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Activités autres que maritimes à Roscoff

LES ACTIVITES MARGINALES

Cité maritime, Roscoff comptait d'autres catégories socioprofessionnelles sans lesquelles il n'aurait été guère possible de faire durer toute vie de relations.

Si la pêche ne tenait pas une place de choix dans l'économie locale, elle se maintint du 16ème au 18ème siècle comme activité d'appoint pour les nombreux marins du lieu.


La pêche au maquereau

La grande pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande intéressa de temps à autre de riches négociants roscovites qui furent, avec les Morlaisiens et les habitants de Pempoul, parmi les premiers au 16ème siècle à la pratiquer. Ils montaient des navires de 100 à 200 tonneaux et restaient sur les bancs ou à proximité toute la durée de la campagne. La navigation hauturière était très périlleuse si bien qu'elle exigeait de nombreux préparatifs avant le départ : l'armement des vaisseaux était renforcé (ils portaient généralement de 10 à 20 canons et quelques pierriers).

La comptabilité de la fabrique de l'église atteste la régularité de ces voyages à Terre-Neuve :

On peut également citer Noble Homme Claude Kersauson qui mourut "dans les Terres Neussves" au cours du voyage qu'il effectua en 1616.

Les capitaines de navires assuraient eux-mêmes la vente de la morue salée en France et même en Espagne. Au mois de décembre 1600, la "Marie" d'Alain Bizien quitta le port de Bristol en Angleterre, avec dans ses cales 10 milliers de poisson séché de Terre-Neuve.

A partir du début du 18ème siècle, en considération des lourdes dépenses d'armement, la pêche morutière ne fut plus pratiquée qu'épisodiquement.

Signalons au passable le naufrage de la " Marie-Thérèse " de Roscoff qui s'échoua le 23 octobre 1729 sur la côte de Plozévet. Le capitaine Pierre Le Maigre, sieur de Kerbalanec, eut alors à se débattre contre une bande de forcenés. Lorsqu’il débarqua avec son équipage de la chaloupe où il s'était jeté pour se sauver, il fut tout a coup entouré, par plus de 300 personnes qui se retirèrent à l'arrivée du recteur de la localité. La nuit suivante et le lendemain, il fut poursuivi par une infinité de personnes de Plouhinec qui emportèrent presque toute la cargaison des morues pêchées à Terre-Neuve. René de Saint.Pezran, capitaine de la paroisse de Plozévet déclara qu’ayant atteint un des pilleurs et " lui ayant donné quelques coups de canne, celui-ci répondu en breton à chaque coup qu'il recevait, qu'il se souviendrait des coups qu'on lui donnerait et qu'en temps et lieu il aurait soin de les payer".

Une délibération du corps politique de Roscoff, datée du 30 décembre 1789, fait d'autre part état de l'intérêt que représentait la pêche pour les habitants de la contrée :

Tous les ans, au mois d'avril, de 60 à 70 bateaux dont le tonnage variait entre 20 et 80 tonneaux quittaient les ports de La Hougue, Courseulles-sur-mer, Sainte-Honorine, Port-en-Bessin et même Dieppe, pour entamer leur campagne de pêche ; ils prenaient à Roscoff le sel nécessaire à la saumure des maquereaux, ainsi que tous les objets dont ils manquaient. Les préparatifs une fois achevés, les pêcheurs normands se rendaient sur les lieux de capture, situés environ à 4, 5, 6 et 7 lieues au Nord-Ouest de l'île de Batz et ne revenaient à terre qu'au terme de l'expédition qui pouvait durer trois semaines et même davantage. Ces bateaux de la côte normande étaient généralement dotés de 80 à 124 pièces de filets qu'on larguait au soleil couchant et qu'on relevait au soleil levant. La pêche se pratiquait sans aucun appât et le poisson était salé à bord même des navires. Si les prises étaient bonnes, les Normands faisaient ordinairement deux pêches dans la saison qui se terminait au plus tard à la Saint-Pierre (le 29 juin).

Les opérations commerciales à terre sont ainsi décrites dans un mémoire rédigé à l'époque de la Terreur :

Le port de Roscoff servit donc d'escale pour les nombreux bateaux normands qui sillonnaient la Manche du mois d'avril au mois de juin ; les marins du lieu ne purent manquer l'occasion de tirer un bon parti de cet exemple. Déjà à la fin du 17ème siècle, l'intendant Nointel avait indiqué dans un de ses rapports économiques " qu'avant la guerre (celle de la Ligue d'Augsbourg qui prit fin en 1697), sur les côtes du Léon, de 12 à 15 bâtiments de 30 à 40 tonneaux, la plupart appartenant au port de Roscoff, pêchaient le maquereau en mai et juin, pêche qui produisait jusqu'à 500 milliers; le poisson se vendait en partie frais, en partie salé et on le transportait sur la côte normande ".

Dans la région, Roscoff fut, semble-t-il, le seul port avec celui de Primel sur la côte de Tréguier, à armer pour la pêche saisonnière du maquereau. Les navires montés par 6 ou 7 hommes appareillaient vers 5 heures du soir, " tendaient " leurs 60 filets dans la soirée, puis les relevaient au point du jour - ils revenaient au port d'attache dans la matinée du lendemain par n'importe quel temps.

A en croire les loups de mer, quelques conditions étaient requises pour faire bonne pêche " Un vent frais et sans orage était le plus favorable pour la pêche de maquereaux; le calme ramenait le bateau et les filets l'un sur l'autre et causait du dommage sans profit; plus les filets sont tendus du Nord au Sud, plus le poisson s'y arrête ".

Le poisson frais une fois débarqué était presque aussitôt expédié vers les villes de l'intérieur ; ce qui n'était pas vendu devenait salaison.

L'évêque de Léon avait conservé comme ancien privilège maritime, le droit de poisson salé qui remontait au plus tard à la fin du 15ème siècle. On reconnaissait en effet à l'évêque, la levée d'une taxe de 4 sols par millier de maquereaux et autres poissons qui se salaient dans les ports de pêche du Minihy de Léon. Les chiffres montrent qu'au 18ème siècle les prélats en tirèrent d'assez maigres profits : pour les années 1774, 1775 et 1776, ce droit rapporta 57 Livres; en 1777 il ne donna que 13 Livres; de 1777 à 1786, il ne fut rien perçu à cause de l'état de guerre et de l'incapacité du régisseur; il ne produisait plus que 3 Livres à la veille de la Révolution. Ainsi qu'en témoigne l'auteur de la lettre suivante adressée au duc d'Aiguillon, la pêche côtière était sérieusement compromise en temps de guerre.


La pêche à la sardine

La pêche à la sardine près de la côte dans la direction de l'île de Sieck procurait également quelques bénéfices que ne dédaignèrent pas les marins de l'endroit. La sardine se corrompant très rapidement, l'emploi de la presse usitée depuis le 17ème siècle permettait sa conservation en attendant l'expédition : les sardines séjournaient quelque temps dans le sel ; puis, une fois lavées elles étaient placées dans des barils où on les pressait pour en retirer l'huile qui, sinon, les aurait putréfiées. Pierre Le Pappe, marguillier de l'église reconnut par exemple, avoir perçu le 15 juillet 1650 la somme d'une Livre, de deux particuliers, promoteurs d'un marché de sardines ; ce " don à Dieu " était révélateur du succès commercial de l'affaire. Il faut noter pour le 18ème siècle quelques tentatives qui s'avérèrent infructueuses : en 1728, des marchands de Roscoff installèrent 3 presses de sardines à l'île de Sieck et le sieur de Kermabon Marzin en fonda une à Coz-Yaudet près de Lannion, en 1764. Il est certain qu'à la veille de la Révolution, les établissements de l'île de Sieck étaient totalement tombés en désuétude.

La permanence à Roscoff des activités dérivées de la pêche était semble-t-il, liée à une immigration normande. En effet, parmi les pêcheurs qui fréquentaient le port au cours de leurs campagnes dans la Manche occidentale, il y eut quelques-uns à épouser des Roscovites et à s'établir dans la localité. Les registres paroissiaux du 17ème siècle comptent des actes où il est question de mariages et de décès de "Normands de nation". Somme toute, la pêche qui se pratiquait de père en fils chez les Hanno, les Lumière ou les Poyet, eut le précieux avantage de fournir à la population roscovite un complément de nourriture au temps où la disette faisait partie des soucis de la vie quotidienne dans maintes régions de France.


Le goémon

Grâce aux conditions physiques très favorables - richesse naturelle des sols, abondance des engrais marins sur les grèves, douceur du climat - l'économie rurale, loin d'être négligeable, connaissait même une certaine prospérité qui garantissait à la société de ville un approvisionnement suffisant en denrées alimentaires. Il convient d'insister en particulier sur la récolte des goémons qui contribue à expliquer la richesse de la culture intensive. Ces goémons étaient si précieux pour les populations côtières que Colbert dans son ordonnance sur la marine, édictée en 1681 et appliquée seulement en Bretagne à partir de 1685, eut l'idée de coordonner toutes les réglementations antérieures relatives à leur coupe. Dans le chapitre X, 5 articles précisaient les droits et les interdictions touchant la récolte du varech ou goémon. Les habitants des paroisses maritimes étaient invités à s'assembler le premier dimanche du mois de janvier, pour choisir les jours d'ouverture et de clôture de la coupe ; les syndics, marguilliers ou trésoriers étaient chargés " de faire les convocations, d'afficher et de publier les décisions à peine d'amende ". Dans le nouveau code, il était formellement interdit de s'approvisionner de nuit et en dehors des dates fixées. Cependant, l'ordonnance permettait aux riverains de recueillir à tout moment de l'année, les goémons rejetés par les flots sur le rivage.

Cette procédure ne tarda pas à entrer dans le cadre de la vie paroissiale. A Roscoff, vers la fin du 18ème siècle, un cahier de délibérations spécial était tenu par la communauté qui fixait les modalités de la récolte.

La règle la plus répandue voulait que la coupe des goémons durât une trentaine de jours, du 15 janvier jusqu'au troisième jour après la pleine lune d'avril. L'affermage d'un flot inhabité, l'île verte " avec ses appartenances et dépendances " se justifiait uniquement par des possibilités intéressantes de récolte et de séchage de cet engrais marin ; un certain nombre de paysans aisés s'associaient à l'occasion pour payer aux marguilliers de l'église, le montant du bail évalué à 100 Livres dans les années 1780.

L'administration locale devait parfois intervenir contre des paysans peu scrupuleux qui entreposaient leurs goémons sur la voie publique. Le 21 janvier 1668, par exemple, Claude Lambert sieur du Val adressa aux habitants la mise en demeure suivante :

Les habitants du littoral se disputaient ces engrais providentiels à tel point qu'ils veillaient à en interdire le transport vers les paroisses de l'intérieur.

En 1577, déjà, un procès opposa les Roscovites à quelques habitants des paroisses de Plouénan, Taulé et Saint-Martin. Ces derniers, contrevenant à la coutume, s'apprêtaient à emporter chez eux de grandes quantités de goémons, lorsque des gens de Roscoff en furent informés et s'emparèrent par la force des barques étrangères.


Le lin

Pendant longtemps les principales cultures du terroir roscovite ont consisté en céréales et en lin. Chaque exploitation rurale devait posséder quelques têtes de bétail, quelque fût l'aisance du paysan. En année normale, les céréales pauvres servaient à l'alimentation de la population sous la forme de pain de bouillies et de galettes tandis que le froment ou le méteil (mélange de seigle et de froment) étaient commercialisée afin de se procurer de l'argent destiné au paiement des fouages (impôt direct) et des fermages. Grâce au mouvement incessant des navires. les " bleds " pouvaient ainsi être écoulés au meilleur prix sur le port.

A Roscoff, le lin occupait les terres laissées libres par les céréales et les légumes. Grâce à un climat maritime et tempéré, grâce aussi à la diversité des sols cultivables, la région présentait des conditions géographiques propices à la culture de cette plante textile, employée pour le tissage des toiles.

Le lin exigeait en effet une terre excellente, une très bonne fumure. Comme il épuisait le sol, on ne ressemait pas de lin dans une même terre avant plusieurs années. Le travail du lin demandait aux paysans qui le pratiquaient, beaucoup de temps et un outillage varié. Après l'arrachage du lin à la main, on procédait à l'égrenage en le frottant sur un peigne implanté sur un chevalet ; les graines tombaient alors dans un drap étendu au-dessous. Après avoir été séchées, vannées et criblées, les graines étaient enfermées dans de petits barils pour être livrées au commerce ou conservées comme semence. Les tiges assemblées par poignées devaient subir d'autres opérations avant d'être transformées en filasse.

Placées en bottes dans des mares d'eau appelées " poull-lin " ou routoirs, les tiges étaient soumises au rouissage pendant 8 jours environ, de façon à pouvoir plus facilement, en détacher les fibres. Il fallait éviter la fermentation, d’où l’intérêt de disposer pour alimenter la mare, d'une eau limpide de fontaine qui avait en outre l'avantage de blanchir la fibre par un apport d'oxygène. Le rouissage achevé, on étendait les tiges à sécher sur un pré afin qu'elles deviennent bien blanches. Par la suite, l'on procédait au broyage des tiges à l'aide d'une braie qui avait pour but de briser la partie ligneuse du lin entre des mâchoires en bois. Après cette opération, c'était l'espadage qui consistait à faire passer et repasser Ies fibres sur le tranchant d'une planche effilée pour les assouplir. Bientôt, avec une sorte de grand peigne, il ne restait plus qu'à débarrasser le lin des impuretés qui adhéraient à ses fils. La filasse obtenue pouvait dès lors être transformée en fil. Pendant la morte saison des travaux des champs, les femmes et les filles des paysans filaient les tiges broyées au moyen d'un fuseau, puis plus tard d'un rouet : Dans une dernière étape, les fils de lin étaient dévidés en écheveaux avant d'être livrés au tisserand. Il semblerait qu'à Roscoff, la culture du lin fut uniquement pratiquée par une minorité de paysans aisés qui s'en remettaient à des journaliers pour le tissage des toiles de lin à la finesse renommée.


Les jardins potagers et les légumes

Mises à part les cultures traditionnelles, des jardins potagers, situés dans les alentours du port, approvisionnaient en légumes tout au plus les habitants et les équipages des navires de passage : citons les choux, les navets, les poireaux, les pois, les oignons, les fèves et plus tardivement les laitues, l'ail, les échalotes.

Les Capucins, installés à Roscoff depuis 1622, auraient eu initiative de les cultiver en grand dans leurs jardins aménagés en terrasses. Dans l'estimation des biens immeubles de 1734, nous trouvons un assez grand nombre de jardins, appelés courtils, dans les quartiers du Moguérou et de Penarcréach; de même deux vergers situés au Moguérou étaient affermés à 21 et 30 Livres.

Déjà, à la veille de la Révolution, les légumes commençaient à évincer le lin. Cambry, frappé par la richesse des cultures maraîchères écrivait en 1794 à l'occasion de son voyage effectué dans le Finistère :

Lorsque la production dépassait les besoins locaux, les Roscovites s'en allaient vendre leurs produits dans les grandes villes" de Basse-Bretagne, comme le souligne encore Cambry :


La pomme de terre

Il faut également noter à la même époque l'introduction dans le Minihy. de la culture nouvelle de la pomme de terre. Avant 1789, Mgr de La Marche, évêque de Léon, avait su encourager les paysans de la contrée à tirer parti des possibilités de leur terroir, ce qui lui avait valu le surnom d' "Eskop ar patatez" (l'évêque des pommes de terre)

Les hommes qui exploitaient la terre à Roscoff, comme dans de nombreuses paroisses d l'Ancien Régime, étaient rarement propriétaires des habitations et des terres qui en dépendaient. Dans des déclarations fiscales de 1734, concernant les biens situés dans les territoires du " haut bout " de Toussaint (partie orientale de Roscoff), nous remarquons que 7 propriétaires seulement, pour la plupart de riches bourgeois, dirigeaient directement l'exploitation de 6 courtils 3 parcs (grands champs) et 2 " parcellées " de terre. Le mode de location des terres le plus usité dans la contrée semble avoir été le fermage.

Voici comment se répartissait le sol affermé à l'époque considérée : 104 parcs de toutes dimensions, 21 courtils 1/4, 2 "clos", 4 garennes, 1 pré, 2 vergers, 4 "parcellées" de terre, 5 fermes dont 2 concernaient 5 et 7 parcs. Parfois, les champ étaient loués en même temps que la maison attenante : c'est ainsi que nous comptons dans 1 terroir roscovite 9 "maisons avec terres".

Les propriétés agricoles d'un seul tenant qui étaient confiées à des fermiers étaient alors appelées métairies ; au nombre de 18, elles semblent avoir été d'un assez gros rapport pour leur propriétaires. Par exemple, la métairie de Kermenguy, avec ses terres et dépendances, appartenant à la Demoiselle de Goasven Hellies, était "tenue" en 1734 par Maurice Nicol qui devait acquitter la somme de 300 Livres par an.

A Roscoff, c'était le plus souvent les membres de la bourgeoisie commerçante qui percevaient les rentes foncières, considérées comme des sources de revenus sûres et honorables.

Dans les rôles de capitation, le monde paysan se divisait au 18ème siècle en 3 catégories principales : les "ménagers", les "laboureurs" et les "journaliers". Il est vrai qu'entre les diverses couches sociales de la paysannerie, non seulement l'habillement mais l'ameublement, la maison même, le genre de vie dans toutes ses manifestations extérieures aidaient à marquer des différences notables.

Les journaliers étaient des ouvriers agricoles temporaires qui louaient leurs bras aux cultivateurs établis sur de plus grandes exploitations; ils se définissaient par rapport à l'attelage de chevaux de labours qu'ils ne possédaient pas. Les " ménagers " qui étaient les plus nombreux, devaient se placer au sommet de la hiérarchie paysanne. En 1744, 8 "ménagers" sur 17 du "haut bout" de Toussaint étaient taxés à plus de 5 Livres tandis que les 9 laboureurs imposés payaient une quote-part comprise seulement entre 1 Livre 12 sols et 4 Livres 4 sols. L'exploitation rurale des "ménagers" paraissait plus importante puisque l'habitation comportait plusieurs pièces : une cuisine, une ou plusieurs chambres dans le haut, alors que chez les autres agriculteurs il y avait seulement un "en bas".

Dans la demeure de la plupart des paysans, le rez-de-chaussée restait la pièce essentielle, faisant à la fois fonction de dortoir, réfectoire, cuisine, salle de travail et pièce de réception. Lorsqu’un visiteur pénétrait dans une maison paysanne, il se trouvait devant une profusion de lits clos, de vaisseliers voisinant avec la table au couteau crochu, le banc dossier appuyé aux lits clos et les coffres. Dans la cheminée, un pot de fer suspendu à une crémaillère complétait la batterie de cuisine composée d'un trépier, de pots de terre ou de fer, du bassin à bouillie, de la " poêle à crêpe " et de la "poêle à frire", des écuelles et cuillères en bois. La huche pour le pain et les coffres pour la viande et le beurre constituaient le garde-manger et la fermière trouvait tout de suite à portée de la main sa baratte pour faire le beurre et sa "maye à partie" pour pétrir le pain que l'on portait ensuite dans la maison à four la plus proche.

Selon l'aisance du paysan, l'on voyait apparaître dans le mobilier, des plats et de la vaisselle d'étain et souvent une ou deux tasses d'argent, des chandeliers de cuivre. Un des progrès du 18ème siècle dans toute la France, c'était l'abondance du linge. En dehors de " l'accoutrement " des lits clos qui se composait de draps, linceuls, couettes, couvertures, le paysan possédait de nombreuses serviettes et des nappes; la plupart de ces linges étaient confectionnés en toile raparon (étoffe de lin assez grossière mais solide). Les ménages devaient autant que possible acquérir beaucoup de linge car la lessive se faisait très peu souvent, trois fois au maximum dans l'année : c'était alors une très grande lessive pour laquelle on utilisait la cendre. Repassé au " fer à dresser ", le linge était ensuite entassé dans les grands coffres en bois de chêne ou en bois de sapin.

En définitive, la société rurale composée en majorité de fermiers, avait un rôle modeste dans la vie et même la prospérité du port et havre de Roscoff. Il n'est pas moins vrai qu'à la veille de la Révolution, le monde paysan fit preuve d'un dynamisme inhabituel en milieu maritime. Les innovations agricoles et le souvenir d'une longue tradition de vitalité permirent aux générations du 19ème siècle de poser les jalons d'un renouveau dont l'assise n'était plus le port mais le terroir.


Le commerce de l’alimentation

L'étude des catégories socioprofessionnelles serait incomplète si on passait sous silence les arts et métiers, spécifiques à toute collectivité urbaine. Les commerçants de l'alimentation n'avaient pas été les derniers à s'installer à proximité du port.

Dans la taxation de 1704 sur les corps et communautés du Minihy de Léon, 5 " hostes " étaient recensés à Roscoff ; la ville de Saint-Pol comptait à la même époque trois fois plus d'aubergistes auxquels s'ajoutaient 3 débitants d'eaux-de-vie faiblement taxés. A la fin du 18ème siècle, le nombre des hostes augmenta à Roscoff de façon sensible, sans doute en relation avec l'essor du commerce de contrebande. Dans le registre de capitation pour l'année 1785, les imposés se répartissaient ainsi : trois cabaretiers dont l'un, Pierre Quéméner, était également fournier, un traiteur, un liquoriste et trois aubergistes parmi lesquels deux appartenaient à la nationalité anglaise.

Lorsqu'on considère toujours la cotisation de 1704, les fourniers et les boulangers paraissaient particulièrement nombreux. Il faut en effet savoir que le pain - de seigle plus souvent que de froment - constituait la base de la nourriture du petit peuple. 18 boulangers et 5 fourniers (3 au bourg de Roscoff, 1 dans la paroisse de Saint-Pierre et 1 autre à Pors ar Bascond) se répartissaient la clientèle du lieu. Il est à remarquer que le métier de boulanger était surtout pratiqué par des femmes (16 sur les 18). Par exemple, Jeanne Bellerit, boulangère de son état, était mariée à un charpentier, René Cotty. Les fourniers, en moins grand nombre, devaient mieux gagner leur vie puisque leurs impositions étaient presque égales au double de celles des boulangers.

Au début du 18ème siècle, 3 bouchers tenaient boutique à Roscoff : il s'agissait de Jean Le Milin, François Daridon et Charles Morgant. Leur contribution à la taxation de 1704 était modeste par rapport à celle des fourniers. Au contraire, à Saint-Pol, le corps des bouchers et des "vendeurs de salé" était représenté en force avec 24 membres. Il est à noter que dans un rôle de 1712, il n'était plus question à Roscoff de la taxation de bouchers mais de celle de 4 tueurs de cochons. Les professionnels de la viande tenaient donc une place modeste dans le petit commerce roscovite. Dans les comptes de l'église, nous relevons qu'en 1641, pour les frais du dîner de l'évêque et de sa suite lors de la traditionnelle visite épiscopale qui eut lieu le 10 avril, il fut payé 1 sol 6 deniers " pour avoir envoyé la viande de Saint-Pol ". Afin de répondre aux besoins de la clientèle du port, les bouchers saint-politains y dressaient tous les samedis leurs étals.

Finalement Roscoff ne put jamais prétendre à devenir un grand centre d'échanges pour les produits alimentaires. En ce qui concerne l'achat de grandes quantités de vivres, par exemple dans le cas du ravitaillement des navires en relâche dans le port, il était presque obligatoire de se rendre à Saint-Pol, où toutes les commodités étaient offertes aux consommateurs. Les femmes de l'île de Batz étaient également réduites à de longs déplacements pour chercher en terre ferme les denrées indispensables à leur famille.


L’artisanat – Les métiers urbains

Sans doute nombreux au 17ème siècle, le nombre des artisans n'a cessé de décroître au siècle suivant, en rapport avec le recul démographique. Il faudrait ici faire la distinction entre les activités manuelles liées au négoce maritime et les métiers urbains.

Les chantiers navals roscovites, sans avoir jamais connu un grand essor, étaient adaptés à la construction des barques et s'occupaient des réparations de tout genre. En 1744, trois calfats exerçaient leur métier à Roscoff, tandis qu'un maître charpentier, Jean Kerenfors, préférait utiliser la cale du Stifel à Morlaix, pour la construction des navires de taille imposante. Au début du 18ème siècle, il n'y avait, semble-t-il, aucun maître tonnelier dans la localité. Mais, avec les nouvelles perspectives offertes par le commerce interlope des eaux-de-vie, leur nombre baisser de 1 en 1744 à 5 en 1785, sans tenir compte des travailleurs occasionnels vivant surtout de l'exploitation du sol.

La profession de charretier et de voiturier était assez répandue à Roscoff. En 1712, on comptait 4 charretiers et 14 loueurs de chevaux; dans les années 1780, ils étaient 23, (ils offraient leurs services aux maisons commerciales installées près du port).

Les métiers urbains, rangés d'après des documents anciens dans la 3ème classe, étaient assez bien représentés à Roscoff au début du 18ème siècle. La taxation spéciale de 1704 les ordonnait de la façon suivante :

Nos ouvriers et artisans se trouvaient groupés en corporations ou confréries qui avaient chacune à leur tête deux chefs portant le nom de "père et fils" abbés. Celles-ci revêtirent en Basse-Bretagne un caractère religieux puisqu'elles n'avaient eu, à l'origine, d'autre mission que d'assurer des prières pour les confrères défunts. Les seuls renseignements intéressants que nous possédons à propos des confréries, concernent le corps des charpentiers et celui des tailleurs.

Le 7 août 1644, 13 artisans, tous maîtres sculpteurs, menuisiers et charpentiers, résidant à Roscoff, comparurent devant un notaire royal afin de procéder au choix légal de procureurs spéciaux; les élus, Yvon Dufresne et Guillaume Roussel furent ainsi chargés de faire valoir leur droit de former une confrérie particulière de gens de métier à Saint-Pol.

Une année plus tôt, le 1er mai 1643, "les maistres tailleurs d'abits et autres couturiers et apprentiffs pour parvenir à maistrise du dit estat et mestier", tous habitant le bourg de Roscoff, rendirent publics les conventions et statuts qui réglaient l'érection d'une confrérie de Saint-Yves en l'église Notre-Dame de Croas-Batz, 8 maîtres et 4 apprentis dont 3 étaient fils de maîtres, consentirent à observer scrupuleusement les règlements de la nouvelle confrérie.

Le document adopté est intéressant non seulement du point de vue religieux mais il nous renseigne sur les rapports qui pouvaient exister entre les membres d'une même profession. Outre le paiement d'une contribution annuelle pour "l'entretien de la confrérie" (10 sols pour les maîtres et 4 sols pour les jeunes apprentis), le choix de deux abbés, l'obligation de se rendre à certains offices, etc ... . les statuts prévoyaient l'organisation du travail des confrères. Ainsi, les apprentis jugés capables par les anciens maîtres d'accéder à la maîtrise, devaient payer au trésorier, soit 40 sols et une livre de cire lorsqu'il s'agissait d'enfants de maîtres, soit 4 Livres et 2 livres de cire pour les "autres forains du bourg". Aucun tailleur ne pouvait " se lancer ni entreprendre sur la besogne et travail de l'autre, son confrère, que de son exprès consentements ", sous peine de 20 sols d'amende.

Il était interdit de travailler " les jours de dimanches, fêtes mobiles, fêtes de Notre Dame et des Apôtres " sauf en cas d’urgente nécessité ". Il allait de soit que la fête de Saint-Yves serait célébrée avec pompes. Ajoutons que repos et jours fériés ne manquaient point sous l’Ancien Régime puisqu’on évaluait de 235 à 240 la moyenne des journées ouvrables.

D’autre part, les artisans semblent avoir été animés par un véritable esprit de solidarité, c'est ainsi que l’en-tête des rôles de cotisation sur las arts et métiers indiquait le montant de la taxe globale à répartir, avec la mention : " le fort aidant aux faibles à la manière accoutumée ".

Dans l’ensemble du Minihy du Léon, les tisserands occupaient une place de choix parmi les gens de métier : la taxation de 1704 en dénombrait 52 à Saint-Pol et seulement 8 à Roscoff. Il n’était pas rare que l’industrie du textile fût intimement associée à la vie des champs. A ce propos, le cas (le François Mouster de la paroisse de Saint-Pierre, qui, en 1704, fut reconnu exempt de la taxe corporative : les procureurs fiscaux reconnurent qu'"il n'était point texier (tisserand), travaillant pour autres que pour son usage et celui de sa famille seulement. Presque partout en Bretagne, les paysans ont produit pour leur usage personnel des toiles lui servant à fabriquer draps, serviettes, mouchoirs et même parfois des toiles de chanvre, solides mais plus grossières, utilisées pour faire des sacs, de la toile à matelas et des toiles à voiles. Les tisserands transformaient donc le fil apprêté en toile sur de lourds métiers à bras de confection rudimentaire qu’il était facile de se procurer sans trop de frais.


Les domestiques

Penchons-nous à présent sur le sort des domestiques dont le nombre avoisina officiellement 40 tout au long du 18ème siècle. Ils étaient employés dans la plupart des cas par les négociants, les maîtres de navires, les paysans aisés (ou ménagers) et les commerçants de l'alimentation.

En 1705, sur les 41 domestiques (valets et servantes) capités au bourg de Roscoff, une trentaine étaient placés chez les notables. Vers la fin du siècle, les négociants faisaient travailler 18 domestiques et 3 commis. Si le nombre des gens de service employés chez les paysans aisés était relativement élevé en ce 18ème siècle, il n'est pas moins vrai que la population laborieuse du bourg engageait rarement du personnel domestique.

Enfin nous pouvons ranger dans les professions à faible capitation, l'organiste, le bedeau. le sonneur de cloches, le voilier, les portefaix, les perruquiers, etc...

Les petits métiers qui se sont créés à Roscoff semblent avoir prospéré tant que les négociants et leur familles vivaient dans l'aisance, c'est-à-dire que les affaires commerciales fructifiaient. Bien que nous ne possédions que des données éparses, il apparaît que la société de ville, sans avoir été nombreuse, était extrêmement diverse par les professions exercées. Les habitants dont les conditions d'existence étaient précaires, avaient souvent la ressource de se livrer à des occupations variées.


Extrait de :

" Le port et Havre de Roscoff ou Histoire d’une vocation maritime "

de Jean-Yves TANGUY

Publié en 1975 aux Editions des Paludiers à La Baule

 

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