Cosmétique,
alimentation, textile
les usages de ces végétaux aquatiques, récoltés depuis la
nuit des temps, se diversifient sans cesse
La mer, en se retirant, a laissé poindre une pelouse insolite. Un fabuleux jardin marin,
multicolore et scintillant sous les rayons d'un soleil encore timide. Une délicieuse
odeur d'iode chatouille le nez du non-initié. Roscoff est le paradis des algues, et la
plage de la cale du Vil à marée basse, leur écrin le plus flatteur. Un estran de plus
de 2 kilomètres carrés où s'étalent Laminaria digitata,
ces algues géantes de 6 mètres de longueur, aux côtés des «spaghettis de mer», nom
vulgaire d'Himanthalia elongata, qui elles-mêmes croisent
leurs filaments avec la nori, la fine algue rouge foncé
servant à enrober les makis japonais
«Quelque 800 espèces de grandes algues sont
recensées sur les 50 kilomètres de côtes autour de Roscoff, la plus forte diversité en
Europe», relève Philippe Potin, l'un des 50 chercheurs spécialistes des algues
travaillant à l'antenne locale du CNRS, à la station biologique. «Cette richesse
exceptionnelle s'explique par la qualité de la mer, à la limite entre eaux tempérées
froides et chaudes. Et la transparence de l'eau permet aux rayons du soleil de pénétrer
jusqu'à 50 mètres de profondeur, donc aux algues brunes, rouges ou vertes de croître à
volonté», poursuit le scientifique.
Flans, sorbets, bonbons gélifiés, confiture...
Chaque Français en consomme cinq fois par jour sans le savoir
Si la station biologique scrute les végétaux
marins depuis le XIXe siècle, les Bretons, eux, vénèrent leur goémon depuis
l'Antiquité! «Ils ont nommé leurs algues bien avant les scientifiques», rappelle Ronan
Garnier, responsable du centre de découverte des algues Thalado, à Roscoff, qui organise
de captivantes visites in situ à marée basse. «Toutes ont un nom breton, certaines en
ont même plusieurs, selon les patois locaux.» Ainsi, la dulce
se dit bezhin saout en langue celtique, littéralement
«goémon à vache», car cette algue était donnée en complément alimentaire au bétail
dès les débuts de l'élevage, au néolithique. Utilisées en guise de matelas ou de
combustible - jusqu'au début du XXe siècle - les algues ont même sauvé des
générations de Bretons en temps de disette. «Ce fut longtemps leur pain quotidien, un
instrument de survie», relate Pierre Arzel, ethnologue spécialiste des usages des algues
en Bretagne et biologiste des pêches à l'Ifremer (Institut français de recherche pour
l'exploitation de la mer). Il poursuit: «Les hommes pénétraient dans l'eau jusqu'au
ventre pour les ramasser au râteau, puis ils les brûlaient pour en recueillir les
cendres, une mine d'iode, ou les épandaient sur les terres pour les enrichir en calcium
et en magnésium.»
Dès les années 1970, avec la mise au point des
bateaux goémoniers - équipés du fameux «scoubidou», ce phénoménal bras armé qui
emprisonne le goémon - la Bretagne commence à abreuver le monde entier de sa récolte
marine - même si elle reste loin derrière l'Asie, première productrice au monde.
Aujourd'hui, Laminaria
digitata est la principale espèce exploitée: «60 000 tonnes humides de
cette algue brune sont récoltées chaque année dans la région, soit 95% de la
production française», précise Olivier Barbaroux, océanographe à l'Ifremer. Sous son
nom barbare, Laminaria cache bien son jeu. «Chaque
Français en consomme cinq fois par jour sans le savoir!» s'amuse à souligner Pierre
Arzel. Crocodiles gélifiés, flans, sorbets, confiture, ketchup
Tous sont truffés
d'extraits d'algues bretonnes, plus précisément de polysaccharides, qui sont de
merveilleux épaississants. Et même si on ne les avale pas, ils sont les invités
mystères de notre quotidien: qui peut croire que des molécules algaires se nichent
jusque dans le dentifrice, le cirage, les allumettes, le lait démaquillant ou même
certains colorants textiles?Habilement utilisées par l'industrie comme en cachette, les
algues sortent pourtant peu à peu du placard. Profitant de la mode des oméga 3 (qu'elles
contiennent à haute dose), elles sont de plus en plus consommées à l'état brut.
Haricots de mer, moutarde aux algues, apéritif à base d'algues
L'imagination des
industriels est sans bornes, tout juste bridée par la législation de l'Afssa: 13
espèces sont autorisées pour l'alimentation humaine. «Le goémon brut dans l'assiette
est encore un marché de niche très bobo!» estime Olivier Barbaroux. Pas vraiment le
genre, pourtant, du truculent Jean-Yves Bordier, qui, dans sa petite crémerie de
Saint-Malo, vous fait goûter son beurre aux algues du bout de l'index. «S'il est bourré
d'oligoéléments, tant mieux! Moi j'aime surtout son allure persillée et son goût iodé
qui relève à merveille une bonne coquille Saint-Jacques». La liste des fans de son
beurre marin est un carré VIP: Depardieu, Arditi, et même un toqué du Michelin, qui
l'est autant des algues: le chef Olivier Roellinger, des Maisons de Bricourt, à Cancale.
Lui aussi les cuisine volontiers. «Il y a vingt ans, je les utilisais déjà sans le
dire. J'avais peur de faire peur! Aujourd'hui, j'avoue mon goût pour la dulce, la nori et la laitue de mer.
J'en raffole pour parfumer mes bouillons d'un délicat goût anisé; pour leurs
propriétés nappantes dans mes nages et mes sauces. Et parce qu'elles sont ma madeleine:
leur saveur en bouche me rappelle la pêche au crabe à l'épuisette, quand j'avais 10
ans. Pour moi, c'est un trésor de la mer!»
D'autres aussi l'ont bien compris: les fabricants de
cosmétiques. Phytomer, Goëmar, Secma
ces entreprises bretonnes rivalisent
d'arguments pour vanter les effets bénéfiques des végétaux marins sur l'épiderme.
«Un concentré spectaculaire de vitamines, minéraux et oligoéléments», selon la
biochimiste Nicole Mekideche, qui vient d'élaborer la nouvelle marque Hydrawah (crème,
lait, gommage
). Ou, en version plus spirituelle: «A-t-on jamais vu une sirène avec
des rides?», slogan des Laboratoires d'Armor (sous la marque Fleur de mer). Un lyrisme
vite tempéré par Philippe Potin, du CNRS. «Les algues favorisent la régénération de
la peau, mais on n'a pas encore identifié les molécules actives à l'origine de cet
effet. Les industriels du secteur ne financent pas d'études approfondies, car le
marketing surfant sur l'image de la mer suffit pour que les crèmes se vendent.» Comme
des petits pains... La thalassothérapie n'est pas en reste: du spa Phytomer de Saint-Malo
aux thalassos de Roscoff, Dinard ou Douarnenez, toutes affichent à la carte un aguichant
choix d'enveloppements d'algues, cataplasmes, «boues marines», etc. On s'y
croirait
Les laboratoires de recherche, eux, planchent déjà
sur d'autres usages industriels: le Ceva (Centre d'étude et de valorisation des algues)
travaille à l'élaboration de pièces plastiques pour le voiturier Fiat, tandis que
l'Ifremer s'attache à créer des sacs biodégradables. Pour une première approche plus
poétique, sillonnez donc les plages et concoctez-vous un alguier en glissant une feuille
blanche sous l'eau (en la sortant, posez du papier absorbant et du papier journal sur
l'algue et laissez sécher sous presse). Un loisir d'un ultime chic entre Paimpol et
Brest!
A lire: Les Algues, produits, saveurs et santé de la mer, de Pierre Arzel
et Olivier Barbaroux, éd. Neva, 15 .
Beurre aux algues de Jean-Yves Bordier à Saint-Malo. 02-99-40-88-79. 12 le
kilo.
Boutique Algo Plus cosmétiques et produits alimentaires.
Roscoff, 02-98-61-14-16.
Scarlett Le Corre, algocultrice au Guilvinec, crée du chocolat
aux algues ou de la marmelade de wakamé. 06-15-17-80-56.
Ecomusée des Goémoniers et de l'Algue. Le 15 août,
reconstitution des activités anciennes (récolte à la «guillotine», séchage sur la
dune
). Plouguerneau. 02-98-37-13- 35.
Thalado: visite sur le terrain à Roscoff. 02-98-69-77-05.
Visites guidées du Ceva: 02-96-22-93-50. www.ceva.fr
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- Les régions de vos vacances - Les algues or de l'océan - L'Express