La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Villes et population dans le Léon

Histoire du Minihy de Léon
Saint Pol - Roscoff - Santec

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Quelques dates

Histoire du Léon


IV - B - Villes et population

Extrait d’un mémoire de Diplôme d’Études Supérieures de Géographie,
présenté par Mlle Noëlle HAMON à la Faculté des Lettres de Rennes en novembre 1941.


Les fermes s’éparpillent à travers toute la campagne du Minihy ; il n’y a pas un endroit vraiment désert. Pourtant cette dispersion est toute relative, car généralement les fermes se groupent à 4 ou 5, parfois davantage pour former un petit hameau. Ce sont des petits noyaux de cristallisation entourés de champs. Quelques maisons isolées servent de liens pour passer de l’un à l’autre. Cet habitat dispersé s’explique aisément dans un pays où l’eau n’a pas une influence tyrannique, comme dans les pays calcaires par exemple ; il s’explique peut-être aussi par les habitudes d’indépendance des Celtes : aucune rotation obligatoire pour les cultures, aucune habitude de vie commune ; chacun entend vivre auprès de ses terres, de ses terres bien encloses pour en marquer la possession.

A Saint-Pol de Léon, les 3.667 habitants qui vivent à la campagne sont répartis en 130 hameaux ; la moyenne par hameau est donc de 28 habitants. Les 4/10ème de la population totale de la commune sont épars. A Roscoff, les hameaux sont moins petits qu’à Saint-Pol. Ils ont en effet une moyenne de 37 habitants. La population de la campagne répartie en 41 hameaux, compte 1.551 habitants sur une population totale de 3.676 habitants ; soit donc à peine la moitié de la population. Les hameaux de 1 à 10 feux sont les plus nombreux, on en compte 31, pour 7 de 10 à 20 feux et 3 de 20 à 30 feux ; chaque feu groupant de 6 à 12 personnes, quelquefois 3 à 4 seulement. A Santec, au contraire, la campagne absorbe presque tous les habitants : 1.885 sur 2.231, soit plus de 80% répartis en 24 hameaux. Chaque groupe est donc ici plus important et fait parfois figure de petit village, comme le Poulduff avec ses 166 habitants. Le hameau à une moyenne de 77 habitants.

L’éparpillement est donc moins absolu que dans les deux autres communes. Tandis qu’à Saint-Pol et Roscoff les maisons sont disséminées au hasard dans la campagne, et sont assez difficilement accessibles parfois par des chemins tortueux, étroits et qui doivent être peu praticables l’hiver, à Santec presque toutes les fermes se pressent le long des chemins vicinaux. Ainsi le long de la route Roscoff - Santec s’étire toute une série de petits hameaux : Poulduff, Palud, Jugan, Traonmeur, Perrugant. Santec n’est qu’un hameau, un peu plus grand que les autres, établi au carrefour des chemins de Roscoff et de Saint-Pol. C’est un bourg en rues.

Roscoff est construit un peu de la même façon ; ses maisons se groupent le long de la route nationale et le long du port ; la campagne serre de très près la ville. Les champs de primeurs s’étendent même entre les maisons : entre le Moguérou et la gare par exemple. L’ancien Roscoff avait été construit près du grand rocher ; le nouveau Roscoff s’est installé au fond d’une anse dans un terrain plat.

Saint-Pol étant une agglomération plus importante donne moins l’impression d’être étirée en rues ; tout est centré autour de la Cathédrale ; les principales rues y aboutissent. Le Kreisker étant rejeté vers le Sud. Le Kreisker ne doit pas signifier ici le milieu de la ville, puisque ce monument est construit à la limite méridionale.

Le Minihy est une région très peuplée. En 1905, sa densité était de 270 habitants au km² ; actuellement, elle atteint 390 habitants au km². C’est une proportion très forte même sur la côte. Mais, c’est surtout à Roscoff que la population est dense : 633 habitants au km², contre 362 à Saint-Pol et 286 à Santec. On comprend facilement qu’avec une telle densité les propriétés soient si peu étendues à Roscoff. Depuis la Révolution où nous avons des chiffres précis, la population n’a fait que grandir dans le Minihy où les familles étaient encore très nombreuses , il y à quelques années. En 1790, le Minihy groupait 7.418 habitants ; en 1939, 14.254. Les familles de 10 et même 12 et 16 enfants n’étaient pas rares à la fin du 19ème siècle ; mais depuis le début du 20ème siècle, on observe une diminution progressive des naissances. Ainsi à Roscoff, pendant la période de 1875 à 1885, il y avait 518 naissances pour 100 mariages. De 1925 à 1935, il n’y a que 258 naissances sur 100 mariages. La proportion est donc tombée de moitié en un ½ siècle. Les naissances sont mêmes plus faibles que les décès de 1870 à nos jours (1940). Dans la période de 1870 à 1900, on voit clairement la supériorité des naissances sur les décès ; de 1900 à 1940, ce sont les décès qui ont tendance à l’emporter. Le recensement de 1936 à Roscoff montre que près de 47% des ménages du bourg sont sans enfants, que 22% n’en ont qu’un et que 34% des ménages dispersés à la campagne n’ont pas d’enfants, que 22% n’en ont qu’un.

Les familles nombreuses sont donc devenues assez rares et dans ces conditions la population du Minihy tend à se stabiliser, sinon à diminuer légèrement. Deux cas particuliers se présentent pour Saint-Pol d’une part, et pour Roscoff - Santec d’autre part.

En effet la population de Saint-Pol tend à augmenter toujours ; mais ceci n’est pas du à un excès de naissances sur les décès, mais à un mouvement d’immigration qui a poussé les habitants des campagnes voisines ( Plouénan, Mespaul, etc..) à venir s’établir en ville où ils trouvent davantage de travail, soit comme emballeurs, soit comme ouvriers agricoles. En outre la municipalité de Saint-Pol accueillait généreusement les familles nombreuses et nécessiteuses qui venaient lui demander secours. Ce mouvement a été un peu enrayé depuis l’extension des assurances sociales.

A Roscoff- Santec, au contraire, la population totale diminue légèrement ; à Roscoff en 1926, elle était de 3.809 habitants et en 1936 de 3.676 habitants ; pourtant le total général se maintient car la population comptée à part croit sans cesse. Cette population comptée à part comprend les malades et le personnel des cliniques. Alors qu’en 1896, elle n’était que de 35 personnes, en 1936, elle est de 618. Observons de plus près le mouvement de la population résidant habituellement dans la commune de Roscoff. De 1876 à 1886, la population générale a perdu 12 habitants. Or pour cette même période, il y avait un excédent de 485 naissances sur les décès. C’est donc que 497 habitants ont quitté la commune. Opérons de même pour la période de 1886 à 1896, nous trouvons que 251 habitants ont du quitter la commune. Nous aboutissons au même résultat pour la période 1926-1936.

Il existe donc un mouvement d’émigration de la zone Roscoff - Santec. Ce mouvement a des causes diverses ; la surpopulation et l’enchérissement des terres et des fermages qui obligent le petit fermier ou l’ouvrier agricole à se fixer ailleurs. ; l’instinct migrateur chez les Roscovites surtout, qui sont des commerçants par excellence et qui essaiment de tous les côtés par l’appas du gain. Il s’est produit depuis 1914 une rupture d’équilibre entre les offres et les demandes d’exploitations à louer ou à acquérir. Le cultivateur depuis cette époque a réalisé des bénéfices inespérés dans toute cette région, il n’est donc pas décidé à céder son terrain même à prix d’or. A la suite de partages inconsidérés, le paysan se trouve parfois à la tête d’une exploitation minuscule qui ne lui permet pas de faire vivre sa famille. Il voudrait bien acheter des terrains, mais dans le Minihy, il est d’un prix inabordable pour lui et très rare également. Il se résigne à acheter dans d’autres régions. Ce n’est pas sans regrets qu’il part ; on le voit dans une adjudication surenchérir jusqu’à l’extrême limite de ses ressources ; celui qui n’a pas assez de capital pour s’expatrier reste au pays comme journalier.

C’est ainsi que le Minihy a été touché par le mouvement d’émigration qui au lendemain de 1918 portait les Bretons à coloniser les régions dépeuplées de France ; le Sud-Ouest en particulier. La partie Nord du canton de Saint-Pol a été atteinte par ce mouvement vers la Dordogne. Un autre courant d’émigration s’est fait vers les Côtes du Nord ( à Ploujean, dans le Finistère, 500 cultivateurs se sont installés ) ; d’autres originaires de Saint-Pol sont allés à Perros-Guirrec, Lannion et d’autres villes du Trégorrois où ils ont apporté avec succès leurs procédés de culture ; ils sont partis depuis 1890 environ et ils forment dans le pays un groupe à part, ne se mêlant pas aux autres paysans. Dans la région, on les appelle les " chemineaux ". Ils conservent leurs habitudes et continuent, par exemple, à aller vendre leurs oignons en Angleterre. Au Havre s’est établi une colonie de Bas-Bretons, tous originaires de la zone côtière allant de Saint Brieuc jusqu’à Batz ; ils exercent des professions variées. Ceux de l’Ile de Batz vont sur les chalands de la Seine, les gens de Roscoff montent des petits établissements de commerce. Tous forment au Havre une véritable colonie, un groupe déterminé qui occupent deux faubourgs, le faubourg Saint François et la Plaine de l’Eure, où la langue bretonne est fort répandue.

Vers 1920, on pouvait suivre à travers les journaux locaux, une vive polémique entre Monsieur Choleau qui préconisait une émigration vers la Normandie et le maire de Saint-Pol qui soutenait un mouvement d’émigration vers l’Aquitaine.

A côté de ce mouvement définitif, il existe un mouvement saisonnier, soit des ouvriers agricoles restant en France, soit des petits propriétaires et des ouvriers agricoles allant en Angleterre. En effet, d’octobre à janvier, c’est dans le Minihy le chômage ou le demi-chômage. La récolte des pommes de terre et des artichauts est terminée et celle des brocolis est encore assez éloignée. Aussi pour résoudre ce problème du chômage saisonnier, la Confédération des Travailleurs Chrétiens de Saint-Pol s’est appliquée à trouver du travail aux ouvriers agricoles et aux ouvriers emballeurs. Le Syndicat organise en octobre des convois importants de chômeurs qui sont dirigés vers Pithiviers et Toury pour les campagnes sucrières.

Le premier essai fut organisé en 1937. Les Bretons ayant produit la meilleure impression auprès de la direction des usines, celle-ci demanda l’envoi de contingents plus importants. En 1938 plus de 700 ouvriers ont trouvé du travail pour les trois lois de la campagne sucrière de Pithiviers (Loiret), Toury (Eure et Loire) et Brienon ( Yonne). Partis vers le début ou la mi-octobre, ils sont rentrés vers la mi-janvier, époque où la campagne des brocolis bat son plein et où ils trouvent du travail au pays. Cette même année, une centaine d’ouvriers sont partis à Saint Malo pour la campagne des choux-fleurs de cette région qui précède toujours celle de Roscoff et se termine quand celle-ci commence. Ce mouvement pour la campagne sucrière n’a pas été arrêté par la guerre en 1939.

Pour remédier à ce problème de la morte-saison, d’autres ouvriers préfèrent partir en Angleterre pour vendre les oignons. Nous avons vu plus haut comment s’organisent ces Johnnies.

Si l’hiver dans le Minihy est accompagné d’une diminution de la population, l’été au contraire, voit le phénomène inverse se produire. La côte du Léon est en effet fréquentée par de nombreux touristes qui viennent profiter de l’air marin. Roscoff jouit à cet égard d’une situation privilégiée. La plage de sainte Anne à Saint-Pol est trop étroite et trop éloignée de la ville pour y attirer de nombreux estivants ; les dunes de Santec et de l’Ile de Sieck, à cause des vents qui y soufflent constamment, ne sont pas recherchées. Roscoff a au contraire l’avantage de nombreuses petites plages différemment orientées. Depuis 1890 environ, les touristes affluent pendant quatre mois chaque année, de juin à octobre. Plus de 5.000 personnes fréquentaient cette station. Roscoff concurrençait même Carantec assez sérieusement situé sur la pointe entre la rivière de la Penzé et la rivière de Morlaix. Les Anglais qui étaient très rares dans cette ville étaient au contraire très nombreux à Roscoff. Néanmoins, la présence des cliniques de Roc’h Kroum avait un peu ralenti son extension.

Le Haut-Léon est appelé le pays des " Julots " à cause de ses paysans aisés. Ceux-ci sont généralement plus instruits que les autres Bas-Bretons. Il existe une sorte d’aristocratie paysanne qui tient à ce que ses fils fassent des études secondaires au Collège de Lesneven ou au Collège du Kreisker à Saint-Pol, collèges religieux car la piété est un trait dominant du pays. Il n’est pas un fermier qui ne soit fier d’avoir un fils prêtre ou une fille religieuse. Les prêtres comme au temps des évêques-comtes sont les maîtres dans cette région ; l’esprit catholique s’y est conservé intégralement. Il est curieux de voir ces riches Léonards, cultivateurs ou commerçants, pleins d’initiatives, être en même temps les plus traditionalistes et les plus soumis des Bretons. Le prêtre a toujours une certaine influence dans la vie politique, surtout en période d’élections, c’est lui qui désigne le " bon candidat ". Pourtant cette région est assez démocrate ; Roscoff l’est davantage que Saint-Pol, à cause de ses pêcheurs, de ses ramasseurs de goémons, de ses retraités de la marine et de ses journaliers. Il n’est pas paradoxal de dire que le pays " Julot " est une " démocratie cléricale " ( Siegfried – État politique de la France de l’Ouest – 1913 ).

Le parler breton du Léon, qui est le plus pur, plus sonore et plus élégant que celui des autres cantons, est encore fréquemment employé à la campagne. Mais il tend à se perdre de plus en plus, surtout chez les jeunes. Le français n’a été répandu qu’à une époque assez récente. L’anglais est parlé couramment dans certaines fermes dont les membres se livrent au commerce des oignons en Angleterre. On citait encore au début du siècle le cas assez curieux d’un paysan de Roscoff qui parlait le breton et l’anglais et ne savait pas un mot de français. Les costumes locaux tendent aussi à disparaître. On ne voit plus le Léonard avec son habit noir et sa ceinture de flanelle bleue. La coiffe est abandonnée de plus en plus par les jeunes. Cette disparition n’est pas à regretter, car le costume est sombre et n’offre pas les couleurs et les riches broderies chatoyantes de la Cornouailles.

Deux types d’hommes se trouvent facilement dans ce centre maraîcher. C’est d’une part le Saint-Politain et le paysan de Roscoff, assez graves, réfléchis, laborieux et qui quittent rarement le sol qui les a vus naître. D’autre part, à ces paysans fixés à la terre s’oppose le Roscovite, mobile et voyageur. Roscoff n’oublie pas son passé : repaire de corsaires et de contrebandiers, elle eut une population assez mélangée, avide au gain de quelques source qu’il provint. Si bien que dans la Bretagne voisine le nom de " Roscovite " était souvent pris comme synonyme d’homme sans mœurs et sans religion. Cette mauvaise réputation ne se justifie plus maintenant. Le Roscovite possède des qualités rares en Bretagne : l’esprit d’entreprise, le génie du commerce, une adaptation remarquable aux conditions de la vie moderne et aux brusques changements de fortunes. Il a l’esprit positif, pratique, audacieux et même aventureux.

C’est lui qui le premier trouva la source de la fortune du Minihy du Léon. C’est lui qui se lança vers Paris et vers l’Angleterre. Les Saint-Politains ont suivi simplement le mouvement. C’est encore lui qui à la suite de ses nombreux séjours en Angleterre a contribué à donner aux habitants une teinte anglaise. Ainsi la consommation du thé qui est très rare dans la campagne bretonne, est ici courante. Dans les fermes, il n’est pas rare de trouver quelques chromos anglais : calendriers, portrait des souverains britanniques, …

Cette région si débordante de vie que nous venons d’étudier, n’est qu’un exemple assez sympathique pris parmi les nombreuses régions bretonnes qui se livrent entièrement soit à la culture des primeurs comme le Trégorrois, soit à la culture des fruits comme Plougastel, soit à la pêche comme Douarnenez. Leur richesse enviée des paysans de l’intérieur n’est pas uniquement due aux conditions naturelles. Il y a bien toujours à la base des avantages du sol, de climat ou de situation mais il est un facteur que l’on ne peut négliger et qui est l’initiative, l’intelligence et la ténacité des habitants. Le Minihy en offre un cas assez remarquable.

Le Minihy du Léon est aussi une région intéressante, tout en contrastes subtils. Contraste par exemple, entre l’esprit conservateur de ses habitants et leur facilité d’adaptation à la vie moderne ; contraste entre Roscoff, cité pleine de dynamisme, et Saint-Pol qui après sa période de domination du 12ème et 15ème siècle, semble se réveiller pour participer aux bénéfices d’une culture rémunératrice.


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