La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Charles Fuster - 1904

Heures vécues en Bretagne

Charles Fuster - 1904

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ROSCOFF

" Heures vécues en Bretagne "

1904- par Charles Fuster –

Il est des noms qui ressemblent à des promesses d'amour. Le Léon en est peuplé. Certains, comme Sibiril, sont du rêve pur; d'autres ont je ne sais quoi de guttural, de rude,.de « bretonnant » comme on se plaît à dire aujourd'hui. Tel Roscoff.

Je l'ai hâtivement traversée tout d'abord, la petite cité où débarqua Marie Stuart, la ville des figuiers, de l'air tiède, des courants chauds. Je voulais traverser le bras de mer qui la sépare de l'île de Batz. Et, sous une forte brise, qui rendait la manoeuvre compliquée, en apparence incohérente, j'ai connu le ravissement un peu angoissé d'entendre crier le vent dans la mâture, de sentir la barque se pencher au point de raser l'eau.

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Nous avons côtoyé des roches, vu grandir toujours les maisons, bien banales d'ailleurs, de l'île de Batz. Parcourue en tous sens, elle ne nous a rien révélé de nouveau. Elle est à la fois plus massive et plus modernisée que Bréhat. Pourtant, tout autour d'elle, les lames viennent battre des roches ou des murs de vieux fortins, et c'est le jeu indescriptible des franges écumeuses, des aigrettes luisantes au soleil, de tout ce mouvement dans toute cette lumière.

Au retour, nous avons mieux vu Roscoff, avec ses maisons trempant dans l'eau et occupant tout un grêle promontoire, que domine le plus bizarre clocher. La petite place, mieux regardée, ne nous a pas montré seulement des façades d'hôtels, mais encore quelques très curieux détails architecturaux. L'église elle-même, au milieu de ses arbres, nous a semblé, sinon très religieuse, du moins capable de longtemps retenir l'érudit et l'artiste. Elle est minuscule, mais plus originale que nulle autre.

Le figuier célèbre? J'aurais préféré ne point le connaître, et avoir quelques minutes de plus polir d'autres contemplations. Je vous fais grâce aussi de la chapelle, commémorant le passage de Marie Stuart. Aussi bien n'en reste-t-il à peu près rien.

Mais, par delà le port, en longeant des sentiers rocailleux, on peut monter jusqu'à une autre chapelle, isolée, celle-là, toute blanche, assise sur un plateau qui domine l'infini, et d'où l'on surprend aussi la vie intime, comme la respiration de la toute petite ville. Le clocher de Roscoff, vu de ce point, est plus étrange encore. L'île de Batz semble plus plate, plus monotone; mais la ville même, un peu privée d'horizon, paraît jolie et reposante.

On ne fait pas que s'y reposer. Comme nous redescendions, et avions gagné le môle, au plein de la haute marée, un voilier s'apprêtait à quitter le port. Toute la marmaille du pays était là; mais on voyait aussi, pêle-mêle avec les étrangers, de vieux marins appréciant la manoeuvre en connaisseurs, et des fillettes, et, sous leurs capes, des femmes très agis. L'une d'elles pleurait ses dernières larmes : le petit-fils, un moussaillon, allait faire là son premier voyage.

La manoeuvre continuait, malaisée en cet espace resserré. On entendait des cris rythmiques; on voyait, sur ce même rythme, des bras se tendre, des poitrines se relever ou s'abaisser. Peu à peu, une à une, les voiles s'étaient ouvertes; elles se gonflaient légèrement. Les coeurs aussi se gonflaient; et, comme la vieille, plus d'une fillette pensait, sans cloute, à la médaille bénite qu'elle avait cousue sur la poitrine d'un bon garçon brusque et faible, mais aimé.

Là-haut, à droite, .au-dessus du port, la petite chapelle commençait à se noyer dans du bleu ; à gauche, par delà l'île de Batz, c'était de l'or et de la pourpre. La nuit venait ; le brick, toutes voiles tendues, allait entrer dans la nuit. Les lueurs mourantes changeaient les larmes en des gouttes de feu. La brise fraîchit, le navire s'éloigna lentement du môle, vira à plusieurs reprises, et s'enfonça, tout blanc, dans ce bleu mêlé de lilas...

La vieille femme restait immobile, n'écoutant même pas les cloches qui sonnaient à l'église de .Roscoff, pour que le souvenir d'un son familier accompagnât capitaine, marins et mousses... Les fillettes tordaient des coins de tabliers; et l'on s'imaginait les chansons d'attente, de douleur et de tendresse qui, là-bas, tandis que les agrès sifflent et craquent, doivent monter aux âmes des grands garçons faibles et brusques, mais aimés, aimants et partis.

SUR L'AILE DU GOÉLAND

Les goélands sillonnaient l'air,

En rond, tout autour du navire.

Là-bas, en contemplant la mer,

Ma « doué » tricote et soupire.

Sur les ailes d'un goéland

Qui va traverser la mer grise

J'ai mis, pauvre amoureux tremblant,

Une lettre pour ma promise.

O fier oiseau du libre ciel,

Tout mon coeur tient dans cette lettre!

Sous les soufflets du vent cruel,

Garde-la pour la lui remettre ;

Ton vol n'en sera pas plus lent,

Car, lorsqu'il est bien sûr qu'on l'aime,

Le coeur d'un homme, ô goéland,

C'est plus léger que ton vol même !