Le produit ne rentrera qu’une quinzaine de jour après. On peut donc compter une valeur de 200 à 230.000 francs qui est expédiée par terre ou par mer aux risques de l’expéditeur, avant qu’il ne rentre dans ses débours. Le cultivateur qui a tendance à considérer le commerçant comme une personne qui ne travaille pas beaucoup, s’estimait lésé devant la grande différence entre le prix d’achat et le prix de vente.

Voilà pourquoi en mai 1909, les producteurs se groupaient en formant le Syndicat Rural du Léon. Ce n’était qu’un syndicat professionnel pour la défense des intérêts du groupe. Depuis la Loi de mars 1920, il peut acheter et revendre à ses membres les produits et les machines nécessaires à leur travail pourvu qu’il ne réalise aucun bénéfice. Le syndicat ainsi conçu n’avait pas d’action propre sur le commerce et la vente des légumes ; cependant il groupait la presque totalité des producteurs et cultivateurs, il fut considéré comme un corps hostile par les commerçants qui boycottèrent les syndiqués. Aussi ceux-ci se groupèrent ils en 1910 pour fonder une Coopérative de vente " La Bretonne ". A l’origine, elle avait 30 membres et le capital s’élevait à 20.000 francs. Les débuts de cette coopérative furent très pénibles car les marchands lui firent la guerre. D’autre part, l’année de sa création fut une mauvaise année.

Les pommes de terre primes se vendaient difficilement, la campagne de choux-fleurs était désastreuse, celle des artichauts s’annonçait mauvaise. La Bretonne s’allia alors à l’Union des Maraîchers d’Angers, coopérative florissante, pour mettre en commun leur clientèle. La Coopérative La Bretonne est aujourd’hui prospère.

Les cultivateurs qui en font partie viennent apporter directement leurs produits à ses magasins qui ont été aménagés auprès de la gare de Saint-Pol de Léon. La quantité et la qualité des apports sont mentionnés sur le carnet que possède chaque adhérent. Cet organisme évite au cultivateur une perte de temps en ne lui imposant pas le stationnement sur le marché et lui donne la certitude de vendre ses produits. Le désavantage, c’est que le cultivateur n’est pas payé immédiatement. On le paye un peu plus tard au cours moyen du marché et en fin d’année on lui verse une ristourne qui est proportionnelle à ses apports. Le bénéfice réalisé par le cultivateur est donc certain mais il n’est pas aussi élevé que celui du paysan qui pratique le marché. Cet organisme stabilise les cours et met fin à la lutte économique entre producteurs et commerçants.

La Coopérative calcule le prix de vente de façon à ce que le cultivateur retire un bénéfice et à ce que les frais d’expéditions soient couverts. La Bretonne groupe 60 membres et son chiffre d’affaires était de 2.600.000 francs en 1932. Elle a un personnel de 15 ouvriers qui s’occupent du triage des produits, de leur emballage et de leur expédition. Elle vend également à ses adhérents les produits nécessaires à leur exploitation, comme la paille, les engrais, etc… Au début Coopérative et expéditeurs ne pouvaient s’entendre et essayaient de convaincre les agriculteurs de leur utilité et leurs avantages respectifs ; le paysan Saint-Politain hésita avant de savoir où se trouvait son véritable intérêt. La Bretonne refuse depuis longtemps de s’agrandir ; elle n’accepte plus de nouvelles adhésions, car elle craint de posséder plus de produits qu’elle ne pourrait en vendre. Lorsque l’apport de ses adhérents est insuffisant, elle achète sur le marché à des non-adhérents qu’elle paye immédiatement et qui ne participent pas à la ristourne. Le mot " coopérative " ne peut donc plus lui être appliqué rigoureusement. C’est plutôt une association commerciale considérée comme une personne civile et qui est imposée comme telle sur le chiffre d’affaires des expéditions vers l’intérieur ( les exportations n’étant pas soumises à l’impôt ).

Il existe à Saint-Pol une douzaine de coopératives similaires. Le Syndicat Agricole du Léon, créé le 2 février 1910 est un peu différent. C’est un dépôt de l’Union des Syndicats du Finistère et des Côtes du Nord dont le siège est à Landerneau. Cet organisme puissant groupe 320 syndicats, 42.000 adhérents et possède 45 magasins. L’Union possède un Office Central à Landerneau qui est le trait d’union entre les syndicats communaux rendus obligatoires par la Loi du 2 décembre 1940 et l’Union Nationale. Le syndicat du Léon regroupe 1.000 adhérents. Depuis la Loi du 2 décembre 1940, la Charte paysanne, il a pris le nom de Syndicat Agricole Coopératif, ses statuts ont été modifiés dans le but de lui donner davantage d’extension. Il vend des machines, des outils, des aliments pour le bétail, des engrais, etc… en somme tous les produits indispensables à l’agriculture.

Le Syndicat s’étend de plus en plus, les paysans y amenant volontiers leurs primeurs. Son chiffre d’affaires était de 5.000.000 de francs en 1932. Le Syndicat Agricole Corporatif, à la différence de la Bretonne, ne paie pas d’impôts sur le chiffre d’affaires, car il écoule les produits de ses membres en ne gardant pour lui aucun bénéfice. Il ne joue que le rôle d’intermédiaire non payé et ne fait en somme qu’un groupage de commande.

Les Coopératives ( La Bretonne, La Celtique, La Rurale, etc…) et la Coopérative du Syndicat Agricole Corporatif doivent traiter environ 35 à 40% des produits de la région, chiffre qui va toujours croissant, surtout pour le Syndicat Agricole Corporatif. Les marchands se chargent d’expédier le reste de la production.

Pour l’expédition des pommes de terre, artichauts, choux-fleurs, le nombre de commerçant est assez réduit, 45 à 50 à Saint-Pol et 10 à Roscoff. Mais leur chiffre d’affaires varie entre 7 à 12 millions par an.

Le commerce des oignons, au contraire, est pratiqué par un plus grand nombre de petits commerçants qui groupent leurs achats et affrètent en commun un voilier. Leur nombre est environ de 200 pour Saint-Pol et Roscoff. Depuis les difficultés nées de la crise de 1931-1932, les expéditeurs et les coopératives ont du s’entendre.

Les ventes se font suivant les acheteurs à " ferme " ou à " la commission ". Pour l’étranger lorsque la vente est faite à la commission, un représentant de la maison étrangère achète lui-même sur place et se charge de l’expédition. Avant 1930, la vente se faisait à la commission en Angleterre. Un agent anglais pour La Bretonne contrôlait les ventes des commissionnaires. Ces sortes d’expéditions ne se pratiquent plus beaucoup, car elles offrent trop de risques à l’expéditeur. Depuis 1930, les ventes se font à ferme en Angleterre, Hollande, Allemagne, Suisse. Les Allemands achètent à la gare de départ. Seule une faible proportion des produits est vendue à la commission ( ¼ environ).

En Allemagne, on pratique aussi la vente par représentants, auxquels on expédie des légumes, ceux-ci s’efforcent de les vendre dans les meilleures conditions. En Allemagne, Hollande, Belgique, les membres de La Bretonne étaient en relation avec trois grandes maisons israélites. En Belgique, les expéditeurs envoient difficilement leurs produits car les ventes dans les principales villes se font à la criée. Dans les pays étrangers, les expéditeurs et les coopératives auraient intérêt à avoir des agents français pouvant les renseigner immédiatement sur les facilités de vente et le besoin du marché. Les commerçants doivent faire leurs offres par télégramme et les commandes parviennent de même.

Pour les marchés français, les modes de vente sont plus variés. Certains cultivateurs vendent sur place à des courtiers qui parcourent la campagne et qui se chargent de l’expédition. D’autres ont des acheteurs attitrés pour lesquels, ils réservent leur récolte à un prix convenu d’avance. Mais ce procédé est aléatoire pour les deux parties.

D’autres, pour les pommes de terre et les oignons expédient directement sur les bourses ou criée, mais les risques sont également fort grands. Aux halles centrales de Paris, il y a trois catégories de demandeurs : les mandataires qui vendent au nom d’un commerçant de Saint-Pol, les commissionnaires qui vendent moyennant une remise et les approvisionneurs qui agissent pour leur propre compte. Les exportateurs choisissent un intermédiaire et envoient leurs marchandises en tenant compte du prix du marché à Paris. Les ventes aux mandataires et aux commissionnaires sont aléatoires aussi les commerçants préfèrent-ils les ventes à ferme avec acceptation du prix du départ. En Normandie, dans les villes et les bourgades, le commerce des légumes est souvent accaparé par les Roscovites et les Saint-Politains, à l’exemple des Espagnols tiennent un magasin de primeurs. Dans les autres régions françaises, c’est une clientèle de détail qu’il faut satisfaire, négociants en légumes ou coopératives de consommation qui achète à ferme.

Le commerçant doit être vigilant pour contenter sa clientèle ; il lui faut s’adapter à ses besoins et à ses goûts. Ces expéditions exigent surtout beaucoup d’honnêteté et de loyauté sur la qualité, la quantité et la présentation des produits. Pour l’étranger, les expéditeurs devraient imiter certains procédés de publicité employés par leurs concurrents. Jusqu’ici la publicité est livrée aux initiatives individuelles. Il faudrait aussi un grand nombre d’agents français sur place pour donner en temps utile des renseignements soit pour décongestionner un marché encombré, soit pour expédier vers d’autres centres moins favorisés. Il faudrait éviter l’anarchie qui règne trop souvent sur nos procédés de vente.

La standardisation serait peut-être aussi à désirer. Elle a l’inconvénient de tuer toute initiative individuelle ; ce qui répugne aux français. Pourtant, elle offre de sérieux avantages qui permettraient de lutter plus efficacement contre la concurrence étrangère. La standardisation a pour but de présenter toujours sous la même forme, le même produit dont on connaît ainsi à l’avance la qualité et la grosseur. Elle permet aux producteurs de se rendre compte des produits préférés par la clientèle, donc des produits qu’ils s’appliqueront à cultiver. Elle permet aux marchands en gros de vendre sur simple désignation de la marchandise ; aux détaillants d’être assurés d’avoir une marchandise triée ; aux transporteurs de connaître le poids total de l’expédition par le nombre de caisses toutes de même dimensions et de même poids ; aux consommateurs d’acheter en toute confiance un produit toujours identique à lui-même. La question de la standardisation fut abordée en France en 1930-1931. Un comité national dirigé par Monsieur de Guébriand voulut l’appliquer en France pour les fruits et les primeurs. Mais on y renonça pour ne pas heurter le tempérament individualiste du Français.

Le résultat fut qu’à l’étranger nos primeurs étaient refoulées et remplacées par les produits italiens qui, eux étaient standardisés. En 1932, les commerçants ont obtenu auprès de la Chambre de Commerce et de l’Industrie des départements bretons la création d’une marque " Bretagne ". En 1934, chaque maison de commerce a ajouté sa marque propre à cette marque de garantie ; c’est un timide pas vers la standardisation. Ces réformes qui sont dans l’intérêt du commerçant et par suite du cultivateur ne seraient pas à négliger le jour où le commerce reprendra normalement.

Le chou-fleur

Le chou-fleur est le légume expédié et exporté le plus loin et en plus grandes quantités. Pourtant son exportation est assez récente puisqu’elle date de 1936. Les choux-fleurs arrivent en vrac au marché de Saint-Pol ; ils sont vendus à la tête et non au poids. L’expéditeur ou la coopérative les trie suivant la grosseur en trois catégories, puis les met dans des cageots : 12 têtes pour la taille supérieure, 18 pour la moyenne et 24 pour la petite. C’est un essai de standardisation. La campagne de choux-fleurs et des brocolis commence en octobre pour se terminer en avril. En janvier le brocoli donne son plein rendement ; il apparaît sur le marché après le chou-fleur hollandais et celui de la région malouine et avant celui d’Angers.

Le chou-fleur italien fait à cette époque une rude concurrence à l’étranger. Jusqu’à la crise de 1932 les principaux acheteurs étrangers étaient l’Angleterre, la Belgique, la Hollande, la Suisse et l’Allemagne. Pour l’Angleterre, on cueillait les plus petites têtes, les " moudet ". Les produits partaient surtout de Roscoff ; une faible quantité passait par St Malo ou Brest. L’exportation vers ce pays commencée vers 1926 où elle était de 581 tonnes, montait rapidement à 19.864 tonnes en 1931, pour s’effondrer après les Décrets Gilmour à 3.020 tonnes en 1934 et à 2.488 tonnes en 1938.

Sur la Belgique, la Hollande, la Suisse et l’Allemagne, on expédiait le gros et le moyen chou-fleur. Les expéditions se faisaient par chemin de fer bien que l’on ait songé vers 1932 à les faire passer par la voie de mer : Roscoff - Anvers ; c’était une voie plus économique mais plus lente. Dirigée vers l’Allemagne sur Berlin et Cologne, vers la Hollande sur Amsterdam et Rotterdam, vers la Belgique sur Bruxelles et les villes frontières, les primeurs sont ensuite réparties dans les régions avoisinantes. Parfois même de Berlin, les envois sont dirigés jusque sur la Russie. La concurrence des produits hollandais et italiens nous gêne dans ces pays. En 1930 alors que les exportations étaient de 16.870 tonnes, elles étaient de 14.000 tonnes dans ces pays. Elles n’ont fait que diminuer jusqu’à 1938. Par contre le marché intérieur s’est ouvert de plus en plus. En 1928 pour 30.000 tonnes exportées sur l’étranger, 11.000 tonnes restaient en France ; en 1935 pour 6.527 tonnes exportées, il restait 44.060 tonnes sur le marché national. De 1929 à 1935 les expéditions avaient donc quadruplé. Elles se répartissent à peu près également sur Paris et la province : en 1935, Paris absorbait 22.932 tonnes et la province 21.128 tonnes.

La pomme de terre

La pomme de terre donnait lieu avant 1932 à un trafic important. La presque totalité des pommes de terre était exportée sur l’Angleterre, surtout sur les ports du sud et du sud-ouest où se trouvaient de nombreux bretons qui se chargeaient de la vente au détail. Elles arrivaient en Angleterre à partir de la fin avril, à une époque où les pommes de terre anglaises n’étaient pas encore mûres. La vente au début de la saison était donc excellente. Le décret Gilmour en décembre 1931 en interdisant l’exportation après le 15 mars, ruinait complètement ce trafic. Nos exportations tombaient de 12.355 tonnes en 1931 à 99 tonnes en 1932. L’Allemagne, l’Espagne, la Hollande et la Belgique devaient prendre des mesures semblables en avril 1932. Les paysans bretons s’orientèrent alors vers une autre voie ; l’expédition de pomme de terre de semence en Algérie. En effet, ce pays ne peut se fournir de semence chez lui car la pomme de terre y dégénère.

Depuis 1910, ce trafic était amorcé ; l’Algérie achetait à Saint-Pol à cette époque 2.000 tonnes de semence de l’espèce hollandaise jaune. Vers 1933, ces envois s’intensifièrent après une judicieuse réclame faite par les cultivateurs du Léon. Ces expéditions se font par chemin de fer jusqu’à Brest, puis par bateau. En Juin - juillet 1935, 10.000 tonnes étaient ainsi expédiées pour les semences. Le Léon subit la sérieuse concurrence de Pont l’Abbé. Depuis 1932, le marché français absorbe la presque totalité de la production. Les expéditions se font par chemin de fer sur Paris et les différents centres de Bretagne, et par cabotage jusqu’au Havre qui garde une partie des produits et envoie le reste à l’intérieur du pays. En 1937, 1.429 tonnes étaient ainsi expédiées par mer.

L’artichaut

Les artichauts ne donnent pas lieu à l’exportation. Les essais effectués sur l’étranger ont tous donné des résultats défectueux. On a vainement tenté d’en expédier en Amérique en fin de saison. Les envois se font seulement sur la Belgique : 32 tonnes en 1936. Le marché national est donc seul à absorber cette production de 35.000 tonnes. Les artichauts arrivent en vrac sur le marché de Saint-Pol. L’expéditeur les trie et le met pat cageots suivant leur grosseur. Comme la saison des artichauts coïncide avec celle des pommes de terre primes, le trafic ferroviaire et routier est intense. L’artichaut est expédié vers les grands centres de consommation et notamment vers Paris qui en absorbe une quantité important ; en 1936 on expédiait 21.374 tonnes sur Paris et la province. Les touristes qui passent l ‘été sur la côte du Léon augmentent en outre la consommation locale. Saint-Pol et Bordeaux se sont entendus pour mettre en commun leur clientèle ; au printemps l’artichaut de Bordeaux est sur le marché, en été c’est celui de Saint-Pol.

Cette culture est toujours en faveur malgré les difficultés de ventes et malgré l’impossibilité de l’exportation. Le Léon a essayé de faire quelques réclames pour vanter les bienfaits de ce légume. Il s’est même prêté à la réclame de produits pharmaceutiques à base d’extrait de feuilles d’artichaut, de produits toniques du foie. Dans une de ces notices, il montre la valeur alimentaire de l’artichaut composé d’azote, d’acide phosphorique, de potasse, de chaux …

Les oignons

Quant à l’oignon, il donne naissance à un commerce tout à fait différent ; son expédition par mer est à l’origine de la prospérité du Minihy. La presque totalité de la récolte s’expédiait sur l’Angleterre. Ce légume n’apparaît jamais sur le marché de Saint-Pol. Pour ce commerce il n’est plus besoin de coopérative, ni de syndicats ; car très souvent le producteur lui-même va vendre ses produits, la petite exploitation ne fournissant pas assez de travail toute l’année ; de janvier à juin, tout le monde à la ferme est occupé ; mais de juillet à décembre, c’est la morte saison. Les paysans traversent alors la Manche avec leurs sacs d’oignons. Cette " émigration périodique " de producteurs est unique en France. On peut voir là une survivance de l’instinct migrateur des Roscovites. Leurs ancêtres n’allaient-ils pas vendre leurs pièces de toiles dans les ports espagnols ?

Le commerce est donc organisé par les producteurs ou de petits commerçants. Ils se réunissent à 4 ou 7 pour former à l’aide d’un certain nombre d’employés ( 4 à 5 par patrons ), ce qu’on appelle une compagnie. En 1909, il y avait 67 compagnies qui groupaient 1.273 vendeurs dont 400 étaient originaires de Roscoff. Chaque compagnie faisait ses provisions d’oignons, puis affrète un voilier. Le chargement est envoyé en charrette sur la jetée de Roscoff. Les oignons sont mis en sacs ou en vrac au fond de la cale. Le bateau avec sa charge et les commerçants que l’on appelle les Johnnies fait voile sur l’Angleterre. Les enfants jusqu’à 11 ans sont pris comme vendeurs ; ces dernières années les femmes accompagnaient de plus en plus leurs maris pour s’occuper uniquement des soins du ménage. Les premiers départs ont lieu vers la mi-juillet. Chaque compagnie se fixe un centre ; elle loue un magasin et quelques pièces qui servent de logement provisoire pour tous. Chaque matin ou chaque semaine, c’est le départ des Johnnies portant des bottes d’oignons sur l’épaule pour entreprendre la vente de porte en porte, à l’exemple des marchands de chinoiserie ou d’étoffes orientales.

C’est la vente à la " chine "; leur insistance auprès de leur clientèle anglaise les a fait surnommer " les casseurs de sonnettes ". Certains vont même, paraît-il, jusqu’à mendier pour arrondir leurs bénéfices. Autrefois, ils partaient à pied vers les villages voisins du centre ; maintenant les tournées se font à bicyclette, en camion ou en chemin de fer, ce qui permet de rayonner jusqu’à 20, 40 ou 50 kilomètres du point d’attache. Au début les Johnnies ignoraient ou oubliaient le nom des villes et villages anglais voisins de leur centre. Aussi pour s’orienter, ils avaient convenu d’appeler " Saint-Pol " leur centre, et de baptiser Morlaix, Brest, Lannion, etc. les points voisins suivant leur orientation. Le soir, c’est au centre la préparation des bottes d’oignons ( on attache ceux-ci avec du raphia pour former une botte allongée ). Ce métier est assez difficile, il n’est pas entaché de routine, car pour vendre bien et vite, le marchand est obligé d’exercer son intelligence. Les Johnnies savent tous parler l’anglais bien ou mal. Aussi retors en affaire que les Plougastels, ils sont plus communicatifs, plus déliés, plus souples que ceux-ci.

Lorsque la provision d’oignons s’épuise, la compagnie demande un autre envoi soit à un commerçant de Saint-Pol, soit le plus souvent à un membre de la famille resté au pays. De petits voiliers roscovites ou étrangers leur apportent ainsi de nouvelles provisions.

Les Roscovites actifs et industrieux tirent des profits notables de ce commerce, en comparaison des maigres salaires des journaliers dans ces dernières années ; aussi l’immigration temporaire s’est-elle développée malgré le préjugé qui régnait autrefois sur les " garçons d’Angleterre ". Jusqu’en 1930, on comptait plus de 1.000 vendeurs : 1.076 passeports avaient été délivrés dans ce but. Mais devant les lourdes taxes imposées par l’Angleterre depuis 1930 et qui rendaient difficile l’écoulement des marchandises à un prix intéressant et aussi devant la concurrence des oignons égyptiens, les Roscovites ont du reculer. En 1935, le nombre de passeports était tombé à une quarantaine. En 1936, une soixantaine de Johnnies avait cru bon quand même de faire le déplacement. Les années suivantes, ce chiffre a augmenté et en 1938-1939, 780 partaient pour l’Angleterre. Roscoff et Santec fournissent toujours le plus fort contingent. On trouvait jusqu’en 1939, des Johnnies à Londres, Manchester, Newcastle, Aberdeen, Cardiff, Nottingham, Glasgow, Birmingham, etc..

Les employés des compagnies sont payés au mois, ils sont nourris et logés par leur patron qui leur fournit en outre leur tabac et leur bière. Ils connaissent assez souvent la misère car ils ne savent pas bien s’organiser ou dépensent presque tout ce qu’ils gagnent au fur et à mesure. Ils ignorent les règles d’hygiène et vivent souvent dans une promiscuité révoltante. Actuellement, le Johnny n’est pas toujours honnête et vend des produits hollandais, par exemple comme produit du Léon.

Les Roscovites, malgré leur instinct voyageur, ne sont pas des déracinés ; ils aiment par-dessus tout leur clocher, aussi leur campagne terminée, ils retournent au pays, généralement pour Noël, quelquefois pour février - mars. Ils ne reviennent pas sur les bateaux qui ont porté leurs cargaisons d’oignons, car ces bateaux sont revenus aussitôt à Roscoff après le déchargement. Les vendeurs reviennent sur des vapeurs qui font le service Southampton - Jersey - Saint Brieuc. Certains se fixent pourtant en Angleterre pour quelques années. Ils montent alors un magasin au lieu d’aller vendre au porte à porte ; ils vendent les oignons et les produits de leur pays et des produits similaires qu’ils trouvent sur la côte anglaise. Fortune faite, ils retournent au pays.

L’exportation des oignons en Angleterre est très importante. Elle atteignait 5 à 6.000 tonnes pour l’oignon et 1.000 tonnes pour l’ail et l’échalote de 1923 à 1932. Depuis 1932 le trafic s’est ralenti, surtout en 1935 où on n’expédiait que 638 tonnes. En 1936, par suites des sanctions économiques contre l’Italie, les exportations reprenaient et se maintenaient jusqu’en 1938 où elles étaient de 5.601 tonnes. Le Léon expédie le reste de sa récolte sur les marchés français. L’expédition sur Paris est presque nulle, car l’oignon rouge cultivé dans le Minihy n’y est pas recherché. Les ventes se font surtout en Bretagne où les produits sont envoyés aux détaillants. Parfois vers le mois d’octobre, le cultivateur vient lui-même avec sa charrette dans les centres peu éloignés de Roscoff ( Morlaix - Brest ) où de maison en maison, il offre ses produits. Ceci est un avantage pour le producteur qui réalise sa marchandise à un prix plus élevé. Mais l’oignon roscovite a bien du mal à soutenir sur le marché français la concurrence des oignons de St Brieuc, Auxonne. Cette culture tend à diminuer.

Nous avons vu que la production et le commerce des légumes est la seule préoccupation des habitants du Minihy et leur seule source de richesse. Tout tend vers ce but, et tandis que les uns se chargent uniquement de produire, les autres s’enrichissent par l’exportation ou l’expédition.


Quelques dates - Retour au sommaire de l'Histoire du Minihy du Léon - Suite

Menu