La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

169 170  171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266  267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303  304 305 306  -  Retour au sommaire   -   Menu

Précédent   - Suivant


Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 196 - 1965 - Octobre

- Année 1792
- Yves Cadiou
- Madame Dorothée Silburne

Extrait d'un livre canadien de 1905


Cahiers de Mr Le Corre

CHAPITRE IV – ANNEE 1792


A titre de modèle, voici la "fiche" d'un des déportés transitant à Roscoff, Mr Yves Cadiou, recteur de Lanneufret.

" Le 20 Septembre, Yves Cadiou, recteur de la cy-devant paroisse de Lanneufret, a déclaré vouloir s'embarquer en ce port, avec passeport, pour aller en Angleterre, en conformité de la loi du 26 Août 1792. - Signa : E.Y. Quarré."

A sa déclaration à la Municipalité de Roscoff sont jointes deux.pièces : sa demande au District de Landerneau, et son signalement délivré par la Municipalité de Lanneufret .

" Fait en la chambre de délibération à Lanneufret, ce jour 11 Sept. 1792. Etienne Kerdoncuff maire, Guillaume Morry officier municipal, Pierre Jean Le Quellennec,  procureur de la Commune."

Et au bas de ces pièces se trouve le visa du District - Vu au directoire du district à Landeneau, le 11 Septembre 1792. J. Duthoya, Y. Maguérez, Légal procureur-syndic. "

Yves Cadiou mourut en Angleterre.

Ce premier courant d'émigration forcée, qui commença en Septembre 1792 et dura jusqu'en Mai 1793, envoya en Angleterre beaucoup de prêtres fidèles, a en juger d'après le grand nombre de ceux qui s'embarquèrent en l'espace de quinze jours dans le petit port de Roscoff.: il y en eut 63.

Un second exode de prêtres se produisit en 1794, coïncidant avec la défaite des armées républicaines et qui ne prit fin qu'au 9 thermidor (27 Juillet 94).

Au lendemain du Coup d'Etat du 12 fructidor, (4 Sept. 97) la persécution contre les prêtres recommença : ordre fut donné de désoler leur patience. Les déportés qui étaient revenus durent sortir du territoire dans les quinze jours; les autres ecclésiastiques, sous le prétexte qu'ils troublaient la tranquillité publique, furent déportés à Rochefort, et de là à Cayenne (Guyane française).

L'Angleterre seule reçut neuf à dix mille prêtres français (1250 prêtres français y moururent de 1792 à 1802) et une quarantaine d'évêques, parmi lesquels Messeigneurs Amelot de Vannes, Le Mintier de Tréguier, de la Bintinaye de Rennes, de la Laurencie de Nantes, de la Marche de Léon. Au nombre des prêtres "passés en Angleterre" se trouvaient MM. Le Bihan, recteur de Plouvorn, Roulloin recteur de Landunvez, ancien vicaire de Roscoff de 1776 à 1784, les chanoines de Léon :Quentric de Tromelin, le Gac, Prigent, de Puyferré, de Poulpiquet de Brescanvel qui deviendra évêque de Quimper en 1824, embarqué à Ste Barbe le 6 juillet 1792 et Jean-Louis Roussel, originaire de Roscoff, né le 15 novembre 1724, prêtre à Paris en 1748, archidiacre de Quéménédilly (Léon) docteur en théologie, ancien professeur de Philosophie au Collège Mazarin à. Paris. Parti en Angleterre le 26 Juin 1791, il mourût pendant la Révolution le 21 Nov. 94 aux Capucins de Landerneau, où il était détenu depuis le 18 Mai.


MADAME DOROTHEE SILBURNE

Dorothée Silburne

Monseigneur de la Marche, évêque de Léon, eut l'honneur et le mérite d'organiser en Angleterre des comités de bienfaisance en faveur des ecclésiastiques français exilés.

Les chefs des grandes familles anglaises, les orateurs les plus distingués du Parlement, les principaux chefs de l'église anglicane, toute la nation anglaise, pour ainsi dire, favorisèrent ses projets charitables.

Mais personne ne seconda Monseigneur de St Pol d'une manière plus efficace que Madame Dorothée Silburne, dont le nom est encore si connu et si vénéré à Roscoff.

" A Roscoff et aux environs de St Pol, dit l'auteur d'un livre aimé des Bretons (An ene Kristen e bali an Env - abbé Roudaut page 249) on se souvient et l’on devrait se souvenir encore longtemps de la bonne Dame Dorothée Silburne, bienfaitrice de ceux qui ont été obligés de fuir devant la mort jusqu'en Angleterre, alors que la révolution et la persécution frappaient les meilleurs chrétiens de France, Dorothée Silburne fut une de celles qui les recueillit chez elle en Angleterre. Les bonnes gens qui allèrent de France là-bas lui firent prendre en telle affection notre pays qu'elle voulut venir habiter Roscoff, où elle finit ses jours. On-y voit dans le cimetière le tombeau érigé sur ses restes, et la première question que font les gens reconnaissants, quand ils vont à Roscoff et entrent au cimetière est celle-ci, où se trouve ici Dorothée Silburne ?"

Cette bonne Dame, ainsi que l'appellent les Bretons, était née à Durham, en Angleterre. Son nom de famille était Dorothée Robinson, et le nom de son mari Sir Thomas Silburne.

Devenue veuve sans enfants, elle se vouait à des œuvres chrétiennes lorsque la Révolution française jeta sur les côtes de la Grande-Bretagne un grand nombre d'ecclésiastiques français persécutés.

Monseigneur de la marche, en arrivant à Londres en 1791 fixa sa résidence dans une grande maison qu’elle habitait, petite de la reine, au quartier de Bloomsbury. Cette généreuse Dame mit tant de zèle à seconder le digne Prélat dans ses œuvres en faveur des ecclésiastiques proscrits qu'elle mérita d'être appelée la mère des prêtres exilés et lorsqu’elle mourût, les prêtres français qui l’avaient connue étaient unanime à dire : nous avons perdu notre mère.

Ces prêtres lui avait fait aimer la France et lors de la Restauration, elle vint s'y pour y passer ses derniers jours,, avec une nièce et une gouvernante,

L'abbé Olivier Floc'h originaire de Roscoff - recteur de St Louis de Brest en 1790 - curé de Nogent sur Seine de 1802 à 1806 et ensuite curé-archiprêtre de St Mathieu à Morlaix, qu'elle avait logé chez elle à Londres, lui offrit à son arrivée, une hospitalité reconnaissante, mais son grand âge et ses infirmités, lui firent bientôt préférer le climat plus doux de Roscoff, où elle trouva comme Recteur, l'abbé Ponçin qu’elle avait connu également en Angleterre.

Pendant son séjour à Roscoff, Dorothée continua, de délivrer à ses œuvres de prédilection. Elle était toujours pourvue de vêtements pour les pauvres. Des embarras de fortune ne l’empêcha pas de pratiquer la charité et Louis XVIII lui ayant accordé une pension de 1.800 fr, on pouvait dire que c'était plutôt aux pauvres que ce don était fait.

Elle y mourût le 2 Octobre 1820, à l'âge de 67 ans, dans la Maison de Mr de la Fruglaye près de l'église (sur les. ruines s'élève aujourd'hui la maison Vickers).

Le monument, élevé sur sa tombe, au cimetière qui entoure l'église, fut fourni par Mr de la Fluglaye.

Il se compose d'une colonne à quatre faces supportant un entablement de même forme, en pierre, surmontée d'une croix.

Sur trois côtés sont creusées deux baies rectangulaires, l'une, verticale, sur le fût de la colonne, l'autre, horizontale, sur l'entablement.

Un édicule de la Renaissance, ancien ossuaire contre lequel le monument est appliqué à l'ouest, a rendu inutiles les baies de ce côté-là qui reste uni.

Les baies ont reçu des tables de marbre sur lesquelles sont gravées les inscriptions suivantes .

Côté Sud, au haut - Le clergé français reconnaissant; et au dessous - Ci gît Dorothée Silburne, morte à Roscoff le 2 Octobre 1820, âgée de 67 ans;

Côté Est - Dorothée Silburne, mère du clergé français réfugié en Angleterre 1792-1793

Côté Nord : Dorothée Silburne, mère des pauvres de Roscoff.

Sa mémoire est en bénédiction (Eccl, XVI-l) Requiescat in pace.."

Le clergé de Roscoff eut la délicate célébrer le 2 octobre 1920, Le centenaire de la mort de Dorothée Silburne.

Une messe, à laquelle Mr le Recteur avait; le dimanche précédent, convié ses paroissiens, vit accourir une assistance nombreuse et recueillie, et la tombe (un ouvrier de sa propre initiative, venait de remettre à neuf le monument), reçut ce jour beaucoup de visiteurs, qui y déposèrent l'aumône des meilleures prières de leurs cœurs et des plus belles fleurs de leurs jardin.


EXPULSION DES DERNIERS RELIGIEUX CAPUCINS

L'Assemblée législative, qui venait de condamner à l'exil les prêtres fidèles, finit dans le sang des martyrs des massacres des 2 et 3 septembre.

La 3ème Assemblée Nationale, dite Convention (21/09/1792 – 27/10/1795) maintint les, lois de proscription déjà votées et organisa le régime de la Terreur.

La suppression de la royauté, la proclamation de la république (21/09/1792), la constitution du Comité de Salut public (11 mars 93), l'établissement d'un nouveau calendrier, du culte de la déesse Raison et des fêtes décadaires (Nov. 93), le renouvellement des lois contre les prêtres fidèles (mars, avril, octobre 93) et contre les émigrés (oct. 93) furent autant de mesures destinées à empêcher tout retour à la royauté, et à déchristianiser la France.

A mesure que le District lui transmettait ces lois persécutrices et les diverses mesures prises par le Département pour leur application, la Municipalité de Roscoff les exécutait, sinon avec joie et empressement, du moins sans retard ni protestations.

C'est l'attitude qu'elle adopta quand l'ordre lui vint de fermer définitivement le Couvent des Capucins.

Le 18 Novembre se tint l'assemblée des officiers municipaux qui délibérèrent et arrêtèrent que, vû la loi du 16 Août : “les citoyens Heurtin et Villaucourt descendront à l’ex-communauté des Capucins pour notifier aux ex-religieux, qui y sont qu'ils eûssent à quitter leur costume ainsy qu'à évacuer la Communauté dans trois jours au plus tard et à n’emporter d'effets que ceux qui leur sont accordés par la loi et à en faire auparavant leur déclaration à la Municipalité... Et il sera nommé pour trois jours les commissaires es-mains desquels le Père économe remettra les effets portés dans les procès-verbaux d'inventaires, y-devant rapportés. . Mège, Quarré, Heurtin, Villaucourt, Kerenfort.. "

Quatre jours plus tard eut lieu l'expulsion.

Ce jour-là, 22 Novembre 1792, le Maire et le Procureur de la Commune de Roscoff ne trouvèrent à expulser que quatre religieux :

Les R.P. Pacifique et François, recueillis, le premier par la famille Kermabon, le second par la nommée Bernardine, rue des Perles, ne restèrent pas longtemps à Roscoff; ils furent mis en arrestation quelques jours plus tard. Un bataillon du régiment ''Mayenne et Loire" était venu tenir garnison à Roscoff dans les premiers: jours de Novembre. Deux officiers de ce régiment furent chargés spécialement par le District de faire la chasse aux prêtres réfractaires. Leur certificat d'arrestation du 12 Décembre porte que le P. Pacifique était "vieillard et infirme".

A partir de ce moment les deux religieux furent traînés d'une prison à une autre. Leurs noms se trouvent sur les listes des ecclésiastiques qui furent dans les maisons d'arrêt du Finistère en 1793 / 94, et de nouveau en 1795 / 96.

Le frère Louis-François avait ses parents à Morlaix. Il se retira dans sa famille, qui ne le conserva pas longtemps. Mis en arrestation, il fut déporté sur les côtes de la Charente-Inférieure. Il mourut le 17 Octobre 1794 sur le ponton "Le Washington" en rade de l'île d'Aix et fut inhumé à l'île Madame.

Quant au P. Joseph de Roscoff, qui, ne sachant où se réfugier, avait demandé son admission à l'hôpital de sa ville natale, nous reparlerons de lui bientôt.

Après avoir servi quelque temps de caserne à la troupe (dont le commandant occupa le presbytère), le Couvent fut vendu avec ses dépendances, et le mobilier disperse aux feux d'enchères publiques.

Quant aux vases sacrés du Couvent, quatre calices, un ciboire et un ostensoir en argent, mis en sûreté dès le 22, ils furent envoyés le 7 Janvier suivant au District de Morlaix.

Les Capucins étaient expulsés, les scellés étaient mis sur leur Couvent. Il ne restait qu'une dernière formalité à remplir s’informer le District de l'évènement. Ce fut fait, dès le 23, par un court billet. Juste retour des choses d'ici-bas ! Malgré les gages donnés à la révolution, E.F. Quarré d'Aligny, signataire de ce billet, sera bientôt lui-même suspendu de ses fonctions d'officier municipal, expulsé de Roscoff et mis en prison, comme s'il était un vulgaire moine capucin.

Dénoncé par ses deux compagnons d'armes dans l'expédition des Capucins, le maire Gérard Mège, ne tardera pas non plus à goûter les horreurs du cachot, où il sera enfermé sous l'accusation surprenante d'être un aristocrate et un ennemi de la révolution.

Mais n'anticipons pas sur les évènements, et rejoignons le P.Joseph que nous avons laissé à la porte du Couvent d'où il venait d'être expulsé par ses compatriotes.

Fut-il admis à l'hôpital, comme il le demandait ? Aucun document ne le mentionne.

S'il y fut recueilli, il y resta,peu de temps. Il retourna à Morlaix. C'est de la Communauté de Morlaix qu'il avait été chassé en 1791; c'est à Morlaix qu'il sera arrêté en 1794 pour être traduit devant le tribunal révolutionnaire de Brest qui le condamnera à mort.

Le récit des diverses circonstances de son arrestation, de son jugement et de sa mort a paru, sous la signature du P. Armel (Le Grimelec) dans le numéro de juillet 1909 des Annales franciscaines.

Ce récit qui a pour titre "Une fournée du tribunal révolutionnaire de Brest" est si empoignant, que nous ne pouvons résister au désir, sinon de le donner presqu'en entier, du moins d'y puiser largement.

Nous ferons en sorte que les quelques renseignements complémentaires que nous croyons devoir y ajouter n'en dénaturent pas trop l’intérêt.

 

Extrait de ce livre de 1905

Les ecclésiastiques et les royalistes français

( Les pages 20 à 42 concernant Mgr de la Marche et Madame Silburne

CHAPITRE SECOND

Mgr de la Marche, évêque de Saint-Pol de Léon, et ses protecteurs anglais

Sommaire :

Le 21 février 1791, à la Chambre des Communes anglaises, un député du nom de Milford eut le courage de s'élever contre l'injustice et l'inopportunité des lois contre les catholiques. " Un livre qui est entre les mains de tout le monde, disait-il, renferme en soixante et dix pages l'énumération de toutes ces lois depuis Elizabeth. Tous les règnes, excepté celui de Jacques II et du prince régnant, ont ajouté quelques nouvelles pénalités à ce code terrible. La plupart de ces pénalités frappent le clergé catholique.

Les prêtres sont jugés coupables de haute trahison et condamnés à mort pour des crimes qui n'en sont de se faire catholique.

Quelle cruauté n'y eut-il pas à punir ainsi des hommes qui agissent d'après leur conscience et qui pratiquent la religion qu'ils ont reçue de leurs ancêtres? Il est aussi difficile de justifier les pénalités qui frappent les laïques pour entendre la messe, ne pas assister à l'office protestant et autres semblables manquements. Lorsque ces lois furent portée?

Elizabeth venait d'être excommuniée par le pape ; le ressentiment de cette reine est la principale cause de leur sévérité. La suprématie du pape était d'abord toute spirituelle. A une époque où tout le monde la reconnaissait, cette suprématie lui permit d'intervenir dans les affaires temporelles. Depuis, les temps sont bien changés, et ce pouvoir du pontife romain ne peut plus être aujourd'hui une difficulté. Des concessions ont été faites naguère à l'Irlande, qui sont semblables à celles dont il s'agit maintenant pour l'Angleterre, et l'on n'a constaté aucun mauvais résultat dans ce pays, les catholiques sont beaucoup plus nombreux que dans celui-ci. Il faut donc espérer que la Chambre ne verra aucun inconvénient à bien accueillir la motion qui lui est présentée."

A la Chambre des Lords, le bill dit bill de tolérance rencontra de chaleureux défenseurs en Lord Rawdon et l'archevêque de Cantorbéry. Le bill fut adopté et sanctionné par le roi le 10 juin 1791. Les catholiques se trouvèrent sur un meilleur pied qu'auparavant, bien que la loi du Test ne fût pas abolie.

Depuis 1688 ceux-ci n'avaient que quatre vicariats apostoliques : London, Midland, Northern et Western. C'est assez dire que l'Eglise catholique en Angleterre ne pouvait guère être florissante, puisqu'elle avait eu à lutter jusque-là contre les gouvernements et le peuple, contre les journaux et les livres, enfin contre tout ce qui était influent. Désormais elle aura plus de latitude ; ses adeptes pourront se réunir dans des églises à eux ; ils pourront se montrer au grand jour sans crainte d'être trop bafoués ou mis au rancart. Les bons exemples qu'ils pourront donner, feront réfléchir les gens bien pensants, les citoyens non préjugés, la partie la plus éclairée du peuple anglais.

Des hommes de haute position et à l'esprit large applaudirent à la sanction du bill de tolérance, et dès ce moment l'on put affirmer que les catholiques auraient des défenseurs dans les deux Chambres, même parmi les protestants. Le duc de Portland, le marquis de Buckingham, Edmund Burke, pour ne citer que les plus éminents, se montrèrent les plus ardents à épouser la cause des catholiques, et lorsque les prêtres français commencèrent à affluer en Angleterre et surtout à Londres, Burke, qui avait beaucoup visité la France, se trouvait l'homme marqué par la Providence pour travailler à les faire accueillir avec toute la sympathie qu'ils méritaient. Dans ses voyages en France il avait un peu fréquenté le clergé, et voici ce qu'il en pensait : " Lorsque j'eus l'occasion d'aller en France, dit-il dans ses réflexions sur la révolution française, le clergé de ce pays attira beaucoup ma curiosité ; mais loin de recueillir contre ce corps des murmures et des plaintes, comme j'avais lieu de m'y attendre d'après les ouvrages que j'avais lus, je n'entendis contre lui aucune déclamation ni publique ni privée, sinon parmi la classe des Jacobins.

J'allai plus loin dans mes recherches, et je trouvai ce clergé en général composé d'hommes d'un esprit modéré et de mœurs décentes ; j'ai même rencontré dans ce corps respectable des membres d'un grand savoir et d'une parfaite candeur." .C'est après avoir rendu un semblable témoignage au clergé de France que Fox eut le courage de reprocher à Burke son ami, dans une séance de la Chambre, en date du 6 mai 1791, d'avoir jugé la révolution française sans attendre le temps de l'expérience, de n'avoir pas vu dans ce miraculeux événement une longue suite de jours de paix, d'humanité et de tolérance. Alors Burke se leva presque indigné, et prenant la parole : " On m'accuse, dit-il, de porter un bill d'accusation contre tout un peuple ; il faut que je m'explique : tout fier que je suis de mon pays, je me sens le cœur français pour les victimes ; je n'ai pas le cœur français pour les bourreaux. On m'accuse de juger la constitution française avant l'expérience, et c'est précisément l'expérience que j'invoque contre elle, mais l'expérience de tous les siècles, de tous les peuples et surtout celle de mon pays. Quel guide plus sûr pouvais-je me proposer pour confondre les doctrines de ces législateurs nés d'hier, et qui, désavouant avec mépris tout rapport, toute conformité avec les législations anciennes et même avec la nôtre, déclarent qu'il faut tout changer, tout renouveler, parce que rien n'est à sa place dans l'ordre social." L'orateur continua à développer sa thèse, puis il termina par ces paroles de la plus haute éloquence :

" Une longue suite de jours de paix ! Dieu nous préserve, dit-il, d'une paix qui nous rendrait complices et victimes de tant de témérité. Le torrent menace tout. Oui, je le vois, il va inonder bien des plaines voisines et je n'aperçois nulle part des digues qui s'élèvent. Une longue suite de jours d'humanité !

trouverez-vous la garantie d'une telle promesse? Sera-ce dans ces meurtres populaires, si lâchement tolérés, appelés, provoqués par des hommes puissants Une longue suite de jours de tolérance !

Quelle tolérance, grand Dieu ! que celle qui livre d'abord à l'oubli, puis au dédain, puis à la persécution la plus cruelle, la religion qui a si heureusement changé la face du monde et qui a fondé sous de saintes lois la république chrétienne. Venez rendre témoignage de cette tolérance^ pontifes et pasteurs qu'elle a dépouillés, chassés et proscrits; venez parmi nous. Vous n'avez pas un moment à perdre pour fuir le martyre qui vous attend dans votre patrie. Venez aussi, filles de Saint -Vincent de Paul, anges de la charité chrétienne, vous qui avez été arrachées des hospices vos soins guérissent les malades, consolent les mourants, ensevelissent les morts ; vous qui avez subi le plus infâme châtiment; oui, venez dans notre île; c'est ici que nos soins hospitaliers, que notre tendre vénération vous feront connaître la véritable tolérance.

Ces nobles paroles, écho d'un cœur encore plus noble, retentirent dans tout l'univers, et spécialement

en France le clergé, pourchassé, ne savait diriger ses pas. Il entendit l'appel généreux de l'Angleterre, et sans plus tarder, des milliers de prêtres, comme il a été dit déjà, traversèrent la Manche, les uns pour y trouver un refuge temporaire, les autres pour s'y fixer permanemment. Déjà Mgr de la Marche, évêque de Saint-Pol de Léon, s'y était rendu, conduit à Londres par une main mystérieuse, et il y avait rencontré deux puissants protecteurs. L'un s'appelait Edmund Burke, et l'autre était une dame anglaise très vertueuse, Madame Silburne. Ce fut grâce à l'action conjointe de ces trois personnes dévouées à toutes les oeuvres de bien, influentes par le nom, dignes en tous points d'être écoutées et capables de se faire comprendre, que le clergé français pût trouver grâce devant l'intolérance protestante et rencontrer des sympathies où, dix ans auparavant, il eût trouvé toutes les portes fermées. " Mgr Jean-François de la Marche, dit le chevalier de la B., est gentilhomme breton. Capitaine d'infanterie, il reçut plusieurs blessures à la bataille de Plaisance. Réformé en 1748, il reprit les études et embrassa l'état ecclésiastique. Grand vicaire pendant plus de seize années, il est évêque de Léon depuis vingt ans.

On lui accorde dans ce pays acquises dans son diocèse une résistance presque continue et le sacrifice habituel déplus de deux tiers de son revenu au soulagement des pauvres ou à différents établissements publics, tous consacrés à l'avantage du peuple et à l'utilité de la classe la plus indigente et la plus négligée.

Le délire de la Révolution n'a pu lui enlever le respect et l'affection de la majeure partie de ses diocésains. Qu'on interroge son clergé ; qu'on interroge même les quatre curés qui seuls, sur le nombre de quatre-vingt-sept, se sont laissés entraîner dans le schisme par intérêt, par séduction ou par crainte : tous rendront également témoignage à la douceur, à la prudence et à l'activité de son gouvernement." Ajoutons à ce témoignage celui de Burke, que nous trouvons dans une lettre qu'il adressait en juillet 1791 à M. de Boisgelin :

" Si je puis juger de lui dans le peu de temps que je l'ai vu, c'est un des hommes les plus estimables et les plus aimables. a été reçu ici par notre haut clergé, et par beaucoup d'autres, non assurément selon sou rang et son mérite, mais avec une attention pour l'un et pour l'autre dont, par un effet de sa bienveillance naturelle, il a paru content."

M. de Boisgelin répondit : " Je ne puis vous dire assez combien nous avons été sensibles aux témoignages d'intérêt que le clergé d'Angleterre a marqués pour un de nos plus vertueux et plus respectables prélats. Vous avez aussi bien connu son caractère dans la société que ses principes et son courage ; et tels sont les regrets de son diocèse, qu'on regarde son éloignement comme une calamité publique." «  Il y avait dans sa figure, dans sa vie, écrit M. l'abbé Sicard, un rayonnement de sainteté qui augmentait son prestige. Mme de Montagu le trouva logé à Londres dans une misérable chambre où il n'y avait qu'un grabat, une table, une chaise et un crucifix."

Ajoutons à ces notes biographiques, que Mgr de la Marche avait précédé ses collègues dans l'épiscopat pour la raison qu'il avait été dénoncé à la Constituante au lendemain du jour le serment à la constitution civile du clergé était devenu obligatoire. Sommé de comparaître à la barre de la Chambre, il était décidé à se rendre à cette injonction, lorsqu'il apprit que des gendarmes venaient s'emparer de sa personne. C'était vrai. Afin d'éviter une rixe entre la gendarmerie et la population de sa ville, il préféra se cacher d'abord, et puis traverser la Manche à la première occasion. Il prit pied sur la côte de Cornouailles, à Mount's Bay, le 28 février 1791.

A Londres, il se rendit sans retard, il lia connaissance avec Madame Silburne, cette dame de grande distinction dont nous venons de mentionner le nom, femme charitable s'il en fut jamais, appartenant à une famille de haut rang, mais elle-même plus éminente par ses vertus et la multiplicité de ses bonnes oeuvres que par la noblesse de son origine.

Dorothée Silburne, qui devait être la principale coopératrice à l’œuvre de Mgr de la Marche, était née à Durham en Angleterre. Son nom de famille était Robinson et le nom de son mari Sir Thomas Silburne. Dès que l'évêque de Saint-Pol de Léon lui eut été présenté, elle lui offrit sa résidence, jolie maison, située sur la petite rue de la Reine, au quartier de Bloomsbury.

C'est que l'évêque établit le centre de ses opérations, et ce fut bientôt la maison des prêtres exilés. Tous s'y rendaient à leur arrivée et y recevaient les secours les plus pressants. Madame Silburne eut des lors occasion de rencontrer un bon nombre de ces prêtres et tout spécialement le curé de Morlaix, l'abbé Floch et l'abbé Poncin. Ces prêtres lui apprirent à aimer la France, et lorsqu'à l'époque de la Restauration elle vint résider à Roscoff, la vie lui fut agréable.

En France comme en Angleterre, cette digne personne continua à semer le bien autour d'elle. Malheureusement elle eut à subir de grands revers de fortune. Ruinée à peu près, elle dut accepter une pension de 1800 francs que lui fit Louis XVIII sur sa liste civile.

A sa mort, arrivée le 2 octobre 1820, elle avait 67 ans, le gouvernement fit élever à sa mémoire un monument destiné à rappeler aux générations futures le dévouement de la Mère des prêtres exilés, de celle que les Bretons appelaient la bonne dame. Ceux-ci ont conservé longtemps le nom vénéré de cette autre Sulamite. " A Roscoff et aux environs de Saint-Pol, dit un écrivain français, on se souvient et l'on devrait se souvenir encore longtemps de la bonne dame Dorothée Silburne, bienfaitrice de ceux qui ont été obligés de fuir devant la mort jusqu'en Angleterre, alors que la révolution et la persécution frappaient les meilleurs chrétiens de France. Dorothée Silburne fut une de celles qui les recueillit dans son manoir en Angleterre. Les bonnes gens qui allèrent d'ici là, lui firent prendre ce pays en telle affection qu'elle voulut venir habiter à Roscoff elle finit ses jours, il y a maintenant quelques années.

On y voit dans le cimetière le tombeau érigé sur ses restes, et la première question que font les gens reconnaissants quand ils vont à Roscoff est celle-ci : " se trouve ici Dorothée Silburne "

Edmund Burke, qui, en plein Parlement, s'était déclaré le protecteur des exilés français et qui les eût aussi bien défendus s'ils avaient été attaqués, était protestant, bien qu'il fût d'une mère catholique. Il demeurait à peu de distance d'un personnage dont le nom ne nous est pas inconnu : nous voulons parler du général Haviland, qui avait accompagné Wolfe en Amérique lors de la guerre de Sept ans. " Comme le général, dit Prior, biographe de Burke, résidait à Penn, dans le voisinage de Beaconsfield Burke s'était fixé, la plus grande intimité s'établit de bonne heure entre les familles de ces deux hommes de bien, et ces relations furent cimentées, après la mort du général, par le mariage de son fils le major Haviland avec la nièce de Burke, Miss Mary French. Le major mourut lui-même à la Martinique en 1795, peu de temps après son mariage, au moment il allait devenir père d'un fils qui fut Thomas Haviland, l'ancêtre de toutes les familles qui unissent aujourd'hui le nom de Burke à celui d'Haviland ".

Ces deux hommes unis par l'amitié, Haviland et Burke, s'unirent aussi par la charité, et il paraît bien certain qu'ils s'entendirent pour alléger le malheur des prêtres proscrits. Quant à Burke, sa protection s'étendait aux laïques aussi bien qu'aux ecclésiastiques. A Londres il les accueillait chez lui avec une bienveillance marquée ; il discourait avec eux sur les graves événements qui se passaient en France, et ses opinions toujours pertinentes permettaient difficilement la discussion. Dans sa résidence de Beaconsfield il reçut les plus célèbres exilés, entre autres Chateaubriand, Cazalès et Mgr de la Marche. Ces relations s'élargirent encore lorsque les portes du palais de Winchester, comme nous le verrons au chapitre suivant, furent fermées aux ecclésiastiques français. Le gouvernement anglais mit à leur disposition des résidences moins somptueuses, à la vérité, mais aussi agréables à habiter. Parmi ces résidences, il en était une connue sous le nom de Tyler's Green House, que le gouvernement destinait au clergé français, mais qui, pour certaines raisons, ne put servir à la fin qu'il lui destinait.

A cette vue, Burke résolut de l'utiliser pour mettre à exécution un projet qu'il nourrissait depuis quelque temps : c'était de fonder une école à l'usage des petits Français rendus orphelins par les guerres ou les échafauds de la révolution. Cet asile pouvait contenir soixante enfants. Afin d'assurer le succès de cette belle œuvre, Burke s'était assuré le concours de Pitt, du marquis de Buckingham, du duc de Portland, du lord chancelier Windham et du Dr Walker King, tous personnages puissants et protecteurs insignes des émigrants. Le gouvernement leur accorda une subvention annuelle de six cents livres sterling. Burke eut la surintendance de cette école, dont les professeurs devaient être français et catholiques. Le premier directeur en fut l'abbé Jean-Marin Maraine, ancien supérieur du séminaire de Saint-Nicaise, à Rouen. En 1814, l'école de Tyler's Green House existait encore ; à partir de ce moment le gouvernement de la Restauration se chargea de la maintenir. Mais en 1820, l'abbé Maraine passa en France avec tous ses élèves, et, deux ans plus tard, l'établissement fut vendu aux enchères et démoli. Cette école avait été ouverte au mois d'avril 1796.

Burke mourut le 9 juillet 1797, à l'âge de soixante-huit ans, laissant après lui un deuil général, surtout à l'école de l'abbé Maraine qu'il visitait souvent, et on le considérait comme le père et le fondateur de cet asile ouvert à l'infortune.

Les exilés français, ecclésiastiques ou laïcs, ne furent donc pas tous à charge à la nation anglaise. On calcule qu'environ un tiers d'entre eux subvenait à ses besoins sans emprunter à la caisse de secours. Mgr de la Marche et Madame Silburne se multipliaient à l'envie pour tâcher de découvrir quelque emploi un peu en rapport avec la position de chacun. Et quand toute la machine de souscriptions et de répartitions sembla bien fonctionner, ces deux bienfaiteurs insignes se mirent résolument à l’œuvre pour leur trouver des chapelles où. Ils purent dire la messe, et célébrer les offices du dimanche et des fêtes ; les laïques eux-mêmes en profiteraient, car jusque-là ils se rendaient dans les chapelles catholiques anglaises, à Londres dans l'église Saint-Patrice.

Mgr de la Marche se décida à construire une chapelle dans le quartier de Soho. C'est que le gros des proscrits s'était porté, surtout à l'arrivée du second courant d'émigration. Après avoir conféré du projet avec Madame Silburne, il réussit à acheter un terrain, et bientôt l'on vit surgir une humble chapelle que l'évêque de Léon dédia sous le vocable de Sainte-Croix ; elle fut ouverte au culte au milieu de l'année 1795. Le premier enfant qui y fut baptisé s'appelait Charles-Henri de Roquefeuille, le 31 décembre 1793, dans l'île de Jersey.

http://ia341225.us.archive.org/2/items/lesecclsiastiq00dionuoft/lesecclsiastiq00dionuoft.pdf


Précédent   - Suivant