La vie quotidienne à Roscoff - Georges Tessier

retour "Célébrités"   retour "Patrick Geddes"

Menu

Patrick Geddes

2 octobre 1854, Ballater, Ecosse  
7 avril 1932, Montpellier

LE PROFESSEUR GEDDES
ET SON OUTLOOK TOWER

Article paru dans la revue
« Revue politique et parlementaire »
n° 190 en avril 1910

patrick-geddes1.jpg (24996 octets)

Sur un corps sec, grêle presque, mais nerveux et bien planté, une tête grisonnante à peine et broussailleuse d'apôtre, au regard aigu, lumineux et profond : tel m'apparaît M. Patrick Geddes, professeur de sciences naturelles à l'Université de Saint-Andrews (Écosse), qui, non content d'enseigner la botanique, cumule les qualités d'historien, de géographe, de philosophe, de sociologue, de philanthrope, d'artiste aussi. Admirateur fervent de son pays qu'il connaît par le menu et dont il parle en amoureux, on peut le voir, à Édimbourg, par tous les temps, en toutes saisons, sans pardessus ni parapluie jamais, mais la canne à la main, descendre alertement du vieux et haut quartier qu'il habite, vers le Mound et l'Université.

J'ai eu le grand honneur d'être, quelques heures trop courtes seulement, l'hôte de ce causeur délicieux qui vous tient sous le charme de sa parole facile, élégante, originale, et, quel que soit le sujet qu'il agite, d'un intérêt constamment soutenu. Ce savant n'est - et cela le distingue agréablement de la plupart de ses confrères - ni pédant, ni funèbre, ni rébarbatif. Mais, dés qu'il devine un interlocuteur avide, il épanche pour lui l'inépuisable flot de ses connaissances, de ses idées sur toutes choses : idées larges, idées tolérantes, idées généreuses toujours.

Géographe, historien, philosophe, éducateur, réformateur, voici son oeuvre : l'Outlook Tower, la tour d'où l'on regarde, d'où l'on examine, d'où l'on considère.

Qu'est-ce que cette Outlook Tower ? - Son visage d'abord, et, brièvement, son histoire : Imaginez un bâtiment carré, haut de vingt-cinq à trente mètres et qui, sur une base relativement petite, s'élève, comme son nom le suggère, en forme de tour. Situé dans le quartier historique d'Édimbourg; près de l'Esplanade et du Château, - lequel coiffe de sa masse imposante et guerrière le chef de la Castle Hill, (colline du château), - il domine la Cité et commande, de son sommet. un panorama circulaire unique au monde.

La tradition veut que I'Outlook Tower ait primitivement été « l'hôtel » dirions-nous à Paris, du « Lair de Cockpen ». Mais le siècle dernier l'a connue comme l'Observatoire Short, du nom d'un aimable opticien qui la transforma en un petit musée d'instruments astronomiques et de scientifiques joujoux.

Le professeur Geddes l'acquit en 1882, dans le but d'en faire un « point de vue », un « aussichispunkt », en même temps qu'un à musée type ». Surmontant les cinq étages de la Tour, se trouve une terrasse d'où sort, comme un gros champignon, une deuxième petite tour. Chacun de ces étages forme un musée distinct. Le rez-de-chaussée est consacré au Monde ; le premier étage à l'Europe; le deuxième à la Langue, c'est-à-dire à l'Empire Britannique, au pays de langue anglaise. Au troisième, c'est l'Ecosse qui est chez elle. Le quatrième appartient à la ville d'Edimbourg.

Avant de pénétrer dans la Tour, avant d'y promener mes lecteurs complaisants et de les transporter, d'un bond facile, sur la terrasse qui la surmonte, je voudrais leur exposer, en m'efforçant d'être clair, quelques unes des idées philosophiques, éducatrices, réformatrices du professeur Geddes. Ces idées, l’Outlook Tower les réalise ; elle les matérialise. Elle est, précisément, entre les mains de M. Geddes, l'instrument des réformes mêmes qu'il se propose, le visant levier de ses originales conceptions. >; et nous allons voir - quelque, d'ailleurs, puisse être l'accueil que chacun d'entre nous leur fasse. - combien les unes et les autres sont neuves et captivantes.

L'Outlook Tower, dit M. John Kelman dans une conférence qu'il fit à son sujet à Edimbourg en juin 1905, est, à vrai dire, le « Temple de la Vision ». On y trouve tout ce qui a trait à l'art de voir. L’Outlook Tower s'érige en défenseur de l’oeil contre l'oreille, l'oeil considéré comme le principal organe d'éducation. Mieux vaut regarder qu'écouter ; en fait, on écoute trop et l'on ne regarde pas assez : c'est que l'on ne sait pas regarder ; il faut apprendre ; il saut éduquer l’oeil à cette fonction. Nous disons que nous voyons, et nous croyons véritablement voir, alors qu'en réalité notre vision est, la plupart du temps, bornée à de traditionnels et bien maigres horizons. Non, nous ne savons pas voir. L'on peut même dire qu'il n'y a rien que nous ne voyions moins que ce qui nous crève les yeux et que l'éducation de l'oeil ouvre vraiment à l'homme deux mondes nouveaux : le monde qui l'entoure et le monde qui est en lui. Le champ de notre vision est limité par nos habitudes ; nous voyons ce que nous avons déjà vu, ce que nos pères ont vu avant nous. Nous voyons ce que l'existence nous montre, ce qu'elle nous conduit à regarder. Oui ; nos préjugés et l'habitude bornent nos horizons. Le professeur Geddes n'hésite pas à en déclarer les livres grandement responsables. Nous nous hvpnotisons sur eux, croit-il, et nous ne voyons que ce qu'il leur plaît de nous montrer. Mais notre cécité a une autre cause encore : il faut la rechercher dans l'adoration des idoles.

Nos intérêts, nos désirs pervertissent notre vision et nous ne voyons que ce que nous voulons voir. Ainsi, nous ressemblons à ces idoles mêmes, qui ont des yeux et qui ne voient point.

Donc, un des premiers buts de l'Outlook Tower est de former des yeux qui sachent véritablement voir. Pour cela, avant de leur rien enseigner, il faut commencer par leur désapprendre ce qu'ils savent déjà. Une fois allégés de leurs préjugés, de leur routine, alors seulement apprendront-ils - affranchis de la tutelle des autres - à agir efficacement par eux-mêmes. L’oeil retrouvera son originelle simplicité ; on lui aura, selon le mot de Ruskin, « refait une virginité ».

Que faut-il pour atteindre ce but ? Trois choses : Tout d'abord, il faut changer de point de vue, il faut voyager. Mais voilà, certes, un divertissement qui n'est à la portée ni de foules les bourses, ni de toutes les constitutions. Ensuite, il faut, systématiquement et sans trêve, appliquer sa pensée aux détails. Il est nécessaire, enfin, de disposer de quelque loisir, d'avoir le temps de reposer son regard et celui de penser.

Une seule visite à la Tour commente cet exposé bien mieux que toutes les explications du monde. Chaque conception y est inattendue ; le profane s'étonne, à chaque pas, d'être en présence d'idées et de faits qu'il considère sous un angle tout à fait nouveau pour lui. C'est ainsi qu'il n'a, par exemple, jamais auparavant, vu une carte de géographie peinte sur le plancher. Or, cette originalité de conception se retrouve dans les détails aussi bien que dans les grandes et générales théories. Le principe fondamental en honneur dans la Tour, consiste à n'accepter jamais rien sans l'avoir examiné, sans y avoir réfléchi ; car c'est ainsi que l'on apprend à aller au fond des choses, à mieux les regarder, à les voir mieux. M. Geddes, en créant son Outlook Tower, ne s'est proposé rien de moins que cet enseignement.

Donc, cette virginité de notre vision reconquise, nous sommes encore loin du succès. Il n'importe pas seulement, pour commencer, d'arriver à voir les choses telles qu'elles sont en soi ; il n'y a pas d'événement, d'objet au monde qui puisse être considéré isolément. Tout a des rapports, à la fois dans le temps et dans l'espace et une vision éduquée doit envisager les faits dans ces rapports-là. Ainsi, de la vision littérale, matérielle, nous en venons à la vision scientifique. Chaque fait a donc, nous l'avons dit plus haut, une. signification à la fois historique, - dans le temps, - et géographique, - dans l’espace. C'est cette signification que l'homme instruit découvre aux objets, non pas seulement à l'aide de ses yeux, mais grâce à son intelligence et .à son imagination.

Ce n'est pas tout. L'.éducation de l'oeil comporte enfin un troisième élément : au delà de la vision scientifique des choses, il y. a la vision artistique. Il n'est pas vrai que l'art soit le rival et l'adversaire de la science. Loin de là. Et .M. Geddes veut régénérer la vivante association de l'esprit artistique et de l'esprit scientifique, que les systèmes actuels d'éducation ont trop souvent tenus. séparés. Il ne suffit pas, en effet, pour arriver à la vision parfaite, de considérer les choses d'abord en soi, et puis scientifiquement dans leurs rapports avec le monde ; il faut aussi voir leur beauté. et c'est là le fait de l'artiste.

Dès lors, l'art de la vision, tel que je viens de l'exposer, ne semble-t-il pas devoir mériter le titre de « synthèse de l'éducation » ? L'Outlook Tower le réclame pour lui, car c'est bien, dans son ensemble, cette synthèse qu'elle a voulu réaliser.

Mais trêve, un instant, de théories et, si vous le voulez bien, entrons dans la Tour.

Sitôt franchie sa porte basse, le visiteur pénètre dans un hall de petites dimensions qu'encombrent deux, énormes objets auxquels il semble bien difficile que le regard puisse ne se pas heurter : à droite, une gigantesque mappemonde au dix millionième, où s'indiquent grossièrement les continents et les mers ; à gauche, un buste de Pallas.

Symboles, dit, en m'arrêtant, le professeur Geddes. Voici la mappemonde, le globe terrestre : le domaine physique, matériel, tangible. Et voici Pallas : la pensée, la philosophie, la sagesse ; elle nous rappelle que foui notre savoir naît de notre expérience en ce monde et que nous aurons besoin de toute notre sagesse pour affronter les problèmes de ce dernier. Il y a des gens qui, en entrant ici, se tournent, comme vous, vers le buste de Pallas. Peut-être n'ont-ils pas vu la mappemonde. A coup sûr, s'ils l'ont remarquée, lui préfèrent-ils Minerve. Ceux-là, me dis-je, ce sont les. penseurs, les cerveaux épris de vie intérieure, les philosophes, dont la philosophie oublie trop souvent, par malheur, tout ce que notre bas monde à de terre à terre et de réel. D'autres, par contre, dédaignant Pallas. C'est la mappemonde qui les arrête. VoiIà les observateurs, lu savants, les esprits positifs et pratiques, avides de connaître et de pénétrer le monde. concret. Il est enfin des gens qui passent leur chemin sans voir ni mappemonde, ni Pallas. A grands pas, pressés, dirait-on, d'en finir, ils vont, droit devant eux. Le globe en métal que vous voyez en face, brille à leurs yeux et, seul, les attire. Pauvres humains ! Ils tendent toutes leurs énergies vers la seule acquisition de la richesse. Ils trottent, trottent toujours, entre leurs oeillères, sans jamais rien voir ni jouir de ce qui se passe autour d'eux, hypnotisés par leur but unique, à la poursuite duquel ils perdent leurs âmes.

Sur ce commentaire, M. Geddes m'entraîne, sans permettre à mes regards curieux de s'attarder autour de moi. - Montons, montons, me dit-il ; allons droit à la terrasse. Ne faites pas attention, pour l'instant, aux objets qui nous entourent. Vous les verrez avec plus de profit quand nous descendrons.

Et nous voilà sur la terrasse. C'est la fin d'une belle journée d'août. Ô la douce, la fine, la transparente, la subtile lumière d'Ecosse ! La délicieuse lumière de rêve ? Sans que l'horizon en soit à peine obscurci, l'Orient s'embrume de violet profond. Et, vers le Sud, les collines, imprécises dans leurs détails, dressent, toutes proches, leurs masses pittoresques, plus impressionnantes de se distinguer moins. Au couchant, les rubis et les ors tendres flambent discrètement ; le lointain se voile de safran. Du coeur même et du plus haut de la vieille cité, j'aperçois, an nord, les vivants ports de Leith, de Trinity et de Granton, qui dentellent la cote sud du Firth of Forth, parsemé d'îlots et de navires sans nombre. Et plus loin, se redressant, apparaît l'autre rive de l'estuaire, où s'échelonnent, battus des vagues, les petits havres d'Aberdour, de Burntisland et de Kirkcaldy. Au Nord-Ouest, au delà des pentes boisées de Dalmeny, le formidable et miraculeux pont sur le Forth laisse passer une de ses jambes. A l`Est, à perte de vue, s'étale la mer du Nord. Mais là ne se borne pas toujours l'horizon. Par un temps très clair, on distingue, me dit-on, les sommets, longtemps neigeux, du Ben Ledi et du Ben Lomond, distants de quelque 60 kilomètres et hauts d'environ 4.000 pieds.

Quant à la ville même, nul endroit ne la révèle mieux que cette terrasse de l'Outlook Tower. Elle présente, en effet, cet avantage sur les autres points de vue comme la Calton Hill, le Kings Park et le Château, de découvrir un panorama qui égale celui qu'offrent ces divers sites, et qui les complète tous.

Certes, la merveilleuse nature qui se déroule autour de nous justifie bien l'universelle renommée de « l’Athènes du Nord ». Mais le jour va baisser déjà. Vite, nous disparaissons dans la petite tour, où, par un escalier primitif, fort sombre, fort raide et fort étroit, nous arrivons dans la « Camera Obscura », la chambre Noire. Il y fait, comme le nom l'indique, une complète obscurité. Encore que cet appareil soit assez connu et qu'il ne constitue pas une des attractions les plus originales de l'Outlook Tower, ( le Mont Saint-Michel en possède un très perfectionné ), il ne nous. semble pas inutile de le décrire succinctement. Cette chambre noire n'est pas autre chose qu'un vaste appareil photographique. Au sommet de la tourelle, l'objectif _ un miroir (prisme à réflexion totale ou tout autre appareil d'optique) projette, à travers une lentille, sur un écran horizontal peint en blanc. les images recueillies à l'extérieur. Un dispositif très simple déplace le miroir et livre, tour à tour, è l'écran qui tient lieu de plaque sensible, tel ou tel coin de la ville, de l'horizon ou du ciel. Et c'est vraiment très drôle de voir glisser les nuages, puis circuler les gens que cette indiscrète Chambre noire - détective modern style - permet de suivre, positivement, jusque chez eux. Toutes les images reproduites par cet appareil ont ceci de remarquable qu’elles prennent une fraîcheur de tons et une beauté toutes particulières. L'atmosphère semble. s'iriser, devenir laiteuse, nacrés. Ainsi, les couleurs, sur !'écran, diaprent de ce qu'elles nous apparaissent dans la réalité.

Sans entrer dans des détails techniques, on peut dire que ce changement provient, d'une part, de la sensibilité momentanément très intense que l'obscurité donne à notre rétive (cette sensibilité s'accroît, dans certains cas, jusqu'à 200 fois) - d'autre part, de la suppression, pour celle-ci, des rayons diffus de toutes espèces. Chaque objet conserve alors sa véritable couleur ; Les rapports des divers tons entre eux sont respectés. Les paysages, les objets nous apparaissent dans leur beauté vraie, dans leur vérité picturale.

Le professeur Geddes considère qu'un quart d'heure passé dans la Chambre Noire, constitue la meilleure préparation à la visite d'une exposition de tableaux modernes, de l'école impressionniste française, celle des Sisley et des Manet, par exemple, de l'école des Whistler aussi.

Ainsi, la Chambre Noire poursuit et prétend atteindre deux buts : elle présente au visiteur la ville d'Edimbourg et son cadre sous un aspect tout à fait nouveau ; elle lui fait mieux sentir sa magie et sa beauté. Elle enseigne à l'observateur à considérer ce qui se passe autour de lui, un peu comme l'artiste s'est éduqué à le faire, et le met ainsi à même de comprendre mieux la vision de ce dernier. Voilà pour l'étranger et pour le spectateur en général. Quant à l'Édimbourgeois, elle lui fournit l'occasion, non seulement de connaître et de comprendre mieux sa ville, mais encore de se faire une idée plus nette de ses rapports avec le monde entier. M. Patrick Geddes veut, en effet, que chacun pénètre la vraie signification de sa cité, dans le passé, dans le présent, dans son avenir possible, et se rendre compte de la place qu'il y occupe ainsi que de ses devoirs envers elle.

En sortant de la Chambre Moire, peut-être éprouve-t-on une petite déception. Un peu de la beauté qu'elle nous a révélée semble avoir disparu. Mais M. Geddes m'engage à cligner des yeux de façon à négliger les détails pour concentrer mon attention sur la couleur, le ton, la composition du paysage. - Vous verrez, dit-il, que, tout comme au sortir d'un musée de peintures, vous lui découvrirez plus de couleur et de beauté qu'auparavant.

Vais qu'est ceci ? Un long rideau de serge verte, une « portière » que M. Geddes soulève en m'invitant à passer. La portière retombe et je me trouve seul dans un petit réduit tout tendu de bleu sombre, qu'éclaire faiblement, par le haut, une lucarne à verre dépoli. Au milieu, une chaise, un prie-Dieu, plutôt, rembourré et confortable à souhait. Je m'assieds et j'attends. J'attends quoi ? Je n'en sais trop rien. Ce réduit est mystérieux. Que va-t-il se passer ?... Inquiétude vaine : il ne se passe rien. Bientôt le professeur Geddes apparaît, soulevant à nouveau la portière : - Et bien, fait-il, avez-vous compris ? Ne se sent-on pas ici bien à l'aise pour se recueillir, pour penser ? II ne nous suffit pas, voyez-vous, d'observer, d'emmagasiner des impressions nouvelles. II nous faut y réfléchir, méditer sur elles ; c'est ainsi seulement qu'elles atteindront leur entière valeur, pour nous-mêmes, pour les autres. Et telle est l'idée que ma cellule symbolise.

Revenus sur la terrasse : - D'ici même, reprend le professeur Geddes, j'ai la prétention de vous transformer momentanément, en météorologue, en géologue, en botaniste, en peintre, en poète, en historien, en sociologue...

- Comment cela ?...

-  C'est très simple ; voici : nous ne pouvons guère, vous en conviendrez, nous attarder sur un toit, une terrasse, ou tout autre endroit qui n'offre point d'abri, sans nous préoccuper du temps qu'il fait, de celui qu'il va faire. Nous nous intéressons tout particulièrement au soleil, à la pluie, au vent, au chaud et au froid. Malgré nous, ne devenons-nous pas, dès lors, fatalement, météorologues ?

Et ce château, juché sur la colline ? Pouvons-nous le regarder sans songer, pour le moins, aux formidables forces qui ont là, soulevé le sol et l’ont creusé, ici ? Non, n’est-ce pas ? Nous voilà donc pour l’instant géologues.

Et ces jardins, ces squares aux aspects changeants à nos pieds, jaune clair au printemps, verts en été, fauves à l’automne et misérables en hiver., pouvons-nous étouffer en nous, en les voyant se transformer ainsi, nos âmes botanistes.

Vous êtes sensibles à la beauté romantique de notre vieille ville, n’est-il pas vrai ?… Vous voilà peintre ou poète. L’histoire s’éveille en vous par le passé qu’évoque à coup sûr , ce chemin en pente rude qui mène au château. Enfin, pour pu que je vous arrête la condition de ces milliers de créatures humaines qui peuplent Edimbourg, sans le savoir vous devenez sociologue.

Eh bien, continue M. Geddes, la conclusion de notre courte station sur cette terrasse, la voici : nous venons de nous rendre compte d’abord, que dans notre entourage immédiat et familier, il existe de nombreux éléments d’intérêt à notre portée ; et ensuite, que, tout autour de nous, beaucoup de choses belles, curieuses et significatives, s’offrent à nos recherches et à notre examen. Ainsi ce vaste coup d’oeil jeté du haut de la Tour, pouvons-nous passer à une étude plus minutieuse de ce qui nous touche de plus près, « étude régionale » personnelle, en quelque sorte, source de toute éducation vitale.

Ce que vous voyez ici, reprend M.Geddes, en rentrant dans la petite salle qui donne accès sur la terrasse, c’est l’Episcope. Les collines, les mers, le pays tout entier que nous venons d’admirer, ne constituent qu’une bien faible partie du globe terrestre. Eh bien, de même qu’ici, nous apercevons une jambe du pont du Forth et les coteaux sombres de Dalmany, pourquoi n’imaginerions-nous pas voir Inverness tout au Nord, Glasgow ou Londres au Sud et même l’Amérique et les Indes, par exemple ? Pourquoi n’imaginerions-nous pas, par la pensée, dans leur direction vraie et aux distances réelles qui les séparent de nous, tous les divers pays, toutes les différentes villes du monde ? Voici une carte. Savez-vous ce qu’elle représente. Cherchez un peu – A la vérité, je cherche mais je ne trouve point. Voilà certes les contours les plus fantastiques qu’il m’ait jamais été donné de voir. Des continents et des mers, sans doute, mais lesquels ? Me voici bien incapable d’en reconnaître aucun, aucune. Tout bas, je peste contre le dessinateur malhabile. Et si c’est bien cela une carte du monde, de notre monde à nous, quel malheur, quel accident lui est-il arrivé ?

Oui, dit le professeur Geddes avec un sourire ; cela vous étonne. Consolez-vous : cela étonne tout le monde. J'ai mené M. Reclus - M. Reclus en personne - devant cette carte. Et, tout comme vous, l'éminent géographe s'est étonné : « Voici, a-t-il déclaré, quelque chose qui fait réfléchir ». Et pourtant, combien la chose est simple ! La terre est ronde, n'est-il pas vrai ? Voyez cette mappemonde : elle est creuse et transparente. Cherchons Édimbourg ; nous y voici. Et l'Amérique du Sud, où donc est-elle? Tout là-bas, n'est-ce pas ? Eh bien, tenez-vous, par la pensée, debout sur cette mappemonde, en l'endroit même où est situé Édimbourg. Que voyez-vous de l'Amérique du Sud t Comment la voyez-vous ? Cocasse, hein ? inattendue, méconnaissable ? Tout le reste, sur ma carte, est à l'avenant. Et, aussi bizarre qu'elle vous puisse paraître, je mets en fait que c'est la plus véridique de toutes les cartes, la plus significative pour l'observateur placé, comme nous, à Édimbourg. Car, pour voir le nord de l’Europe ou même notre hémisphère comme on les représente d'habitude en plan ou sur la mappemonde. il faudrait que nous fussions dans l’espace, bien loin du globe terrestre, dans quelque lune, par exemple, d'où nous examinerions notre terre à l'aide d'un puissant télescope. Ma carte, au contraire, représente notre monde tel qu'il nous apparaîtrait en réalité, dans les rapports exacts de ses différents points avec nous-mêmes, présentement à Édimbourg. Vous voyez bien que l'on a besoin d'apprendre à voir !

Regardez donc aussi, pendant que vous v êtes, le rebord de ma carte fantastique. Vous y voyez inscrits les noms des grandes villes, dans leur direction vraie par rapport à nous, avec, à côté du nom, le nombre de kilomètres qui nous en séparent. De même, sur le mur de la terrasse. Les directions respectives de Londres et de Paris sont indiquées ainsi que celle du pôle nord. Des taches roues figurent Paris et Londres selon les dimensions que ces deux capitales nous paraîtraient avoir d'ici, si notre vue était assez: puissante pour les distinguer.

Il en est de la voie céleste comme du globe terrestre. La représentation qu'on en donne habituellement est illogique. Elle suppose qu'au lieu de nous trouver, comme nous le sommes en fait, sous cette voûte,. nous avions été transportés tout à fait hors d'elle. La vraie façon de regarder une sphère céleste serait d'y pénétrer. Alors, pour peu qu'elle fût transparente, l'observateur verrait, les constellations, les étoiles et les astres dans leurs situations réelles: et non pas à I'envers.

De ces conceptions nouvelles des sphères terrestre et céleste, à la représentation dans sa position exacte de la première dans la seconde, il n'y a qu'un pas. Et nous l'avons franchi en construisant ce que j'appelle le Cosmosphère que vous voyez ici.

Descendant un étage, nous arrivons dans le musée réservé à Edimbourg. Tout le long du mur, en frise, des peintures de la ville et du château ainsi que des environs, mais exécutées de manière qu'en les regardant de front, on se trouve véritablement faire face aux paysages qu'elles représentent et que l'on aurait sous les yeux si rien ne venait les cacher à notre vue.

Aux murs, au-dessous des frises, pendent dessins, gravures, photographies, plans, qui retracent le développement architectural d'Edimbourg durant les siècles .passés, jusqu'à nos jours. Des plans, aussi, de constructions nouvelles à entreprendre, monuments publics, maisons ouvrières, habitations d'étudiants, etc...

Mais le « clou » consiste en une carte en relief d'Édimbourg et de ses environs. Cette carte, au quatre millième - soit un pied anglais par mile - a ceci de remarquable qu'elle donne le relief vertical à son échelle vraie, sans exagération des hauteurs.

Quelques instants passés dans cette salle mettent le touriste en mesure de visiter la ville d'une manière plus intelligente et plus profitable. L'Edimbourgeois en tirera aussi d'excellentes leçons.

Plus bas, l'étage réservé à l'Ecosse nous montre de nombreux graphiques et dessins qui illustrent l'histoire et la géographie de ce pays. Une gigantesque carte en est peints sur le plancher.

C'est dans ce même esprit qu' a été composé, à l'étage inférieur, le musée de l'Empire et de la Langue. Mais tout ce que nous y voyons se rapporte exclusivement à l'Empire Britannique.

Nous laissons malheureusement de côté bien d'autres choses intéressantes, pour nous arrêter, en descendant, devant deux vitraux particulièrement curieux.

Le premier s'intitule : « Lapis Philosophorum ». Il représente un obélisque sur lequel diverses figures ont été tracées, qui donnent une classification des Arts et des Sciences et en symbolisent l'unité. C'est un diagramme qui résume, en un dessin sténographique, si j'ose dire, l'idée déjà exprimée sur la terrasse de la Tour, de la représentation des aspects physiques, biologiques et sociaux de la pensée et de l'action.

Sur la base, d'abord, de bas en haut, voici les Balances : les sciences physiques (astronomie, chimie) et leur esprit de parfaite exactitude. Elles font face à la .machine à vapeur et au poteau télégraphique, arts mécaniques correspondants basés sur cette science physique et sur lesquels repose, pour une si large part, notre civilisation. Au-dessus des balances, au scarabée, image de la biologie, de la science de la vie, - correspond, à droite, la baguette d'Esculape, symbole de la médecine et de l'hygiène, nées toutes deux de la biologie. Au-dessus encore, à gauche, le glaive personnifie l'histoire, l'économie des peuples, bouleversés toujours par la concurrence et la lutte pour la vie. Le faisceau du licteur romain, - verges et hache - symbolise, en face, la loi, le pouvoir de l'Etat.

A mi-hauteur de l'obélisque, un nouveau diagramme se compose en bas, d'une portée musicale qui suggère le principe général de la notation, la théorie des esthétiques, base de tous les Beaux .Arts. Le compas et l'équerre de l'architecte lui font pendant, l'architecture étant le plus synthétique des Beaux-Arts puisqu'elle englobe aussi la sculpture et la peinture. Surmontant la portée musicale, le papillon, la « psyché », est symbole de la psychologie, qui est l'aspect subjectif de la science de la vie. Et voici, pour lui répondre, la fleur dont se nourrit le papillon. Elle symbolise l'art de l'éducation qui consiste à pourvoir à la nourriture de l'esprit chez l'enfant qui se forme, art qui est - ou tout au moins qui devrait être - basé sur une vraie psychologie. Au-dessus du papillon et de la fleur, la croix celtique représente l'éthique ; tandis qu'en face, la houlette du berger rappelle la direction spirituelle de l'Eglise, force plus douce que celle de la loi avec sa hache et ses faisceaux.

Le second vitrail est plus original encore : c'est « l'Arbor Sæcculorum ». Un grand arbre s'y dresse et ses branches qui s'étendent à droite et à gauche, représentent le double aspect de chaque ère historique ; l'aspect temporel et le spirituel. Cet arbre alimente ses racines au feu même de la vie, qui les renouvelle sans cesse. Et la fumée qui s'en élève en spirale, autour du tronc, rend les travailleurs et les penseurs de chaque âge aveugles à la pensée et aux travaux de leurs prédécesseurs. Un bourgeon, tout au sommet, symbolise l'espérance en l'avenir. Deux sphinx, accroupis au pied de l'arbre. regardent en l'air, questionneurs éternels. Leurs corps de lions rappellent l'origine animale de l'homme, tandis que leurs faces humaines témoignent de son ascension. Tout en haut, la spirale de fumée se divise pour se terminer, d'une part, par le phénix, au corps toujours renouvelé ; de l'autre, par le papillon, l'âme, l'âme immortelle de l'humanité. Verticalement, des deux côtés du vitrail, une série de symboles semblables à ceux de la « Lapis Philosophorum », s'élèvent et se répondent symétriquement. Ceux de droite représentent les forces spirituelles qui ont dominé les grandes périodes de l'histoire ; ceux de gauche, les pouvoirs temporels correspondants.

En bas, à droite, voici le livre des morts des Egyptiens ; à gauche, la fleur de Lotus, symbole ancien de leur majorité et de leur force, et une main, l'une des mille et mille mains qui bâtirent les pyramides.

Au-dessus le signe hébreu qui signifie : Nom Ineffable, la conception nouvelle de l'unité qui donna à la nation hébraïque son élévation spirituelle et son intensité, répond, à droite, au double triangle, sceau du roi Salomon, symbole de son apogée matérielle.

Plus haut, voici à droite, le hibou, !'oiseau de Pallas : la sagesse et les idéaux grecs ; et à gauche, la galère rappelle le caractère de l'Empire et la civilisation de la Grèce.

Les faisceaux du licteur, emblèmes de la majesté du droit romain, et le monogramme sacré des catacombes, disent la venue d'un nouveau pouvoir spirituel ; tandis qu'à gauche, l'aigle de la domination de Rome sur le monde, étend ses ailes près de la chaîne de ses esclaves, (importateurs du christianisme) - esclavage et domination qui devaient étrangement modifier sa puissance.

C'est, plus haut encore, à droite, la triple tiare des papes et les clés du Ciel et de l'Enfer qu'ils prétendaient avoir entre les mains; puis, le tonneau de vin, emblème de la dégénérescence civique ; et c'est, à gauche, le casque des barons féodaux et les chartes des ailles qui leur tinrent tête.

Mais, à l'ère suivante, les symboles nous montrent que la renaissance des lettres grecques a préludé à la réforme, qui fit passer des mains des papes, au Livre, les clés du Ciel et de l'Enfer. Face à ces emblèmes, les insignes des Scaliger et des Médicis, dominés à leur tour par la sombre influence des Puritains.

Plus tard encore, le bonnet rouge de la. Révolution surmonte les lys de France, avec, à gauche, la victoire de l'industrialisme,  - représenté par la roue dentée des machines, - l’emportant sur le sabre et la crosse, l'Etat et l'Église

Enfin, flottant par-dessus le bonnet phrygien de la. Liberté, c'est, de nos jours, le drapeau rouge du socialisme et c'est le drapeau noir de l'anarchie, adversaires acharnés de la bourse aux cordons serrés du capitalisme, à côté des mains vides des travailleurs.

Ces vitraux. placés dans la cage mime de l'escalier, relient bien entre elles et résument la plupart des idées exprimées dans les diverses salles du musée, comme l'escalier lui-même crée le lien matériel entre chacun des étages de la Tour.

Au rez-de-chaussée, entre Pallas majestueuse et la mappemonde énorme, nous sommes sur le point de quitter l'Outlook Tower.

- Association que nous sommes, avec ses divers comités, sous-comités et clubs, nous ne nous contentons pas, conclut le professeur Geddes, pour attirer des amis, de notre clocher qui domine et de l'engageante pancarte qui se balance à notre porte. Nous faisons chaque année de nombreuses conférences ; nous organisons des expositions, des excursions, etc... Nous demandons à nos sociétaires une cotisation annuelle d'une guinée (26 fr 50), mais notre Maison leur est constamment ouverte. Notre Chambre Noire et notre bibliothèque sont les leurs. Aussi leur nombre va-t-il toujours, quoique lentement, grandissant. On commence, en effet, à comprendre autour de nous, qu'une « Maison d'Idéaux > comme la notre, est précieuse, en soi ; car elle donne des résultats susceptibles d'intéresser jusqu'aux gens les plus pratiques. Voilà douze années que nous patronnons des cours d'études spécialisés, de recherches, et des centaines de professeurs et d'étudiants gardent à notre Tour une sincère reconnaissance. C'est un centre où tout ce qui est pensée vivante se peut librement donner rendez-vous, et ceux qui viennent à nous avec de semblables idées, sont les toujours bienvenus. Synthétique, l'OutIook Tower est un terrain propice à toutes les réconciliations ; elle n'est l'adversaire d'aucun penseur convaincu ; elle est, au contraire, comme le Sosie de Molière - mais pas pour les mêmes raisons « amie de tout le monde ».

Bertrand Faure

Article paru dans la revue « Revue politique et parlementaire » n° 190 en avril 1910

Menu  - retour "Célébrités" - retour "Patrick Geddes"