La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 224 - 1968 - Juin

- L'affaire de la digue du Laber
- An ti bihan - dans l'église


EPILOGUE DE L'AFFAIRE DE LA DIGUE

Les nécessités de l'impression nous ont contraints à interrompre l'acte de la vente par les DOMAINES des terrains de l'ABER qui étaient en litige depuis 1833. A la vente, le 10 Novembre 1846, se présentèrent trois acquéreurs, dont monsieur Dubois promoteur de la construction de la DIGUE. Nous avons laissé les enchères monter par 50 francs de la première mise à prix 4.268 fr10 jusqu'à la somme de 4.418 fr10 proposée par monsieur de KERHORRE.

" Lesquelles enchères ont continué d'être portées par les dénommés ci-dessus successivement sans interruption jusqu’au troisième feu ; dont la dernière a été mise par Monsieur LAURENT, à la somme de dix mille six cent francs.

'' Le dernier feu ayant été allumé et personne ne se présantant pour couvrir l'enchère de dix mille six cent francs mise par Monsieur LAURENT.

" Nous avons en conséquence adjugé définitivement les objets mis en vente à Monsieur LAURENT, propriétaire, demeurant à LORIENT, pour et moyennant la susdits Somme de dix mille six cent francs aux charges et clauses et conditions ci-devant expliquées.

" Fait en Préfecture à QUIMPER, les dits jour et an sous les signatures de Monsieur le Directeur de l'Enregistrement et des Domaines, celle du sieur LAURENT et la nôtre.

Le Préfet

signé : Baron BOULLE

signé : LAURENT - ROUSSEL

Enregistré à QUIMPER, le Vingt et un Novembre 1846 - folio 114

 719,20

 + 71,92

= 791,12

Reçu   sept cent dix neuf francs vingt centimes, décime soixante et onze francs quatre vingt douze

Signé : illisible.

Aux hommes de notre temps il paraît étrange que l'on ait pu dans le passé avoir comme raison sociale "PROPRIETAIRE". Nos sociétés ont, en effet, appris à estimer davantage le travail producteur, la compétence technique et le métier que la simple propriété acquise ou héréditaire de biens immobiliers, la gestion de ces biens donnât elle à ses propriétaires travail et casse-tête. Personne n'aurait idée de nos jours, même les riches propriétaires, de se faire une carte de visite ou un plaque de cuivre à leur portail : Jean-Eugène LAURENT PROPRIETAIRE.

Autrefois c'était ainsi, aujourd'hui c'est autrement. Demain ce sera on ne sait comment. Chaque génération continuera à traiter de "primitive" celle qui la précédait immédiatement. Comme quoi il ne faut jamais s'exciter mais trouver naturel, au contraire, que les sociétés soient en constante transformation, parfois en mieux, d'autres fois en moins bien ou même en franchement mauvais.

L'humanité va de surprise en surprise.

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Les propriétaires de l'ABER se construiront vers 1890 le château de la Digue. C'est une bonne construction en pierre de Keravel, la pierre de taille vint de Cléder. Le travail fut confié à monsieur Pétel, entrepreneur et maire. A en croire les souvenirs qui se colportent dans le quartier "les dames du château" firent abattre à deux reprises la maçonnerie au cours de la construction pour apporter des retouches au plan. Les lucarnes en pierre sont inspirées des fenêtres Henri IV que l'on voit en ville.

chateau-laber-tourelles.jpg (42363 octets)

La grande salle présente dans l'arrondi d'une tourelle une curiosité architecturale : un édicule en bois recouvert de stuc creusé d'arabesques et d'entrelacs aux couleurs vives. L'inspiration en est hispano-arabe. Cet édicule abrite une cheminée.

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Mademoiselle Marie Clémentine Louise LAURENT avait épousé un officier du nom de GEOFFROY. Ils n'avaient pas d'enfants. On dit qu'ils avaient pris en charge l'éducation de plusieurs enfants du pays qu'ils envoyèrent en pension à Saint Gildas du Rhuis, dans le Morbihan. Ils avaient, dit-on encore, adopté un jeune garçon. Peut-être en avaient-ils le projet en effet.

Cet enfant, Armand Maurice FOLLET, né à Auvers sur Oise avait perdu sa mère ; son père était officier. Le 11 août 1900 le jeune Armand se noya aux écluses de la digue. Il avait 12 ans. Des personnes âgées se souviennent encore de la scène pénible du colonel Geoffroy s'arrachant les cheveux “Un enfant aussi intelligent !"

Madame GEOFFROY en perdit la tête. On a dit qu'elle brûlait des billets de banque dans sa cheminée espagnole. Il fallut l'hospitaliser à Morlaix ; elle y décédait le 5 mai 1902. Le colonel était mort lui aussi dans l'intervalle.

Madame veuve Geoffroy était morte sans héritier à réserve léguait ses biens de l’ABER par testament du 1er Juillet 1900 à l’OEUVRE des ENFANTS TUBERCULEUX d'ORMESSON pour y instituer une MAISON de SANTE, sous le nom de FONDATION GEFFROY-LAURENT.

En cas de refus par cette OEUVRE les terres et le château reviendraient à l’Assistance Publique. L’Oeuvre des Enfants d'ORMESSON refusa cette libéralité. C'est ainsi que le 30 mars 1915, ces biens furent acceptés par l’ASSISTANCE PUBLlQUE.

Empêtrée sans doute dans cette donation l'administration chercha un arrangement avec, la SOCIETE DE L'OEUVRE DU SANATORIUM MARIN de Perharidy. L’accord; signé le 8 juin 1920 par monsieur de Kergariou, confiait cette propriété de 55 hectares, 66 ares, 94 centiares au SANATORIUM pour une durée de 99 ans. L'oeuvre s’engageait à y tenir une succursale de 35 lits environ pour convalescents ; on leur donnerait un enseignement agricole et horticole ; 5 lits gratuits seraient à la disposition d'enfants parisiens atteints de tuberculose osseuse (assistance publique) ; 10 autres payants seraient réservés à des enfants indigents de Paris.

Nous arrêterons ici notre histoire de la DIGUE. La suite en sera écrite en 2019.


AN TI BIHAN

Beaucoup de Roscovites ne la connaissent pas, la petite maison ; ils en ignorent même l'existence. Ils ont pourtant passé et repassé sous sa voûte dallée, à l'entrée de l'église, sans soupçonner même qu'il y eût au-dessus de leur tête une chambre au sol en terre battue et, plus haut encore, un modeste grenier éclairé de deux lucarnes de pierre, les plus anciennes de Roscoff, si pures malgré leurs blessures.

La chambre mesure 4,20m sur 3,60m ; le plancher du grenier est à 2,60m. L'accès se fait par une porte qui donne sur L'escalier de la tour. La pièce est éclairée par deux fenêtres ; celles-ci étaient protégées autrefois par des grilles de fer. Plus tard on y mit des volets.

Ce local possède une belle cheminée de pierre aux lignes simples ; la Renaissance n'a pas encore passé par là avec ses surcharges décoratives et ses volutes.

La souche de la cheminée, accolée au pignon, a été traitée en belle pierre de taille. Le fait est, rare à Roscoff, où les souches anciennes de cheminée ont été édifiées, en retrait elles aussi des pignons, mais en petites pierres plates recouvertes d'un enduit de chaux et sable.

C'est sur cette souche, par dessus le fleuron terminal du pignon, que monsieur Morvan en 1874 fit placer une copie en kersanton, exécutée par ses soins, de la Vierge d'argent, faussement dite de Marie-Stuart. Cette œuvre d'art classée est, en effet, une œuvre parisienne datée, d’après les poinçons, de 1686-1687, soit près de 140 ans après le débarquement à Roscoff en 1548 de Marie-Stuart fillette de 6 ans.

La statue en kersanton est une copie bien maladroite certes. L'erreur était surtout d'avoir transformé une belle souche de cheminée en pinacle pour une statue, celle-ci fût-elle un chef d' œuvre, ce qui pas le cas. On détruisait ainsi, en effet, la signification de ce petit édifice.

Le souvenir de la tempête du 9 octobre 1964 s'est un peu estompé : ce jour là trois ormes avaient été abattus par l'ouragan ; l'un d'eux en tombant sur le fût du clocher avait provoqué des dégâts sur la toiture, déjà bien délabrée de la petite maison. A l'occasion de la rénovation de la toiture et des lucarnes les Beaux-arts ont fait descendre la statue. Mais désespérant de lui trouver une place décente tant à l'église que dans l'enclos, Monsieur l'Inspecteur des Beaux.-arts suggéra de lui donner l’hospitalité dans la Cour intérieure du presbytère. Ce qui fut fait.

Pourquoi, demandera-t-on, avoir ainsi aménagé une chambre La-dessus du porche d'entrée de l'église ? Le fait n'est pas exceptionnel, on voit de ces chambres à Plougonven, au Kreisker, à Plourac'h (C.d.N.), etc..

La raison principale semble être d'ordre architectural les dimensions d'un porche d'église sont commandées par celles de l'église elle-même, il peut ainsi arriver que la hauteur du bâtiment d'entrée soit telle qu'entre la voûte du porche et son toit il y ait un espace utilisable. Et l’on a eu l’idée d'y percer des fenêtres pour en faire une chambre. Cette chambre a pu avoir des destinations diverses selon les églises, changeantes d'ailleurs dans un même édifice : chambre de délibération de la fabrique, chambre des archives, chambre du trésor, débarras.., A Roscoff on y entreposa même de la poudre.

La destination première de notre chambre semble avoir été de servir aux délibération de la fabrique. Ainsi est-il encore rappelé le 29 juin 1777 que "la chambre sur le portail de l'église est le lieu ordinaire des délibérations" Quand le nombre des participants est trop grand pour le local on se réunit à la sacristie, par exemple le 1 er Juin 1777) ou dans la chapelle saint Ninien (aujourd'hui disparue).

La cheminée permettait à ces messieurs de délibérer au chaud. C'est dans la chambre aussi que se trouvait le coffre du trésor (orfèvrerie et argent). Le coffre a disparu ainsi que l'ancien mobilier de la sacristie, celui-ci du temps de monsieur Morvan. Ils furent les victimes du mépris où le 19ème siècle a tenu le mobilier ancien. Le coffre avait trois serrures. Les clés étaient en la possession des deux marguilliers et du curé. Il fallait ainsi qu'ils fussent présents tous trois pour ouvrir ou pour fermer le coffre, y mettre de l'argent ou en tirer. ils garantissaient de la sorte leur honorabilité.

On prendra intérêt à lire le compte rendu d'une séance où l'on parla gros sous. C’était le dimanche 14 Septembre 1777.

“ Assemblée du corps politique de l’église trêviale de Notre Dame de Croas Batz à Roscoff sur notre avis prônal en ce jour (annoncé en chaire) dans la chambre ordinaire de délibérations pour vérifier deux pochons de monoye que Madame Bizien a remis, laquelle a déclaré provenir l'un de la quette ditte "pardoniou”, et l'autre de la quette de Notre Dame. Et après les avoir comptés et vérifiés avons trouvé que le premier renferme une somme de vingt cinq livres set sols six deniers et l'autre la somme de trois livres, avec en outre une certaine quantité de différentes espèces de monoye ancienne et hors de cours desquels deniers la mitraille attendu l'absence de monsieur le curé ( Monsieur Rouilloin venait d'arriver à Roscoff le 1er juillet 1776, en remplacement de monsieur HAMELIN, curé depuis le 15 avril 1770 et récemment transféré à la minuscule paroisse de TREBABU) qui ne nous permet de les renfermer dans le coffre fort, avons chargé monsieur PICREL, l'un des marguilliers qui s'en est saisi en l'endroit, et nous avons signé le dit jour et an que devand : (suivent les signatures) Picrel, Gérard Mège, Blandin, Lemazurié, Le Squin, Marie, Jean Keranford, Mathieu Cabioch, Guillaume Floch, François Corre, Joseph Séïté, Vincent Sévézen."

Les derniers signataires, depuis Mathieu Cabioch, signent avec l'émouvante maladresse de l'enfant qui connaît à peine ses lettres.

Ils avaient dû s'y mettre et suer sang et eau pour apprendre à signer, car trois mois et demi plus tôt, le 1er juin 1777, François Corre, Mathieu Cabioch, Charles Lavis, Alexis Danielou, Jean Tanguy et Vincent Sevezen avaient déclaré ne point savoir signer et firent signer d'autres à leur place. Ils furent sans doute assez vexés de la chose. Dès le dimanche 29 Juin en effet, leurs mains calleuses d'honorables travailleurs laissèrent un instant la pelle pour se saisir de la plume d'oie. Mathieu Cabioch hésitera sur l'orthographe de son prénom, un ou deux "t", il signera en écriture courante d'une main qui savait tracer droit un sillon mais se refusait à tenir la ligne droite sur un papier non réglé, Vincent Sevezen et Joseph Seité y allèrent eux de leurs immenses majuscules d'imprimerie, zigzagantes : il leur fallait de la place. L'évènement fut certainement arrosé sous la conduite de Guillaume Floch, le premier de la campagne à oser y aller de sa signature, dès le 1er juin. La science de l’écriture ne fera aucun progrès d'une séance à l'autre ; deux fois même il signera le cahier des délibérations à l'envers, le dimanche 17 Août 1777 et le dimanche 17 juin 1781. L'explication de ces écarts n'est pas fournie ; chacun la devinera sans trop de peine.

Ces documents de 1777 sont infiniment précieux pour les Roscovites. Sur l'initiative, sans doute, du nouveau curé, monsieur Roulloin de nombreux travaux furent décidés dans l'église ; il nous faudra y revenir. Mais ces papiers sont émouvants, avant tout, et plus précieux que des trésors d'orfèvrerie, parce que, au travers des pâtés d'enfants qui les maculent et les transpercent au travers de leurs signatures enfantines, ces vieux écrits nous font assister à l'accession des paysans aux responsabilités "communales". Jusqu'à 1777, en effet, ces responsabilités étaient aux mains des gens du bourg ou bourgeois, les notables de l'aristocratie, du commerce, de l'artisanat, les gens de plume.

Désormais les paysans aussi auront voix au chapitre. Ils signent les derniers, certes ; ils sont moins nombreux que les bourgeois. Mais enfin ils commencent a faire le poids.

La petite maison de l'entrée ne fut pas oubliée dans les libéralités de 1777. Les comptes de cette année sont magnifiquement tenus par N(oble) K(omme) Jérôme Picrel, Les enduits de la salle (sable et chaux) furent refaits. On mit 24 carreaux aux fenêtres (7 livres 10 sols). Les et les ferrures des portes et des fenêtres furent revues ou refaites par Toussaint Hellard, de Saint Pol ; on n’acheta deux chaises pour la chambre (50 sous). On peignit les fenêtres (30 sous. On installa deux placards pour les archives de chaque côté de la cheminée ; ils avaient trois serrures ; ces meubles sont encore là mais piètre état. On répara aussi le coffre au trésor.


Pour la joie des lecteurs nous transcrivons, la lettre suivante trouvée dans une liasse de factures authentiques de 1777.

Elle est adressée à monsieur Picrel et concerne une livraison de cierges pour l'église.

Morlaix ce 4e octobre 1777

à Monsieur

comme jaitais `a ma blancherie tirée ma cire du blans quand on vint prandre des cierges jaune, il ny avait pas de la grandeur que vous demandiée et je naivais pas peu avoir l'honneur de vous écrire, car ma blancherie et éloignée de chez moy et comme vous marquiée que vous aviez besoin, on vous donna des cierges plus petit que ceux que vous demandiée par l'honneur de la votre, mais s'il ne vous plait pas vous navez qua me les randre et je vous envairée de plus grand car jean et fait de plus grand ceux que l'on vous a envoyés pèse quatorze livres à 47 sols 6 deniers la livre ......33 livres

Je suis avec un soumis respect à Monsieur Votre très humble servante

Thérèse Le Tendre


Après la Révolution on continua à se réunir dans la chambre des délibérations, ainsi le 29 Juillet 1810. On y déposait de l'argent encore dans l'armoire à trois clefs, le 1er mai 1811. Mais bientôt la chambre allait être abandonnée une fois pour toutes et ses placards à trois clefs délaissés. Le 2 Avril 1815, il est précisé, en effet, que l'assemblée de la fabrique convoquée par monsieur Poncin se tint "au presbytère, lieu ordinaire de ses séances" .

Le presbytère c'était alors la vieille maison de notre hôtel de ville, où se tiennent actuellement les réunions du conseil municipal.

La petite maison est le témoin d'un temps où les fidèles géraient eux mêmes les biens de leur église.

Ce temps n'est plus ; il peut revenir “AN TY BIHAN !”

Jean Feutren.

 


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