La vie quotidienne à Roscoff - Théodore Monod

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Théodore Monod

1902 - 2000

celebrites-monod-theodore.jpg (1420 octets)

Extrait de :

L'EMERAUDE DES GARAMANTES

La zoologie française, dans la Sorbonne de 1919, restait, dans la grande tradition de Lacaze-Duthiers, très orientée vers la morphologie. Si l’on ne voyait plus guère Yves Delage déjà à demi aveugle, mais qui interrogeait encore à l’examen, nous écoutions Edgar Hérouard, sanglé dans sa redingote, le débonnaire Georges Pruvost et le modeste A. Robert dont l’embryogénie du Trochus représentait alors un modèle de patience et de précision ; au vétuste laboratoire d’évolution des êtres organisés nous allions entendre un maître prestigieux, Charles Pérez, professeur et dessinateur incomparable. En botanique, Gaston Bonnier était encore là mais n’enseignait plus guère, tandis que Louis Matruchot nous parlait des cryptogames et Raoul Combes des familles de plantes utiles, tandis qu’Emile Haug, Léonce Joleaud, Albert Michel-Lévy et Antoine Lanquine s’efforçaient de nous inculquer quelques notions de géologie.

On le sait du reste, c’est le hasard qui décide des choses importantes de notre vie, et c’est ainsi qu’une promenade dans les environs de Roscoff, sur les berges de la Penzé, en compagnie de Louis Barrabé et de ses moustaches de Franc ripuaire, nous faisait découvrir, dans la banquette de vase durcie du schorre, un petit crustacé isopode, le Paragnathia formica : le sujet de ma thèse était trouvé et j’allais, presque à mon insu, devenir carcinologiste. Il faudrait presque honnêtement ajouter : "entre autres", tant je devais par la suite me découvrir sans défense contre un appétit de voir, de découvrir et de connaître qui allait m’entraîner même outre-zoologie parfois, vers la botanique, la géologie, l’archéologie, voire l’histoire.

http://www.actes-sud.fr/impr_ud.asp?codud=F71532

Théodore Monod : Révérence à la Vie (Grasset 1999)
«…En 1926 j’avais soutenu ma thèse sur un groupe d’isopodes appelés les Gnathiidae et plus particulièrement sur la Paragnyathia formica, un minuscule  crustacé que j’avais découvert lors d’un stage à la station biologique de Roscoff, sur les rives d’une petite rivière la Penzé… »

de Théodore Monod

Chacun se divertit de son mieux : la bouteille,
Le timbre-poste, ou la pétanque, ou la rondeur
D'un sein charmant, les dominos ou la splendeur
Des ors, les Pères grecs, ou le Dante ou Corneille...

Autant d'êtres autant de choix et de façons
Pour oublier l'horreur de l'humaine aventure,
Pour refuser d'ouvrir les yeux sur la Nature,
Pour nier de la Mort l'approche et ses leçons :

L'un s'en ira noyer son mal dans la prière,
L'autre dans la débauche ou la profession,
L'un chassera la fille et l'autre le lion :
Gibiers divers mais unique objet ; se distraire...

Tout est bon quand il faut précipiter la fuite,
Oublier lendemain, aveugler la raison,
Se convaincre que peut perdurer la saison
Des fleurs et sans espoir reprendre la poursuite.

"Pitoyables malins, pauvres ingénieux,
Allez, venez, courez, agitez vous sans cesse.
Le ressort est bandé d'un piège qui ne laisse
Nul s'échapper, pantins, aux rets fallacieux !

Aux ténèbres du soir pèle-mêle entassés,
Cadavres réunis en amical conclave,
Le chaste et le galant, le rieur et le grave,
Vous en irez pourrir aux fraternels fossés .

Tourbillonnez gaiement, battez vos entrechats,
Soyez fort occupés, faites la révérence...
La Mort seule pour vous à fixé l'échéance
Ou s'entrebaiseront et nobles et goujats."

Benghazi, septembre 1933


Théodore Monod.

Né le 9 avril 1902 dans ce qu'on appellerait au Sahara une «tribu maraboutique» (cinq générations de pasteurs), nourri dès l'enfance de l'idéal messianique des prophètes d'Israël et d'un socialisme chrétien accordant la primauté à la lutte pour la justice et la paix, Théodore Monod deviendra zoologiste et, à ce titre, professeur (1942) au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris.

A contre-courant d'une époque d'hyper spécialisation, Théodore Monod appartient à cette génération de chercheurs dont la vocation a été, durant toute leur vie, de parcourir la planète, d'en observer et d'en inventorier les richesses, à l'image des encyclopédistes du XVIII ème  siècle, théorie et pratique constamment confondues, dans toutes les disciplines. A l'origine océanographe, ichtyologue, spécialiste des crustacés et des poissons tropicaux, il a voué une grande part de sa vie au Sahara. Il fut l'explorateur scientifique des «longs parcours chameliers», véritables voyages au long cours, navigations solitaires où il faut aller coûte que coûte, avec le «conflit de la bouche et du pied», sans jamais songer à revenir en arrière.

Extraordinaire aventure tendue vers son but unique : «arracher au cosmos quelques lambeaux de connaissance fraîche, ce qui seul réellement compte». Il n'a pas son pareil pour évoquer les paysages mauritaniens, pour raconter ses longues méharées dans les dunes, ni pour décrire la faune, la flore, l'histoire et la préhistoire de ces régions où notamment, dans les années trente, il entendit parler d'une mystérieuse et gigantesque météorite qu'il cherchera durant des années, avec une insatiable curiosité, mais en vain. Surnommé par les Maures le Majnoun, le fou du désert, un grand respect l'entoure en Afrique. Nul mieux que Théodore Monod n'a su illustrer au XX ème  siècle l'une des vocations scientifiques initiée par les plus célèbres savants du Jardin du Roy, celle de naturaliste voyageur. Dans toutes les disciplines scientifiques auxquelles il a apporté sa contribution, Théodore Monod l'a fait avec autant de rigueur et d'exigence qu'en est capable un homme dont la vie entière a été vouée à la science.

La création de l'IFAN (Institut Français d'Afrique Noire, devenu en 1965 Institut Fondamental d'Afrique Noire), qu'il dirigea de 1938 à 1965, lui a permis de développer, à l'image du Muséum National d'Histoire Naturelle, une institution dédiée au continent africain. Aujourd'hui, il est professeur honoraire (depuis 1974) au Muséum où il continue encore à se rendre chaque jour - quand il n'est pas en voyage au Sahara. Bien qu'il ne cherche pas les honneurs, il est membre de l'Institut (Académie des Sciences, 1963), de l'Académie de Marine (1957), de l'Académie des Sciences d'Outre-mer (1949), de l'Académie des Sciences et de de l'Académie de Marine de Lisbonne, de l'Académie royale des Sciences d'Outre-mer de Belgique, quatre fois lauréat (médailles d'or) de la Société de Géographie, de l'Académie des sciences, de la Royal Geographical Society (1960), de l'American Geographical Society (1961). Il est docteur honoris causa des Universités de Cologne (1965) et de Neuchâtel (1968) et commandeur dans les ordres de la Légion d'honneur, des Palmes académiques et du Mérite Saharien (1962).

Depuis 1922, date de son entrée au Muséum, il a signé près de 800 publications et communications sur les sujets les plus divers. En effet, naturaliste au sens plein et vrai du terme, Théodore Monod, s'il reste officiellement zoologiste, s'est aussi laissé tenter, au hasard des pistes sahariennes, par la botanique, la géologie, l'archéologie et l'histoire ; mais au-delà de ses activités scientifiques, c'est un humaniste, ouvert aux joies de la contemplation, au sentiment de l'unité du cosmos, à la splendeur du monde, à la sympathie et à la pitié pour tous les vivants. Grand défenseur de la nature, il s'est mobilisé sur tous les fronts de la conservation de la nature et des droits des animaux : il est notamment président du Rassemblement des Opposants à la Chasse (R.O.C.), vice-président de la Société Nationale de Protection de la Nature (S.N.P.N.) et membre du Conseil de la Ligue Française des Droits de l'Animal.

Protestant, philosophe, pacifiste, non violent convaincu, il a défendu sans relâche les valeurs de conscience et de responsabilité de l'homme face à ses semblables et a pris position dans toutes les luttes pour le respect des droits de l'homme et le respect de la vie. «Face aux menaces, dit-il, il faut que l'homme s'hominise». Cet «obscur apprenti chrétien» pense que le christianisme n'a pas échoué mais qu'il n'a pas encore été essayé. Teilhard de Chardin lui avait écrit : «Vous êtes le seul homme, parmi ceux que je connaisse, qui ait à la fois et également en lui le double sens de l'En-haut et de l'En-avant». Il n'est déçu de rien, sauf peut-être de la disparition du vocabulaire universitaire ou académique de ces mots aussi fondamentaux que «botanique» ou «zoologie».

Roland de Miller