La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 236 - 1969 - Octobre

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979
Carte des lieux d'activités des Johnnies


ESSAI SUR LES JOHNNIES, par Mr François Guivarch

Les passagers pour l'Angleterre couchaient dans la cale où un espace très réduit était laissé entre les oignons et le pont. Quand le temps était beau on naviguait cale ouverte, mais quand il faisait mauvais, force était de fermer les panneaux et nous vous laissons à penser ce que pouvait être l'existence de nos voyageurs, accroupis sur les oignons dont l'odeur les prenait à la gorge. Ajoutez-y le mal de mer et si vous n'avez pas envie de goûter aux charmes d'une traversée de ce genre, c'est que vous appréciez vraiment par trop le confort !

A la suite d’une traversés d'une goélette, le KENAVO qui avait mis 21 jours à gagner LEITH en Écosse et qui avait failli faire naufrage avec ses 25 passagers, l'Administration de la Marine marchande avait, nous l’avons déjà dit, réglementé pour l'avenir l'embarquement de ces derniers et l’avait proportionné au tonnage du navire, Fixant de toutes façons, le nombre maximum à prendre à bord, quel que soit le tonnage, à 12 passagers. Les vapeurs anglais s'étaient eux, toujours refusés à embarquer plus de 4 à 6 personnes.

Ces mesures eurent pour conséquence de compliquer et de rendre beaucoup plus onéreux le transport des compagnies et ce fut une des causes, nous l'avons déjà vu aussi, de leur effritement.

Vers quels ports des Iles Britanniques se dirigeaient les bateaux ?

Beaucoup d'entre eux vers la côte Sud depuis le Cap de Longships, à la pointe Sud-Ouest de la Cornouaille, jusqu'à DOUVRES sur le Pas de Calais (appelé aussi Détroit de Douvres par les Anglais).

C'est ainsi que :

voyaient tous les étés, arriver les mêmes hommes qui y étaient aussi connus que des naturels du pays.


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Deux ou trois Compagnies s'arrêtaient à Jersey et à Guernesey, jusqu'à l'application du règlement sur le contrôle phyto-sanitaire par lequel, les îles de la Manche voulant se défendre contre l'invasion du "Doryphore" interdirent absolument l'importation de Légumes français. Disons en passant, que cette réglementation faillit, vers 1932, faire cesser totalement l'émigration Johnny car l'Angleterre elle aussi, interdisait l’introduction sur son territoire de tout produit de la terre provenant de régions situées à moins de 60 kilomètres de celles infestées par le Doryphore. Or, celui-ci gagnait tous les ans du terrain et avait fini par envahir toute la Bretagne. Heureusement, l'ingéniosité des Johnnies et des Agents maritimes permit de sauver leur commerce jusqu'à la guerre de 1939.

Cette crise eut cependant pour notre pays, un effet bénéfique : l'installation dans nos ports de services physiopathologiques ou de contrôles sanitaires et de présentation des marchandises avant leur embarquement.

Au début ces services, un peu tatillons et tracassiers, furent mal supportés. Mais, petit à petit, leur fonctionnement apporta des améliorations, tout d'abord dans le tri des récoltes par les exploitants, ensuite dans leur présentation par les exportateurs et leurs intermédiaires divers, et par voie de conséquence leur valorisation, qu'il se soit agi d'oignons, de pommes de terre, de choux-fleurs ou d'artichauts (car le contrôle s'effectue également pour l'exportation dans les gares de chemin de fer).

Mais les Johnnies ne restaient pas tous dans les ports de débarquement. Une douzaine de Compagnies, par exemple, descendaient à Southampton ou à Portsmouth, pour se rendre ensuite dans la grande banlieue de Londres :

car il était en principe défendu de séjourner ou de vendre dans les rues de la Capitale. Est- il .utile d'ajouter que cette interdiction était souvent enfreinte ?

C'est ainsi que plusieurs finirent par s'installer en plein centre de la ville, dans le quartier de LAMBETH très connu à Londres, mais qu'une danse qui reçut son nom et qui fit fureur voici déjà quelques lustres, rendit mondialement célèbre.

Ce quartier est très vétuste et les Compagnies y sont fort mal logées dans des immeubles délabrés. D'année en année, les locaux utilisables s'y font de plus en plus rares, les rigoureuses mesures d'urbanisme londoniennes les condamnant à être, sans rémission, abattus.

L’ O.R.T.F. a d'ailleurs choisi une des compagnies qui y campent pour tourner une séquence de Télévision qui, récemment diffusée, a fait de notre part l'objet d'un commentaire séparé.

Le PAYS DE GALLES recevait la plus forte densité de Marchands d'oignons, en majorité d'ailleurs SANTECOIS qui en avaient fait leur terre d'élection.

Cardiff abritait 4 ou 5 compagnies très importantes. Swansea en voyait arriver près d'une trentaine qui s'éparpillaient ensuite dans toute la région, à l'Ouest, au Nord et au Nord-Est ; parfois dans des gros bourgs comme : Ammanford, Lampeter, Brynmawr, Nantyglo, Macchynleth, Istradinflais

ou dans les villes comme : Neath, Carmarthen, Aberdare, Llanelly, Aberystwyth, Haverfordwest, Bridgend, Pontypridd, Newcastle-Emlyn, Newport au fond du canal de Bristol (Manch Bristol comme disent les Johnnies) et de l'autre côté du canal en Angleterre, le grand centre de Bristol ainsi que Bath, recevaient aussi tous les ans leur contingent de Léonards.

Dans les Galles du Sud que les Johnnies couvraient à peu près entièrement de leurs réseaux, la vente se pratiquait et s'effectue encore aujourd'hui, jusque dans les fermes les plus reculées de la campagne et dans les montagnes. Les mineurs de charbon y sont d'ailleurs très friands de l'oignon “ de Roscoff “ qu'ils mangent avec du pain sec.

Dans les Galles du Nord, c'est : Portmadoc, Caernarfon, Bangor, Wrexham, qui avaient été, et de longtemps, choisis comme points de débarquement ou lieux de stationnement.

Les premiers de nos compatriotes qui allèrent en CORNWALL (Cornouailles anglaises) et en WALES (Galles) exercer leur commerce, durent, nous l'imaginons tout au moins, être fort surpris d'y découvrir, particulièrement en Galles, quantités de noms de localités commençant comme chez eux par : Penn ou Pen, Lan ou Llan, Tre, Caer ou Car, Aber, et dans ce dernier pays d'y entendre parler une langue aux consonances de la leur et dont ils pouvaient même comprendre certaines expressions.

L'Histoire de notre petite Bretagne est à peu près inconnue des Bretons eux-mêmes, et aujourd'hui encore, assez contreversée, elle reste nébuleuse pour beaucoup. Un résumé très succinct des évènements historiques relatés par DURTELLE DE SAINT SAUVEUR dans son "Histoire de Bretagne des origines à nos jours" en 2 volumes (ouvrage très sérieux couronné par l'Académie Française) et des notes puisées dans des articles de Mr le Chanoine MEVELLEC publiés dans la revue "BLEUN BRUG" qu'il dirige, nous conduiront à penser qu'en abordant en Cornwall et en Galles, ces compatriotes, sans le savoir, remontaient tout simplement aux sources.

L'Ile de BRETAGNE (La Grande) était, à l'arrivée des premières légions de Jules César en 55 et 54 avant Jésus-Christ, peuplée de CELTES, ainsi d'ailleurs que l'HIBERNIE (Irlande) où étaient les Gaëls et la CALEDONIE (Écosse) où les Scots, descendants des Hiberniens qui avaient autrefois envahi le pays, voisinaient avec les Pictes, Ligures descendants des anciens Pretani, ces deux peuplades étant remuantes et belliqueuses. Les Celtes étaient répartis en clans dont chacun, sous l'autorité d'un chef nommé à vie, était intérieurement très soudé. Mais ces clans étaient très désunis et se querellaient constamment entre eux (c'était le défaut des Celtes par ailleurs très courageux)

Rome eut donc beau jeu pour étendre et fortifier sa domination militaire qui atteignit son apogée sous l'empire d'HADRIEN.

Lors d'un voyage qu'il effectua en l'an 122 après J.C. en Bretagne, cet empereur, pour contenir les incessantes et dévastatrices incursions que faisaient les Pictes et les Scots dans les possessions Romaines, fit. établir entre l'embouchure de la Tyne à l'Est, et le golfe de Solway à l'Ouest, un mur de 117 km flanqué d'ouvrages fortifiés, qui reçut le nom resté célèbre de “Mur d'Hadrien” et qui fut renforcé vingt ans après par un autre rempart construit dans la partie la plus resserrée de l'Ile, entre les embouchures du Forth et de la Clyde, par ANTONIN le -Pieux.

L'occupation Romaine connut ensuite des fortunes diverses de prospérité et de difficulté. Elle fit cependant œuvre civilisatrice et commerce, industrie et agriculture se développèrent comme ils l'avaient fait en Gaule. Mais, à l'inverse de ce qui s'était passé dans cette dernière, l'Ile ne se laissa romaniser que dans les villes, d'ailleurs peu importantes. Les campagnes conservèrent leurs moeurs et la langue Celtique ne disparut pas devant le Latin.

Ayant à défendre son immense Empire assailli par les Barbares sur tous ses flancs du continent, Rome se désintéressa cependant peu a peu de cette Bretagne insulaire et de communications malaisées. Elle en retira progressivement ses troupes et finalement, en l'an 410, l' Empereur HONORIUS refusa de répondre à l'appel au secours que les Bretons laissés à eux-mêmes lui avaient lancé: devant les attaques des SAXONS venus de Germanie.

Toujours divisés en clans rivaux, les Bretons ne purent empêcher la conquête d'une grande partie de leur pays vers le milieu du Vème siècle, conquête qui s'accompagnait de grandes dévastations et de massacres. Les Celtes des péninsules de Cornouailles et de Galles qui formaient la province de Haute-Bretagne n'avaient, pour échapper à ces massacres, d'autre ressource que d'émigrer vers les pays d'outre-mer ou de se réfugier dans les montagnes et y résister.

La péninsule Sud-Ouest n'avait pas de montagnes, mais seulement quelques collines sur ses bordures. Difficile à défendre, le pays fut submergé. Ses habitants, les Dumnonii et les Cornovii s'enfuirent en masse par mer. Un groupe se dirigeant vers l'Espagne débarqua en GALICE, où il fonda par la suite un Evêché.

Mais la plus grande partie, comprenant probablement déjà des Gallois, vogua vers l'Armorique avec laquelle ils avaient commercé dans le passé. Les DUMNONII prirent pied dans le Nord de la Province qui fut d'ailleurs appelé pendant longtemps la DOMNONEE, les CORNOVII descendant vers le Sud pour se fixer dans ce qui est devenu depuis notre CORNOUAILLE. Il ne faudrait, parait-il, pas croire que les uns et les autres furent accueillis à bras ouverts par la population Gallo-Romaine de ces régions. Ils durent au contraire batailler ferme pour s'imposer et ils le firent si bien que l'ARMORIQUE devint la BRETAGNE, la nôtre.

Les Dumnonii et les Cornovii avaient été depuis longtemps déjà éduqués et évangélises par leurs frères de CAMBRIE (Galles) .

La péninsule habitée par ces derniers avait une chaîne de montagnes : les monts Cambriens, bordée à l'Est par de nombreuses rivières. C'était une étroite bande de terre délimitée au Nord par la baie de Liverpool, à l'Ouest par le canal St Georges qui la sépare de l'Irlande et au Sud par le canal de Bristol.

Ils avaient donc utilisé ces cours d'eau, pour former une digue, la OFFLA, de l'embouchure de la Severn au Sud jusqu'aux environs de Chester et l'embouchure de la Dee au Nord, et pendant des siècles, adossés à leurs Monts, ils firent face, avec une farouche énergie et une indomptable persévérance, aux assauts d'envahisseurs successifs : Pictes, Scots, Saxons et Angles à la fin du 6ème siècle. Peuplade d'origine germanique, venue du Sleswig Danois, les Angles avaient refoulé les Saxons et finirent par se partager avec ceux-ci les anciennes possessions romaines de l'île, à laquelle ils donnèrent son nom définitif : ANGLETERRE ou Terre des Angles. Mais les Gallois conservèrent leur indépendance jusqu'à la fin du 13ème siècle, leurs moeurs résistant beaucoup plus longtemps et leur langue étant toujours vivante.

Ce n'est qu'en 1283 en effet que les rois Normands, successeurs de Guillaume le Conquérant sur le trône d'Angleterre, vinrent en la personne de Edouard 1er Plantagenêt (de la maison des Comtes d'Anjou) à bout de leur résistance. Mais l'intégration définitive ne se fit qu'en 1536, quatre ans après l'union de la. Bretagne à la France (coïncidence évidemment, mais remarquable tout de même).

Contrairement à cette dernière qui se fit librement et du plein gré des deux parties par la traité de Vannes signé en 1532 après que la Duchesse ANNE, vénérée de ses sujets, fut devenue auparavant Reine de France, l'intégration du Pays de Galles fut brutale et unilatérale.

Le roi HENRI VIII (Tudor et parlant Gallois) en lui enlevant son indépendance imposa à la nouvelle Principauté jusque là, nous l'avons vu, profondément catholique, la religion anglicane qu'il venait d'instituer après sa rupture avec le Pape.

Beaucoup de Gallois n'ont pas oublié ce traitement, et il est préférable lorsque l'on a l'occasion de s'entretenir avec eux, de les appeler “Gallois” plutôt que “Anglais”.

Au 6èmé siècle cependant, très cultivés et très mystiques, les Gallois n'oubliaient pas leurs frères de Cornouailles, de Domnonée et de Galles émigrés en Armorique et; très tôt, ils leur envoyèrent en grand nombre des hommes d'élite et des missionnaires dont le rôle fut primordial dans l'établissement et le comportement des Bretons dans leur nouvelle patrie.

Les missionnaires étaient des moines et non des prêtres séculiers, et ceci explique l'organisation spéciale du Culte en nouvelle Bretagne, primitivement si différente de celle qui existait en Gaule.

Ils avaient à leur tête, des ABBES de monastères tous d'origines noble ou princière qu'on qualifiait à l'époque de “Saints”, non parce qu'ils auraient été canonisés par l'Eglise, mais parce que leur qualité leur donnait droit aux honneurs publics dans cette dernière. Réservée d'abord aux ABBES, l'appellation fut peu à peu appliquée à tous les moines membres de la communauté monastique. D'où la profusion de Saints gallois honorés en Bretagne qui ne se trouvent pas au calendrier Romain et dont beaucoup ne sont d'ailleurs jamais venus dans le pays, leur culte y ayant été simplement importé et instauré par les moines. Plusieurs Abbés sont par la suite devenus Évêques. Ils conservaient cependant tous leur titre et leurs fonctions d'Abbés qui étaient plus prisés que le premier. POL AURELIEN par exemple, Abbé du monastère de l'Île de Batz, devint Evêque de KASTELL mais resta ABBE de BATZ. Sa vie et son œuvre rayonnante dans notre Léon ont été longuement évoquées au cours du récent BLEUN BRUG de St Pol, à l'occasion du jumelage de cette ville avec celle de PENARTH, berceau du Saint, et la filiation intellectuelle de GALLES et de BRETAGNE y fut aussi mise en relief.

Nous avons dit plus haut, la surprise imaginable de ceux des Johnnies qui étaient observateurs, en retrouvant en Cornwall et en Galles, des noms de lieux ressemblant, fort à ceux de leur Bretagne et surtout en entendant dans le parler Gallois “le Kembraeg”, des expressions comme : “Brao e" (il fait beau ou c'est beau) “Bara hig moch' in” (du pain et du lard). Plusieurs apprirent donc la langue qu'ils parlent aujourd'hui, concurremment avec l'anglais, d'autant plus facilement que leur gosier s'y trouvait d'origine préparé.

Ceux d'entre eux qui sont sensibles à la musique et au chant doivent écouter avec ravissement les admirables chœurs Gallois (L'EISTEIDDFOD est annuellement un Festival de culture Galloise de réputation mondiale), et ceux qui le sont moins, ont cependant dû être émus en entendant en “Bro Gembre” des airs que nous lui avons d'ailleurs empruntés (parfois avec les paroles) pour en faire “Ar bloaz nevez” “Son Mouillarjez” (d'Eugène d'Herbais) et surtout notre national “Bro Goz ma Zadou” qui est aussi le chant national de GALLES. Les amateurs de Rugby qui suivent à la Télévision les matches des rencontres GALLES-FRANCE à Cardiff tous les 2 ans, impressionnés par la religieuse ferveur avec laquelle est clamé cet hymne et frappés de l’harmonie que met, sans préparation aucune, dans son chant un immense choeur de 60.000 spectateurs.


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