Pierre Drach, directeur du
Laboratoire Arago de 1965 à 1976, est décédé en janvier 1998.
Mondialement connu pour ses travaux sur les Crustacés et pionnier de
lOcéanographie, il était non seulement un chercheur pluridisciplinaire abordant
des domaines aussi variés que la morphologie, la physiologie, lécologie, la
génétique, voire lanalyse structurale des biomatériaux, mais également un
enseignant exceptionnel et un administrateur dynamique aussi bien dans ses diverses
fonctions au CNRS, à lORSTOM, à lISTPM quà la tête du Laboratoire
Arago de Banyuls.
Pour une
histoire du CNRS
Plusieurs réunions se sont déroulées dans l'éventualité de réaliser une histoire du
CNRS. La plupart des gens semblaient d'accord pour rédiger une grande histoire. Mais
plusieurs des anciens directeurs ne se sont pas prononcés. Ceux que j'ai bien connu,
Coulomb, Lejeune... ne sont pas beaucoup intervenus. La seule réflexion faite par Coulomb
a porté sur la durée nécessaire, qu'il estime à une dizaine d'année, pour la
rédaction d'une histoire complète et détaillée. Personnellement, je ne dis pas que
c'est inutile de faire cette grande histoire, cela peut être intéressant à envisager
tant qu'il existe encore de nombreux témoins, mais elle demandera évidemment beaucoup de
temps. Je pense qu'il faut faire les deux, notamment parce qu'actuellement, le CNRS n'a
pas tellement l'air d'intéresser le Gouvernement. Il faut donc le défendre, et pour ça,
je pense qu'une histoire courte est d'abord nécessaire, une histoire dans laquelle on
devra bien mesurer la part du CNRS dans la recherche en mettant en évidence :
1) les laboratoires propres du CNRS
et leurs effectifs ;
2) les laboratoires associés, ceux
qui sont aidés par le CNRS ; ce sont en général des laboratoires d'Universités, mais
pas seulement. Ces laboratoires ne sont normalement que des situations transitoires, mais
on sait bien que ces situations se perpétuent. Pour qu'un laboratoire associé au CNRS ne
soit pas renouvelé comme tel, il faut vraiment qu'il y ait une insatisfaction quant à sa
production scientifique.
3) les chercheurs qui sont dans les
Universités.
La part des chercheurs dans les trois cas, la part des techniciens et la part du budget,
tout cela représente un gros travail d'administration, qui ne peut être fait que par des
administrateurs du CNRS qui ont tous les documents passés, toutes les archives du CNRS à
leur disposition. Ceci rendrait bien compte la part réelle du CNRS dans la recherche
scientifique française.

Roscoff au début des années 1950 : assis de g.
à d., Georges Teissier, Maurice Caullery, ???, Pierre Drach.
Debout à g., Claude Lévi, à d., Marcel Prenant (photo C. Lévi)
Chercheur pendant la
Guerre au Centre de Roscoff ...
J'étais d'abord assistant en zoologie, puis en 1939, je suis nommé sous-directeur du
centre de Roscoff.
Le premier laboratoire maritime fondé en France et dans le monde, fut en fait créé à
Concarneau en 1859. Puis, Roscoff a été fondé en 1869 par Lacaze d'Utiez, qui créa
également quelques années après celui de Banyuls. Lacaze d'Utiez était un grand
zoologiste, mais il avait des idées un peu rétrogrades, il était fixiste.
En 1940, Jacob, alors directeur du CNRS, a fait un grand rapport en y dressant un bilan de
tous les laboratoires propres et associés au CNRS. Le centre de Roscoff était
considéré comme tel.
J'ai bien connu Jacob. C'était un grand professeur de géologie. Sous l'occupation, il a
en fait essayé de maintenir les choses. On se voyait beaucoup, souvent je le
raccompagnais chez lui. Je connaissais plusieurs personnes dans ce quartier, dont Carré,
le professeur de littérature comparée, qui faisait aussi de la Résistance. J'allais
donc le voir, et il me mettait en relation avec certains de ses élèves, pensionnaires de
la Fondation Thiers, et qui avaient tout un réseau d'adresses à me procurer pour caser
les parachutistes Anglais ou Américains tombés sur le territoire français.
Le centre de Roscoff était fermé pendant la guerre, il a seulement fonctionné l'été
1942. Mais je m'étais fait domicilié à Roscoff, parce que j'étais membre du réseau de
Castille, le premier réseau rattaché au Général de Gaulle en Grande-Bretagne. Je
m'occupais de tout ce qui se passait sur la côte, entre le nord de Brest et Trébeurden.
On était rattaché au réseau du colonel Rémy, que j'ai bien connu, mais seulement
après guerre.
... Et à la Faculté des sciences
de Paris
Je suis arrivé en 1942 comme aide de conférence chez Grassé, au laboratoire
d'évolution, 105 boulevard Raspail.
Je n'ai jamais compris les idées de Grassé sur l'évolution. Il était anti-Darwinien.
Mais qu'est-ce qu'il a mis à la place ? Je ne sais pas. Il disait toujours qu'il allait
sortir un livre sur l'évolution... Ce qui est sûr en tout cas c'est qu'il n'était pas
fixiste. Mais il était tellement contre Darwin, qu'il pensait que tout le monde était
anti-Darwinien. Grassé était un grand monsieur, en général, plus âgé que tous ses
interlocuteurs et personne ne voulait le contredire. Mais il n'était pas pour autant
anti-généticien. Je peux le dire, j'ai participé à ses cours, dont le cours de
génétique. Dans les critiques qu'il a pu faire sur le Darwinisme, il y a cependant des
choses tout à fait valables. Mais il n'a rien mis à la place ! C'est un sujet, sur
lequel, on ne parlait pas beaucoup, car il était assez incisif là-dessus.
Grassé était aussi résistant. Il m'avait fait entrer dans un réseau, le front
national, je crois, dont il faisait partie. A ce moment-là, je n'avais pas d'endroit où
loger, Grassé m'a donc proposé de prendre le logement de sa cousine, qui habitait près
de la place d'Italie, et qui venait de partir en province. On a donc pris le métro pour
s'y rendre, c'était le seul moyen de transport à l'époque. L'appartement était vide,
c'était un petit deux pièces, on a regardé dans les tiroirs : il y avait plein d'armes
à feu ! Sa cousine appartenait la Résistance, mais que pouvait-elle bien faire avec ces
armes ? Grassé les a prises dans sa serviette et on est reparti en métro...
Je me rappelle la fois, où l'on m'a présenté un jeune couple en danger à qui il
fallait absolument trouver une « planque » en attendant qu'il puisse partir en province.
Ils n'ont finalement pas réussi à partir, ils ont été déportés, et ils sont morts,
c'était fin 1942, au début de la Résistance...
On peut dire qu'en fait de participation active à la Résistance, l'Université n'a pas
joué un rôle phénoménal. Il y avait seulement quelques personnes qui y étaient. Dans
le laboratoire de zoologie, nous y étions presque tous. Il y avait Jacques Monod, Bernard
Posonpez, professeur d'entomologie à l'étage au-dessus, le professeur Legrand, qui
était communiste et qui a fait ensuite sa carrière à Poitiers, et enfin, Marcel
Prenant, dans le laboratoire d'à côté. Nous savions des uns et des autres le moins
possible en cas d'arrestation... Après la guerre seulement, j'ai su exactement ce
qu'avait pu faire Monod. Ensuite, il y a eu bien sûr des réunions d'anciens résistants.
Il y en a eu une, en particulier, dans la grande salle du grand amphithéâtre du Collège
de France. Toutes les Universités de Paris étaient représentées, ainsi que le Collège
de France, le Muséum etc. On devait être une soixantaine, pas plus. Jacques Monod,
s'était acheté un képi de commandant ; il était parfois un peu vaniteux... Il y a eu
une autre grande cérémonie pour la Résistance au grand amphithéâtre de la Sorbonne en
l'honneur de ceux qui comme Prenant revenaient des camps de concentration. J'avais ma
place au premier rang, sur l'estrade, côte à côte, il y avait Chaban-Delmas et Georges
Duhamel. Je connaissais parfaitement bien ce dernier. Avant la guerre, je me rendais chez
lui, où il y avait chaque vendredi soir une soirée musicale. D'abord, on discutait, puis
l'orchestre répétait ; Duhamel était bon flûtiste. Durant ma carrière, j'ai eu son
fils comme élève, quand j'étais chez Grassé. Duhamel faisait parfois des choses
d'assez mauvais goût... Et, on n'était pas spécialement intime avec lui. Je me rappelle
lors d'un examen de son fils, Duhamel m'a invité à déjeuner. J'ai trouvé ça un peu
curieux, mais enfin... J'en ai parlé à Grassé, qui m'a dit : « Que voulez-vous ? Moi
j'irai. Ce serait pédant de refuser... » Naturellement, on a parlé de l'examen. Son
fils était très gêné, il ne voulait pas qu'il y ait le moindre piston. Finalement, il
avait tellement travaillé, que lorsque l'on a additionné la totalité de ses notes, il
est arrivé major de sa promotion. Ensuite, il a échoué à son examen de médecine...
Mais pour moi, ce repas était très difficile.
A ses débuts, c'était un romancier très moraliste, mais à la fin de sa vie, il était
devenu « impossible ». Il était secrétaire perpétuel de l'Académie Française, on
l'envoyait en délégations à l'étranger. Lors d'une délégation au Japon dans laquelle
j'étais, une grande réception fut donnée en son honneur. Le prince héritier et
plusieurs autres hauts personnages y étaient conviés. Il affirma que sa femme ne pouvait
se rendre à cette réception en prétextant qu'elle n'avait rien à se mettre, elle se
fit donc offrir un manteau de vison par l'Ambassade de France. Après cela, il se fit
radié, plus aucune mission ne lui fut confiée.
Directeur-adjoint du CNRS
J'ai été nommé en décembre 1957. En fait, j'ai réellement commencé en 1958 et j'y
suis resté jusqu'en janvier 1964. J'ai quitté mon poste à la nomination de Gallet, un
chimiste de Toulouse.
En 1957, j'étais professeur titulaire à la Sorbonne, à titre personnel, je n'avais pas
de chaire. Et j'étais sous-directeur de la station biologique de Roscoff, où je faisais
beaucoup de travaux, et où je passais la moitié de mon temps. Dès que j'avais fini mes
cours, je me rendais en fait à Roscoff pour travailler. Un beau jour, j'ai reçu un
télégramme de Coulomb, qui venait de succéder à Dupouy. Il m'écrivait simplement
qu'il souhaitait me parler d'océanographie, domaine qu'il ne connaissait pas etc. Je
m'apprêtais à lui répondre, mais pas sur l'instant ; je n'avais pas du tout senti ce
qu'il y avait derrière cela. Teissier, qui était directeur de Roscoff, lui, avait
parfaitement compris. D'autant que, comme j'étais son adjoint, Coulomb, par déférence,
lui en avait d'abord parlé. Teissier évidemment avait dit qu'il était tout à fait
d'accord. Lorsqu'il a vu le télégramme, il m'a donc suggéré de répondre positivement
à la proposition qui m'était faite et ce le plus rapidement possible. Je lui ai d'abord
dit que j'étais dans une série de travaux et que j'y répondrais plus tard. Il m'a alors
conseillé de filer tout de suite à Paris en ayant simplement l'air de dire qu'on ne
pouvait pas faire attendre le directeur général du CNRS... Je me suis donc rendu à
Paris et j'ai vu Coulomb. Lejeune, qui était déjà directeur adjoint pour les sciences
humaines (il avait été choisi par Dupouy) était également présent. Coulomb m'a alors
fait son offre et m'a demandé de répondre très rapidement. J'ai consulté quelques
amis, et j'ai accepté.
Jean Coulomb venait de succéder à
Gaston Dupouy ?
Coulomb avait d'abord été l'adjoint de Dupouy, avant de lui succéder. Dupouy a été un
directeur très efficace. Il a fait beaucoup de choses. Puis, à Toulouse, il a été à
l'origine de tout le développement de la microscopie électronique de haute puissance
(Microscope électronique à trois millions de volts...) C'était un très grand
technicien de l'électronique, et une personnalité assez fascinante. Souvent, quand il
venait à Paris, ou quand j'allais à Toulouse, on déjeunait ensemble. Il m'a raconté
toute sa vie. Au début du siècle, il a été un peu comme l'assistant du plus grand
pianiste français de l'époque, Planté, qui faisait des tournées dans toute l'Europe.
Il a ensuite participé à des courses automobiles... Enfin, il était très attaché à
son laboratoire. Il n'avait qu'un complexe, c'était sa petite taille.
La direction du CNRS
J'avais la charge de la biologie, de la chimie et en plus, pour soulager Coulomb, et aussi
parce que ça m'intéressait, j'avais pris la minéralogie.
Coulomb, quant à lui, s'occupait plus particulièrement des rapports avec les ministres.
Nous étions en rapport avec le Ministre de l'Education Nationale, le Secrétaire d'Etat
à la Recherche Scientifique... Avec certains, nous nous sommes bien entendus, avec
d'autres, moins. En particulier, avec un ancien sénateur de l'Isère, ministre radical
socialiste, qui nous avait reçus, mais qui ne s'intéressait visiblement pas au CNRS. Il
a tout de suite attaqué la section de philosophie. A la fin, Coulomb sans se fâcher lui
a répondu que s'il voulait la supprimer, ça ne changerait pas grand chose. Cette section
ne représentait en effet que 1/10000ème du budget du CNRS ! Nous avons eu par contre de
bons ministres sous de Gaulle, comme Guillaumat, qui était son Secrétaire d'Etat à la
Recherche Scientifique ; il a aussi occupé à un moment un poste au ministère de la
Marine. Je l'ai beaucoup apprécié.
A la direction du CNRS, il fallait qu'il y ait un directeur présent toute l'année. Le
centre n'était jamais fermé. Coulomb et moi, nous nous partagions le mois d'août. Le
Directeur des Sciences Humaines quant à lui n'était pas au courant des affaires
scientifiques et du gros budget (les sciences humaines représentaient à peine 1/20ème
du budget). On passait parfois une nuit, couché sur un divan, à côté du téléphone,
prêts à nous rendre à l'Assemblée Nationale avec nos dossiers sur appel de notre
ministre.
La direction générale du budget fonctionnait aussi toujours au mois d'août. Je me
rappelle m'y être rendu avec un rapport à défendre sur les RCP (Recherches
Coopératives sur Programme), que l'on venait d'introduire au CNRS. Je pense que les RCP
ont marqué une grande date dans l'histoire du centre. Nous avons débuté ces actions
avec un physico-chimiste de Bordeaux, qui travaillait sur la chimie du carbone. Cela a
entraîné la création d'une chaîne Bordeaux-Paris-Nancy-Strasbourg, qui a très bien
réussi, et qui s'est même amplifiée ; la chimie physique a donc inauguré les RCP, qui
ont ouvert un chapitre nouveau au budget. Lors de mon compte-rendu près du rapporteur du
budget, celui-ci fût très intéressé.
Par la suite, on a fait les ATP (Actions Thématiques Programmées) qui n'étaient
finalement qu'une extension des RCP.
Dans le domaine de l'information et des expositions internationales, le CNRS a tout fait.
Il a notamment organisé l'exposition de Bruxelles. J'étais directeur avec Coulomb, à ce
moment-là ; je ne savais pas du tout qu'il allait partir trois ans après ni qu'il
n'allait être remplacé par Jacquinot. Quand Coulomb est parti, il était en fait très
fatigué. Il faut dire qu'il était très sollicité, et cela à n'importe quel moment.
C'était en effet un métier assez effarant, avec des sollicitations des chercheurs, des
collègues et des directeurs de laboratoires qui venaient naturellement réclamer plus
d'argent. Ce qui est normal, mais ce qui n'est pas toujours facile à gérer. De mon
côté, j'ai toujours essayé de recevoir tout le monde et d'être ponctuel. Je me
ménageais des plages horaires assez larges pour honorer mes rendez-vous etc. Ce contact
direct était une chose très agréable, mais nous avions, Coulomb et moi, peut-être
moins Lejeune, des journées de dix à onze heures.
Pour revenir à Jacquinot, je l'ai rencontré en faisant visiter Bellevue, où il y avait
un laboratoire de physique, au Ministre de la recherche scientifique, qui était
également Ministre de la guerre de l'époque. C'est après qu'il a remplacé Coulomb.
A cette époque, le directeur général était toujours un physicien ; ce qui était tout
à fait normal puisque le plus gros budget leur revenait.
La succession
Avant de partir, je me suis mis d'accord avec Jacquinot sur le choix d'un successeur.
J'avais proposé un biologiste pour l'équilibrage et parce que c'était un homme dont je
connaissais les talents administratifs, le Doyen de Strasbourg, un embryologiste,
professeur de biologie. Malheureusement, il avait six ou sept enfants et la rémunération
de Directeur du CNRS ne lui permettait pas de se trouver un appartement sur Paris, ce qui
l'a empêché d'accepter l'offre qui lui était faite. Le traitement d'un directeur du
CNRS est équivalent à celui d'un professeur de Faculté, guère plus. Et même un peu
moins !
Nous nous sommes donc orientés vers Gallet, directeur d'une grande école de chimie à
Toulouse. Il a été un excellent directeur sur le plan administratif, certainement bien
meilleur que moi. Mais sur le plan de la biologie... Sans prétention, j'ai essayé de lui
expliquer un peu l'épistémologie des sciences biologiques, mais cela ne l'a intéressé
ni au niveau de leurs fondements, ni au niveau des interrelations qui existent entre elles
et qui ont toujours été compliquées, comme on peut aussi le voir avec les sections, où
il y a toujours des chercheurs renvoyés de l'une à l'autre. Des gens qui faisaient de la
biologie cellulaire peuvent tout aussi bien se retrouver en physiologie, en biologie
cellulaire ou en biochimie...
Le Comité National
Le Comité National n'a jamais nommé le directeur, celui-ci a toujours été nommé par
le Ministre.
J'ai eu la responsabilité de la moitié d'un Comité national, puis d'un en entier, et le
début d'un troisième. Dans certains domaines, on peut dire que d'un comité à l'autre,
il n'y avait pas tellement de changement.
Personnellement, j'ai eu des affinités particulières, auxquelles je ne m'attendais
absolument pas au début, notamment avec la Commission de médecine, dont Bugnard était
le président. A ce moment-là, il n'existait pas de grand organisme médical, et il
était aussi le président de ce que l'on appelait, l'Institut National d'Hygiène, rue
Léon Bonnat. C'était un homme charmant avec qui j'ai eu d'excellentes relations. Dans
cette commission, je retrouvais toujours les mêmes personnes, dont le professeur Robert
Debré. Je l'ai revu, il y a sept ou huit ans, lors d'une réunion d'anciens directeurs du
CNRS, à laquelle étaient conviés les membres les plus connus, les « membres permanents
» des commissions, puisqu'ils ont toujours été réélus. Robert Debré devait avoir 97
ou 98 ans ; je suis allé au-devant de lui et je lui ai rappelé mon nom. Il m'a dit : «
Mais enfin, Monsieur Drach, pourquoi vous imaginez-vous que je vous ai oublié ? » Il y
avait bien douze ans que j'avais quitté le CNRS et que je ne l'avais pas revu...
L'INSERM
J'ai assisté à la fondation de l'INSERM par le Ministre de l'Intérieur de l'époque,
qui était aussi celui de la Recherche et de la Santé (Raymond Marcellin), mais il ne
s'intéressait ni à la santé ni à la recherche. La création de cet organisme a été
longue. Un premier plan de division en sections avait été élaboré, ils y ont
finalement renoncé pour opter pour un deuxième. J'y ai assisté car cela m'intéressait,
bien que je ne sois pas médecin ; je n'intervenais d'ailleurs pas beaucoup.
Une concurrence s'est-elle développée entre l'INSERM et le CNRS ?
Pas vraiment, la section de médecine a toujours été active au CNRS, mais elle n'a
jamais empiété sur les autres sections. L'INSERM a donné un développement plus vaste
à la recherche médicale et je suppose que maintenant, il existe une division en sections
spécialisées. La section de biologie médicale du CNRS quant à elle intègre des
personnes de sections nettement moins bien définies. Entre la biochimie, la physiologie
et la biologie cellulaire, c'était terrible, et il y avait toujours un problème
d'équilibre. Mais on ne pouvait pas fixer de règle numérique car le niveau des
candidatures n'était pas toujours équivalent. Ceux qui étaient pris par les sections
faisaient partie des nouvelles entrées.
Pour les promotions du grade d'attaché à celui de chargé il fallait par contre passer
devant le Directoire. Là, c'était un énorme travail, car les candidats ne pouvaient pas
tous passer. Alors, il fallait les défendre et prendre ses responsabilités. Nous
prenions ainsi position pour les personnes que nous pensions, avoir de l'envergure. Je
veux dire que la préparation du Directoire était une chose très lourde. C'était une
grosse responsabilité. Passionnante, mais très dure.
Banyuls
Quand j'ai quitté le CNRS, j'ai pris la succession de Georges Petit. Mais avec du retard,
parce que, la dernière année, où je n'étais qu'adjoint de Jacquinot, j'avais accepté
une mission en Argentine. Je devais y faire un rapport sur le développement de la
biologie marine, de l'océanographie et des pêches, secteurs très mal développés chez
eux. Cette mission a duré deux mois, et j'ai eu le malheur au court de celle-ci de
connaître une grève générale des Postes, qui m'a laissé sans nouvelles de ce qui se
passait à Paris. A mon arrivée, je venais d'être élu représentant de la France à
l'I.U.B.S. (International Union of Biological Science), où l'on est élu pour deux fois
trois ans (ils renouvellent tous les trois ans la moitié des membres). Tous les trois
ans, des réunions ont lieu dans des villes différentes. Cette année-là, la réunion se
tenait à Stockholm. Je suis donc rentré à Paris, pour me rendre presque aussitôt à
Stockholm. Jacquinot ne m'a pas tenu rigueur de toutes ces absences.
Georges Teissier
Teissier avait huit ans de plus que moi, c'était un libre-penseur, athée comme moi. Par
contre, son père était cévenol, et il avait la mentalité d'un protestant des
Cévennes, rigide sur certains points. Georges Teissier était très heureux, une fois
séparé de sa femme, il fréquentait une fille très bien avec qui il a vécu pendant
longtemps. L'irrégularité de leur situation l'a énormément gêné, et il en a même
souffert. Sur tous les autres plans, il était assez rigoriste : à Roscoff, il y avait un
bâtiment spécialement réservé aux étudiantes. Il n'admettait pas d'y voir des
hommes... Il était communiste, parti dans lequel il est entré par le biais de son amie.
Sur le plan scientifique, on peut dire que Teissier a été le promoteur de la biométrie
en France. Julian Huxley l'avait développée en Angleterre. Il est le premier à avoir
écrit sur la croissance relative ; son livre a eu un très grand succès.
La biométrie a ouvert des voies nouvelles en biologie. Assez curieusement, Huxley, qui
était le frère du romancier, n'était pas un bon mathématicien, il avait beaucoup de
mal à comprendre ce qu'était une exponentielle. Or, l'étude de la croissance a pour
base les mathématiques. Teissier quant à lui était un ancien « taupin », et il avait
une très haute culture des mathématiques. D'ailleurs, la grande relation des croissances
relatives : Y = AX exposant (a + b), s'appelle la relation de Huxley-Teissier. En
réalité, elle a été découverte bien avant, mais ce sont eux qui l'ont mise en vogue.
Maintenant la biométrie est dépassée. Elle n'est plus appliquée que lorsque l'on
étudie un groupe d'animaux nouveaux ou une espèce nouvelle, présentant des phénomènes
de croissance un peu curieux, ou anormaux.
Le CNRS peut s'enorgueillir d'avoir
eu deux Nobel en physique depuis,
les professeurs Kastler et Louis Neel...
Neel avait pour ambition de faire de Grenoble un centre Universitaire plus important que
Paris. Je l'ai bien connu. Il était issu de la promotion précédente. C'était
l'assistant de Weis, un des pionniers du magnétisme dans les années 1931-1932. A
l'époque, je faisais mon service militaire à Metz. Un dimanche sur deux, j'allais en
Alsace, souvent à Strasbourg, et je le voyais beaucoup à ce moment-là. Weis était un
ami de mon père, et quand je me rendais à Strasbourg, je dînais souvent chez lui, où
je rencontrais Neel. Par la suite je l'ai perdu de vue.
Je pense qu'il a été, un des deux ou trois universitaires les plus efficaces, dans
l'organisation de la recherche scientifique en France. Dupouy aussi avait fait beaucoup de
chose pour le CNRS.
Teissier directeur du CNRS
Il a succédé à Joliot ; il était auparavant son adjoint. Joliot l'avait choisi parce
qu'il lui avait semblé polyvalent. C'était après la Libération ; nous avions alors
certaines réunions entre anciens résistants, nous étions une quinzaine, Teissier en
faisait partie, et c'est à ce moment-là que Joliot l'a choisi. Par la suite, il ne l'a
pas apprécié. Teissier était très rigide, un peu formaliste. Il a plutôt été un
directeur conservateur, qui n'a pas eu non plus la possibilité de faire beaucoup de
choses. Quand il est arrivé, il voulait être très juste et très strict, mais il s'est
heurté à des difficultés budgétaires.
Après, il s'est fait limogé à la suite d'un incident ridicule. Le recteur de
l'Académie de Paris, Roche, le directeur général de l'enseignement supérieur
(retrouvé mort dans un fossé de la forêt de Fontainebleau) et Teissier avaient signé
une lettre à en-tête du parti des étudiants communistes. Même punition pour Frédéric
Joliot qui s'est fait injustement limoger par Bidault parce que lors d'un banquet public,
il avait un peu trop marqué son alliance franco-russe et son appartenance au parti.
Bidault a eu tort car Joliot était un grand directeur. Les deux hommes ont été limogé
à deux mois d'intervalle, Joliot du C.E.A et Teissier du CNRS.
Le départ de Joliot a tout de même été une grande perte. Georges Teissier était
quelqu'un de très bien, mais ce n'était pas un homme d'une envergure exceptionnelle.
Tandis que Joliot ! Depuis, il n'y a pas eu beaucoup de physiciens de son envergure.
Le Front National Universitaire et
le parti communiste
Je me suis inscrit au parti socialiste quand j'étais à l'Ecole Normale. Au bout de six
mois, je n'allais plus aux réunions, certaines étaient intéressantes, d'autres beaucoup
moins... Nos réunions se déroulaient dans un bistrot, à l'angle de l'avenue des
Gobelins et du boulevard Saint-Marcel. Lors de l'une d'elles, nous avons rencontré
Vincent Auriol, qui à l'époque n'était pas très connu. Nous avions des idées
divergentes, il était pour le maintien des colonies, moi pas, cela m'a un peu «
écoeuré», c'est à ce moment-là, que j'ai déserté le parti socialiste. Jacques Monod
lui, a adhéré au parti communiste, bien qu'avant la guerre, il était plutôt
anti-communiste. Monod, Joliot, Teissier étaient adhérents au Front National. Tous ses
anciens résistants communistes, se sont retrouvés au sein du Front National
universitaire après la guerre, par contre moi, je n'en faisais pas parti, je faisais
parti du réseau CND de Castille (Compagnons de Notre-Dame de Castille), nous avions ordre
de ne participer à aucun autre mouvement.
A la Libération, la communauté scientifique française était plus ou moins de gauche,
mais personnellement, je ne me suis jamais rapproché du PC. Je ne suivais pas tellement
les affaires politiques d'ailleurs, je n'avais pas l'esprit à cela. Teissier a
certainement été poussé par le parti communiste pour sa nomination en tant que
directeur du CNRS.
Je me rappelle son attitude pendant « l'affaire Lyssenko ». Les Russes avaient pourtant
un très grand généticien, Vavilov, mais il est mort en prison. Lyssenko, l'avait
évincé. A ce moment-là, le règne de Staline se permettait tout.
Teissier était un très bon généticien, et il était donc capable de juger que cette
affaire relevait bien de la « foutaise », pourtant il n'en a pas fait état auprès de
ses élèves de l'Ecole Normale qui attendait une réaction de sa part. Tandis que,
Brachet, un de ses collègues belges, qui lui aussi appartenait au parti communiste, a
fait le voyage, pour rencontrer Lyssenko et s'est rendu compte de la supercherie. Les
généticiens communistes n'ont pas été très honnêtes, contrairement à Brachet.
Je me souviens aussi de ce jeune normalien, de 21 ou 22 ans, dont je ne me rappelle plus
le nom, c'était un jeune homme assez brillant généticien, qui se trouvait être aussi
amoureux de la fille aînée de Teissier, Marianne. Il était très troublé lui aussi par
l'affaire Lyssenko. Il s'est suicidé en se jetant du quatrième étage de l'Ecole
Normale. On a attribué son suicide à sa déception amoureuse, mais il faut y voir sans
doute aussi une conséquence de « l'affaire Lyssenko ».
Cette affaire a provoqué un grand chambardement. Il y a même eu une polémique à ce
sujet provoqué par Prenant qui avait rédigé un article mi-figue mi-raisin. Il a été
attaqué par André Lwoff très durement après. Il ne le méritait pas.
Une exposition française en Russie
J'étais à cette exposition, j'étais même le responsable du pavillon scientifique. Nous
avons eu la visite de Kroutchev, et j'ai pu y faire sa connaissance (grâce aux
interprètes dont le prince Fontagenikov, interprète attitré du Général de Gaulle).
L'exposition française, a eu un très gros succès, contrairement à l'exposition
américaine qui n'était qu'un étalage de produits industriels comme des frigidaires, des
appareils de chauffage...
Kroutchev s'est beaucoup intéressé aux affaires agricoles. C'était une exposition très
importante de part son objectif et de part son affluence, elle a donc nécessité une
très grande organisation. Des journaux anti-communistes, comme le Figaro, ont dénigré
son succès, notamment en écrivant que le gouvernement russe voulait empêcher le public
d'y assister. Il y avait en effet un problème lié à la gestion de l'affluence. Le parc
Sokolniki, qui accueillait l'exposition ne contenait que soixante mille places, le
gouvernement russe était bien allé jusqu'à en autoriser quatre-vingt mille, mais on ne
pouvait allé au-delà sans que cela ne devienne dangereux.
L'océanographie
J'ai fait parti de la DGRST pour la commission d'océanographie. C'est là que nous avons
eu l'argent pour la création du "Charcot", et, c'est ainsi que j'ai pu aussi
créer, avant mon départ, la section d'océanographie au CNRS, dont j'ai été le premier
président. Mais je suis assez mécontent de la manière dont elle a évolué.
Je l'ai créé avec l'accord des directeurs généraux. Elle a été officialisée, sous
la direction générale de Coulomb et de Jacquinot, ce dernier était d'ailleurs le plus
favorable à ce projet. Coulomb ne voyait pas d'un très bon oeil les sections trop
interdisciplinaires, or l'océanographie l'est terriblement. Il y a la chimie de l'eau de
mer, la biologie etc. Et puis, il y avait aussi l'atmosphère, avec les vents.
Aujourd'hui, on mélange la physique de l'atmosphère avec l'océanographie, c'est normal,
mais ils y ont accolé aussi la haute atmosphère...
Mon successeur à Banyuls, Soyer, est aussi actuellement Président de la section
d'océanographie, qui comporte cinq ou six océanographes seulement ! On la considère
comme une section fourre-tout, où y sont intégrés différents domaines. Je n'ai jamais
voulu cela.
Le « Pourquoi pas ? »
J'ai participé de 1933 à 1935 à la première mission du « Pourquoi pas ? » avec le
Doyen Morin, qui était aussi le patron de Coulomb, que j'ai rencontré par son
intermédiaire. A l'époque, j'étais très ami avec Paul Tchernia, un camarade de
licence. C'est lui qui, quinze jours avant le départ, m'avait demandé lors d'un dîner
si ça ne m'intéresserait pas de passer l'été au Groenland. J'ai naturellement répondu
positivement.
Nous avons donc embarqué en 1933, l'année de la géophysique internationale. On s'est
aperçu que le « Pourquoi pas ? » un 5000 tonnes ne pouvait absolument pas embarquer
tout le personnel et le matériel et nous avons donc armé aussi un brise-glace de la
marine, le « Pollux », 2500 tonnes qui avait pour commandant, Mailledoux. Charcot aussi
avait embarqué, il avait même pu emmener son vieil ami, le chirurgien Jean-Louis Fort,
qui a fait un récit très vivant de cette croisière.
Charcot était un grand Monsieur, très simple, très direct, qui savait mettre à l'aise.
Scientifiquement, c'était un géographe. Il a fait ses découvertes dans l'Antarctique.
Après la guerre, il a eu des petites missions dans la mer du Nord, dans la Manche. Il a
participé aux recherches lors des catastrophes d'Amunsen et de Guillebaud. Enfin, il a
participé aux missions du « Pourquoi pas ?», et c'est là qu'il a suivi la Banquise et
approché du Groenland. Il s'est arrangé pour aller au Groenland, avec l'accord du
gouvernement danois. Ensuite, en 1935, il a déposé la mission Paul Emile Victor, «
Antmassalik », une mission d'ethnographie. En 1936, il y a eu le naufrage dans la grande
baie de Reykjavik. Ils auraient eu, dit-on, une panne d'antenne T.S.F., lors de l'annonce
de la grande tempête de Surroi. Devant cette tempête, le plus sage aurait été de
regagner le large, d'autant plus qu'ils se rendaient à Copenhague, où Charcot devait
être décoré. Ils sont rentrés dans la baie, ils ont cru pouvoir rentrer à Reykjavik,
le vent du sud-ouest les a alors drossés sur des récifs rocheux.
Comment le commandant Charcot finançait-il ses campagnes ?
Le "Pourquoi pas ?" était devenu le bateau du Museum d'Histoire Naturelle, et
c'est donc le Museum qui finançait ses campagnes. Il n'y avait pas beaucoup d'argent. Les
scientifiques qui embarquaient étaient juste nourris. Tout le matériel qu'ils
emportaient, ils se l'achetaient. Il y avait bien des crédits pour le laboratoire du «
Pourquoi pas ? », mais ils étaient très faibles. On a quand même pu faire des choses
très intéressantes.
Le CNRS et l'océanographie
Les Centres d'océanographie étaient plus consacrés à la biologie marine qu'à
l'océanographie. L'océanographie a en fait réellement commencé en 1955, avec la
création des troisièmes cycles universitaires. Le premier a été créé à Marseille
par mon collègue Jean-Marie Perez, et le second, nous l'avons créé avec Teissier un an
après à Paris. L'Océanographie n'intéressait pas tellement Teissier, mais quand il a
su qu'il y avait un centre sur Marseille, il a tout de suite été d'accord pour créer
celui de Paris.
Les places en troisième cycle étaient très prisées dans ces centres, mais elles
étaient très limitées. Il y avait beaucoup d'étrangers.
Je ne sais pas ce qui se fait en Amérique, mais je crois que c'est selon chaque
université. Il n'y a pas de solution générale comme en France.
On a créé une section d'océanographie au CNRS, où il y a des troisièmes cycles. Il y
a un troisième cycle à Marseille, un autre sur Paris. Il y en a un pour la géologie
marine à Bordeaux, et il y en a bien évidemment un sur Brest.
La création du CNRS, en 1939, a t-elle fait changé, un centre comme celui de Roscoff ?
Il n'y a pas eu de changement brusque, car au départ le nombre de bourses étaient très
limitées. Ca a tout de même été une très bonne chose. Breton, secrétaire d'état à
l'armement pendant la guerre 1914 /1918, avait imaginé le financement de certaines
missions ponctuelles par ce que l'on appelait la caisse des sciences. C'est lui qui
l'avait créé. Breton était un type très brillant, il a aussi créé le salon des Arts
ménagers dont les bénéfices ont servi plus tard et sur son idée au financement de la
caisse des sciences et donc ont profité au CNRS.
Recherche et plongée
J'ai fait mon apprentissage de plongeur sous-marin en 1947. Taillès était commandant
d'un groupe de recherche scientifique, un groupe de physiologie de la plongée. Cousteau
était commandant en second. J'ai ainsi fait parti de la première génération de
plongeurs en 1947. Il y avait déjà les premiers appareils de pression à l'époque.
On ne connaissait pas bien alors les lois de la plongée. Mon moniteur de plongée
s'appelait Lafargue, c'était le meilleur plongeur de notre groupe, mais en septembre
1947, lors d'une plongée, il n'est pas remonté.
Depuis, la marine a édité un manuel sur la pratique de cette activité et de ses
limites. Mais on s'est aussi aperçu que suivant les individus, l'organisme ne réagissait
pas de la même façon dans exactement les mêmes conditions de plongée.
Il y a beaucoup de thèses de spécialités qui ont été faites en plongée. Pour
l'étude des eaux superficielles et pour les travaux côtiers, il valait mieux faire de la
plongée, c'était plus crédible et plus sérieux. Plus récemment, la thèse de Laubier
sur le peuplement des fonds rocheux du littoral pyrénéen n'aurait pu être rédigée,
s'il n'avait pas plongé.
En 1947, lors d'un recensement, nous étions 27 tous formés à l'arsenal de la marine à
Toulon. En 1967, avec les différentes fédérations de plongée, le recensement comptait
plus de 27000 licenciés.
Personnellement, j'étais convaincu de l'importance de la plongée pour la recherche. J'ai
aussi été directeur de l'institut d'océanographie de l'Indochine à Niatrang, tout en
gardant une chaire à la Sorbonne et j'ai pu remarquer que les plongeurs vietnamiens
étaient bien meilleurs que nous. Lors de mon séjour à Niatrang, il y avait le
commandant Alina, officier de la marine française, c'était également un excellent
plongeur. J'ai pu constater ses talents ; Alina a dû plonger pour récupérer dans la
cabine de pilotage le carnet de bord d'un bateau français coulé par les vietminh ; ce
document était très important pour le gouvernement français. Il a dû le rechercher
dans l'estuaire du Mécong, dans des eaux où la visibilité était de moins de vingt
centimètres.
Campagne au Japon
Le « Batiscaphe »
La sphère du premier « Batiscaphe » était faite en Belgique par un physicien belge,
mais je ne l'ai pas pratiqué. Il allait à 4000 seulement. Déjà là, la marine
française l'avait sous son commandement ; elle s'était occupée des expéditions
Franco-Belge. Le « Batiscaphe » avait plongé dans la fosse de Dakar, c'est à ce
moment-là, que l'on a eu l'idée d'en faire un qui pourrait aller plus loin.
Wilm, était le concepteur du « Batiscaphe ». Il était ingénieur du génie maritime.
J'ai fait des plongées dans le « Batiscaphe », j'ai fait la dernière plongée du «
Batiscaphe 11000 ». J'ai même participé à la première dans la fosse de Porto-Rico,
c'était assez décevant, nous avions rencontré que le vide.
Les très grandes profondeurs ne sont pas très fructueuses, par contre j'ai fait une
plongée très intéressante à 5000 mètres, à l'entrée de la baie de Tokyo. Mais là,
nous avons rencontré un problème avec la Marine. Le commandant Houaut voulait absolument
avoir le monopole des photographies. S'il les avait faites lui-même, ça aurait été
très bien, mais il confiait cette tâche à des officiers, jeunes lieutenants de vaisseau
et le résultat a été catastrophique : un film sur deux a été perdu.
Il y avait tout de même derrière le bateau, le « Marcel Lebian », un ancien bateau
allemand qui repêchait des hydravions, il remorquait un petit sous-marin, sur lequel
était placée la partie plongeante du « Batiscaphe ». Le sous-marin plongeait et
portait les gallons d'essence. Sous cellophane maintenant, ça pourrait très bien
marcher, les appareils actuels peuvent aller jusqu'à 3500/4000 mètres.
L'affaire du « Batyscaphe »
C'est une affaire très malheureuse, je dois dire que les officiers de marine que
commandait Houaut porte la responsabilité de l'échec de cette mission.
Une coopération de la marine était indispensable, car il fallait que ce soit un officier
qui commande la plongée du « Batiscaphe ». C'était un sous-marin de grande profondeur.
La superstructure était pleine d'essence.
Lors d'un typhon, le « Batyscaphe » dont Houaut était le conducteur, s'est rabattu sur
le bateau « Marcel Lebian », auquel il était rattaché. Toutes ses tôles ont été
brisées, il y a eu une perte d'essence très dangereuse, et s'en fût fini. Pourtant, le
bateau radôme Japonais nous annonçait des queues de typhon de très loin, mais aucune
mesure n'a été prise.
Après la campagne du Japon, en 1967, le « Batyscaphe » n'a plus rien fait. Cela
coûtait trop cher, il fallait un bateau pour le remorquer. Maintenant, on s'intéresse
aux sources chaudes, c'est beaucoup plus spectaculaire.
Je pense qu'on pourra le ressortir un jour. Il est sous cellophane pour le moment. Il lui
faut un bateau d'accompagnement, c'est assez lourd. En tout cas, sans aller très loin, il
y a beaucoup de choses à faire en Méditerranée.
Il y a beaucoup de formations que l'on a pu voir en mer profonde, surtout en Grèce. La
plongée de Grèce a été très fructueuse. Il y a des mystères zoologiques dans le fond
de la Méditerranée et dans le fond de tous les océans. Il faudrait avoir une «
suçeuse » extrêmement active pour aspirer assez vite ces régions-là.
L'empereur du Japon
L'Empereur du Japon, nous a convoqué dans son laboratoire Jean Marie Perez et moi, avec
un ancien ambassadeur du Japon en France qui nous servait d'interprète. Je pense qu'il a
reçu beaucoup de zoologistes. Georges Teissier a été reçu par l'Empereur, bien qu'il
fût communiste.
L'Empereur lui-même faisait de la recherche systématique comme un chercheur du Museum.
Il était très intéressé, il nous a posé beaucoup de questions, notamment sur le canal
de Suez.
Il avait des collections merveilleuses avec des préparations admirables, sous matière
plastique : les animaux marins semblaient comme dans l'eau, à l'état naturel. Par
comparaison, le musée d'histoire naturelle de Tokyo à l'époque était lamentable.
J'ai un tiré à part de l'empereur du Japon, un ouvrage systématique, les dessins sont
de lui. C'est le style qui est repris pour le dessin des hydraires, des êtres vivants
ressemblant plus à des plantes qu'à des animaux. C'était un bon spécialiste d'un
groupe d'invertébrés marins. C'est également sur son yacht qu'un spécialiste de
crustacés a répertorié une faune générale de tous les crabes du Japon, totalement
inconnue avant.
Jean Marie Perez qui m'a succédé au Japon n'a malheureusement pas pu faire de plongées.
Il a eu le seul avantage, comme plusieurs zoologistes, d'être reçu par l'Empereur du
Japon.
J'ai eu une carrière passionnante parce que très diversifiée. Après la guerre, j'ai
été entre autres quatre mois au Brésil, où j'ai fondé en 1948 un groupe de recherches
sous-marines, dans la baie de Rio, c'était magnifique, les eaux étaient limpides. J'y
suis retourné bien après et j'y ai découvert un égout ! J'ai été un peu à cheval
sur la biologie des animaux marins et sur l'océanographie. Et c'est un peu gênant pour
me situer de façon très précise. Je ne suis pas uniquement océanographe-biologique. Au
départ, j'étais, disons, plutôt zoologiste ou zoophysiologiste d'animaux marins,
ensuite je suis devenu océanographe-biologiste. Cela s'est décidé lors de mon
troisième cycle d'océanographie, quand j'étais professeur à l'Institut
d'océanographie, lorsque nous avons fait toutes ces campagnes.
A ce moment-là, nous étions peu nombreux. Beaucoup de gens s'intéressaient aux animaux
marins, mais très peu à l'océanographie ; aujourd'hui, c'est différent, ça c'est
vraiment développé.
Un homme
remarquable, Pierre DRACH,
Professeur à la Sorbonne
et à l'Institut Océanographique,
membre des expéditions polaires Charcot (1932, 1933, 1934) a
rédigé la
préface de l'ouvrage du Commandant Charcot:
"LE POURQUOI-PAS ? DANS L'ANTARCTIQUE 1908 - 1910"
Editions Flammarion, 1968.
"L'uvre de Jean-baptiste
Charcot s'est développée sous l'impulsion d'une puissante vocation, mais d'une vocation
d'abord contrariée; contrariée par son père, Le Docteur Jean-Martin Charcot, l'un des
grands neurologues de la seconde moitié du 19 ème siècle, que de toute l'Europe. l'on
venait consulter à la Salpêtrière. A J-B Charcot des études médicales approfondies
sont imposées jusqu'à l'Internat, passé en 1891, et à la thèse soutenue en 1895, deux
ans après la mort du grand neurologue; J-B Charcot avait tenu à remplir tous les
engagements pris envers son père, pour lequel, en dépit de son inflexible autorité, une
affection profonde et une admiration sans limites.
Il est aujourd'hui difficile de
comprendre les motifs de l'opposition du père: peut-être voulut-il éprouver une
vocation; ce qui est certain, c'est que celle-ci en sortit singulièrement renforcée; ce
qui est également certain c'est que J-B Charcot acquit auprès e son père la rigueur
intellectuelle et l'exactitude des méthodes scientifiques. Dans une lettre à sa femme le
maître de la neurologie pressentait d'ailleurs que son fils pourrait s'illustrer
autrement que lui: "Jean, y écrivait-il, n'est pas du tout impassible à la
réputation paternelle et je crois qu'il fera des efforts pour s'en faire une qui lui
appartienne"; ce que J-B Charcot exprimera plus tard d'une manière laconique en
disant: "Je ne voulais pas être un fils à papa, mais le fils de papa". Très
vite J-B Charcot se lance dans des croisières vers le Grand Nord, avec des navires de
faible tonnage, à l'achat desquels il sacrifie une partie de sa fortune. Les premières
campagne son consacrées à des régions alors peu connues: l'archipel des
Feroes, entre l'Ecosse et l'Islande, puis l'île Jean Mayen, montagne de laves et de
glaces, surgie au milieu de l'océan Arctique, entre le Groenland et le Scandinavie.
Mais de plus grands projets se
dessinent alors; conscient de l'absence de recherches françaises dans les régions
polaires, Charcot pense qu'en s'y
consacrant, il pourrait en même temps servir son pays et satisfaire son goût de la
navigation et de la découverte. Au début de ce siècle les régions polaires restaient
encore la grande inconnue de notre planète. Il fait alors, à ses frais, construire un
trois mâts barque de 35 mètres, "LE FRANCAIS" : son enthousiasme l'aidant à
trouver un équipage et un petit état-major scientifique, au total 19 hommes, marins et
savants. Alors qu'il avait préparé minutieusement une expédition vers le Nord, dans le
secteur très mal connu de la Nouvelle-Zélande, Il s'aperçoit que l'intérêt du monde
scientifique est ailleurs, vers le Sud, sur les rivages de l'Antarctique.
Sur le continent antarctique, à peine
effleuré par les explorateurs du 19 ème siècle, considéré comme inhabitable par
l'homme, une expédition belge conduite par le lieutenant de vaisseau De Gerlache, sur la
"Belgica" avait séjourné et hiverné entre 1897 et 1899. Cette expédition,
alors considérée comme à la limite des possibilités humaines, frappe l'imagination des
explorateurs et des géographes. Le Congrès International de géographie de 1899
recommandait l'assaut du continent antarctique par des expéditions de plusieurs pays,
localisées dans des secteurs différents. La recommandation est suivie par trois nations:
la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la Norvège; 4 groupes partent à l'assaut du continent
antarctique: deux expéditions britanniques, l'une anglaise, dirigée par Scott, l'autre
écossaise, dirigée par le Dr Bruce, une expédition allemande dirigée par Erich Von
Drygalski, un expédition norvégienne dirigée par Nordenskjöld.
Toutes ces expéditions étaient à
pied d'uvre au début de 1903. De cette compétition la France était absente. Elle
allait y entrer par la volonté, la ténacité de Charcot. Au printemps de 1903, il
abandonne l'idée de l'expédition arctique et son enthousiasme convainc son équipage et
ses collaborateurs scientifiques, de remplacer cette mission de quelques mois par par un
expédition de 15 à 18 mois, dans l'inconnu des côtes antarctiques, dans le secteur
même où avait travaillé l'expédition belge, celui qui fait face à la Terre de Feu et
au Cap Horn, l'Antarctide américaine.
Nous avons maintenant quelques
difficultés à réaliser, ce qu'étaient les expéditions polaires, et surtout les
expéditions antarctiques du début du siècle; aujourd'hui, tout l'arsenal des techniques
modernes est mis au service des hommes pour réduire les effets de la dureté du climat et
pour diminuer l'impression d'isolement du monde. Au temps des expéditions de Charcot, ni
avion, ni radio, ni écho sondeur donnaient de manière certaine la profondeur des eaux;
sur de petits voiliers armés d'une machine à vapeur auxiliaire de faible puissance (il
fallait effectuer de longs trajets avec peu de charbon) , les marins ne pouvaient compter
que sur eux-mêmes dans la lutte contre les vents, les glaces, les écueils inconnus. Il
nous est difficile d'imaginer les pensées et le courage des 19 hommes qui accompagnaient
Charcot, quittant les hautes falaises des terres magellaniques, pour de longs mois de
solitude, avec la perspective d'une nuit de plusieurs mois, durant laquelle le navire
reste prisonnier de la banquise compacte jusqu'à la débâcle printanière de celle-ci.
Si ceci fut accompli, c'est qu'il y
avait en eux, des plus simples aux plus savants, l'enthousiasme et la soif d'inconnu que
Charcot savait leur communiquer. Si les conditions de température furent moins
pénibles qu'on ne pouvait l'attendre, le thermomètre ne descendit guère au-dessous de -
30°, la navigation fut au contraire très dure en raison du tassement des glaces et des
échouages sur d'imprévisibles hauts-fonds, dont l'un provoqua une grave voie d'eau.
Assez vite la qualité de la machine s'avéra très mauvaise; il fallut procéder à des
démontages et des réparations de fortune sur la banquise. Tout cela n'empêcha point la
bonne marche d'observations et de mesures dans des domaines variés, physique du globe,
météorologie, océanographie, glaciologie et la récolte d'une faune et d'une flore
marine encore inconnues.
Les terres reconnues par De Gerlache
furent retrouvées, leurs cartes précisées, des terres nouvelles découvertes.
L'Antarctide américaine se
révèle à cet égard comme l'un des secteurs les plus difficiles, aussi bien du point de
vue de la navigation que de l'interprétation de la topographie. Le continent se termine
par de hautes montagnes de 2000 m, dominant la mer par de colossales falaises, séparées
par des vallées glaciaires débitant des icebergs; mais la côte elle-même est doublée
d'une guirlande d'îles montagneuses, dont il était souvent difficile de savoir s'il
s'agissait vraiment d'îles ou de promontoires avancés; en effet, les chenaux qui les
séparaient du continent, remplis de glaces, étaient le plus souvent impraticables.
Le "Français", navire, trop
petit, souffrit beaucoup des tempêtes et de la navigation au milieu des glaces; en fin de
campagne il était en si mauvais état qu'il fallut l'abandonner à Buenos Aires.
Aussi est-ce sur un navire plus grand,
plus fort, construit à Saint-Malo, que celui-ci allait trois ans plus tard, avec des
moyens accrus et, cette fo
is, une aide du Gouvernement, entreprendre sa deuxième expédition antarctique, toujours
dans l'Antarctide américaine.
Mieux équipé pour la navigation dans
les glaces et l'hivernage dans la banquise, le "Pourquoi-Pas ?" était un des
meilleurs bateaux polaires de l'époque; il permit un périple beaucoup plus vaste que
celui du "Français", l'exploration de plus de 1200 km de côtes et la
découverte de terres nouvelles. C'est cette prestigieuse expédition du
"Pourquoi-Pas ?" que rapporte Charcot dans cet ouvrage qu'il était important de
rééditer
Les missions récentes, avec les
possibilités d'observations aériennes actuelles ont confirmé les documents et les
conceptions de Charcot. Les nombreuses publications où sont consignées les données
scientifiques des campagnes du "Français" et du "Pourquoi-Pas" sont
encore à la base de la bibliographie pour l'Antarctide américaine.
A son retour en France, les mérites de
Charcot comme explorateur et géographe sont enfin reconnus. Les sociétés de Géographie
des grandes nations lui confèrent leurs plus hautes récompenses. Charcot prend rang
parmi les plus grands explorateurs polaires de son époque.
La période d'exploitation des
résultats scientifiques de la campagne antarctique du "Pourquoi-Pas" fut
interrompue par la première guerre mondiale. Charcot commanda d'abord dans l'amirauté
britannique, ensuite dans la marine française, des chalutiers transformés en bateaux
pièges (Q ships) pour la lutte contre les sous-marins.
L'activité de Charcot après la guerre
peut être divisée en deux parties:
1) une période Nord Atlantique où
furent développées des recherches de géologie sous-marine, alors tout à fait
nouvelles, sous l'impulsion du professeur Louis Dangeard;
2) une période groenlandaise qui
commence en 1925 et se termine avec le naufrage de 1936.
Avec les hautes montagnes du Groenland
oriental, ses fjords remplis d'icebergs, sa banquise côtière mouvante, Charcot
retrouvait le monde
polaire sont il avait une si grande nostalgie. C'est à l'occasion de ses campagnes
groenlandaises que CHarcot multiplie les contacts avec les
islandais et les danois, dont il appréciait l'énergie, la vigueur et la santé morale.
Du gouvernement danois, il admirait l'effort fait en faveur
des populations d'Esquimaux du Groenland, qui, grâce aux règlements des danois purent se
développer, dans un excellent état sanitaire et être mis à l'abri des maladies
européennes.
Cette période groenlandaise fut très
variée et pleine d'imprévus. En 1933, contrairement aux années précédentes, il y eut,
en août et septembre plusieurs semaines où la côte orientale du Groenland fut
complètement libre de glaces; Charcot en profita pour revoir une partie de la côte
groenlandaise, vue pour la première fois, cent ans auparavant, par un officier français,
le lieutenant de vaisseau Jules de Blosseville, qui s'y perdit avec son navire, et dont le
centenaire fut célébré à la Sorbonne, en présence d'explorateurs danois qui avaient
étudié cette même côte dans des conditions très difficiles au début du siècle, en
1900: l'amiral Amdrup et Ejnar Mikkelsen. La même année 1933, le grand explorateur
Rasmussen découvrait en survol aérien dans l'arrière-pays les plus hautes montagnes du
Groenland qui portent aujourd'hui son nom, les Monts Rasmussen.
Pour l'année suivante, l'approche des
monts Rasmussen avait été préparée par l'état-major de la mission Charcot. Mais les
années se suivent et ne se ressemblent pas; en 1934 la côte fut inabordable, embâclée
de glaces serrées sur une largeur de plusieurs dizaines de milles.
De ce survol très rapide de
l'uvre de Charcot, que peut-on conclure ?
Il est des hommes dont l'uvre a
marqué une époque et compté dans le destin de leur pays; que Charcot ait été de
ceux-là est incontestable et incontesté. Mais il est des oeuvres en quelque sorte
fermées sur elles-mêmes, quelle que soit leur valeur, leur ampleur et leur beauté.
L'action et l'uvre de Charcot sont à l'opposé; vivants exemples, elles sont
créatrices d'avenir; par ses campagnes antarctiques du "Français" et du
"Pourquoi-Pas ?" Charcot donne place à la France dans l'histoire moderne de
l'exploration polaire; mais aussi il renoue avec la grande tradition de Dumont d'Urville
qui, entre 1838 et 1840, fut un des premiers, peut-être le premier, à toucher le
continent antarctique; c'est le fameux débarquement en Terre Adélie où est installée
depuis une mission française permanente. Pendant plus de 60 ans la France se
désintéresse, s'exclut de l'exploration polaire, par négligence, par indifférence. Par
sa ténacité, par sa volonté, par sa vision de l'intérêt géographique et scientifique
des régions polaires, Charcot devait en forcer l'accès au bénéfice de la France; c'est
cela que, sans contestation possible, la France doit à Charcot. Elle lui doit aussi ce
grand courant d'intérêt, aussi bien dans l'opinion publique que dans les milieux
scientifiques, courant d'intérêt si riche qu'il devait être à l'origine de la vocation
d'un Paul-Emile Victor, à l'origine des expéditions polaires actuelles au Groenland et
enTerre Adélie.
J'ai tenté d'évoquer, l'uvre,
j'ai peu parlé de l'homme auprès de qui j'ai eu le privilège de vivre au cours des
campagnes groenlandaises de 1932, 1933 et 1934, alors que je débutais comme assistant à
la Faculté des Sciences de Paris.
Charcot fut un homme d'une grande
noblesse de caractère et d'une parfaite simplicité, très dynamique, très gai, n(ayant
jamais l'air de se prendre au sérieux. La droiture, la rigueur intellectuelle étaient
chez lui sans faille; il avait une telle générosité naturelle, une telle confiance dans
les hommes, que l'idée de rencontrer chez les autres des marques de déloyauté ou
d'ingratitude, ne l'effleurait pas; quand malheureusement il
était obligé de les constater, il en éprouvait une grande tristesse, comme si cela lui
arrivait pour la première fois.
Un autre aspect saisissant de la
personnalité de Charcot était sa jeunesse, jeunesse de corps, jeunesse d'esprit; à plus
de 65 ans Charcot grimpait dans les haubans comme un jeune matelot. Il fallait le voir des
heures entières au plus haut du grand mât, dans le nid-de-corbeau, l'il fixé sur
l'horizon pour trouver des passages dans la banquise. Mais surtout Charcot avait une
immense culture, s'intéressait à tout, n'était blasé sur rien, et se sentait de
plain-pied avec les jeunes générations; aux heures des repas, le carré du
"Pourquoi-Pas ?" retentissait de discussions passionnées sur les sujets les
plus variés; nous y fûmes fascinés par l'originalité de ses vues, l'universalité de
son esprit.
Il avait gardé le privilège
d'émerveillement de la jeunesse; grâce à tous ces dons qui font les grands poètes,
lui, le vétéran resta jusqu'à la fin jeune parmi les jeunes.
Charcot a su inscrire quelque chose de
nouveau au destin scientifique de la France, un intérêt passionné et une action
efficace dans les régions polaires: c'est la plus belle survie dont il pouvait
rêver."
Pierre DRACH,
Professeur à la Sorbonne et à
l'Institut Océanographique,
membre des expéditions polaires Charcot (1932, 1933, 1934). |