La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 221 - 1968 - Mars

- La vie suit sont cours dans les années 1830 /1840
- Les affaires courantes de l'époque
- Les écraseurs de crabes


DOCUMENTS SUR ROSCOFF

Pendant que s'enlisait années après années , l'affaire de la Digue, la vie suivait son cours à Roscoff...

A cette époque, tous les rapports municipaux sont solidement construits et rédigés avec distinction. C'est que Roscoff, depuis le 16ème siècle a toujours eu en ville des notables, riches et nobles marchands, commerçants, fonctionnaires, notaires, tous frottés de lecture et d'écriture. Mais l'ensemble de la population, en ville comme à la campagne, ne savait ni lire ni écrire, les hommes et les femmes encore moins, ils étaient, comme on dit, analphabètes. Les personnes, assez rares, qui acceptaient de signer les actes civils ou religieux n'en savaient pas lire pour autant. En général ces actes portent "ont déclaré ne point savoir, signer", ainsi lors des déclarations de décès faites toujours et aujourd'hui encore par deux hommes.

Il suffit pour s'en convaincre, de parcourir le registre des décès de 1832, année du choléra, où le nombre de décès s'éleva exceptionnellement à 154, à quoi il faut ajouter 5 transcriptions de décès survenus au dehors. Sur ces 154 décès survenus à Roscoff 109 furent déclarés par 109 couples d'hommes dont aucun ne savait signer et les actes portent "ont déclaré ne point savoir signer". Pour 17 autres déclarations un des deux hommes seul peut signer. Et quelle signature parfois ! Plus émouvante dans la maladresse que le premier essai d'un enfant de la maternelle s'évertuant à écrire son prénom.

On relève cette année là 13 fois la signature du secrétaire de mairie, Joachim Bléas (il aimait à ajouter de Closneuf), 44 ans, débitant de tabac et 10 fois celle de Dirou, 39 ans, expert. A croire qu'ils furent choisis comme déclarants de décès uniquement parce qu'ils savaient signer. Rien d'étonnant d'ailleurs à ce que les familles aient cru devoir reconnaître ce "service" par un pourboire.

Ainsi au lieu d'avoir 2 x 154 = 308 signatures de déclarants, nous ne relevons que 17 + 56 (2 x 28) = 73 signatures, desquelles on devrait déduire les 23 signatures de nos deux "intellectuels" requis pour cet office. Il nous resterait donc 50 signatures environ d'autochtones. On ne peut certes en déduire qu'un homme sur six seulement savait signer, car nos observations portent une tranche de temps trop courte et sur un seul acte de la vie publique, Il est probable qu'en fait la proportion était encore plus faible, du côté de Santec surtout où la population était beaucoup plus pauvre et boudera, nous le verrons, la première tentative d'école.

Le conseil municipal lui-même comprendra longtemps encore quelques analphabètes totaux qui ne savaient pas même écrire leur nom. Ainsi, à titre d'exemple choisi au hasard parmi les délibération, le compte-rendu du conseil du 15 novembre 1840 ne porte pas la signature de cinq des 16 conseillers présents, à savoir 0. Cabioc'h, Y.Gallou, H.Coroller, Jacques Pleiber et A. Guivarc'h. Il est précisé "qu'ils ne savent point signer". Ils savaient, certes, s'exprimer, en breton du moins ; ils s'y entendaient sans doute aux affaires. Mais, de toute évidence, ils étaient gênés, de ne point savoir employer l'outillage élémentaire des relations humaines et nos temps : la lecture et l'écriture. Ils avaient une culture humaine non livresque, du genre de celle qui tend à se développer de nos jours par l'image et la parole : la radio, la Télévision, le disque, le cinéma, les illustrés. Pour beaucoup de nos contemporains ces techniques de formation intellectuelle, appelées techniques audio-visuelles, tendent à supplanter le livre, qui fut durant deux millénaires le moyen privilégié de la culture et qui devrait certainement le rester.

L'analphabétisme était assez général en Bretagne et dans les campagnes françaises à cette époque.


En 1838 le conseil municipal de Saint Pol avait envisagé de faire prendre en charge par les diverses communes intéressées la construction d'une route Saint Pol - Lesneven par Plouescat. La commune de Roscoff vit d'autant plus rouge que cette proposition venait du conseil de Saint Pol, qui ne paraissait pas mettre beaucoup de bonne volonté à cotiser pour l'école de Santec.

Saint Pol pour faire imposer à Roscoff les 4/46ème des contributions communales avait prétendu que Roscoff avait des relations commerciales avec Plouescat. Par ailleurs Roscoff commerçait avec Brest et peut-être, en passant, avec Lesneven.

Le conseil de Roscoff, furieux, rétorque dans sa délibération du 8 Juillet que le marché de Plouescat n' intéresse pas les marchands de Roscoff car la population de Plouescat est faible; les gens y sont pauvres généralement et les seules personnes qui auraient des ressources pour acheter des légumes produisent elles-mêmes pour leur propre besoin.. Et le conseil d'avancer cette sentence . "Les marchands de Roscoff ne se rendent que dans les lieux où ils peuvent trouver des consommateurs".

Saint Pol prétend, par ailleurs, que les Roscovites vont acheter des oignons à Cléder et à Plouescat. Erreur Messieurs ! Ce ne sont pas les charretiers de Roscoff qui transportent les oignons. Nous sommes plus malins que ça a Roscoff, nous achetons les oignons en question rendus à Roscoff. C'est aux cultivateurs de ces communes de faite les charrois. A eux de se débrouiller.

Les Roscovites n'ont que faire de votre route numéro 10 de grande communication, car la départementale St Pol - Lesneven par Berven est plus directe et plus facile"; elle est bien connue des voituriers qui commercent avec Brest. La N°10 n'ayant aucune utilité pour Roscoff on ne voit pas de raison de cotiser pour sa construction.

En toute hypothèse la quote-part de 4/46 que propose l'agent- voyer est une part énormément exagérée, quand on la. compare aux 5/46 de St Pol, aux 4/46 de Plougoulm, aux 3/46 de Sibiril.

"Le conseil est donc unanimement d'avis de repousser autant qu'il est en lui cette proposition du conseil de St Pol dans laquelle il ne peut voir qu'une mesure d'iniquité."

Sous cette diatribe on voit remonter la hargne séculaire du "faux-bourg" contre la grande ville voisine. Par delà la finasserie éclate un égoïsme assez odieux, mais on devine aussi des finances aux abois.

Le 17 Mai 1840, alors que la participation de Roscoff à la N°10 aura été fixée à 606 fr, le conseil, à nouveau, criera à l'iniquité. Il dut s’exécuter sans doute. Tant mieux pour les pauvres Plouescatais ! L'histoire ne dit pas si les Roscovites se rattrapèrent en leur payant les oignons moins chers.

Les oignons commençaient à les intéresser beaucoup l'aventure des Johnnies venait de débuter avec le jeune Henri Olivier en 1828. Mais ceci est une autre histoire, dont nous reparlerons.

L'âpreté au gain qui accompagne l'essor économique rend parfois plus lucide. La même population qui criait à l'infamie lorsqu'on lui demandait de cotiser pour la route de Plouescat s'excitera au contraire pour le projet de construction d’un pont au passage de la Corde.

Il était question, en effet, en 1845 d'améliorer les relations entre St Pol et Morlaix. Le projet que le sous-préfet communiqua aux municipalités de la région prévoyait une rectification de la route royale n° 169 ( Lorient – Roscoff ).


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Le conseil de Roscoff se réunit le 14 Mai 1845 pour délibérer sur ce projet.

La ligne actuelle serait conservée jusqu'au village de Penzé (le compte rendu ne prend pas la peine de préciser s'il s'agit du côté Morlaix ou du côté Roscoff). Sur ce parcours, en effet, la route est particulièrement accidentée, pénible. Le projet envisage de contourner six rampes, ce qui va allonger le trajet de 3.000 mètres.

Pour en avoir le coeur net, j'ai consulté monsieur l'Ingénieur des Ponts et Chaussées. Partant de Roscoff, l'ancien tracé de la royale n° 169 s'écartait du trajet actuel au bas de Kerlaudy, aux Milinou. Elle prenait la crête en ligne droite, descendait sur le village de Pont-Eon et en ligne droite encore se dirigeait par la crête sur Penzé (à Robinson). A Penzé le tracé empruntait la terrible rampe qui a été remise en service il y a quelques années. C'est l'actuelle D.11, qui rejoint St Martin des Champs par le plateau après s'être fondue dans la D.19 auprès de l'usine d'équarrissage. A l'entrée de St Martin on rejoignait le port par le chemin de la Villeneuve, en empruntant sans doute pour remonter la Voie d'accès au quai.

Le projet de rectification dont il est question ici visait à créer un nouveau tracé, 1 km après Penzé, pour emprunter le plateau de Taulé et descendre vers la rivière de Morlaix à l'actuel pont de Pen Ellé. La rectification devait être achevée en 1854 car le tronçon de l'ancienne royale vers St Martin est déclassé.

Une deuxième campagne de travaux exécutés, semble-t-il, avant 1870, donnera à la N°169 son profil actuel. L'importance croissante du trafic charretier a conduit, en effet, au milieu du siècle, à doubler les rampes qui éprouvaient de trop les chevaux par des voies plus longues, zigzagantes, certes, mais à pente douce dans la remontée des vallées ou même en palier. Ainsi fut tracée la. rectification en pente douce qui va de Penzé vers Morlaix. Ainsi fut réalisée la route en corniche de Penzé à Milinou, au bas de Kerlaudy. Le vieux tracé Milinou - Pont d'Eon - Penzé par les crêtes sera déclassé en 1874 pour être réduit à l'état de chemin vicinal.

Le projet soumis à l'enquête par le sous-préfet de Morlaix ne faisait pas du tout l'affaire des Roscovites et s'ils ne parlèrent pas d'infamie ou d'iniquité comme pour la GC.10 c'est que le projet cette fois n'était pas inspiré par la municipalité de Saint Pol mais venait de plus haut. Pas si fous !

Ils avaient mieux .à proposer, une solution d'avenir, dont l'idée avait d'ailleurs été soulevée par l'administration elle-même : une route nouvelle, directe, qui enjamberait la Penzé à la Corde et par Henvic, Taulé filerait droit sur Saint-Martin par le plateau. Voilà la solution ! Car le problème à résoudre est celui du plus court chemin de Roscoff à Morlaix et qui évite de surcroît les rampes exténuantes pour les attelages.

L'ingénieur des Ponts n'a-t-il pas d'ailleurs envisagé ce projet ? Ce parcours, au lieu d'allonger le trajet de 3000 m, comme le prévoit le projet proposé par le sous-préfet, ferait, au contraire, gagner 3000 mètres sur le vieux parcours de la royale 169. Un pont à la Corde, mais c'est le salut du pays ! On voit nos édiles se frotter les mains et tout prêt à arroser l'évènement sauveur dans l'un de ces petits bistrots dont ils ont gardé religieusement le chemin,

Mais comment; se fait-il que monsieur l'Ingénieur n'a pas donné suite à ce projet ? Le pont, certes, serait une grosse dépense. Mais il faut ce qu'il faut. Et puis le tracé de cette route directe et sans dénivellations appréciables serait d’un coût moindre que la rectification projetée sur la 169.

L'Ingénieur, de toute évidences a été impressionné par le coût d'un pont au passage de la Corde. En interrompant, pour ce motif, l'étude du projet, monsieur l'Ingénieur faisait en réalité une erreur grave d'appréciation sur les besoins économiques de tout le littoral nord.

Toutes les communes de ce littoral, en effet, depuis Tréflez, Plounevez-Lochrist, Plouescat, jusqu'à Carantec ont des terres riches et fertiles sur lesquelles vivent plus de 30.000 habitants. L'intérêt commun de toutes ces communes c'est d'être reliées le plus directement et le plus commodément possible avec le chef-lieu de l'arrondissement, Morlaix, on le sait, est l’une des villes les plus commerçantes de Bretagne et les communes du littoral y exportent leurs produits en bestiaux et denrées de toute espèce.

Roscoff se découvre, tout d'un coup, l'esprit œcuménique et vocation à défendre les intérêts de tout le littoral. Que nous voilà loin, dira-t-on, du temps de la GC n°10 de Plouescat !

Mais attendons.

Nos apôtres de l'intérêt commun ne pensent en réalité qu'à l’intérêt plus spécial de Roscoff". Jadis déjà, rappellent-ils, Roscoff approvisionnait de ses légumes les marchés de la Bretagne. Les cultures légumières se sont étendues à Roscoff et à Saint Pol depuis que les routes ont été améliorées, depuis surtout l'établissement du bateau à vapeur à Morlaix.

Or, peut se demander pourquoi les bateaux à vapeur, plutôt que de remonter jusqu'à Morlaix, n'ont pas choisi Roscoff comme tête de ligne. Il y a à cela plusieurs raisons sans doute, la raison déterminante étant certainement la grande importance commerciale de Morlaix à cette époque. Le trafic maritime du port y était beaucoup plus important qu'à Roscoff. Il n' est, pour s’en convaincre, que de comparer chaque semaine dans la collection de l'hebdomadaire morlaisien de ce temps "FEUILLE D'ANNONCES de MORLAIX" les entrées et sorties de bateaux de nos deux ports.

Les premiers bateaux à vapeur en mer furent mixtes, voile et vapeur. La propulsion mécanique était assurée par deux roues à aubes, l'une à bâbord, l'autre à tribord.

Rappelons, à l'intention des amateurs de voile, que le dernier combat naval qui mit en présence des escadres de bateaux à voiles se déroula en 1827 à Navarin en Grèce, lors de la guerre d'indépendance de la Grèce. La flotte égypto-turque fut défaite par les escadres française, anglaise et russe, venue prêter main forte aux Grecs insurgés. Mais les mêmes marines disposaient déjà à cette époque de quelques unités à vapeur.

L'échouage dans un port n'a jamais fait, sans doute, l'affaire des bateaux. On pourrait penser que le port de Morlaix offrait déjà aux bateaux à aubes l'avantage d'un bassin à flot. Mais il n'en était rien quand le Steamer "Le Morlaisien" entra à Morlaix, le 10 Juillet 1839 - le port n'avait joint encore de bassin à flot.

Il était question depuis longtemps, au moins depuis 1734, de doter ce port, d'un bassin. Autour de 1840 il fut même sérieusement question d'établir un port de guerre, un refuge maritime dans la rade de Morlaix ; la rivière du Dourduff devait jouer sur cette rade le rôle que tenait la Penfeld à Brest. On eût fermé l'entrée de la rade par de grands ouvrages d'art.

Une loi du 16 Juillet 1845 décidait la création à Morlaix d'un port à bassin avec barrage écluse, à la hauteur du four à chaux de Kéréver. Un crédit de 900.000 francs fut alloué pour les travaux. Ceux-ci, commencés en 1846 seront terminés en 1855 ; leur coût s'élèvera à 762.000 fr. Les quais de l'avant port et le plateau de carénage firent l'objet d'une deuxième tranche de travaux, qui furent achevés en 1960 et coûtèrent; 120.000 fr.

Roscoff ne pouvait entrer en compétition avec les gros intérêts financiers de Morlaix. On ne faisait rien d'ailleurs, pour doter le port de cet équipement élémentaire qu'était une fontaine pour l’approvisionnement en eau potable des bateaux. A Morlaix, par contre, l'eau douce était abondante et les bateaux à vapeur pouvaient y faire des réserves pour leurs chaudières.


ECRASEUR DE CRABES !

Je viens de recevoir une visite. C'est pour me demander la traduction bretonne de l'expression "écraser des crabes". On avait laissé entendre à mon visiteur qu'en breton cette expression était synonyme de "faire du cabotage".

Je me suis mis aussitôt en piste. On traduirait, me dit l'un, " Brujuna kranked ". J'interroge un marin quelques instants après :"Comment dit-on " faire du cabotage " en breton ? - Je ne sais pas, répond-il ; mais j'ai souvenir d'un camarade de Roscoff qui était au cabotage. Son père le lui reprochait :"Tu ne feras jamais qu'un tueur de crabes" Vexé sans doute, le gars passera à la Royale !"

Nanti de ce précieux renseignement je rentre pour consulter le dictionnaire français-breton de VALLEE. J'aurais peut-être dû commencer par là. Au mot CABOTAGE on trouve "faire du. petit cabotage -.FRIKA KRANKED (par plaisanterie)" avec d'ailleurs une erreur d'impression "kankred". Quant au marin en cabotage ou caboteur il se fait traiter de FRIKER KRANKED, ECRASEUR DE CRABES.

L'image est blessante. Elle souligne le mépris dans lequel les marins du long cours, ceux du commerce ou peut-être ceux de la Royale, tous ces aristocrates de la mer, tenaient leurs fichus collègues du cabotage, qui naviguent si près des côtes qu'ils talonnent les crabes. A peine des marins puisqu'ils processionnent de port à port comme s'ils n'avaient d'autre plaisir que celui d'être à terre.

Et partout où ils..passent, sous la coque de leurs bateaux échoués l'affreuse "fricassée" d'étrilles et de petits crabes verts !

On n'est méchant à ce point qu'entre collègues..


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