La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 238 - 1969 - Décembre

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h 
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979
Carte des lieux d'activités des Johnnies


Dès l'arrivée du navire à destination et après accomplissement des formalités douanières et civiles, la literie, les malles et les ustensiles divers sont acheminés vers le local qui servira de Magasin pour le stockage des oignons et de logement pour la Compagnie.

C'est la plupart du temps une remise, très souvent située dans une cour avec, au-dessus, un étage que l'on aménage en chambre-dortoir. Quand il en a la possibilité, le patron se réserve une pièce à part pour lui seul ou, mais très rarement, couche à l'auberge si elle est très voisine. C'est dans cette chambre-dortoir que l'on cuisine, que l'on mange et que l'on couche sur des paillasses ou sur des couettes, car il n'y a presque jamais de lits.

Parfois, lorsqu'il n'y a pas d'étage et que le rez-de-chaussée ne comporte qu'une seule pièce, on y loge les oignons et les hommes. Le local a généralement été loué d'avance, à la fin de la précédente saison ou par correspondance. Et si cela n'a pu être réalisé, nous avons vu combien était devenu, au fil des années, difficile à résoudre le problème du logement d'une Compagnie même de proportions modestes. Si, plus importante., elle doit se séparer en un, deux ou trois tronçons, chacun de ces derniers rejoint son lieu de stationnement après que les marchandises et les bagages y ont été expédiés. Quelquefois aussi, lorsque la cargaison est forte et le local restreint, il faut trouver un ou deux autres endroits pour entreposer une partie de la marchandise.

Et l'on se met immédiatement à la besogne. Un des premiers soins des patrons précautionneux est cependant d'accrocher au plafond ou à des planches, des bottes d'oignons provenant des différents lits qui leur ont été livrés par les producteurs, de les laisser le temps nécessaire pour pouvoir en contrôler la conservation et sélectionner en conséquence leurs achats, l'année suivante.

La Compagnie a dans son sein, selon son effectif et la, qualité de ses vendeurs, un, deux, trois ou quatre botteleurs qui sont chargés de préparer les chapelets pour la vente.

Le métier de botteleur est très pénible, particulièrement au début de la campagne. Il exige en effet une station debout constante pendant des journées de travail très longues, devant une table ou une planche à tréteaux, assez hautes, sur lesquelles sont déversés les oignons que l'on y prend un à un pour les enrouler au moyen de raphia autour d'une botte de paille. Il exige aussi beaucoup de dextérité - les vendeurs étant parfois très bons reviennent en effet lorsqu'ils ont vendu leur chargement, se réapprovisionner dans la journée. Il veut également un certain art dans son exercice : il faut donner aux chapelets tout en les faisant solides et aussi légers que possible, une apparence cependant copieuse, car ils sont vendus à l'unité et non au poids.

Mais pour les faire solides, il faut tirer dur et sec sur le raphia et celui-ci est coupant. Tant que la peau de ses mains n'est pas durcie, le botteleur se fait donc très souvent des coupures aux jointures des doigts qui, si leur guérison n'est pas rapide, et il est difficile qu'elle le soit, dans la poussière et la sueur, se transforment en gerçures tellement pénibles, surtout par les froids d'hiver, qu'elles diminuent le rendement de celui qui en souffre quand elles ne l'obligent pas à cesser toute activité, au grand dam de toute la compagnie. Lisons à ce propos que cette dernière ainsi que la plupart de ses semblables, apportaient de France leur provision Ce raphia pour toute la saison, d'abord parce qu'il y était plus fin et plus résistant et aussi parce qu'en Grande-Bretagne, il fallait le faire venir de Cardiff ; il en était de même d'ailleurs pour la paille des bottes qui, en Écosse, était souvent remplacée par de l'ajonc.

Le botteleur a en outre dans ses attributions la préparation et la cuisson des aliments et sa réputation de botteleur détend même souvent de ses talents culinaires. Comme le vendeur au cours de ses pérégrinations a le droit implicite d'étancher sa soif, le botteleur a, lui aussi, droit à deux pintes de bière dans sa journée, et... voici l'explication de la formule assez pittoresque rencontrée plus avant, de “deux verres par jour” en plus du salaire, dans les “gages” d'un de ces spécialistes.

Tous ne profitent pas sur place de ce droit : certains, préfèrent que le coût de ces deux verres qu'ils s'engagent à ne pas boire (précisons qu'une pinte anglaise a une capacité de 0 litre 568), soit inscrit à leur avoir pour être ajouté au crédit de leur compte à la fin de la campagne. Ces sans-soif sont appelés des "Tea-Total's" c'est-à-dire des buveurs exclusifs de thé, et vous pensez naturellement tout de suite que ce sont des gens, par nature, d'une sobriété exemplaire. Eh bien, vous vous trompez en partie ! car plusieurs “Tea.-Total's” remarquablement persévérants pendant leur séjour à l'étranger, figuraient parmi les plus fieffés “Lampeurs” (en breton : ar Brassa lounkerien) de leur pays. On les embarquait ivres-morts dans les bateaux le jour du départ de Roscoff et dès qu'ils avaient au retour reposé le pied sur le sol de France, ils se dépêchaient de se rattraper de leur sobriété d'Outre-Manche.

Leur engagement était cependant formel et malheur à qui aurait été surpris à ne pas le respecter : le contrat était immédiatement rompu et l'avoir précédemment acquis, annulé dans sa totalité. Aussi, quelques uns, conscients de leur faiblesse et pour ne pas céder à la tentation, ne mettaient pour ainsi dire jamais le pied hors du “magasin” et rentraient en France sans avoir pratiquement rien vu de la Grande-Bretagne, ni parlé à d'autres Britanniques que ceux de leur voisinage quand ils venaient directement dans leur local acheter de la marchandise.

Dès leur installation dans ce dernier, nos botteleurs ont donc commencé à fabriquer les “paquets d'oignons” ; c'est le terme employé de préférence par les Johnnies pour désigner l'unité de vente (en Breton : eur pakad = un paquet, devenant en diminutif : ar pak et au pluriel : pakajou) ; quelques vendeurs .(pressés de faire connaître leur retour à leur clientèle les ont aidés et se sont mis en route dès qu'ils ont eu de quoi garnir leur "Stake". Nous avons déjà souligné combien étaient durs les premiers jours de vente, jusqu'à ce que se soient endurcies épaules et plantes des pieds et que cuisses et mollets se soient rééduqués à la marche et aux stations debout sous un fardeau de 50 à 60 kilos au départ. Le Johnny va de porte à porte ; s'il connaît déjà la ville il a “ses” maisons et ne perd plus son temps à. tirer inutilement certaines sonnettes qu'il tirait autrefois si bien que les Anglais l'avaient surnommé “Bell-breaker” :”Briseur de sonnettes”.

Il sait suffisamment d'Anglais pour faire sa vente : “Want you onions, Missis ?”. Les plus savants disent :”Do you want any onions ?” (Désirez-vous de l'oignon, Madame ? et ils ajoutent, s'ils sentent qu'il faut insister :”They are very cheep” (ils sont très bon marché !

Il sait aussi compter en monnaie anglaise, et les penny, les shilling, les 1/2 crowm et les crown, les Pound sterling et leurs sous-multiples et multiples n'ont pas de secret pour lui, pas plus d'ailleurs que les mesures britanniques de poids et de capacité.

Et comme, lorsqu'il quittait le magasin, le patron lui a bien indiqué le tarif au paquet qu'il doit rapporter, il n'ignore pas davantage que s'il ramenait un prix moindre, autrement dit en langage Johnny que s'il revenait avec “roll” (ou perte), on commencerait d'abord par se méfier de lui ; que s'il récidivait on le considérerait comme un carettier ou un mauvais vendeur ; en tout cas comme un mauvais exemple pour les autres et un individu à renvoyer en France à la plus favorable occasion.

Dans les compagnies dont le Master était exigeant et très strict, le “Doubl” était porté au crédit du vendeur, mais le “Koll” ou perte était également inscrit à son débit, le tout étant réglé en fin de campagne. Car naturellement si le minimum fixé n'était pas toujours obtenu (et si c'était accidentel, cela s'appelait “Kaoud dichanz” - avoir de la malchance), il était aussi parfois largement dépassé et ceci se disait “Doubla” (vendre à un prix majoré).

Pour le “domestique”, il y avait donc au moment de ce règlement des satisfactions ou des déceptions, ces dernières s'amplifiant lorsqu'il avait, pendant la saison, fait des dépenses personnelles que le patron avait payées. Et s'il avait par surcroît demandé à ce dernier des avances sur son salaire, pour subvenir aux besoins de sa famille, le reliquat à percevoir lui paraissait bien maigre s'il n'était même pas parfois, inexistant.

Est-il besoin d'ajouter que, placés devant cette alternative, les meilleurs vendeurs s'arrangeaient pour obtenir davantage de “Doubl” que de “Koll”. Ils faisaient eux-mêmes leurs comptes journaliers pour ramener au patron le prix total indiqué par lui, avec de temps en temps, un peu de supplément, après s'être payé dans la journée, ou des rafraîchissements pour étancher leur soif ou des “chips” et des “fried fish” (frites et poissons frits) pour reprendre des forces. Plus tard, lorsque apparurent les cinémas, ils se payaient également quelques distractions quand ils jugeaient avoir rempli leur contrat.

Dans les autres compagnies, et elles étaient le plus grand nombre, “ar ch'oll” (la perte) était absorbée par le Master, mais “an doubl” (bénéfice) lui revenait aussi. Si ce système paraissait à ce dernier sinon plus équitable, tout au moins lui évitait-il des soucis de comptabilité et de surveillance. Mais la possession de quelque argent de poche par un vendeur était considérée par le patron comme une preuve de “resquille” et déconsidérait pour longtemps le fautif dans son esprit.

Il y aurait beaucoup à écrire sur les trucs ou simplement sur les tours employés pour forcer la vente. Certains étaient astucieux et d'autres frisaient la malhonnêteté comme ceux dont nous avons parlé dans le paragraphe sur la concurrence. Cependant, comme ils rapportaient aux compagnies, leurs auteurs étaient considérés dans ces dernières comme des champions et cette réputation se propageait rapidement dans toute la corporation. Le plus bel éloge qui pouvait se faire d'un Johnny était de dire de lui :”N'euz den ebed da vond warnan” (Personne ne peut le surpasser). Aussi les surenchères sur son salaire ne lui faisaient pas défaut à la fin de la campagne ou au moment de l'embauche pour la suivante.

Parmi les tours, disons “douteux”, mais somme toute acceptables, citons en un, anodin et très fréquemment utilisé: comme le Johnny fut vite connu dans la clientèle comme poussant avec insistance à l'achat, certaines ménagères, quand elles avaient reconnu son coup de sonnette et se contentaient d'entrouvrir l'huis pour le refermer immédiatement dès qu'elles avaient identifié notre gars. Aussi ce dernier, averti et aux aguets, s'empressait-il, une fois la porte entrouverte, de passer la pointe de sa chaussure dans l'entrebâillement, de telle sorte qu'on ne pouvait plus la lui fermer au nez. La ménagère était donc dans l'obligation d'écouter le boniment de notre homme... et de lui acheter de sa marchandise pour arriver à s'en débarrasser.

En voici un autre, beaucoup moins honorable, dont se servit une fois un “Nevezshant” (apprenti), aussi rusé qu'effronté, autant pour se venger d'un refus brutal que pour liquider une partie de ses oignons. S'étant présenté dans un hôtel de qualité pour en proposer, il fut vertement rabroué et mis à la porte avec rudesse. Comme il n'y avait pas de témoin de la scène, il imagina donc de jeter à terre et de piétiner une ou deux bottes, puis de se mettre à hurler et à pleurer. Il attira de cette manière l'attention d'un “Policeman” (agent de ville) et lui expliqua que le Directeur de l'établissement l'avait brutalement mis dehors et lui avait écrasé la marchandise qu'il lui offrait. Outre le préjudice matériel qu'il venait de subir, il allait surtout devoir affronter le courroux d'un patron assez violent. Crédule et tendre, le policier s'apitoya sur son sort, infligea un P.V, à l'hôtelier et l'obligea à payer le prix des oignons, largement estimé par notre jeune impudent.

Il faut préciser, pour nous rendre l'anecdote crédible, que les autorités judiciaires anglaises et la police, étaient à l'époque beaucoup plus avancées et plus strictes que les nôtres sur les conditions de travail de l'enfance... et que notre bout d'homme ne l'ignorait pas. S'il ne revint plus chez son malheureux hôtelier et ne récidiva point, nous le supposons, chez d'autres, il confirma cependant par la suite ses dispositions de “bon” vendeur, en affinant ses méthodes.

Quand il avait par exemple, porte ouverte devant lui en hiver, il se faisait familier, déposait son fardeau dans l'entrée, entrait délibérément dans la maison, allait jusqu'au fourneau ou jusqu'au poêle de la pièce et s'ébrouait devant lui, tremblant de froid. Le plus souvent, ce geste éveillait chez son interlocutrice (car il usait du stratagème seulement avec les dames, plus sensibles que les hommes) la pitié devant la misère du malheureux et suscitait une invitation à s'asseoir qu'il se gardait bien de refuser et parfois à boire une "Cup o'tea" (prononcez comme lui Copeti) qu'il acceptait volontiers. En la dégustant, il s'enquérait, sans trop s'attarder car il avait encore beaucoup de maisons à visiter, de la santé des enfants, de la famille... en vantant discrètement la qualité de ses oignons et s'en allait après avoir laissé au ménage un et quelquefois même plusieurs chapelets.

Cette audace et cette adresse avaient rapidement fait de lui un de ceux auxquels s'appliquait l'éloge que nous avons cité plus haut et un vendeur très recherché. D'un caractère enjoué mais insouciant, il est décédé prématurément voici déjà de nombreuses années.

Tous les “Nevezshanted” n.'avaient évidemment pas son aplomb et ne se hissaient pas à son niveau.

Depuis fort longtemps avant la guerre de 1914 et avant le relèvement de l'âge de la scolarité en France, ils étaient embauchés dès leur dixième année (et parfois même au-dessous) Leur salaire pour la première campagne était laissé à l'appréciation du patron et quand il était fixé avant le départ, variait entre 10 et 30 francs par mois.

Certaines compagnies, spéculant sur l'apitoiement probable des ménagères britanniques sur des enfants , condamnés si jeunes à exercer un métier si pénible, en utilisaient quelquefois plusieurs. Dur était en effet le métier (nous continuerons à nous en rendre compte), mais sur les recommandations des patrons ou d'eux-mêmes, les intéressés exploitaient facilement cette corde. On les mettait dans la rue, parfois dans leurs débuts accompagnés d'un vendeur chevronné, mais très souvent aussi tout seuls. On leur avait inculqué quelques notions de calcul en monnaie anglaise avec la formule habituelle d'offre de la marchandise, mais on leur avait surtout indiqué le prix minimum (on dit aujourd'hui le prix “plancher”) à obtenir pour la botte. Ils tiraient donc les sonnettes. A l'annonce de la somme désirée la réponse .était le plus souvent : “Too dear” (.trop cher, Il leur venait bien sûr à l'esprit des arguments pour réfuter cette assertion, mais comment les exprimer puisqu'ils ne savaient que deux ou trois mots de la langue et, tout interdits, ils voyaient à regret la porte se fermer devant leur nez.


NOTES DE L'AUTEUR :

1° - Une faute d'inattention nous a, dans notre dernière relation sur les Johnnies, fait placer l'archipel des ORCADES à l'Est, alors qu'il se situe au Nord de l'Ecosse. La carte très claire que le metteur en page du Bulletin a eu l'excellente idée pour guider les lecteurs, de dessiner et d'insérer dans le texte, a remis les choses en ordre. Nous l'en remercions et nous en profitons pour ajouter aux villes d'Ecosse choisies comme "annexe::" par les Compagnies, celle de KIRCALDY, au Nord de LEITH-EDIMBURG et importante station balnéaire de la péninsule comprise entre le Firth of Forth au Sud et le Firth of Tay au Nord.

2° - La célèbre harpiste Écossaise qui avait apporté son concours au Grand FESTIVAL CELTIQUE (Bretagne-Écosse) des 28, 29, 30 et 31 Juillet 1934 à Roscoff, s'appelait en fait Loïsa RUSSEL-FERGUSSON. Elle était Bardesse des Highlands et accompagnée d'un Bag-Piper (joueur de cornemuse) de l'île de SKYE : M. SETON-GORDON. L'harmonieuse barcarolle qui avait, parmi beaucoup d'autres, charmé les assistants s'intitulait "SKYE BOAT SONG" (Chanson du batelier de SKYE)

3° - Nous avons écrit dans la 1ère partie de notre Essai que le dernier des Maîtres de port à Roscoff avait été Mr LE CALVEZ. Or, s'il avait en effet été le dernier à être nommé dans ces fonctions par l'Administration des Ponts et Chaussées, c'est en réalité Mr Yves CAVELAN, ancien Capitaine au Long Cours qui avait été le dernier à les exercer.

Monsieur CAVELAN, qui occupait un poste similaire à CAEN avait, pour se rapprocher de sa famille qui habitait Roscoff où Mme CAVELAN enseignait, permuté avec Mr LE CALVEZ Ce nous est l'occasion d'ajouter que Mme CAVELAN était la nièce de Melle EVEN, ancienne directrice de l'Ecole Communale des Filles de Roscoff dont la mémoire est encore vénérée par ses anciennes élèves et par tous ceux qui ont connu sa délicatesse, sa discrétion, son dévouement et sa bonté.


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