La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 197 - 1965 - Novembre

- 1792 - Une fournée du tribunal révolutionnaire de Brest


Cahiers de Mr Le Corre

CHAPITRE IV - ANNEE 1792


UNE FOURNÉE DU TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE DE BREST' .­

Histoire de la Révolution ? Mœurs d'habitants des pays sauvages ? Récit de faits divers qui se passent sous le règne de la troisième république française ? Nous ne savons quel titre exact donner au récit- qui va suivre. Plus d'une fois, en l'écrivant, notre esprit s’est reporté à l'époque des premières persécutions de l'Eglise. Plus d'une fois nous nous sommes demandé si notre histoire de 1793 /1794 n'était pas une page du journal d'hier.

On appréciera, si nos vues ou nos imaginations ont été justes ou fondées, car nous laisserons parler le plus possible le document lui-même... (D'après les Archives Nationales),

L'an second de la République française une et indivisible. Le 19 Messidor -7 Juillet 1794 Maurice Jézéquel, juge de paix de la Commune de Morlaix était prévenu que l'on venait de découvrir un capucin caché en ville. "Nous étant transporté, dit le procès-verbal dans une maison située au quartier du Dossen où demeure la dame Veuve Ruvilly Le Saux, et étant monté dans une petite mansarde, à coté d'un autel, y étant nous avons trouvé cet ex-religieux, lequel nous avons interrogé comme suit de ses prénoms, noms, âge, lieu de naissance et grade de son çy-devant ordre.

A répondu s'appeler Yves Mével, âgé de 64 ans, natif de Roscoff, ayant pour nom de religion Joseph de Roscoff, gardien.

Interrogé depuis quel temps il est dans la maison où nous le trouvons ?

A répondu que la mémoire non plus que son esprit ne lui permettent de s'en rappeler.

Sur quoi ayant fait venir devant nous la Citoyenne Vve Ruvilly et la ci-devant Citoyenne Démarée Le Coant, ses receleuses, nous les avons interpellées l'une après l'autre de nous déclarer depuis quel temps cet ex-religieux était chez elles.

“Ladite Vve Ruvilly a répondu qu'il y était depuis trois mois et demi.

Interrogée comment et par quelle voie cet individu a été conduit chez elle.

Répond qu'il a été conduit chez elle par quatre femmes à elle inconnues, à l'exception de la nommée Marie Yvonne Jago, blanchisseuse, demeurant rue des Côtes du Nord.

Interpellée de nous déclarer si, connaissant la Loi, elle n'eût pas dû sur le champ faire sa déclaration de la retraite qu'elle accordait à cet ex-religieux.

A répondu qu'elle ne se croiait pas obligée de faire cette déclaration; qu'au reste elle croiait faire un acte d'humanité.

Passant à l'interrogatoire de la soeur, Perrine Émilie Le Coant Démarée, âgée de 64 ans, et avec elle demeurante, sur l'époque de la retraite qu'elle, et sa soeur ont accordé au dit ex-religieux.

A répondu comme la précédente qu'il,,y a trois mois et demi, et faisant même déclaration que sa soeur, que Marie Yvonne Jago, blanchisseuse, avec trois ou quatre de ses ouvrières, étaient ses conductrices."

" Passé desquelles interrogations, ayant réuni en paquet les calisses, ornements, brévière, misel, orsos ou burètes, sierges, robes d'ordre et autres habillements trouvés dans ledit appartement que dans le grenier adjassant ; desquels effets nous nous somme, saisis comme pièces de conviction pour être envoyées avec le présent procès-verbal au Tribunal Révolutionnaire séant à Brest."

Le Juge de Paix allait donc se retirer en emmenant ses trois prisonniers quand, ajoute-t-il "ayant apperçu dans le même domicile un individu femmelle, nous l'avons interrogée de ses prénoms, noms, âge et qualité.

" A répondu s'appeler Modeste Emélie Forsan, âgée de 27 ans, fille de Guillaume et d'Emelie l'Amour, native de Montauban, à peu près errante depuis la suppression des communautés, mais néantmoins résidants dernièrement à l'hôtel de Kerloaguen, en cette commune.

" Interrogée pourquoi d'après la loi du 27 Germinal concernant les individus de la caste nobiliaire hors des villes maritimes, elle se trouve aujourd'hui en cette résidence ?

“ Répond qu'elle avait satisfait à la loi prédattée en se rendant sur la commune de Guerlesquin, mais que le comité de surveillance de cet endroit ayant révoqué sa lettre de passe, et renvoyé l'interrogée à Caen, sans lui limiter le temps dans lequel elle eut dû se rendre, qu'ayant besoin de fond pour faire sa route, elle écrivit dans son pays pour s'en procurer, qu'en espérant, elle passa quelque temps tant en une ferme à la campagne: qu'à la terre de Lannidy près Morlaix, que depuis deux jours elle est en cette habitation attendu que sa chambre en la maison de Kerloaguern est fermée.

“ Interrogée si elle ignorait que l'ex-religieux icy présent y fut égallement logé ?

“ Répond qu'elle ignorait très parfaitement qu'il y fut, et que si elle l'eut sû, elle n'y aurait pas mis les pieds."

Jézéquel ne fut pas convaincu par cette réponse catégorique et interpelle "les dites Vve Ruvilly et Démarie Le Coant, sœurs, de déclarer si, en effet, il est vray que l'individue Forsan n'est chez elle que depuis deux jours, et qu'elles l'avaient laisse ignorer qu'elles logeaient aussi cet ex-religieux ?

“ Elles ont unanimement répondu qu'en effet cette demoiselle n'est chez elles que depuis deux jours, et qu'elle ne voit qu'en ce moment l'ex-religieux icy présent; qu'elles lui avaient laissé ignorer qu'elles le logeaient."

Après ces déclarations formelles, il semblait donc impossible d'accuser Melle de Forsanz de complicité dans le recel d'un prêtre réfractaire, C'était peut-être l'avis personnel du Juge de paix. Mais les commissaires du comité de surveillance révolutionnaire de Morlaix étaient présents à l'arrestation. Jézéquel crût devoir les consulter, et conformément à leur avis, il décerna un mandat d'arrêt. "contre l'ex-religieux, la Vve Ruvilly, les Demoiselles Le Coant et Forsan pour les constituer aux prisons de la commune, à défaut de maison d'arrêt, jusqu'à ce qu'on puisse se procurer les voitures nécessaires tant pour le transport des réfractaires aux lois que des pièces : probantes e t justificatives de leur délit."

Le délit ne paraissait cependant pas évident à tout le monde, même aux membres du comité de surveillance, car "avant la signature, un membre a exigé que la Delle Forsan fut interpellée de déclarer si, depuis qu'elle est en cette habitation, elle ne mangeait pas avec les dites Vve Ruvilly, sa soeur et cet ex-religieux ?

" A répondu que non; et qu'elle a toujours mangé seule dans son appartement en bas, ne prenant que très peu de chose, comme fruit, chiffrètes, pain et beurre."

La complicité n'était donc pas prouvée. Néanmoins le Juge de paix et les commissaires maintiennent le mandat d'arrêt, et se hâtent de clore le procès-verbal :"De tout quoi nous avons rapporté le présent sous notre seinge, ceux des officiers municipaux et membres du comité de surveillance icy . présent,

Jh Boutel - Gilbert - Pitel - Plassart - Le Corre - Tresse - Le Lann - Le Moal - Jézéquel.

" Le Père Iviével, dit Téphany (Histoire de la persécution religieuse), était atteint de douleurs de goutte très aiguës, lorsqu'on le saisit. Il était si faible qu'on fut obligé de soutenir ses pas chancelants, pour le conduire à la prison : encore fallut-il, pendant le trajet, le faire reposer sur une pierre; il faisait compassion à tous ceux qui le rencontraient."

L. Le Guennec (Notes historiques sur la paroisse de Ploujean) relatant le même fait,; donne des détails qui nous apprennent de quelle façon indigne un Morlaisien maltraita le religieux impotent, au moment où la douleur et la fatigue le forcèrent à s'arrêter.

" D'après une tradition conservée à Morlaix, dit-il, le Père Joseph pendant qu'on le conduisait en prison, obtint de se reposer un instant sur le parapet des lavoirs, devant la, place de Viarmes, car il marchait avec difficulté. Mais un misérable, nommé Béguel, s'approcha de lui, et saisissant sa longue barbe le souleva en l'air en l'accablant de menaces et d'injures, puis le contraignit à reprendre sa marche."

Et Le Guennec ajoute :"Peu de temps après la mort du Père Joseph, on trouva Béguel pendu."...

La veille de cette arrestation, les autorités constituées de Morlaix avaient fait une visite domiciliaire chez Marie Yvonne Jago, désignée dans le précédent procès-verbal. On découvrit chez elle des ornements d'église des effets appartenant à des émigrés, des lettres écrites à ou par ses deux sœurs Marie Françoise Jago, du tiers-ordre de St François, Barbe Jago (soeur Rose) du tiers-ordre de St Dominique et un grand nombre de manuscrits et d'imprimés dont une chanson anti-révolutionnaire, un catéchisme breton-français (par lequel on s'efforce de démontrer aux cultivateurs qu'ils ne doivent avoir de confiance que dans les prêtres réfractaires) et une Adresse aux Vierges chrétiennes et religieuses de France (exhortation à rester fidèles à leurs voeux de religion).

Il n'en fallait pas davantage pour motiver l'arrestation des trois sœurs Jago. D'autres personnes impliquées dans cette affaire vinrent les rejoindre dans les prisons de la ville : Azevise Dubourg et L. Le Bourhis sa femme, propriétaires de la maison occupée par les Jago, Catherine Le Grand (veuve Dubreignou), Marie Louise Duparc, Marie Françoise Le Guen (veuve Carré La Reignière) et Marie Françoise Kerguvelin (veuve Grainville), toutes quatre parentes d'émigrés.

Ces divers inculpés furent jugés en même temps que le P. Joseph. Leur affaire est cependant distincte de la sienne et de celle des deux Sœurs Démaret, ses receleuses. Quoique le P, Armel en parle assez longuement dans son article "une Fournée du Tribunal révolutionnaire de Brest". Contentons-nous de faire connaitre immédiatement le jugement dont ils furent l'objet, pour : n’avoir plus à nous en occuper dans l'histoire du P. Joseph.

Azevise Dubourg fut acquitté, Catherine Le Grand (veuve Dubreignou) fut condamnée à être emprisonnée jusqu'à la paix, à Morlaix, parce qu'elle était de la "caste nobiliaire".

Pour recel d'effets appartenant à des, émigrés, Mle Fse Le Guen (veuve La Reignière), Marie Pse Kerguvelin (veuve Grainville) Marie Louise Duparc, Le Bourhis (femme Dubourg), Marie Françoise Jago et Marie Yvonne Jago (veuve Andrieux) furent condamnées à six heures d'exposition publique sur un échafaud de la place du Marché de Brest et à quatre années de réclusion.

Barbe Jago (soeur Rose) et Modeste Emélie de Forsanz entendirent prononcer contre elles la peine de mort; a. première comme auteur ou complice d'une conjuration contre la sûreté et la liberté du peuple français (pour avoir conservé ou composé dus écrits tendant à la dissolution du gouvernement républicain au succès des ennemis de la Liberté, et au rétablissement de la Tyrannie en France), La seconde pour avoir tenu au Guerlesquin des propos tendant à détruire le gouvernement républicain et à rétablir la tyrannie en France. Le tribunal n'avait pas retenu contre celle-ci l'accusation de complicité dans le recel d'un prêtre réfractaire.

Mais avant de suivre le P. Joseph au tribunal révolutionnaire de Brest, nous devons réunir les renseignements que nous avons pu recueillir sur son compte.

Le Père Joseph est né à Roscoff le 18 Octobre 1729, Son acte de baptême est ainsi libellé :

"Yves Mével , fils naturel et légitime d' honorables gens Jean Mével et Françoise Lahaye, né le 18 Octobre 1729, a esté baptisé le même jour par le soussigné curé. Parrain et maraine ont esté honorables gens Yves Mével et Anne Le Bellour, qui ne scavent signer"

Signé,: Jean Mével, Sébastien Mével, Nicolas Floc'h, curé de Roscoff (archives de l'église conservées à la Mairie ) .

Son père était tisserand et habitait près l'église.

Yves Mével prit l'habit de capucin au noviciat de Quimper le 24 Décembre 1751, et fit profession l'année suivante.

En 1790, le couvent de Morlaix, dont faisait partie le Père Joseph (avec le titre de gardien ?) se composait de neuf religieux, qui tous optèrent pour la vie commune.

Le 28 Juin 1791, le Père Joseph est encore au couvent de Morlaix, et il proteste avec les autres religieux contre l'arrêté du Département, qui leur a été signifié le 4 Juin, et qui leur mande "de se retirer de jour à jour au couvent de Roscoff" désigné pour ceux qui avaient choisi la vie commune. Quoique le décret définitif de l' Assemblée Nationale ne leur ait pas encore été signifié, ils consentent à s'y retirer provisoirement, "se réservant néanmoins dans un temps plus heureux, le droit de réclamer la jouissance du couvent de Morlaix et de ses dépendances, conformément aux titres de la fondation, (20 Juin 1611) dont la propriété doit appartenir aux fondateurs (René Barbier, seigneur de Kerjean); les Capucins n'en ayant que le simple usage selon l'esprit de leur règle, qui leur défend la propriété de chose quelconque".

Un état du 13 Juillet nous apprend que le Père Joseph faisait partie du couvent de Roscoff. Il y resta jusqu'à l'expulsion brutale du 22 Novembre 1792.

Séjourna-t-il dans sa ville natale après sa sortie du Couvent ? N'ayant pas de parents qui pussent le recevoir, il avait demandé son admission à l'hôpital; mais il est à peu près certain qu'il n'y fut pas reçu. En effet, s'il avait eu une résidence connue, il eut été arrêté quelques jours plus tard (le 12 décembre) par les officiers de "Mayenne e t Loire" qui s'emparèrent des Pères demeurés à Roscoff après l'expulsion.

Il est probable que, de la fin de Novembre 1792 à Mars 1794, il partagea la vie des autres prêtres réfractaires, caché tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre.

Son âge et ses infirmités le mettant hors d'état de poursuivre plus longtemps cette vie aventureuse et pénible, il se retira à Morlaix dans les premiers mois de l'année 1794. Il y vivait caché depuis trois quatre mois, quand il y fut découvert en juillet par le Juge de paix Jézéquel.

Arrêtés le 19 Messidor (7 Juillet) le P. Joseph et les autres inculpés étaient encore en prison à Morlaix le 26 (14 Juillet). Jézéquel annonce à cette date à l'accusateur public que "profitant du renvoy des voitures ambulantes des hôpitaux militaires de Brest, les inculpés et leurs complices lui parviendront. ".

Quelques jours plus tard ils sont à Brest dans la prison du Château, et le 1er thérmidor. (19 Juillet) ils comparaissent devant leurs juges.

Le Tribunal révolutionnaire de Brest avait été établi "à l'instar de celui de Paris, pour juger tous les citoyens accusés de délits contre la liberté du peuple, la sûreté du gouvernement républicain, l’unité et l'indivisibilité de la république, de tout vol, de dilapidation tendant à opérer son dépérissement, en un mot de tout crime contre l'intérêt national".

Des juges chargés d'une si formidable puissance, voici en quelques mots les portraits.


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