La vie quotidienne à Roscoff - Alexandre Dumas

Menu

Alexandre Dumas

1802 - 1870

Alexandre Dumas

"Mon dictionnaire
de cuisine" - 10 / 18

- Sept. 1998  - republique-des-lettres.com

" L'homme reçut de son estomac, en naissant, l'ordre de manger au moins trois fois par jour, pour réparer les forces que lui enlèvent le travail, et plus souvent encore, la paresse ", écrit Alexandre Dumas en préambule de son Dictionnaire de cuisine, savoureux florilège de recettes de cuisine agrémentées d'anecdotes et de définitions/descriptions de produits consommables.

Dumas avait commencé la rédaction de cet ouvrage en 1869 à Roscoff et la première édition (posthume) date de 1882.

celebrite-dumas-timbre.JPG (11764 octets)

Le livre avait quasiment disparu de la circulation et sa réédition va combler "un petit creux" chez ceux pour qui la gourmandise est un art.

Le Grand Dictionnaire de Cuisine - Alexandre Dumas

Oignon

Si pour bien parler d'un sujet, il faut avoir ce sujet sous les yeux, c'est providentiellement que j'ai été conduit à Roscoff au moment où le mot oignon allait se présenter sous ma plume.

En effet, plus que l'ancienne Egypte, cette pointe de l'Armorique donne à croire que, lors de la guerre des dieux contre Jupiter, les vaincus, poursuivis jusqu'au bout du continent, voyant que la terre leur manquait pour aller plus loin, se sont changés en oignons pour fuir la colère de Jupiter ; dans aucune localité de la France, ce bulbe, si vanté de l'Antiquité, que les poètes ont chanté, et auquel les Egyptiens ont rendu les honneurs divins, ne se trouve réuni en pareille quantité.

Il y a des années où Roscoff envoie jusqu'à trente ou quarante vaisseaux chargés d'oignons en Angleterre.

Ce fut un homme du pays ( Henry Olivier )qui eut le premier l'idée de faire cette spéculation ; mais, pour acclimater du premier coup l'oignon français en Angleterre et affirmer sa supériorité sur le bulbe britannique, il fallait un coup d'audace qui eut du retentissement.

Ce Roscovite vint un jour trouver M. Corbière, auteur de plusieurs romans maritimes et officier au long cours, demeurant à Roscoff, et lui demanda comment on disait en anglais : L'oignon anglais n'est pas bon. Celui à qui l'on venait de demander ce renseignement répondit : The English onion is not good.

– Soyez assez bon pour me mettre cela sur un papier, monsieur, demanda le Roscovite.

M. Corbière prit une plume et écrivit la phrase réclamée. Le Roscovite remercia.

Trois jours après on le vit partir pour Londres avec un sloop chargé d'oignons.

Arrivé dans la capitale de l'Angleterre, il alla droit au marché le plus fréquenté, déploya une pancarte sur laquelle était écrite en grosses lettres la maxime suivante : " The English onion is not good.". Et puis, au -dessous de sa pancarte, il amena une petite charrette pleine d'oignons français.

On connaît les Anglais ; ils n'étaient point hommes à supporter un pareil affront. L'un d'eux s'approcha et adressa la parole au marchand étranger ; celui-ci, qui ne savait pas un mot d'anglais, se contenta de répondre :

" The English onion is not good. "

Cette réponse exaspéra l'Anglais ; il s'approcha du Roscovite en étendant vers lui ses deux poings.

Le Roscovite ne savait pas ce que l'Anglais voulait dire, mais voyait bien qu'il était menacé. Il prit l'Anglais par le coude, et, lui imprimant le mouvement d'une toupie, lui fit faire trois tours sur lui-même ; au bout du troisième tour, l'Anglais tomba ; il se releva furieux, et revint sur son adversaire, toujours en garde.

Le Roscovite avait près de six pieds ; il était vigoureux comme son dieu Teutatès ; il le prit à bras le corps, l'enleva entre ses bras, et le jeta à plat ventre.

C'était contre toutes les règles de la lutte ; il faut que les épaules touchent la terre pour que l'un des combattants soit déclaré vaincu. Aussi le Roscovite reconnut-il qu'il avait eu tort. – C'est vrai, c'est vrai, dit-il, en faisant signe de la tête qu'il s'était trompé ; et il se remit en garde, à peu près comme avait fait l'Anglais. L'Anglais revint sur lui, et, cette fois, le marchand d'oignons le prit par le col de sa chemise et par la peau du ventre, le coucha doucement à terre, de manière à ce que non seulement une épaule, mais les deux épaules, touchassent bien carrément le sol ; il répéta plusieurs fois le mouvement, en redoublant de violence chaque fois, jusqu'à ce que l'Anglais eût crié :

Assez ! assez !

Alors les cris, les hourras, les bravos éclatèrent ; les Anglais sont, sous le rapport de la force, les plus justes appréciateurs du mérite qu'il y ait au monde ; ils voulurent porter le marchand d'oignons en triomphe.

– Non pas ! non pas ! s'écria celui-ci en se mettant en défense, pendant que vous me porteriez en triomphe, vous me voleriez mes oignons. Il y avait du vrai dans ce que disait le pauvre diable ; aussi lui acheta-t-on le même jour tous ses oignons, et le soir fut-il tout entier employé à le porter en triomphe.

A partir de ce moment, les oignons français eurent conquis leur droit de bourgeoisie en Angleterre.