La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 232 - 1969 - Avril

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h 
Johnny   Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979
Carte des lieux d'activités Johnnies

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ESSAI SUR LES "JOHNNIES" DE ROSCOFF par Mr François GUIVARC'H

La population de Roscoff était très hétérogène. Au vieux fonds gaulois et breton, étaient venus se joindre des Basques, des Béarnais les Dubois de Lamarque, les Berthoulous, les Foustoul, puis des Anglais les Barett, les Diot, les Copinger ; puis ensuite, au XVII siècle, des Écossais catholiques chassés d'Ecosse et enfin, des pêcheurs normands les Borgne, les Avril et les Huet ; des flamands, etc..

Roscoff, avec ses 459 maisons, est, en 1606, exclusivement maritime et ne peut être que cela, dit Monsieur Herubel, l'historien du port.

" Voici - écrit-il - des hommes d'origines les plus variées, tous, par la force des choses, tournés vers la mer dont ils ont souffert mais qu'ils ont, pour une part, vaincue ; des hommes chez qui l'expérience transmise s'est enrichie de multiples contacts ; en réalité, plus pris des côtes anglaises, normandes et basques que de St Pol de Léon ; en but aux tracasseries des ruraux de cette ville; traités par eux ainsi que des parents pauvres ou des enfants terribles : comment voulez-vous que, dans de pareilles conditions géographiques, historiques et sociales, ils ne soient pas devenus habiles, opiniâtres, audacieux et pour tout dire, "débrouillards".

Et de fait, une ère de prospérité s'était ouverte pour les Roscovites avec la reconstruction de leur cité et de leur port autour et dans l'anse du Kellen.

Pour conserver les morues et les maquereaux que pêchaient les Normands, il fallait du sel. Or, la Bretagne jouissait du privilège de n'être pas soumise à "la gabelle" ou impôt sur se produit. Les Roscovites se firent donc entrepositaires de sel que les pêcheurs picards et normands et les faux-saulniers professionnels venaient leur acheter.

L'industrie textile florissait également en Bretagne, et Roscoff, d'abord auxiliaire de Morlaix pour l'exportation de la toile (dont l'une la "Roscone" tirait son appellation de son nom) que les marchands morlaisiens achetaient aux fabricants, fût ensuite. le seul à en assurer le trafic. Des relations se nouèrent entre Morlaisiens et Roscovites et il y eut entre eux de nombreuses unions de familles. Disons en passant, que les deux ports se liguaient aussi pour évincer Pempoul, port de Saint-Pol, qui s'ensablait d'ailleurs et cessa toute activité commerciale au cours du 17ème siècle.

L'industrie textile faisait une grande consommation de lin qui poussait très bien sur le sol breton. Mais celui-ci n'en produisait pas suffisamment pour cette consommation et force était d'importer des graines. Les Roscovites devinrent donc les importateurs des lins de la Livonie, de l'Estonie, de la Courlande et de la Poméranie, pays producteurs d'une marchandise d'excellente qualité. Mais Ils agirent comme concessionnaires des marchands de Libau, Lübeck, Riga et même Dantzig. Une vingtaine de maisons de commission se créèrent à Roscoff et leurs procédés n'étaient pas, il faut le dire, toujours des plus scrupuleux.

Les clients des Roscovites pour les toiles étaient d'abord les Anglais, mais surtout les Basques et les Espagnols avec lesquels ce commerce dura trois siècles. Les toiles n'étaient pas vendues ferme au départ : nos Roscovites allaient les vendre sur place en gros, en demi-gros ou au détail en les colportant. L'habitude, encore en usage en langue bretonne, de compter en “réals” n'aurait-elle pas pris naissance, dans ce trafic ?

Les bateaux qui transportaient la toile revenaient avec du vin et des eaux-de-vie d'Espagne ou de Gascogne et de Bordeaux. En cours de route, l'excédent était parfois vendu au passage en Angleterre où on faisait provision de monnaie britannique qui s'ajoutaient aux espagnoles dont le gousset était déjà bien garni.

Mais, les Anglais ayant établi des droits très élevés sur les vins et alcools français, un autre commerce, celui là interlope, en naquit. Qui dit prohibition, dit fraude on l'a vu, lorsque les Etats-Unis d'Amérique après la dernière guerre, décidèrent de devenir "secs", et, si le nom est d'aujourd'hui, le "marché noir" est de tous les temps de Dirigisme et de Protectionnisme. Les fraudeurs anglais vinrent donc s'approvisionner en France et les Roscovites se firent également leurs commissionnaires.

Le trafic s'effectuait ainsi :

En vue des côtes anglaises, on attachait les barils les uns aux autres et on les jetait à la mer amarrés sur un câble. Des complices venaient pendant la nuit les prendre, pour les introduire en Angleterre.

Roscoff était en tête des ports de la Manche pour ce commerce interlope des vins et eaux-de vie et de grosses fortunes s'y édifièrent.

Mais tout a une fin, Des traités abolissant les droits sur les alcools se conclurent en 1786 entre la France et l’Angleterre. Les troubles de la Révolution vinrent jeter également la perturbation dans le commerce et enfin, les fraudeurs anglais finirent pas de montrer de mauvaise foi envers leurs commissionnaires français.

Comble d’infortune, le négoce des toiles était devenu très mauvais par suite de la baisse de qualité de fabrications bretonnes.

Bref, le port de Roscoff cessa complètement de travailler sous la Révolution. C'était sa seconde mort. Il eut bien quelques soubresaut pendant le blocus continental où, pour des raisons déjà citées, le commerce interlope reprit quelque vigueur. Mais ce ne fut qu' un feu de paille et la fin de l'Empire vit à nouveau s'éteindre l'activité portuaire de Roscoff.

Ce résumé d'histoire a pu sembler fastidieux et sans rapport avec notre sujet. Il nous a cependant paru indispensable pour l'explication et la compréhension du phénomène que fut la naissance du "JOHNNY".

Nous avons dit plus haut, en citant Mr Marcel HERUBEL, que les Roscovites dans les conditions géographiques, historiques et sociales où ils étaient placés, devaient forcément devenir habiles, opiniâtres, audacieux, et pour tout dire, "débrouillards".

Nous avons dit aussi que Roscoff avait, en 1790, obtenu sa séparation de St Pol. C'est le 31 Janvier de cette année que les Roscovites, s'appuyant sur le Décret de l'Assemblée constituante remplaçant paroisses et trêves par des municipalités, refusèrent de concourir à la formation de celle de St Pol et demandèrent à être séparés de cette ville. Ils obtinrent gain de cause et Roscoff fut érigée en commune avec budget autonome.

Sa population qui comptait alors 2.000 habitants, s'augmenta de celle d'une grande partie de Santec et son arrière-pays allait jusqu'à mi-chemin de St Pol au sud et jusqu'à l’île de Sieck à l'Ouest. Ce fait resserra les liens entre les habitants,

Nous avons vu enfin que Roscoff était orienté naturellement vers la mer, mais que son activité maritime était surtout commerciale. Or, elle avait perdu ses marchandises de mer. La population rurale dont elle venait de s'enrichir, allait lui en fournir une nouvelle.

Tant que l'industrie textile avait prospéré dans le Léon, les paysans avaient fait du lin et du blé leurs principales cultures. Mais lorsque le commerce de la toile se mit à décliner, les Léonards cherchèrent des cultures de remplacement.

Il est vraisemblable que les légumes étaient depuis longtemps récoltés sur cette pointe de terre si fertile, mais ils l'étaient plutôt en jardins potagers autour du port au ravitaillement duquel ils servaient et auprès du couvent que les Roscovites avaient en 1622 offert aux moines Capucins. Ceux-ci en en poussant la production dans leurs grands jardins, en furent les réels implantateurs à Roscoff. En tout cas, le premier cultivateur qui délaissa totalement le blé et le lin pour les remplacer par des légumes, fut un fermier voisin du couvent, aïeul des SEITE du Gardaléas. Et vers 1794, 10 à 12 charrettes partaient chaque jour de Roscoff, suivant la saison, vers Morlaix, Landivisiau, Brest et même Quimperlé et Lorient, chargées de produits divers.

Ce trafic dont St Pol, avec l'extension de la zone légumière était également devenu un point de départ, était très intense avant la guerre de 1914 et jusqu'à celle de 1939 ; il se continue encore de nos jours, mais les voitures hippomobiles ont naturellement fait place aux camionnettes et aux camions automobiles.

Les légumes poussaient donc en abondance à Roscoff et dans les environs. Or l'Angleterre n'en produisait pas suffisamment pour sa consommation.

C'est alors qu'un cultivateur Roscovite eut une idée qu'on peut, après coup et toutes proportions gardées, qualifier de géniale. En 1828, il affréta une gabarre, la chargea d'oignons et avec trois compagnons, mit le cap sur... l'Angleterre. Imagine-t-on l'audace qu'il fallait à un jeune homme pour réaliser ce projet après l'avoir conçu pour sortir des sentiers battus et ouvrir une voie nouvelle dans l'inconnu ? Il réussit en tout cas si bien dans son entreprise, qu'il récidiva aussitôt.

Henri OLIVIER, ce jeune cultivateur n'avait en effet que 20 ans. Il était orphelin, son père François et sa mère Marguerite QUIVIGER étant décédés, l'un en 1824 et l'autre en 1827. Avec ses frères Jean-Marie et Jacques et avec sa soeur Marie, il avait continué l'exploitation de la ferme paternelle, dite ferme du Raz, située au pied du tertre sur lequel se trouve la gare actuelle de la petite vitesse.

Il ne manquait, à vrai dire, ni d'initiative, ni d'esprit de décision. Tout jeune il allait déjà jusqu'à Rennes avec sa charrette, vendre ses récoltes et un beau jour l'idée lui était venue de pousser jusqu'à Paris. On raconte, à ce propos, que pour passer l'Octroi, dont les bureaux se trouvaient installés aux entrées des villes, et bien que parlant couramment le français, il ne s'exprima qu'en breton, qu'il fut pris pour un déséquilibré et qu'il passa sans payer de droits sur sa marchandise. Il vendit si bien celle-ci, qu'il se fit une clientèle à laquelle il expédiait ensuite ses produits par mer, via Morlaix et Le Havre.

Tel fut l'initiateur du commerce des "Johnnies", commerce unique en France par l'émigration saisonnière à l'étranger qu'il provoque, mais qui n'est en somme que la survivance, avec une autre marchandise et dans un autre pays, du colportage auquel se livraient les ancêtres du 16ème et du 17ème siècle avec de la toile, en pays Basque, Béarnais et Espagnol. Henri OLIVIER était de la lignée de ces colporteurs, un vrai Roscovite audacieux et débrouillard.

Continua-t-il pendant longtemps à traverser lui-même la Manche ? Toujours est-il qu'il se maria le 15 Juin 1829, peu de temps par conséquent après ses premières équipées anglaises, avec Marie-Jeanne MONCUS; veuve de Hamon LE BIAN, tailleur au Theven. Il en eut 5 fils : Joseph-Marie, François, Jean-Charles, Henry-François et Jean-Marie qui ont eux-mêmes fait souche, François OLIVIER, dit "Saïk ar Baragwenn", Roscovite qui s'était établi à Santec voici trois générations et dont la famille est très connue et très estimée dans la région, était son petit-fils. Jusqu'à sa mort, à la ferme du Raz le 19 Novembre 1865, Henri OLIVIER est resté inscrit dans les actes de l'Etat-Civil, comme cultivateur, alors que ses frères Jean-Marie et Jacques y sont désignés comme étant "Marchands de Légumes".

En tout cas, son exemple trouva tout de suite des imitateurs. L'émigration vers la Grande -Bretagne crût d’année en année et le tonnage exporter ne cessa d’augmenter. Le trafic ne fut interrompu que pendant la guerre de 1914-1918 et encore durant un temps assez court. Il fut évidemment supprimé pendant celle de 1939-1945 et la reprise ne se fit après cette dernière, qu'à la suite de longs et laborieux pourparlers dont nous reparlerons d'ailleurs plus loin.

C'est que ce trafic, s’il est une renaissance de l'ancien colportage des toiles, répondait aussi à une nécessité qu'avait peut-être flairée Henri OLIVIER et qui subsiste encore de nos jours.

La bande côtière de Roscoff et du Léon est en effet surpeuplée. Les fermes y sont, pour la plupart, de petite importance et, pour beaucoup d'entre elles, insuffisantes pour faire vivre toute l'année leurs exploitants et leurs familles. Pendant les six premiers mois, il y a du travail pour tout le monde et on livre sa marchandise soit aux marchands, soit, depuis les environs de 1910, aux coopératives agricoles, les uns et les autres se chargeant de son expédition et de sa vente. Mais pendant l'été et une bonne partie de l'automne, c'est la morte-saison et force est de chercher un exutoire pour l'excédent sans travail de la population.

En peut-il être un meilleur que d'aller à l'étranger vendre les produits de sa ferme ou de son pays, et d'en revenir au surplus avec de l'argent frais, dont l'apport dans une région constitue, économiquement parlant, un véritable enrichissement ?

Par ailleurs, au début du siècle dernier, l'Angleterre s'industrialisait rapidement et, par corrélation, sa production agricole déjà insuffisante pour nourrir sa population, diminuait aussi vite. Force lui était donc de recourir à l'étranger pour son ravitaillement. Et cela, Henri OLIVIER le pressentit probablement aussi. Son initiative s'avéra donc doublement opportune.

Mais le métier de vendeur d'oignons était dur, si dur que les Anglais prenant en pitié ces pauvres gens, parfois de la plus tendre jeunesse (ce dont ils étaient parfois les dupes, car, plus on est jeune et plus dans la vente, on peut attendrir les acheteurs et certains patrons ont abusé de cette corde), que les Anglais donc, cordialement, mais aussi sans doute avec une nuance d'ironie envers ce continental transplanté et d'apparence misérable, ont appelé ce dernier "Johnny" : "Petit-Jean" ou "Jeannot". L'appellation lui est restée. Les marchands d'oignons n'ayant retenu que l'intention amicale, se la sont appliquée à eux-mêmes, et le "Johnny" qui devient dans sa bouche "Ar John" quand il veut se désigner dans l'exercice de son métier, est aujourd'hui connu de la France entière. Le roman s'en est emparé avec "JOHNNY DE ROSCOFF"' de Jean-Marie Rudel et les Télévisions françaises et britanniques lui ayant consacré plusieurs séquences.

Henri OLIVIER avait donc immédiatement été suivi et le tonnage d'oignons transporté ainsi que le nombre des "Johnnies" avaient augmentés d'année en année. De quelques dizaines de tonnes au début, on était rapidement passé à plusieurs centaines et à plusieurs milliers, pour atteindre le point culminant en 1928 / 1929, c'est-à-dire juste pour le centième anniversaire du premier départ de l'initiateur, avec 9.062 tonnes.

Puis vinrent la crise économique de 1932, la dévaluation de la Livre-sterling sous le gouvernement Mac-Donald et le protectionnisme anglais ; d'abord sous forme de "Buy British" ou consignes aux insulaires d'acheter exclusivement des produits britanniques, ensuite sous forme de règlements prohibitifs et sous couvert de lutte contre le doryphore. Le tonnage tomba ainsi en 1935 à 2.786 tonnes pour remonter cependant en 1938 à 5.600 tonnes.

Le nombre des vendeurs et botteleurs suivit naturellement une courbe parallèle. Il a toujours été difficile d'établir le chiffre exact de ceux qui se rendaient en Angleterre, car ils provenaient de diverses communes parfois très éloignées : certains étaient de Huelgoat et de la Feuillée, d'autres, anciens Roscovites transplantés, venaient des Cotes du Nord. On peut cependant chiffrer leur nombre en 1929 entre 1.200 et 1.400. Après la crise de 1932 il était descendu à 600 ou 700 et remonta en 1938 à près de 900.


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