La vie quotidienne à Roscoff - A.Mahé de la Bourdonnais

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A.Mahé de la Bourdonnais

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Extrait de

" Voyage en Basse-Bretagne ",

vers 1872

 

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  Pages concernant l'île de Batz et Roscoff

L'île de Batz

L'île de Batz ne produit pas un arbre, quelques fougères, de l'ortie, du mouron, une espèce de giroflée de Mahon, sont les seules végétations, produits sans culture. Je vis avec surprise un fossé couvert de tamarisques. Nous sommes en face de Plymouth. Quel théâtre sublime j'avais sous les yeux. Quel spectacle immense ! Ces flots qui se dépoient en écume sur ces brisants prolongés dans la mer; ces monts lointains, ces caps, ces promontoires; le bruit sourd et majestueux des vagues, l'air traversé par les vols de goélans, le tonnerre qui retentit dans la profonde grotte du serpent, le silence de la nature dans l'intervalle du flux et du reflux, l'étrange cri de tant d'oiseaux de mer; je ne sais quel sentiment, quelle exaltation dépendante de la majesté de ce spectacle, des souvenirs qu'il a fait naître, de l'étendue sans borne qu'il présente. Tous ces objets vous pressent en masse; il en résulte une émotion matérielle indéfinissable, que je n'éprouvais que sur les rives de la mer, ou sur les monts Himalaya.

Ne cherchez ici, ni la beauté, ni les grâces; enfants des climats plus heureux. Le plus beau teint s'y noircirait, la peau la plus lisse y serait ridée, sillonnée par la sècheresse de l'air, par la violence du vent, par les travaux de la journée, par les travaux plus rudes de la nuit; imaginez après la fatigue des champs, du labourage, quel est l'état d'une femme obligée, dans les nuits d'hiver, au milieu des tempêtes et des fureurs de l'océan, dans une obscurité profonde, sur un rocher glissant, tantôt dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, tantôt suspendue sur l'abîme, de saisir avec un rateau le goémon que la mer apporte... Ses nuits paisibles sont celles, ou fatiguée des ouvrages du jour, elle file dans les veillées jusqu'à deux heures après minuit, pour se procurer à grand frais, le plus mesquin, le plus stricte nécessaire. Les contes amusants des veillées bourguignones, de la Champagne ou de la Touraine, l'amour qui délasse de tout, la musique, le chant, aucun de ces plaisirs versés par la nature pour soulager les malheureux humains du fardeau de leur existence, n'a lieu sur ces rochers sauvages. Les rêves de l'imagination, la poésie qui, dans les contrées les plus sauvages des pôles console les humains de l'absence du soleil, n'existent point dans cette île sans fleur, sans rossignol et sans verdure.

Qui le croirait ? Les êtres qui semblent y végéter ne peuvent se résoudre à l'abandonner. La présence du bien ne les y fixe pas; ils y tiennent par l'absence de tout ennui, de tout chagrin, toute ambition, de ces peines morales, de ces maux physiques qui nous tourmentent le monde.

Excursion à Roscoff :

Les habitants de Roscoff cultivent la terre la plus riche, la plus féconde; elle produit une incroyable quantité de légumes de toutes espèces, qui naissent en plein champs, oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts. Il en part des charretées pour Brest tous les jours; des charges de chevaux se rendent en outre à Morlaix, à Landivisiau, à Lesneven, à Landerneau. J'en ai vu souvent dans les marchés de Lorient et de Quimperlé, une concurrence établie entre les jardiniers du pays et les légumiers de Roscoff, qui malgré le long voyage qu'ils avaient fait et les frais du retour, donnaient au même prix, et même à meilleur marché, leurs denrées.

La pêche ici est très abondante; le poisson en est excellent; on le prend autour de ces milliers de rochers noirs qui rendent si variés tous les aspects de ces rivages. On y trouve des mulets, des bars, des soles, des rougets, des anguilles, quelques turbots, des plies, des écrevisses, des crevettes et des homards, des huîtres ( préférables à celles de Cancale), des lieues, des vieilles, des sardines.

Nous traversâmes, pour aller aux sables de Santec des terrains où l'on pourrait nourrir d'immenses troupeaux de moutons; nous passâmes des lagunes que la marée venait d'abandonner; bientôt nous nous trouvâmes sur des plages éloignées des champs cultivés, sur les rivages de la mer.

Vous qui vivez dans la mollesse des palais, sur l'édredon, qui redoutez le souffle du zéphir, que des épaisses murailles, que des doubles chassis, que des rideaux de satin mettent à l'abri des orages; qui sans effort, trouvez toujours à des heures réglées, sur les tables d'acajou, sur des tissus de neige de la Flandre ou de la Hollande, dans des services de vermeil, les mets du plus délicat Sylarite; qui portés par des doubles ressorts, menés par un cocher habile, êtes si fatigués, si las, quand vous paraissez à Longchamps, au boulevard, à tous les spectacles, pour terminer votre journée par un brelan, dans un large fauteuil, ou sur les coussins d'un boudoir, venez dans ces climats sauvages et contemplez ces habitants.

Battus des vents et des orages, ils sont vêtus de toile aux milieu des hivers; leurs cheveux noirs, flottants sur leurs épaules, tombent sur le front et leur couvrent les yeux; une barbe épaisse ombrage leur menton; ils vivent de quelques panais, de quelques choux; leur demeure est un trou formé par des rochers que des goémons couvrent à peine. Un sable blanc blesse leurs yeux. Ils ne sont en rapport qu'avec les vents et la tempête. La nourriture insuffisante que leurs efforts arrache à la terre, nait sur les lieux que les sables couvraient. Quelle patience, quel temps il a fallu pour rendre ces terrains au soleil, à l'air, à la culture. Voyez cette mère assise sur un long banc de sable, sur la roche de "Mean Roignant"; quel lait peut-elle donner au triste enfant quel nourrit !   ....

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