Double-vue à Roscoff |
Au cours du XIX ème siècle, surtout à l'époque de Robert Houdin. le célèbre illusionniste, les codes mnémotechniques se sont beaucoup perfectionnés, permettant des effets spectaculaires de mémoire, et la communication secrète entre un opérateur et son « médium ».
Des voyantes et leur « magnétiseur » parcouraient les foires et les pardons, vendant des horoscopes et stupéfiant les curieux par leurs démonstrations incompréhensibles que la plupart attribuaient naturellement à un quelconque pouvoir de télépathie.
Dans un livre rare publié en 1904, « Les révélations d'un magnétiseur », Ie professionnel E.Chautard révèle en détail les procédés et les codes en usage, Ies illustrant de quelques anecdotes.
« J'avais comme but, ce 5 août 1897, de faire une station à Roscoff, petite ville balnéaire. A l'Hôtel de la Maison Blanche, une vaste terrasse au bord de la mer, permet de donner ce spectacle dans dexcellentes conditions »
Alors que Chautard commence a placer ses affiches, deux étudiants du Laboratoire Maritime lui proposent de servir bénévolement de complices, afin de s'amuser. Après s'être discrètement entendus, rendez-vous est pris à 8 heures du soir.
Chautard et son sujet commencent donc leur séance, présentant avec brio leur spectacle habituel, bien rôdé. de mentalisme.
Un des effets les plus dramatiques de cette époque était basé sur la technique du « Cumberlandisme ».
Pendant que le médium se trouvait hors de la pièce, un spectateur faisait semblant de poignarder quelqu'un. Puis le médium rentrait, saisissait d'une main le couteau et de l'autre le poignet de l'assassin présumé et, après quelques hésitations, se dirigeait dans la salle et retrouvait la victime.
Cet effet impressionnant demandait une grande sensibilité psychologique, car le médium était en fait guidé par des mouvements inconscients du spectateur.
Rares sont aujourdhui les magiciens encore capables de présenter cette expérience difficile. dont le « Thaumaturge Roskoff » fut lun des maîtres (1).
Alors que le spectacle se terminait, l'un des étudiants intervint, mettant en doute la réalité des expériences présentées.
« Je ne serai convaincu, déclare-t-il que si vôtre sujet fait ce que je vais commander ».
Là-dessus, continue Chautard, je m'approche de « linterrupteur » qui me dit tout bas à l'oreille : « Je désire que votre sujet vienne sortir mon carnet de ma poche, quelle déchire une et prenne le crayon quil renferme. Puis quelle écrive sur cette feuille une phrase que je pense en ce moment
« Monsieur, répondis-je, nous allons essayer pour vous faire plaisir : mais mon sujet est déjà fatigué, et si nous ne réussissons pas je demande aux spectateurs toute leur indulgence... »
J'envoie le fluide à mon sujet qui se dirige vers la personne. Prendre le carnet. déchirer la feuille. saisir le crayon, tout cela fut fait en un instant.
Le public commençait delà à être stupéfait : mais sa stupéfaction n'eut plus de bornes quand un spectateur prit la feuille sur laquelle elle venait d'écrire et que j'eus fait dire à haute voix à l'interrupteur ce qu'il avait pensé
« Ah ! verte, verte, combien verte était mon âme ce ,jour là ».
Chacun put vérifier le contenu du billet et constater qu'il était conforme à la phrase incohérente qui avait été demandée...
« Eh bien, Monsieur le sceptique êtes-vous convaincu ? » demandai-je.
Mais, sans lui donner la temps de répondre, le second compère, placé au fond de la salle, s'écrie à son tour
« Ah ! Parbleu, cest un compère ! »
« Apprenez Monsieur, que je me respecte trop pour employer de tels procédés. Et permettez-moi de vous poser une question. Etes vous compère vous-même ? ».
« Oh ! non, par exemple »
« Eh bien, Monsieur, puisque vous êtes absolument certain de ne pas être un compère, demandez à mon sujet de faire quelque chose, et sil exécute votre ordre, vous serez convaincu à votre tour ».
« Alors. qu'il me dise le nom du volume que jai dans la poche de mon veston, le folio de la page que jai écornée, le numéro de la ligne que jai rayée au crayon, et le contenu de cette ligne ».
Mon sujet répondit. sans l'ombre dune hésitation.
« Dans la poche de son veston Monsieur na quun seul livre. Cest lalmanch Hachette 1897, la page écornée porte le folio 157, la 8ème ligne est rayée au crayon, etc ».
Des applaudissements, frénétiques succédèrent à la réponse ....
Au moment où les spectateurs quittaient la salle, un Monsieur d'une cinquantaine d'années, à la physionomie de savant, à la barbe blonde grisonnante, sapprocha de moi et madresse la parole, avec un fort accent slave :
« Monsieur, permettez-moi de vous complimenter pour la perfection à laquelle vous avez amené votre sujet. Je suis le Docteur K off et je moccupe très particulièrement des sciences magnétiques. Mais, je vous avoue que je nai jamais rencontré un sujet aussi intéressant que le votre, capable de lire le titre dun volume caché dans une poche, et dont vous même naviez pas pris connaissance »
Là-dessus le bon Docteur, manifestement très troublé, prit congé de moi en me renouvelant ses éloges et en minvitant à lui rendre visite, si jamais mes voyages mentraînaient à Moscou
(1) Thaumaturge = Faiseur de miracles
| Extrait de « Sorciers de Bretagne » de Fañch Guillemin |
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Editions Skol Vreizh |
Dernière modification : 23 nov. 2004