Histoire du Minihy de
Léon |
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III - A 2 La situation des ouvriers Extrait
dun mémoire de Diplôme dÉtudes |
Le cultivateur,. quil soit propriétaire ou fermier, travaille ses terres avec sa famille. Il se réserve pour lui-même et pour ses fils, sils sont grands, les travaux les plus durs, laissant à sa femme et à ses filles ou à ses enfants plus jeunes les travaux minutieux comme le sarclage, le binage, etc La culture des légumes n'est ici quun travail de jardinage : cest par le fini et le soigné de ce travail manuel que vaut toute cette région. Le machinisme et les capitaux n'y sont et ny peuvent être pour rien.
A certains moments de l'année, ces jardiniers nés, que sont les paysans du Léon, ne peuvent accomplir seuls tous les travaux de la ferme. Ils ont alors recours aux ouvriers agricoles qu'ils embauchent généralement à la journée. Ce n'est qu'exceptionnellement que certains sont embauchés toute lannée car la culture maraîchère demande un travail variable. Pour le travail de la terre, lhiver est une période de morte-saison, de ralentissement ; tandis quau printemps et en été c'est la " campagne " des légumes. Lacquisition et même la location des terrains légumiers n'est pas à la portée de toutes les bourses ; aussi trouve-t-on sur place une main-duvre nettement suffisante ; il est inutile ici de faire appel aux ouvriers agricoles d'autres régions.
Les travailleurs du sol sont divisés en deux catégories : dune part les propriétaires et les fermiers et d'autre part les ouvriers agricoles. Ces derniers n'ont pas espoir de devenir un jour propriétaires, du moins dans la Minihy. Il existe par suite un véritable prolétariat rural qui dailleurs ne regarde pas le " patron " avec hostilité bien que la distance sociale qui les sépare soit assez grande. Le cultivateur sait traiter sans mépris ses ouvriers agricoles ; il les considère comme des amis de la maison. L'ouvrier jouit dune situation morale relativement élevée, quoique sa condition économique soit en général déplorable. Il nexiste pas d'office de placement dans le Minihy ; un curieux marché dit " le marché dhommes de Saint-Pol " en tient lieu, ce marché qui date dune époque fort reculée, a été réglementé par larrêté municipal du 8 avril 1907 (modifié par l'arrêté du 2 juin 1920).
Chaque matin, un peu autant le lever du soleil, louvrier agricole ne rend à la place du parvis de Saint-Pol. Ces ouvriers sappellent " les placenners ". Ils viennent à pied ou à bicyclette dun village parfois assez éloigné : 6 ou 7 km : Plouénan, Plougoulm, Sibiril, Mespaul, Henvic, etc Ils sont là de 140 à 400 hommes suivant la saison. Ceux qui habitent trop loin ne retournent pas chez eux tous les soirs. Ils louent une pièce ou restent dormir dans une grange. Cest un spectacle curieux de voir ces hommes à la figure hâlée, portant un pantalon de teinte douteuse, de grands sabots de bois garnis de paille. Ils attendent les loueurs qui arrivent à laube. Le loueur sentend avec un placenner, chef de file qui est connu et qui a pour mission de choisir les ouvriers nécessaires à la journée. De ce fait, il reçoit un supplément de paye. Lorsque le travail ne presse pas, les loueurs font baisser les prix à un taux parfois dérisoire, et plusieurs de ces hommes qui ont fait quelquefois jusquà 7 et 8 kilomètres le matin pour venir à Saint-Pol, sen retournent chez eux sans avoir trouvé à semployer.
Leur vie est vie est assez dure. Ils commencent leur travail de bonne heure pour ne le finir souvent 8 heures du soir. Picard cite le cas d'un ouvrier qui travaillait de 2 heures ½ heures du matin à 8 heures du soir et rentrait chez lui à Plouénan, à 8 kilomètres environ ; il a fait cela pendant 9 ans. Voici quel est lemploi d'une journée de juillet daprès Picard. Louvrier est sur la place entre 2 et 3 heures du matin, il est au champ entre 2 heures ½ et 3 heures ½, il travaille jusquà 6 heures ½. Là on lui apporte son petit déjeuner qui consiste bien souvent une soupe ou une bouillie de blé, noir ou davoine. Puis il reprend le travail jusqu'au moment du " gortozen " (petite collation du matin) de 10 heures. A midi on lui apporte son déjeuner au champ, à moins que la ferme ne soit pas trop éloignée, ce qui est le cas le plus fréquent. Ce déjeuner consiste souvent en bouillie ou pommes de terre avec du lait. Il fait une sieste de ¾ d'heure environ et reprend son travail jusquà 4 heures, où on lui apporte sa collation. Cest à dire du café noir ou du thé avec au pain. Puis il reprend son travail jusqu'à la nuit, 8 heures ou 8 heures ½. Il prend alors un autre repas appelé le souper. Actuellement louvrier travaille de 7 heures du matin à 8 heures ½ du soir suivant la durée de repos quil soctroie à midi.
Ce qui empêche une séparation trop profonde entre ces hommes et leurs patrons, cest que ces derniers peinent autant que leurs ouvriers, quils sont au champ avec eux, quils partagent avec eux leurs repas, car tout le monde mange les mêmes mets à la même table. En particulier le premier domestique que lon appelle le " mevel-bras ", est presque légal du maître. Rien ne distingue ces hommes, ni lhabit, ni le langage, ni la nourriture, ni le genre de vie. Ces travailleurs se savent condamner à travailler toute leur vie dans cette situation car leur pauvreté leur interdit tout espoir daccéder un jour à la propriété. Ces placenners se savent très malheureux, mais ils considèrent sans hostilité ces fermiers, ils sen prennent plutôt aux rentiers et aux bourgeois des villes. Ils ne se sentent nullement solidaires, ils se considèrent sans colère mais en concurrent, au point que lorsqu'ils logent sous un même toit Ils ne se rendent même pas le service de se réveiller mutuellement. Le placenner ne se repose que les jours de pluie. Son gain était autrefois très minime. Le curé Trémeur dans une lettre de 1774 note que " les journées de ces travailleurs sont si modiquement payées qu'ils se trouvent dans l'obligation de mendier ou de faire mendier leurs enfants ". Pourtant les habitants de cette trêve sont très laborieux et " il ny a peut-être pas dans la province, de plus endurcis sur le travail ". En 1797, ils gagnaient de 1 à 1 franc 50 par jour ; les gages annuels dun domestique étaient de 75 à 120 francs, ceux dune domestique de 36 à 75 francs. La situation nétait pas meilleure avant la guerre de 1914. Picard étudie le salaire moyen dun ouvrier qui a travaillé 274 jours dans l'année et Il arrive au salaire moyen de 1 franc 18 par jour.
Comme les jours de chômage étaient nombreux en hiver, cétait la misère la plus affreuse qui sinstallait souvent dans cette classe des travailleurs. Le développement du commerce des légumes et l'enrichissent des cultivateurs ont eu pour conséquence lamélioration du sort des ouvriers, sans que cette amélioration soit proportionnelle à l'enrichissement du pays.
En 1932, le placenner gagnait 20 à 30 francs par jour avec la nourriture. En 1940-1941, les gages ont augmentés énormément. Le journalier pendant la saison des pommes de terre et des artichauts en mai - juillet 1941 gagnait de 140 à 150 francs plus sa nourriture aux cinq repas. Cela ne dure quune saison. Lhiver les salaires tombent très bas, lorsque les offres de service sont supérieures aux besoins.
Le Minihy connaît aussi les ouvrières agricoles. Ce sont des femmes mères de famille ou épouses de placenners qui vont sur la place du Parvis chercher du travail ou qui trouvent directement à se louer près de chez elles. Ce sont les " placennerez ". Actuellement on en compte encore une douzaine, dans chaque commune. Elles sont employées aux sarclages, à la plantation des oignons, et des choux, à la récolte des légumes. Elles portent sur les bras une petite houe et un tablier destiné à les protéger de lhumidité du sol puisque leur travail se fait souvent à genoux. Picard écrit à cette époque, au moment de la plantation des oignons de décembre à avril, elles ne venaient pas sur la place, ce travail exigeant des aptitudes spéciales. Le loueur sadressait alors à une placennerez qui se chargeait de recruter à domicile les placennerez. Cétait " lar-vam ". Ces ouvrières touchent un salaire bien inférieur à celui du journalier.
La situation de cette classe ouvrière est assez précaire, malgré les hauts salaires actuels, parce que le travail n'est pas régulier, et que l'ouvrier ne sait pas toujours économiser en période dabondance pour les jours mauvais. La misère est persistante à la campagne et à la ville, mais le bureau de bienfaisance, la Société de Saint Vincent de Paul, les mairies et les établissements de divers ordres leurs viennent en aide.
Saint-Pol a toujours été le suprême espoir des malheureux des pays environnants qui autrefois se disaient entre eux : " Deomp da Castel-Paol " - ( allons à Saint-Pol ). Le marché attirait aussi les indigents. A Saint-Pol en 1904, plus de 2.000 individus sur une population de 7.846 habitants, dont 3.325 agglomérés demandaient l'assistance médicale. Les 4/5ème n'étaient pas originaires de la commune. Car la mairie de Saint-Pol étant assez généreuse, les familles nombreuses et pauvres des pays voisins : Plouénan, Mespaul et Sibiril venaient sur son territoire pour bénéficier, elles aussi des secours et allocations. Le mouvement sest un peu ralenti depuis l'extension des assurances sociales. Il y a néanmoins en 1940, plus de 1.300 assistés sur une population de 8.347 habitants, à peu près 15% de la population. A Roscoff on compte aussi 300 assistés sur une population totale de 3.676 ; la proportion est bien moins forte de 8% environ.
A Roscoff et Carantec ces assistés ne se recrutent pas uniquement dans les milieux ouvriers agricoles, il y a aussi une forte proportion de marins pêcheurs, car dans ces communes les journaliers sont moins nombreux, les exploitations étant plus exiguës. Les ouvriers qui en automne et en hiver ne sont pas retenus aux champs se transforment souvent pour cette partie de lannée en emballeurs dans les maisons d'expédition de légumes ; certains sen vont en Angleterre pour vendre des oignons. Dautres émigrent temporairement vers Pithiviers pour la ,campagne sucrière. Leur situation précaire offre un saisissant; contraste avec celle des propriétaires et des fermiers