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Plan de la Station biologique

Plan historique du développement de la Station biologique


Académie des Sciences Zoologie

Comptes rendus hebdomadaires - 1874.

Note de M. de Lacaze-Duthiers

 Dans la dernière séance, j'ai prié l'Académie de m'accorder aujourd'hui la parole pour lui dire quelle était l'organisation de mon laboratoire de Zoologie expérimentale à Roscoff et lui exposer d'une manière générale les résultats obtenus.

Je crois en effet que le moment est venu d'appeler l'attention de notre Compagnie sur cette institution qui déjà date de deux ans.

La France est l'un des pays, si ce n'est le premier, où les voyages scien­tifiques, où les recherches sur les lieux même où vivent les animaux ont été entrepris.

Aujourd'hui, de tous côtés on organise des expéditions lointaines et l'on multiplie les stations de travail au bord de la mer.

La France est loin d'avoir suivi dans ces deux voies le progrès qui s'accomplit partout. Cependant elle ne reste pas autant en arrière qu'on semble le croire ou le dire dans les pays qui la jalousent. Vivement pressé par M. du Mesnil, le directeur de l'enseignement supérieur au Ministère de l'Instruction publique, à qui les sciences doivent des encouragements nom­breux, j'ai accepté de créer des laboratoires de recherches au bord de la mer.

Les fonds mis à ma disposition ont été beaucoup trop restreints; aussi l'installation n'est pas encore suffisante à certains égard: elle- demande des améliorations; mais néanmoins le travail est, comme on va le voir, possible dans mon laboratoire.

J'ai choisi Roscoff, dans le Finistère, sur les côtes de la Manche, pour plusieurs raisons, et quoique un peu éloigné de Paris. La richesse de ses plages est extrême, l'étendue des grèves que couvrent et découvrent les marées est considérable, ce qui est précieux pour la recherche des animaux. La nature granitique ou schisteuse, les innombrables amas de cailloux et de blocs qui couvrent ces grèves fournissent des conditions des plus favorables au développement des animaux et de la variété de leurs es­pèces ; enfin la température n'y est habituellement pas élevée, si bien qu'encore au mois de juillet cette année-ci, dont on se rappelle I'été très­ chaud, nous étions vêtus de laine, presque d'hiver. Pour la conservation des animaux vivants, c'est-là une excellente condition, car dans les bacs et les aquariums la mortalité augmente souvent en raison de l'élévation de la tem­pérature ambiante. Le climat de Roscoff paraît, quand on y arrive pour la première fois, presque inclément en été et doux en hiver : les eaux du gulf-stream arrivant jusque sur ces côtes y maintiennent une température constante, aussi les Camélias et les Fuchsias y deviennent des arbres en pleine terre, les Mésembryanthèmes y fleurissent et couvrent les murailles des jar­dins d'une superbe végétation, et les plages y sont-elles fort riches.

Pour le travail cette température, presque toujours fraîche, est bien préférable à la chaleur excessive de quelques points de nos côtes.

Cependant la localité offre un inconvénient réel, surtout pour la pêche pélagique et les dragages. Trop souvent la mer est houleuse, et, pour peu que la brise fraîchisse, la mer devient sinon grosse, du moins trop agitée pour draguer fructueusement. Mais j'espère que l'Administration comprendra l'importance qu’il y aurait à augmenter le tonnage de notre embarcation.

Pour installer mon laboratoire, j'ai loué une maison neuve, meu­blée simplement, commode et bien située; elle est entre la grève et la place de l'Église; ses deux façades sont exposées au midi et au nord, et l'éclairage, chose importante pour les études, est par conséquent excel­lent. Le nombre des chambres à donner est de six; il y a de plus deux pe­tits cabinets qui peuvent servir à recevoir des personnes dont le genre de travail ne nécessite pas une installation considérable d'instruments.

Au rez-de-chaussée est un grand salon où l'on peut se réunir et où se trouvent la bibliothèque, les instruments qui, d'un usage peu fréquent, n'ont pas été placés dans chaque chambre: les thermomètres, les baromètres, les balances, tout un outillage d'histologie, les réactifs, etc.

Entre la mer et la maison est un jardin avec terrasse et une porte s'ou­vrant sur la grève, ce qui permet d'avoir l'eau et les animaux avec la plus grande facilité. Plus d'un travailleur descend de sa chambre directement à, la mer basse pour avoir quelques échantillons dans l'état qu’il choisit lui-même.

Dans chaque chambre ont été réunis les vases de verre, les petits aquarium, les ustensiles nécessaires pour la pêche; les paniers, seaux de toile, filets, des liquides conservateurs, alcool, etc., et surtout une caisse d'instruments où sont microscopes, loupes, pinces, scalpels, seringues fines, couleurs, pinceaux, crayons, papier, etc. ; en un mot, tout ce dont un voyageur a besoin dans ses études.

Les réactifs histologiques de toute sorte y sont réunis; les microscopes sont tous des premiers fabricants. La bibliothèque renferme les ouvrages de spécification les plus importants, surtout ceux qui nous font connaître les espèces des côtes d'Angleterre.

Dans le jardin se trouve un hangar sous lequel sont les aquarium.

Une cuve placée sur la terrasse et qu'à marée haute mes matelots rem­plissent à l'aide d'une excellente pompe, fournit l'eau nécessaire avec une pression suffisante pour la conservation des animaux.

Pour bien des études, tout cela est suffisant; mais, il faut le dire, cette installation paraît d'abord fort modeste par sa simplicité, elle ne doit res­sembler en rien à celle de ces grands aquarium qu'on a construits, à grands frais, dans quelques localités, telles qu'à Arcachon, au Havre et sur­tout à Naples, où, parait-il, des dépenses considérables ont été faites par les Prussiens et ou les travailleurs doivent sans doute être reçus avec une libé­ralité très grande.

Les grands bacs demandent un entretien fort coûteux Les moyens mis à ma disposition sont encore trop restreints pour pouvoir installer de grandes cuves à parois de glace et les faire traverser par un courant con­stant d'eau continu.

D'ailleurs, ne peut-on faire des observations minutieuses qu'avec ces grands bacs? D'une manière absolue, je ne le pense pas. Mon Dieu, je ne veux pas m'élever contre les grandes et larges installations, je serais bien mal venu de soutenir une pareille thèse; mais, ce que je ne puis approuver, ce sont ces grandes dépenses, faites en vue d'une organisation frappant l'oeil. J'aime mieux la réunion, simplement mais commodément faite, des choses utiles et nécessaires.

Ce que je préférerais pour nous, ce seraient une embarcation et un équipage suffisants pour faire exécuter des dragages à plus de profondeur et plus au large.

Je viens de dire à l'Académie qu'il est possible de faire beaucoup d'observations dans les aquariums de petites dimensions, et j'ai insisté sûr ce fait afin de répondre par avance à quelques critiques ou objections qui pourraient m'être adressées; je puis même en donner la preuve. Dans des aquarium de bien petites dimensions, j'ai tenu à répéter, des expériences fondamentales et qui datent dans les progrès de la Zoologie, -

Voici un flacon tout petit, contre les parois duquel sont fixés des Pentacrines très jeunes; ils sont nés des oeufs d'un Antédon ou Comatule ayant pondu dans ce vase. Cette métamorphose constitue bien certaine­ment l'un des faits les plus remarquables de la Zoologie de nos jours.

Voici un autre bocal bien petit : des Sertulariens s'y sont formés sur la paroi; ils y sont nés de Planula écloses elles-mêmes d’œufs de petites méduses ayant vécu dans ce bocal.

Ici est un vase de verre de 30 centimètres de haut et de 10 centimètres d'ouverture autour duquel, à une hauteur déterminée, se trouve un banc circulaire de Polypiers (Astroïdes Calycularis) y ayant vécu d'abord à l'état de larves ciliées libres, puis s'y étant fixés et y ayant déposé leur polypier.

Tout cela n'est pas grand, mais tout cela permet de résoudre ou de vérifier la solution de problèmes importants.

Enfin dans le quatrième flacon, encore fort petit, une expérience se produit en ce moment même. Il y a un Polypier (Caryophyllea Smithii) qui, avec son polype vivant et bien épanoui, dans la même eau de mer, sans changement aucun, par la réunion, le concours de circonstances appro­priées, vit là depuis le mois d'avril, non pas de 1874, mais de 1873, son séjour a la même durée que mon laboratoire.

Pour avoir des animaux, le naturaliste doit tourner les cailloux de. la grève, car sous chacun d'eux il trouve un petit musée d'animaux curieux ; mais, quand il est aidé par quelque fort gaillard, la chose n'en va que mieux et plus vite. Il doit aussi avoir une embarcation légère pour se porter d'un îlot à l'autre, quand la mer ne descend pas assez pour y aller à pied sec, ou quand elle remonte très-vite, afin de ne point être pris par elle. J'ai dû faire construire une plate, comme on dit en marine, à laquelle j'ai donné le nom de ,la Molgue, en souvenir de la découverte faite sur cet animal. De ce côté le service est assuré : deux marins du pays, connaissant entièrement les moindres particularités de la grève et des passes nous aident parfaitement.

Je les ai formés et habitués à la recherche des animaux.

Les dragages ont une grande importance : ils nous fournissent déjà des richesses inestimables, qui seraient bien plus considérables si le tonnage , du Pentacrine ou de la grande embarcation permettait de draguer par la houle, qui habituellement est forte et qui, venant du fond, nous dérange beaucoup. Déjà nous avons perdu des dragues et failli chavirer.

Voici comment j'emploie les deux hommes que j'embarque au mo­ment de l'armement du laboratoire, plus le garçon de laboratoire, qui est un bon marin. le fais faire des engins de corailleurs, et je les fais pro­mener sur les rochers. Je fais pêcher, en un mot, comme si je cherchais à avoir du corail.

Ce procédé, que j'ai emprunté à la pratique des corailleurs et que j'ai introduit dans les recherches des animaux est excellent; avec la drague ou les filets ordinaires on fuit les rochers; avec l'engin, au contraire, on court â leur recherche et les produits ramenés ainsi sont tout autres que ceux des bancs de sable ou de vase.

Avec la drague nous avons en des Amphioxus, des Ascidies vivant libres, non fixées, superbes, nombreuses et très-intéressantes, des Crustacés extrêmement rares.

Avec l'engin, nous avons des Oursins magnifiques, et c'est avec des échantillons d'une énorme taille que M. Ed. Perrier a pu faire ses recher­ches ; j'en ai assez pour pouvoir en faire des distributions à mes auditeurs de la Sorbonne. Le Palrnipes, étoile de mer palmée, nous est aussi abon­damment rapporté par les dragues et les engins.

Nous avons eu des Térébratules à.20 mètres de profondeur (aux ma­rées basses), des Nudibranches charmants et rares ou nouveaux, etc., etc.

Dans l'installation de mon laboratoire on retrouve une idée que je caresse et que peut-être j'aurai de la peine à voir se réaliser. Je voudrais, m'entourant de jeunes et zélés travailleurs, parcourir successivement toutes les côtes de France, après avoir pris comme terme de comparaison la localité si riche ou je suis installé.

Je voudrais, avec tout le matériel disposé de façon à pouvoir être facilement transporté, aller de station en station, faire des comparaisons, en opposant les résultats obtenus dans des points éloignés, chercher les relations et les causes qui unissent ou séparent les zones géographiques des êtres. Mon projet, en nous parta­geant le règne animal, serait de faire une histoire de la faune de nos côtes.

Ce n'est pas une énumération aride que je voudrais voir produire, c'est l'histoire des êtres telle que je l'ai définie en expliquant le titre j'ai choisi pour mes Archives, et dans laquelle chacun conserverait sa pleine et entière liberté d'opinion personnelle.

Le laboratoire a déjà donné l'hospitalité et les moyens d'études à quelques travailleurs bien connus de l'Académie.

M. E. Baudelot, professeur à la Faculté des Sciences de Nancy, l'un des zoologistes qui se soit occupé, en France, avec le plus de soin et de succès de l'étude des poissons, est venu compléter et étendre ses recherches importantes sur le système nerveux de ces animaux. .

M. Schneider s'occupe des Grégarines. Il a désiré compléter l'étude de ces êtres singuliers par l'observation des espèces vivantes dans les ani­maux marins. Mon laboratoire lui a été ouvert avec empressement.

M. Rochefort, chirurgien délégué par le Ministère de la Marine pour donner ses soins à notre expédition de Saint-Paul, est venu à Roscoff deux fois se livrer à des recherches sur les animaux inférieurs. Tout nous fait espérer qu'en compagnie de notre géologue M. Velain, et aidé par notre infatigable et courageux missionnaire le capitaine Mouchez, qui aime pas­sionnément la science et qui l'aide quand il le peut, il nous rapportera et des richesses et des travaux pleins d'intérêt.

M. Ed. Perrier a déjà publié et présenté des travaux très importants faits à Roscoff : je rappelle que ce jeune naturaliste travaille avec ardeur et a déjà pris une position distinguée dans l’étude des Vers et des Échino­dermes, deux des branches importantes de la chaire à laquelle il est attaché au Muséum.

D'autres travailleurs ont joui complètement des avantages dont le la­boratoire dispose, mais ils n'ont pas encore remis les travaux qui devaient être insérés dans les Archives.

M. Villot, mon préparateur, a consacré son temps à l'étude des HeI­minthes; il était parfaitement préparé aux études d'helminthologie par ses recherches remarquables sur les Gordius. Les études à faire sur ces êtres sont encore nombreuses : quelques-unes ne peuvent être menées à bonne fin que dans les conditions que présente une installation au bord de la mer. On ne peut, en effet, rechercher avec chance de succès l'origine des parasites des nombreuses espèces d'oiseaux de rivages qui fréquentent les plages que dans le cas où l'on peut ouvrir l'animal infecté tout frais et très-peu de temps après sa mort. En chassant les oiseaux de grève à marée basse, au moment même où ils courent après les animaux leur servant de nourriture, M. Villot a recueilli de nombreux matériaux, qu'il est occupé en ce moment à mettre en oeuvre.

Un jeune zoologiste suisse, M. Hermann Fol, aussi actif et zélé travailleur qu'observateur habile et ingénieux, qui s'occupe d'Embryogénie avec une grande activité et un grand succès, qui, en hiver, travaille à Messine et observe surtout les animaux pélagiques, et dont les publications prennent chaque jour une grande importance, est venu faire des études sur l'em­bryogénie des Céphalopodes.

Enfin moi-même je devais prêcher d'exemple. J'ai entrepris l'histoire des Ascidies simples de nos côtes. Dans peu de temps j'aurai publié une longue monographie sur l'un des genres les plus intéressants, le plus lisible en tant que type et qui m'a fourni une exception bien curieuse à un fait qui était accepté comme une loi absolue. Notre illustre doyen de la Section de Zoologie, depuis bien longtemps déjà, avait fait connaître la forme larvée si remarquable des têtards des Ascidies. Une Molgulide que je prenais comme type de mes études, mise en expérience pour la con­naissance de son évolution, présenta une exception que j'eus peine à admettre d'abord, qui étonna beaucoup les zoologistes, mais qui n'en fut pas moins confirmée; sa larve est anoure,

La grande loi si vraie, si générale, que M. Milne Edwards formulait, est restée vraie, complètement vraie pour la plupart des cas; mais elle pré­sente quelques exceptions aussi inattendues que remarquables.

L'importance de ce fait exceptionnel ne manque pas d'être remarqquand on se rappelle que dans les Ascidies urodèles ou à têtards, on a dé­crit une corde dorsale, une moelle épinière, et vu en définitive dans leurs embryons les premières ébauches d'un Vertébré; mais quand la queue manque, le type vertébré se trouve singulièrement réduit.

L'année dernière j'ai eu l'honneur de présenter un travail sur l'em­bryogénie de I'Asteriscus, qui offre quelque intérêt, je crois; je l'avais fait dans le laboratoire de Roscoff avant mon départ pour l'Afrique.

Le laboratoire de Roscoff, quoique ne datant que de deux ans, a donc déjà produit et donné des preuves de son activité; mais cette activité serait bien autre si l'installation des dépendances de ma chaire à la Sorbonne n'était pas d'une insuffisance navrante. Il m'a été impossible, depuis sept années que je suis professeur à la Faculté des Sciences, de pouvoir avoir une place à donner à un élève ; aussi ne puis-je d'abord préparer ceux qui viendraient ensuite, après des exercices préalables absolument nécessaires, faire des recherches originales au bord de la mer.

Ces conditions me paraissent d'autant plus déplorables, que l'atten­tion des savants étrangers est appelée par les publications qui ont été faites, soit dans les deux premiers volumes que j'ai en l'honneur d'offrir à l'Académie, soit dans les premiers fascicules de l'année présente.

J'ai eu des demandes de renseignement de l'Amérique, et je suis chargé de faire parvenir dans ce pays un outillage complet et semblable à celui de l'une des chambres de Roscoff.

Mais ce qu'il ne faut point perdre de vue, c’est que les travailleurs étrangers se promettent de venir faire des recherches sur notre riche plage.

M. Bogdanov, l'un des éminents professeurs de l'Université de Moscou, chargé évidemment de visiter les établissements ou stations zoologiques de l'étranger, est venu à Roscoff et m'a non seulement dit, mais il l'a aussi écrit, que notre localité deviendrait le rendez-vous de ses compatriotes. Voici ce qui l a 'écrit, à côté de quelques éloges sur l'installation du labo­ratoire, dont je suis heureux de le remercier.

« Pour le moment, dit-il en terminant, j'exprime les vœux les plus sincères pour le beau laboratoire de Roscoff et son avenir, d'autant plus que je crois que la plage de Roscoff sera bientôt le lieu d'études de mes compatriotes. » Mon excellent et illustre ami Carl Vogt est aussi venu visiter notre éta­blissement, et je ne puis m'empêcher de citer le passage sympathique qu'il a bien voulu écrire pendant mon absence sur le registre où s'inscrivent travailleurs et visiteurs.

« Après avoir dit qu'il eût a voulu faire plus ample connaissance avec les richesses incomparables des plages de Roscoff », il ajoute : « En quittant ces lieux dans l'espoir d'y revenir, je n'ai qu'un vœu à formuler : Puissent les jeunes savants français reconnaître quels immenses avan­tages leur sont offerts, pour leurs études scientifiques, par l'installation de ce laboratoire où ils trouvent tout objet d'études, richesses zoologiques Criques incomparables, instruments, logement, .. »etc.…

En face de la venue des savants étrangers et de leur promesse de re­venir en nombre plus considérable l'année prochaine, je ne puis qu'insister vivement sur l'appel fait par mon ami Carl Vogt à nos jeunes travailleurs. Nous jouissons encore de nos richesses, mais elles nous seront enlevées, n'en doutons pas, si nous ne travaillons avec une ardeur et une activité extrêmes; si, poussés par des vues mesquines et le désir immodéré d'affir­mer leur personnalité qui n'existe pas encore, nos jeunes naturalistes, loin de combiner leurs efforts, disséminent les moyens et leurs forces. Rien cependant ne peut, ne semblerait cependant devoir paralyser cette ardeur, cette activité, car les conditions offertes à la jeunesse laborieuse sont pour le moment du moins suffisantes. Les frais de déplacement de Paris à Ros­coff et de Roscoff à Paris, de logement.

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Extrait du magazine « Le magasin pittoresque »

Publication sous la direction de Monsieur Edouard Charton - Année 1876. 1 fasc.. Année 44

Document disponible sur le site internet de la Bibliothèque Nationale de France - http://gallica.bnf.fr/

Laboratoire de Zoologie à Roscoff

Il y a quatre ans environ, l’un de nos naturalistes les plus éminents, M. de Lacaze-Duthiers, a organisé à Roscoff, petit port situé à l’entrée de la Manche ( Finistère), un établissement maritime entièrement consacré à l’étude des animaux marins.

Les grèves de Roscoff sont protégées contre la violence des flots par un double rempart d’îlots et de rochers granitiques ; les eaux qui en baignent la surface sont constamment chauffées par le Gulf Stream, et c’est à une élévation de température que l’on attribue une prodigieuse exubérance dans le développement des êtres vivants. Plusieurs espèces de mollusques et de crustacés, balancs, buccins, patelles, troques, littorines, etc …, s’y rencontrent en abondance à quelques mètres de la terre ferme. Le crabe et son curieux parasite, désigné sous le nom de sacculine, y pullulent. Plus loin dans la zone des fucus, on peut recueillir les botrylles aux trois couleurs, les ascidies roses et vertes, les astéries et les actinies.

Les récifs de granit sont creusés de toutes part par les flots océaniques ; des grottes s’y ouvrent ça et là, toutes garnies d’éponge calcaires, de clavellines transparentes et d’ascidies rouges qui tombent de leurs parois comme des stalactites vivantes.

Quand la marée est basse, les bancs de sable mis à découvert abondent en espèces fouisseuses : annélides, synaptes, mollusques lamellibranches, etc … A l’époque des grandes marées, on fait la capture de belles pentacrines et des intéressants porte-écuelles ( Lepadogaster), singuliers poissons qui sont doués de la faculté de pouvoir se fixer aux pierres, en se servant de leurs nageoires pectorales comme d’une ventouse. Plus loin, dans les régions que la mer ne découvre jamais, le naturaliste, à l’aide de la drague, pêche les espèces qui fuient la lumière : les grands oursins, les grandes ascidies simples, les térébratules, de petits crustacés aux formes étranges, des polypes et des mollusques nudibranches. A la surface de la mer, il peut facilement recueillir des myriades d’animalcules aussi transparents que le cristal, et des larves multiples se rattachant aux classes les plus variées.

Le laboratoire de Roscoff est installé dans une grande maison qui a deux façades : l’une s’ouvre sur la mer, l’autre s’étend sur une grande place. Dans cet établissement sont des logements réservés au service et au personnel. On peut, en outre, y donner asile à quatre naturalistes. Chaque pièce est pourvue de tout ce qui est nécessaire pour recueillir, conserver et étudier les animaux marins : couteaux, spatules, ciseaux à froid, paniers, seaux en toile, aquarium portatif, microscopes, loupes, scalpels, pinces, etc, etc…

Dans une salle spéciale, on a disposé une grande carte des environs de Roscoff, ainsi que des instruments tels que thermomètres, baromètres, balances et réactifs destinés aux recherches histologiques.

Au premier étage est installée une bibliothèque qui comprend les ouvrages les plus importants sur la faune océanique. Nous devons ajouter, nos sans regret, que ces livres sont pour la plupart publiés à l’étranger, et que notre pays jusqu’ici n’en a produit qu’un nombre très restreint sur le même sujet.

Cette installation a été complétée par la construction d’un grand aquarium. Quatre bacs sont disposés dans les parties les mieux éclairées d’un pavillon, et l’on peut y conserver vivants pendant un temps d’assez longue durée les animaux que l’on se propose d’étudier.

Pour se procurer les animaux marins, les naturalistes de l’établissement de Roscoff ont à leur disposition deux embarcations. L’une d’elles, qu’on appelle « La Pentacrine », est un beau bateau pêcheur, conduit par trois matelots de la Marine de l’Etat ; l’autre est une simple barque à fond plat, uniquement réservée à la pêche pélagique, ou au transport des observateurs d’un îlot à l’autre.

Le laboratoire de Roscoff est ouvert à tous les travailleurs sérieux qui adressent une demande au directeur. ; ils sont logés gratuitement ( on ne paye que la nourriture, dont le prix est d’environ 3 francs par jour ) et ont à leur disposition l’aquarium, les instruments d’observation et d’étude, et les embarcations.

Les travaux originaux qui résultent de ces recherches peuvent être insérés dans un recueil périodique dirigé par M ; le Professeur de Lacaze-Duthiers : les « Archives de zoologie expérimentale ».

Le but de l’établissement est surtout d’arriver à une connaissance complète des animaux marins de nos côtes, et de faire pour notre pays ce que l’Angleterre a déjà fait pour la faune de son littoral.

Depuis sa fondation, l’établissement de Roscoff a donné l’hospitalité à des naturalistes français et étrangers déjà célèbres, et quelques travaux importants l’ont signalé tout spécialement à l’attention du monde savant.

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ZOOLOGIE – 1888

Les progrès au laboratoire de Roscoff et du laboratoire Arago

par M. de Lacaze-Duthiers

Il y a un an, à pareille époque, en revenant du laboratoire Arago, j'eus l'honneur de présenter à l'Académie quelques observations sur les progrès de la station maritime des Pyrénées-Orientales. Mon but était sur­tout de remercier l'Académie des encouragements qu'elle n'avait cessé de donner à la création et au développement de cet établissement. J’arrive de Banyuls, mais en faisant un peu le chemin de l'école, puisque je suis passé par Roscoff, où j'ai dû aller déjà deux fois cette année pour présider à de nouvelles améliorations. Je voudrais aujourd'hui faire part à l’Acadé­mie des impressions que je rapporte de ces voyages.

Un mot d'abord du laboratoire Arago.

Depuis que j'ai pu y installer une machine à vapeur, l'eau coule abondamment dans tous les bacs, la vie y a repris un grand développe­ment et les animaux s'y reproduisent avec une telle facilité, que j'ai pu constater quelques faits très intéressants.

Une observation qui ne manque pas de fournir des enseignements précieux, dont il y aura à tenir compte, vient de durer plus de six mois. Pendant l'installation de la machine à vapeur et des appareils propres à l'éclairage électrique, les bacs de l'aquarium durent être vidés ; je saisis cette occasion pour leur faire donner une nouvelle couche de ciment et opérer leur nettoyage complet. Il en fut de même du grand réservoir de 125m², creusé dans la roche du promontoire de Fontaulé et qui donne un courant constant sous la pression de 10m. Après ces réparations, les premières eaux servirent à un lavage général très soigné; mais les animaux réunis dans les divers compartiments mouraient tous sans exception. La mortalité a été persistante pendant prés de huit mois. A quoi était-elle due? à un empoisonnement qu'auraient causé les sels de cuivre produits dans les tubes d'aspiration? à une dissolution de quelques-uns des éléments du ciment employé à la restauration des parois des bacs ou du réservoir? L'analyse ne l'a point montré. Toutes les hypothèses ayant été faites, j'ai cherché à remédier à cet état fâcheux en allant au-devant de toutes les suppositions possibles; mais, malgré tous les soins, l'état restait le même. Craignant encore aujourd'hui un empoisonnement, le mécanicien, en mettant la machine en mouvement, laisse d'abord échapper au dehors les premières eaux qui ont pu se charger de sels de cuivre dans les tuyaux.

Et maintenant, sans trop savoir comment cela s'est produit, la vie est re­venue aussi florissante qu'on puisse le désirer.

De tous les animaux, les Poissons sont ceux qui ont le mieux résisté. Les Annélides, les Mollusques et les Échinodermes ont été, avec les Crus­tacés, Langoustes, Galathées, etc., longs à s'acclimater. Les Actinies, qui, habituellement, vivent si bien et si longtemps en captivité, ne survivaient guère plus de un à deux jours; les Vérétilles et .Alcyons mouraient de même.

Dans la longue pratique que m'a donnée ma carrière scientifique, con­sacrée presque tout entière â l'étude des animaux, marins, je me suis sou­vent heurté à des faits semblables; dans nos réservoirs, il se développe des conditions biologiques favorables, qui nous échappent et qui s'établissent indépendamment de nos prévisions, de notre volonté; et lorsqu'elles exis­tent, la vie continue sans aucune difficulté, presque sans soins. Je pourrais citer beaucoup d'exemples de. la durée de la vie, dans des conditions pa­raissant, au premier abord, tout à fait défavorables.

Je rappelle que j'ai conservé et montré à l'Académie des Caryophyl­lies de Smith, qui avaient vécu dans de tout petits vases pendant quatre ans, sans avoir changé l'eau, qui était tout au plus entretenue au même niveau, c'est-à-dire au même état de salure, par l'addition, de temps en temps, de quelques gouttes d'eau distillée. Des environs de Saint-Malo j'ai transporté à Lille, puis dans le Midi, enfin rapporté dans le Nord, plusieurs Dentales qui ont vécu dix-huit mois dans la même eau et dans une petite carafe avec un peu de sable. Dans ces cas, on ne saurait dire ce qui se produit : sans doute des algues et des animalcules microsco­piques peuvent être supposés se développer et déterminer ces conditions, nécessaires pour assurer, entre le milieu extérieur et les animaux, les échanges indispensables à l'existence; mais nous sommes encore. fort ignorants sur ce point quoi qu'il en soit, aujourd'hui, dans l'aquarium de Ba­nyuls, les conditions normales, un moment suspendues, semblent être entièrement revenues. En voici des preuves.

Une photographie, faite par M. le Dr Prouho, montre un groupe de Murex trunculus déposant ses oeufs contre les parois de cristal des grands bacs intérieurs, montés sur tables de marbre.

On sait que les Gastéropodes pectinibranches pondent leurs œufs sous une foule de formes. On trouve ces pontes dans les filets des pécheurs, sur les rochers, dans le. sable, et souvent on a de la peine à les rapporter aux espèces qui les ont produites. Voilà un exemple, qui montre combien les conditions biologiques s'accomplissent normalement dans les bacs de Ba­nyuls, puisque l'accouplement et la fécondation se sont produits réguliè­rement. Aussi faut-il espérer qu'il sera possible, la chose en vaut la peine, d'obtenir pour d'autres espèces les mêmes résultats et d'arriver à connaître exactement les formes des pontes de ces animaux en les élevant dans les bacs.

Un fait plus Intéressant encore est celui-ci. Des Elédons musqués vivent dans un autre bac fort bien tenu. Ils causent l'admiration des visiteurs par leur agilité, l'élégance de leurs mouvements et surtout leur impressionnabilité, se manifestant par les changements de couleur aux moindres causes venant exciter leur irritabilité. Souvent on les voit, enlaçant leurs bras, être tantôt frémissants, tantôt tranquilles. Ils ont pondu des grappes d’œufs dont je montre l'image photographique faite par M. Prouho. En ce moment, au laboratoire, l'un des travailleurs étudie et fera connaître en détail les particularités de la ponte et l'embryogénie de l'Élédon.

Les Céphalopodes sont des animaux dont la respiration est très active. Ils meurent fort rapidement en captivité. Pour être arrivés à se fécon­der et à pondre, il faut, la démonstration est de toute évidence, que les conditions biologiques dans lesquelles ils se trouvent au laboratoire Arago soient excellentes.

Je suis vraiment bien heureux de pouvoir dire que, par une circon­stance toute fortuite et dont je me félicite grandement, c'est dans l'un des magnifiques bacs en glace montés sur table d'un beau marbre noir, celui-la même que m'a si généreusement donné notre Confrère M. Gaudry, qu'a été vue pour la première fois, je crois, la reproduction de l'Élédon musqué, dont on ne se procure que fort difficilement les pontes.

Les Élédons ne sont pas les seuls â avoir pondu dans les bassins de Ba­nyuls. Sous le double escalier donnant accès à l’aquarium se trouve un bassin où se rend l'eau de tous les bacs : c'est le réservoir des égouts collecteurs de l'aquarium. Tous les animaux, lorsqu'ils sont rapportés par mes pêcheurs, sont mis indistinctement, pêle-mêle. dans ce bassin. C'est comme une première épreuve de vitalité qu’on leur fait subir. On choisit parmi eux ceux qui résistent à ce milieu, dans lequel flottent souvent et se dé­composent plus d'un cadavre.

Là une Sèche a entouré les conduits et la toile métallique de la vidange de ce réservoir d'une superbe grappe d'œufs. Cette grappe n'a pas été pondue d'un seul coup : la mère venait de temps en temps ajouter quelques oeuf nouveaux.

N'est-ce pas là un exemple qui vient confirmer les remarques précé­dentes sur les conditions nécessaires â la vie? Au premier abord, on pour­rait penser que, dans une eau où se trouvaient toutes sortes de bêtes, et quelques-unes en putréfaction, la vie et la reproduction seraient difficiles. Il n’en a été rien pour la Sèche.

 L'Académie le voit et je le répète, les conditions biologiques sont aujourd'hui excellentes au laboratoire, Arago.

Voici encore un exemple. J'ai observé et dessiné à Banyuls un Alcyo­naire que je n'ai point trouvé décrit dans les ouvrages spéciaux et qui a longtemps vécu au laboratoire.

C'est un charmant petit animal. M. Milne Edwards, notre regretté maître, avait formé le genre Paralcyonium pour une seule espèce qu'il avait avec raison qualifiée : élégante. J'ai trouvé cette espèce très fré­quemment en Afrique, sur les fonds coralligènes, et j'ai souvenir d'avoir eu aussi à la Calle l'espèce que l'on rencontre très souvent sur certains fonds en s'approchant de l'Espagne, au sud-est de Banyuls.

Le genre Paralcyonium de M. Edwards est caractérisé par un mode de groupement tout particulier des polypes. Une réunion de ces petits êtres forme comme une famille rétractile dans un tube, et les différents tubes renfermant ces associations sont portés sur une lame de tissu commun qui court sur les corps sous-marins auxquels elle est fixée. Les tubes ou les étuis dans lesquels les familles se retirent quand on les irrite ont leurs parois bourrées et soutenues par de longs spicules blancs très visibles.

Chez le Paralcyonium de Banyuls, ces spicules manquent dans les tubes, qui, d'ailleurs, sont beaucoup plus petits que chez celui décrit par M. Edwards. Les polypes sont aussi très peu nombreux dans chaque groupe.

Lorsque ces petites touffes d'animaux sont bien épanouies, leur teinte est d'un gris brunâtre lavé d'un peu de terre de Sienne, et le pourtour de la bouche de chaque individu est d'un vert émeraude éclatant, qui ne paraît que sous certaines incidences de lumière. A la base des bras, quel­ques spicules blancs, entre-croisés, donnent à cette partie une apparence blanchâtre qui s'accuse beaucoup quand les tentacules sont rétractés.

Le genre Paralcyonium peut être discuté, il l'a même été, mais la chose importe peu ici. L'espèce de Banyuls diffère de celle décrite comme type par H. Milne Edwards : je la dédierai au créateur du genre et la nommerai Paralcyoniurn Edwarsii.

J'arrive au laboratoire de Zoologie expérimentale de Roscoff. La sta­tion était, il y a quelques mois encore, dans son état primitif d'infériorité, au point de vue de l'aquarium et des appareils hydrauliques. Je n'avais pas agi aussi activement pour obtenir dans l'aquarium de Roscoff des conditions semblables à celles qui existent à Banyuls. Cela se comprend. Dans la Manche, les marées nous permettent de renouveler incessamment et à profusion les objets de travail. Un grand vivier construit sous les murs de l'établissement permet de suivre et d'étudier une foule d'animaux qui y sont mis par nous ou y sont apportés par la mer, et qui y vivent ou s'y veloppent absolument comme dans la mer même. En réalité, le vivier est un grand aquarium.

Néanmoins, il était indispensable de ne pas laisser la sœur aînée de la station Arago au-dessous de celle-ci. Aussi, après des démarches qui n'ont pas duré moins d'une année, je suis arrivé aux résultats suivants, que je suis heureux de faire connaître aujourd'hui.

La batterie de la Croix, voisine du laboratoire, a été demandée au Génie, qui en a accordé la jouissance temporaire, elle était, séparée de l'établissement par une petite maisonnette enclavée au milieu de la pro­priété de l'État. Enfin un chemin appartenant ü la commune nous séparait de la batterie, de la maisonnette et d'une autre dépendance du labora­toire.

J'ai donné satisfaction à la ville de Roscoff, en lui concédant une descente en mer commode, et j'ai pris le chemin. J'ai acheté. en mon nom d'abord, la maisonnette qui était gênante, et alors le Ministère a concédé ce qui était nécessaire pour acquérir et aménager le tout. Je viens de faire une dernière visite aux travaux, qui seront assez tôt terminés pour que les travailleurs qui se rendent à Roscoff ne soient pas gênés dans leurs études.

Sur la Batterie de la Croix, j'ai trouvé un sol tout préparé pour con­struire un réservoir d'eau destiné, à entretenir l'aquarium. De gros ma­melons de granite s'élevaient dans l'enceinte du petit fortin : je les ai utili­sés pour élever sur eux, pris comme soubassement, un réservoir de 112 m.

Ceci obtenu, n'étant surtout plus gêné par la maisonnette, un mo­teur devenait indispensable, et la maison Weyher-Richemond, si em­pressée à seconder les hommes de Science, avec la direction si dévouée de son ingénieur, M. Liébaut, installe en ce moment une machine à vapeur de 7 chevaux, avec pompe rotative, en tout semblable, à celle qu'elle a déjà montée â Banyuls, il y a un an.

Certainement tout le monde comprendra que, pour arriver et obtenir pour Roscoff une installation semblable, la première condition était de prouver l'utilité de celle qui existait à Banyuls. La chose n'a pas été diffi­cile, grâce au concours des amis de la Science.

Je rapporte donc à tous ceux qui m'ont prêté leur concours dans la création de Banyuls les nouveaux développements que vient de recevoir le laboratoire de Zoologie expérimentale de Roscoff.

Ce sont les amis de la Science, l'Académie, les villes de Banyuls, Toulouse et le département des Pyrénées-orientales, qui, me secondant, ont déterminé les progrès considérables au laboratoire Arago ; et ce sont ces progrès, dus à l'initiative privée, qui ont démontré à l'administra­tion de l’Instruction publique que l'établissement des hautes études de Roscoff ne pouvait rester au-dessous de sa sœur aînée.

Est il besoin de dire que, dans les aménagements qui se, terminent, tout a été prévu pour l'installation ultérieure de la lumière électrique, qui nous a placé dans des conditions d'observations si avantageuses lors de la venue de I'Association française à Banyuls.

En plus d'une circonstance, j'ai montré combien les conditions qui entourent ta station de Zoologie expérimentale de Roscoff sont heureu­sement groupées. Je les résumerai encore en quelques mots, aujourd'hui que l'établissement peut être considéré comme étant complètement ter­miné.

Du premier et du second étage, occupés par les chambres à coucher, le travailleur admis descend à sa stalle ou table de travail, garnie de tout ce qui lui est nécessaire ; de il peut aller à l'aquarium, au vivier, à la grève, au parc réservé du laboratoire.

L'aquarium, qui a 3 ares de superficie; est entouré de bacs à observation et occupé, dans son centre, par deux grands bassins avec jet d'eau où vivront, comme à Banyuls, des poissons et des animaux divers de grande taille. La grande cuve, où l'eau de mer est refoulée par la machine à vapeur, fournira l'eau nécessaire aux expériences, sous une pression de 5 à 6 mètres

J'ai parcouru toutes les côtes de France : nulle part je n’ai ren­contré, entre une ville et la mer, et entouré par une clôture, un vaste jardin, un aquarium à côté des salles de travail, une grève aussi admi­rablement riche, un parc réservé sur la grève, enfin des logements dans l'établissement, le tout disposé de façon à mettre le vrai travailleur absolu­ment en dehors des conditions assujettissantes de la vie mondaine d'une ville de bains de mer. On peut le dire, on jouit au laboratoire de Roscoff de la liberté la plus grande et de l'indépendance la plus complète, car on peut, de sa chambre à coucher, descendre dans l'intérieur de l'enclos, dans les salles de travail, se délasser en se promenant dans un beau jardin ou aller à la mer pour fouiller la grève dans le costume simple et peu soigné du naturaliste pêcheur.

Telles sont les conditions éminemment favorables au travail que les jeunes zoologistes de la Sorbonne et les savants trouvent réunies Banyuls pendant l'hiver, à Roscoff pendant l'été.

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Académie des Sciences 1889

Zoologie – Sur les progrès de la station à Roscoff.

Note de M. de Lacaze-Duthiers

 L'Académie me permettra-t-elle de lui communiquer, en quelques mots, le récit d'un voyage que je viens de faire à Roscoff?

M. Armand Fallières, Ministre de l'Instruction publique, partait, mercredi soir 21, pour le Finistère. J'ai été heureux de l'accompagner et d'avoir l'honneur de lui montrer en détail la Station de Zoologie marine de Roscoff, dont la fondation m'a coûté tant de peine et pour le dévelop­pement et .l'agrandissement de laquelle il m'a fallu faire tant d'efforts et avoir tant de persévérance pendant près de vingt ans.

L'Académie comprendra quelle doit être ma réserve en signalant cette visite, aussi utile qu'heureuse à tous les points de vue.

En plus d'une occasion, j'ai fait la description du Laboratoire de Roscoff : je n'y reviendrai donc, pas; je rappellerai seulement que l'aqua­rium seul, indépendamment des salles de travail, occupe une superficie de 3 ares. Cela peut donner une idée de l'étendue de la station, surtout si j'ajoute que seize chambres fournissent le logement aux travailleurs.

La station a été faite de pièces et de morceaux, qu'il a fallu enlever successivement de haute lutte par des acquisitions difficiles et coûteuses.

Deux chemins avec servitudes anciennes au bord de la mer et dont les marins du pays avaient une grande habitude, une batterie du génie: deux parcelles de terrain, deux maisons enclavées dans les abords du laboratoire n'ont pu être arrachés qu'à force de sollicitations et au prix des sacrifices les plus élevés.

Ainsi que M. le Ministre a pu le constater, dans son ensemble la sta­tion est complète. Son extension est terminée et j'ai été assez heureux pour pouvoir lui montrer que les salles de travail et l'aquarium sont aujourd’hui éclairés par la lumière électrique. L'année dernière, j'avais­ installé une machine à vapeur pour alimenter l'aquarium. Cette année le complément qui s'imposait devait être l'aménagement de l'éclairage élec­trique. Il vient d'être terminé.

Voilà donc les deux stations sœurs; l'une d'été à Roscoff, l'autre d'hiver à Banyuls, terminées; elles se complètent avantageusement et sont aujourd’hui placées sur le même pied. L’une et l’autre ont les moyens de travail les plus perfectionnés.

Qu'il me soit permis d'ajouter que les deux laboratoires maritimes, que j'ai annexés à la Sorbonne, au grand bénéfice des études zoologiques, sont les premiers à avoir joui des avantages de la lumière électrique, et je tiens â rappeler que, si l'un (Roscoff) a été fondé au moyen des sacrifices de l'État, l'autre (laboratoire  Arago) a été construit et aménagé à l'aide des dons qui m'ont été faits et des sommes qui m'ont été confiées par les amis soucieux du progrès de la Science française. Je dois encore signaler ce dernier fait : c'est que l'installation de la lumière électrique à Roscoff, qui vient d'être terminée il y a huit jours, est due à l'initiative, privée et ne coûte rien à I'Etat. »

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Extrait du n° 46 du 12 novembre 1904

Quand la nécessité pousse à la décentralisation, elle fait oeuvre utile et durable. L'impossibilité d'étudier la vie des êtres maritimes nulle part mieux qu'au bord de la mer a amené la fondation, à Roscoff, d'un laboratoire de .zoologie expérimentale qui est un foyer de science et de progrès. Dans une sorte de phalanstère, où fraternisent maîtres et étudiants français et étrangers, se font les découvertes et s'offre un bel exemple du désintéressement légendaire de nos savants.

Pendant bien des siècles, on n'a connu, en fait d'organismes marins, que les animaux comestibles et ceux que leur taille ou leur forme signalaient à l'attention de tous : baleines, poulpes, serpents de mer, coquillages. A cela se bornait le monde maritime.

A la fin du 18ème siècle, un excellent abbé du Havre, l'abbé Dicquemare, s'attacha aux recherches de la biologie marine. Doué d'une grande patience et d'un grand courage, bon nageur, il s'avançait dans la mer jusqu'aux endroits où vivaient les animaux qu'il voulait observer et y restait des heures entières, en caleçon de bain, pour les contempler à son aise sans qu'ils se contractassent.

Les dessins qu'il en adressa au « Journal de Physique » attirèrent l’attention sur ce monde de la mer, et Bernard de Jussieu vint lui- même étudier, sur les côtes de Normandie, ce qui lui permit de restituer au règne animal nombre de Polypes et de Bryozoaires, avant lui réputés plantes.

Cependant, jusqu'en 1826, on n'étudiait guère des animaux marins que leur structure interne et externe, déformée par un long séjour dans l'alcool. En 1826, Audouin et Milne-Edwards entreprirent les premières recherches méthodiques sur la faune maritime. Dujardin, de Quatrefages, de Lacaze-Duthiers, Jean Müller, Edward Forbes, Bengt, Fries. les suivirent bientôt. Milne-Edwards, le premier, se servit du scaphandre dans un but zoologique.

Le premier laboratoire maritime permanent fut fondé à Ostende, en 1884, par P. J. Van Beneden. Les savants les plus illustres vinrent y travailler. En 1857, un laboratoire, beaucoup plus vaste et confortable, fut édifié à Concarneau, par Coste. En 1867, une société privée fonda la station d'Arcachon, et une autre, en 1871, celle de Sébastopol. En 1872, la Prusse consacra un demi-million, à élever, à Naples, pour la zoologie maritime, un véritable palais.

La même année, M. de Lacaze-Duthiers fondait, avec des ressources très restreintes, le laboratoire de Roscoff, la première station vraiment universitaire, c’est à-dire destinée aux travaux pratiques des étudiants et non pas seulement à ceux des professeurs. En 1873, les États-Unis installaient leur première station. En 1876, la Société zoologique des Pays-Bas créait le premier laboratoire maritime itinérant. En 1884, l'Écosse faisait Saint-Andrews et Granton la première station maritime flottante; puis, en 1888, l'Angleterre bâtissait Plymouth sur le modèle de Naples. Le nombre de ces Instituts est aujourd'hui de cinquante.

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Il y a une quarantaine d'années, la pensée de fonder, à Roscoff, un laboratoire de zoologie expérimentale s'imposait à l'esprit de M. de Lacaze-Duthiers. Bien qu'il connaît d'avance les difficultés auxquelles se heurte toujours une tentative généreuse, l'illustre zoologiste se mit à l’oeuvre, et, quelque temps aprés (juin 1873), il avait la joie d'inaugurer, après l'avoir sommairement outillée, la station de Roscoff. Bien qu'ayant déjà coûté beaucoup de peine, le laboratoire n'était qu'à ses débuts: c'était une promesse, un essai; M. de Lacaze-Duthiers ne l'ignorait point, aussi poursuivit-il courageusement sa tâche. Pendant vingt ans, il consacra son temps, son argent, ses forces, à la réalisation complète de ses projets.

La première impression, lorsqu'on pénètre dans cette maison de science et de travail, est tout agréable. Un beau jardin, aux gracieux ombrages, offre au visiteur la fraîcheur reposante de ses vertes frondaisons. La façade d'un pittoresque bâtiment s'irrégularise de la bosselure de deux grosses tours, dont l'une est couverte de lierre presque du pied au faite. A angle droit, avec cette première construction, s'en élève une seconde, semblable à une serre: l'Aquarium. Deux grands bassins dessinent, sur le sol, l'ellipse de leur contour. Remplis d'eau de mer, ils reçoivent les animaux que les travailleurs du laboratoire rapportent de la pêche pour les étudier. Des coquillages aux formes contournées, des oursins épineux, y progressent lentement, ces derniers hissant leur châtaigneuse personne jusqu'aux bords de la. vasque, mus peut-être par un vague instinct de liberté.

Sur les côtés de la salle sont rangés une vingtaine de bacs. Ce sont des caisses à parois de glace, posées à un mètre environ du sol, et dont le fond est couvert de sable. L'eau de mer, qui y est perpétuellement renouvelée et aérée, y entretient la vie des petits habitants, leurs hôtes momentanés. Non seulement Ils y vivent, mais encore quelques-uns y multiplient. D'autres oursins, des astéries, y promènent leur corps géométrique. Des anémones, d'une espèce singulière, y meuvent leurs mille petits bras au tissu fin, vert sombre, avec une pointe amarante; elles balaient l'eau autour d'elles, boules vivantes et étranges. De petits polypes, couleur beige, d'autres marrons, au ras du sable, épanouissent leurs ramillettes, fleurs de la mer délicieusement jolies; des mollusques rampent ou, visqueux comme les patelles, collent leurs  pédoncules aux parois de verre; de petits bernard-l'ermite, agiles, sortent de leur coquille une frimousse amusante, tandis que des crabes, aux gros yeux, regardent vaguement alentour.

Certains becs contiennent des pierres moussues sur lesquelles de minuscules et éclatants corynactis mettent la tache brillante de leur lumineux petit être. Pourpres ou vert pistache, ils semblent des fleurs en miniature, ou d'appétissants bonbons, ou les grains éclatants d'un idéal collier. Que de peines pour amener ici cette richesse zoologique que les profanes contemplent d'un oeil diverti ou curieux ! Seuls les naturalistes, qui ont été recueillir ces vivants de la mer, savent avec quelles difficultés se livre la faune riche et variée de Roscoff. M. de Lacaze-Duthiers, qu'elle remplissait d'admiration, nous conte quelques-unes de leurs épreuves.

« Dans le canal, dit -t’il, entre l’île de Batz au nord, et la terre ferme, au sud, les animaux, protégés contre les fortes houles du nord, se multiplient beaucoup; mais la chasse y est pénible, il faut tourner les lourdes pierres qui cachent des trésors zoologiques, il faut, la pioche à la main, fouiller les herbiers. il faut enfin se coucher sous les blocs de granit amoncelés pour trouver les êtres qui se réfugient sous eux, à l’abri de la lumière. Quand on aura passé toute une matinée à explorer, soit au nord de l'île Verte et des Bourguignons, surtout le banc de Bistard, soit à l'ouest, les îlots de Rolea, du Loup, ou Carec-ar-Bleiz, ou bien, à l'est, Carec-zu, Meinamet et Ben-ven, on rentrera au laboratoire chargé d'une riche moisson.

Quant à la partie nord de l’île de Batz, la côte y reçoit directement la houle de la pleine mer, le ressac y est toujours très fort .... Il faut faire de véritables puits, en suivant la marée qui descend; alors, après des peines, des fatigues très grandes, on arrive à trouver, dans les anfractuosités, abrités sous les pierres amoncelées, des éponges, calcaires ou autres, superbes, fort curieuses, et des êtres très variés : Mollusques, Hydraires, Coralliaires et Annélides.

La plage de Saint-Pol-de-Léon a une faune différente, à bien des égards, de celle de Roscoff. On y trouve en abondance certaines Annélides : Myxicoles et Sabelles, des Choetoptères et beaucoup d'Acéphales, des Gastéropodes et des Hydraires.

Quelle joie pour le chasseur, car c'en est une, de revenir, tout chargé de son butin ! Avec quel soin il protège ses trouvailles zoologiques, avec quelle sollicitude il suit l'évolution de leurs métamorphoses, avec quelle patience il essaie d'arracher à ces êtres primaires le secret de la Vie qu'ils détiennent peut-être ! »

C'est là, dans ce laboratoire, que le savant poursuit ses recherches; il y recrée la Nature à la mesure de l'esprit humain; il use ses forces à soulever un coin du voile sous lequel se dérobe l'éternelle, et peut-être à jamais insaisissable Maïa. Aussi, n'est-ce pas sans émotion qu'on franchit le seuil de cet asile et qu'on y reçoit l'accueil de ceux, noblement désintéressés, dont la vie se dépense à poursuivre la Vie.

Ce sentiment de respect, si simple, demeure cependant étranger à quelques-uns qui n'ont pas le sens du mystère. D'une façon tout unie, ils interrogent pour savoir « à quoi peut servir un laboratoire?... » Certains s'enhardissent jusqu'à suggérer aux zoologistes des idées « utiles ». Ainsi, - nous sommes probablement fort loin de Roscoff, - un fonctionnaire important s'exclama, s'adressant au directeur d'une de nos stations zoologiques

« Encore, si vous faisiez quelque chose pour le département... », et plus caressant, il insinua « ou même pour la ville où vous êtes..., nous vous fournirions des subsides. »

Parce qu'il faut ajouter, qu'en France, les institutions les plus nécessaires manquent généralement d'argent. Il s'en dépense tant d'autre part!

Homme d'esprit, le directeur de la station précitée ne laissa rien voir de son étonnement et promit d'étudier une certaine amélioration concernant la pêche à la sardine. Espérons qu'il arrivera ainsi à toucher les subsides entrevus.

Dépendant de l'Aquarium, quelques salles lui sont contiguës, notamment la Salle des Engins. On y met, à l'abri, la drague, un des instruments les plus utiles aux chercheurs. Sur les fonds de sable ou de gravier et de débris coquilliers, elle permet de rapporter des Bsyozaires, fort intéressants et nombreux; des espèces d'Ascidies variées; quelques Coralliaires; des Étoiles de mer : Cribelles et Palmipes; des Holoturies, des Mollusques : Acéphales et Gastéropodes nus, et de nombreux Crustacés. Seulement elle est lourde à manoeuvrer son pesant cadre en fer ne la rendant pas d'un maniement facile.

De plus son emploi sur un fond de roche est impossible; aussi ne la prend-on que rarement. Très légers, presque jolis, sont les filets de mousseline. Ils ressemblent. comme forme, à ceux qu'on nomme quelquefois bourraques, seulement ils sont faits d'une étoffe très fine et ils s'augmentent d'un seau adapté au filet, dans lequel une ingénieuse combinaison permet d'emmagasiner, sans dommage, les produits de la pêche. Plus loin, les chaluts, les filets à triples maille, les unes très grandes, les autres plus petites, s'engageant dans les premières, sous l'effort de la capture qui se débat, et formant une poche, d'où l’infortunée ne peut sortir; l'engin du corailleurs, qui draine les aspérités des roches et en rapporte une abondante moisson.

Pour beaucoup d'espèces, l'exploration à marée basse suffit. Les instruments employés dans ce cas sont : les pioches, pelles, houes, sarcloirs propres à fouiller le sable; les ciseaux à froid, marteaux, barres de fer, destinés à casser les roches. En outre, le chercheur doit toujours être muni d'un seau semblable à ceux dont se servent les pompiers dans les incendies. Ils sont légers et se ploient facilement.

Le second grand côté de l'Aquarium s'ouvre sur le Vivier. C'est un immense bassin dans lequel un cube de briques fait office de filtre. Il laisse pénétrer l'eau de mer, qui remplit le vivier à marée haute, sans permettre la sortie des animaux captifs. Par delà le mur d'enceinte, le regard charmé se repose sur l'île Verte, où se trouve le Parc du laboratoire,: puis, plus loin, sur l'île de Batz, qui, avec une nonchalance aimable, étale à l’horizon la grâce de ses lignes harmonieuses.

L'eau douce est ici l'eau de pluie; elle est reçue dans une citerne accotée à l'Aquarium. L'eau de mer, pompée à l'aide d'une machine à pétrole, remplit un grand réservoir, surélevé, solidement construit en ciment armé. Il alimente les bacs et les stalles destinés aux travailleurs. Chacun de ceux qui poursuivent à Roscoff leurs patientes recherches jouit, en effet, d'une installation complète. Il a une chambre, - elles sont au nombre de dix-sept, - dispose d'un bac dans l'Aquarium, d'une caisse flottante dans le vivier, s'il la désire, et d'une stalle pourvue des tables de travail, des étagères, où se trouvent les vases de verre nécessaires à ses travaux, et d'une canalisation d'eau de mer dune incontestable utilité. On lui remet tous les instruments (loupes, microtomes, etc.) et produits (réactifs divers) dont il a besoin. Les stalles sont données de préférence aux travailleurs qui font des recherches originales; pour les autres, se trouve une salle commune avec table de dissection et une canalisation d'eau douce.

L'aménagement de la station de Roscoff est complété par le Laboratoire de Chimie, très bien outillé, et qui a été inauguré en 1903 ; la Salle des Machines, les Magasins, les Salles de Collection où figurent quelques pièces curieuses : un poisson volant, très rare sur nos côtes, un taret, avec le bois qu'il perfora; les ventouses et le bec d'un poulpe que captura le pécheur Marty, modeste et dévoué collaborateur de M. de Lacaze-Duthiers, auquel l'illustre savant rendit souvent témoignage. On compte encore comme annexes: les appartements du directeur, la Bibliothèque et le logement du gardien.

Le chef actuel de la station de Roscoff est M. Yves Delage, le membre de l'Institut dont les travaux sont si universellement estimés du monde savant. Professeur de zoologie à la Faculté des Sciences de Paris, directeur de l'Année Zoologique, M. Delage avait fait, autrefois, au laboratoire de Roscoff, sur les Crustacés (les Gebbies, les Mysis), sur les Poulpes, ses expériences si curieuses sur les fonctions des poches otolithiques. Aujourd'hui, il préside aux destinées de la maison, au renom de laquelle il sut contribuer. Après avoir publié son beau livre sur : La structure du Protoplasma et les théories de l'hérédité et les grands problèmes de la Biologie générale, le maître entreprit, avec la collaboration de M. Hérouard, un grand ouvrage dont la publication se poursuit; c'est le Traité de Zoologie concrète, véritable monument scientifique digne de toute admiration. Le préparateur est, à Roscoff, M. Robert, auteur d'un important ouvrage sur les Troques.

Deux catégories de travailleurs sont admises à Roscoff. Des savants de toutes nationalités viennent y faire des recherches originales et de jeunes étudiants y préparent leur licence. Pendant la saison 1903, quarante-sept personnes ont été les hôtes de la station de Roscoff

Il est incontestable que les jeunes gens, désireux de se familiariser avec les études pratiques de la zoologie, en passant un ou deux mois à Roscoff et en s'occupant exclusivement de la recherche, de la détermination et de la dissection des animaux, subiront les épreuves pratiques des examens avec une bien plus grande facilité. Ils sont, d'ailleurs, bien mieux préparés à faire des professeurs, ne tirant plus exclusivement les faits qu'ils enseignent de leur mémoire ou de ce qu'ils auront appris dans les livres, mais bien de leurs observations personnelles.

Non seulement le laboratoire de Roscoff s'ouvre tout grand devant ces jeunes gens, épris de science; mais il leur continue, pour ainsi dire, le don généreux de ses richesses zoologiques. En effet, à tous les professeurs qui en font la demande, à tous ces maîtres qui enseignent leurs successeurs avec un inlassable dévouement, la station envoie des animaux vivants qui, c'est aisé à croire, n'ont aucun rapport avec ces épaves desséchées, confites dans l'alcool, tristes caricatures des êtres qu'elles furent autrefois, et dont elles n'évoquent plus qu'une image saugrenue. Pour faire l'envoi, on place, dans un panier, trois bocaux fermés par des bouchons de liège, recouverts de parchemin; deux contiennent les êtres vivants, le troisième renferme de l'eau de mer pour changer les animaux à leur arrivée. 104 envois ont été faits ainsi, cet hiver, dans les Universités européennes. On comprend l'importance qu'il y a à pouvoir montrer, dans les cours, les animaux marins, vivants; la leçon s'illustre d'exactes et inoubliables images, elle devient véritablement de la « zoologie expérimentale ». Que de progrès sont dus à une si excellente et si féconde méthode !

Mais ce qui doit être signalé, ce qui mérite peut-être le nom de folie généreuse, c'est l'obligation, imposée par le fondateur, de garder, absolument gratuite, l'hospitalité du laboratoire. Le séjour; les instruments, loupes, microtomes, bocaux; les substances nécessaires : réactifs de tout genre; les engins, les bateaux, le personnel, tout est mis gratuitement à la disposition des travailleurs. Ils puisent dans les collections, consultent la bibliothèque, et même certains étudiants, trop pauvres pour venir jusqu'à Roscoff, se sont vu offrir le voyage. En mettant cette condition au séjour des travailleurs, M. de Lacaze-Duthiers restait dans la tradition nationale, et M. Delage entend la continuer, malgré les charges qu'elle impose. IL parait même fort surpris qu'on lui expose les désavantages de cette manière de faire. L'idée n'entre pas dans l'esprit d'un savant français que la science soit objet d'échanges fructueux.

Et pourtant, est-il juste que ceux qui viennent ici ne laissent pas même une trace des travaux qu'ils ont faits; qu'ils publient, souvent à l'étranger, les recherches dont ils ont établi, en France, la minutieuse documentation?... Beaucoup ne s'y sont point soustraits, à cette obligation morale; quelques-uns l'ont oubliée. Peut-être serait-il souhaitable de leur donner encore le moyen de faire connaître, presque Immédiatement, les résultats qu'ils ont obtenus à Roscoff, et de garder ainsi, au laboratoire, ce qu'il permit de découvrir.

Pourquoi la station n'aurait-elle pas les Revues sont si encombrées - une publication à elle, quelques feuillets apprenant, à ceux qui s'y intéressent, ce qui s'est passé dans ces salles, où, studieux, se penchent tant d'amoureux de la science?...

Mais l'argent manque, et pour une Revue, et pour bien d'autres choses encore.

Quel Mécène songera à doter la trop modeste station et à fournir une des coûteuses feuilles du Livre sur lequel nos maîtres tracent patiemment les merveilleux signes de la Science française?

Mlle. Daubresse

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Académie des Sciences 1906  -  Zoologie

Capture d’un cachalot du genre Kogia Gray
sur les côtes de la Manche à Roscoff.

Note de M. Yves Delage

 Le 27 décembre dernier un petit Cétacé de 2,25 mètres de long est venu s'échouer vivant sur la grève sablonneuse de Siec à 6km environ de Roscoff. Il eût été facile de le capturer et de l'apporter vivant au Laboratoire où on eût pu, pendant quelque temps au moins, l'observer dans son élément naturel, dans le grand vivier du Laboratoire qui mesure presque 1000 m² de surface. Malheureusement l'animal a été aperçu non par le personnel de la Station, ni par des pêcheurs habitués à nous apporter les animaux rares ou curieux, mais par des paysans qui l'ont immédiatement assommé à coups de bâton, traîné dans un champ où ils l'ont lacéré de coups de couteau et finalement abandonné aux chiens, qui ont pu s'en repaître à leur aise.

La tête cependant avec le cou a été séparée du tronc et portée au bureau de la Marine à Roscoff en vue de la prime de 5 francs accordée par l'administration de la Marine pour la capture des Cétacés.

C'est alors seulement que le personnel du Laboratoire, informé de la capture, a pu acquérir la tête et ce qui restait du tronc : le squelette à peu près entier, le pénis avec la région avoisinante et quelques débris de vis­cères plus ou moins endommagés.

L'examen de la tête, dont les photogravures ci-contre représentent les faces dorsale et ventrale, m'a permis de reconnaître que l'animal est un Cachalot nain du genre ,Kogia (Gray) à peu près sinon tout à fait adulte.

La détermination générique ne présente point d'incertitude. L'animal se distingue en effet du grand Cachalot ordinaire Physeter par sa taille beau­coup plus petite, par sa tête beaucoup plus courte relativement à la longueur du corps, par son museau conique au lieu d'être arrondi en forme de dé à coudre, par sa bouche très petite et très reculée vers l'arrière, enfin par son évent arciforme, transversal, asymétrique, dévié à gauche et situé un peu en avant des yeux au lieu d'être longitudinal, sigmoïde et presque terminal comme chez le grand Cachalot. Sa couleur est d'un gris ardoisé, foncé sur le dos et d'un blanc sale tacheté en dessous. Comme la plupart des Cachalots recueillis dans des circonstances analogues, celui-ci est un mâle

L'intérêt de cet-Le capture consiste dans la rareté très grande de cet ani­mal dont on n'a pu observer jusqu'ici qu’un nombre fort restreint d'exem­plaires et surtout dans le fait qu'on ne l'avait jamais rencontré jusqu'ici dans les mers d'Europe ni à une latitude aussi septentrionale. Les exem­plaires précédemment recueillis provenaient tous de l'hémisphère antarc­tique (Atlantique, Pacifique et Océan Indien ) et, en ce qui concerne l'hé­misphère nord, de la côte atlantique (les États-Unis, à près de 20° plus au Sud.

En ce qui la détermination spécifique, une réponse positive ne pourra être fournie qu’après l’étude de certaines  particularités du squelette. Il semble cependant, d'après l'examen des caractères extérieurs, que I'on puisse éliminer le K.simus, pourvu d'une paire de dents à la mâchoire supé­rieure et de 9 paires à la mâchoire inférieure, tandis que le nôtre en a 12 paires à la mâchoire inférieure et aucune à la supérieure. Ce pourrait être un Kogia breviceps (de Blainville) bien que ce dernier soit, donné comme pourvu de 14 à 15 paires de dents à la mâchoire inférieure. Quant aux K. Flowveri, Grayi et Pottsi leurs caractères sont bien insuffisamment connus, si tant est même qu’ils soient de véritables espèces.

Pour tirer le meilleur parti possible de cette importante capture je me suis assuré le concours de personnes en état d'en faire une étude fructueuse. Comme les autres Cachalots l'animal est teuthophage. L'estomac de celui-ci -contenait. un grand nombre de becs de Céphalopodes que M. le professeur Joubin a bien voulu se charger d'examiner. L’intestin contenait une grande quantité de Nématodes et deux Cestodes singuliers à tête en cornet d’oublie. M.Guiart, du Laboratoire de Parasitologie de l'École de Médecine a bien voulu se charger de leur étude. Enfin M. Hérubel, prépa­rateur au Laboratoire de Zoologie de la Sorbonne, fera l'étude anato­mique aussi complète que possible de la tête. Cette dernière fournira sans doute des documents intéréssants sur l'analomie des organes qu'elle con­tient : - encéphale, bouche, langue, voile du palais, fosses nasales, cavités du sperma ceti, pharynx, oreille les yeux malheureusement ont été crevés.

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