La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 239 - 1970 - Janvier

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h 
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979

Carte des lieux d'activités des Johnnies


Bredouilles neuf fois sur dix, les “Nevezshanted(ou apprentis Johnnies)”, déambulaient sur les trottoirs et finissaient par se retrouver... dans les parages de leur magasin où ils rentraient harassés, sollicitant un breuvage ou un morceau de pain. Inflexible, le patron les renvoyait avec un sec “quand tu auras vendu ton lot”. Leurs pleurs ou les regrets de la maison paternelle qui se devinaient sur leurs visages, finissaient cependant par attendrir quelques personnes parmi les nombreuses visitées et, à la tombée de la nuit, la plupart d'entre eux avaient réussi à liquider, en grande partie sinon en totalité, leur marchandise.

A cet âge cependant, l'on a de l'oreille et l'on retient facilement au bout de quelques jours ou au plus, de quelques semaines, nos débutants connaissaient suffisamment de mots anglais pour ne pas rester médusés devant un premier refus et au fil des années ils devenaient, au prix d'expériences amères, des vendeurs “qualifiés”. Les autorités britanniques avaient d'ailleurs fini par s'émouvoir de leur sort et fixé à 12 ans révolus l'âge minimum pour l'exercice du colportage.

La charge au départ était lourde et quelques uns, pour reposer leurs épaules, s'enhardissaient parfois dans des rues paisibles, à mettre leur “stake” sur un pan de mur et à prendre quelques paquets à la main pour aller les offrir dans les maisons voisines. Ceci était formellement interdit dans les Compagnies. Le vendeur ne devait en effet jamais, sous aucun prétexte, se séparer de son lot d'oignons. Certain Master, particulièrement méfiant et sans doute au courant de cette manière d'opérer, suivait en cachette ceux qu'il soupçonnait de la pratiquer et  profitant de leur éloignement ou de leur entrée dans une habitation, subtilisait sur leur bâton deux ou trois chapelets et disparaissait. Le soir venu, quand le “nevez-shant”' lui remettait sa recette, il lui disait, après l'avoir comptée : “Le compte n'y est pas, il manque le prix de deux ou trois bottes. Pourquoi ?”. Confus et intimidé, le garçon finissait par avouer son manquement à la règle. Sans égard pour sa franchise, le patron, intraitable, portait le “koll” au débit du compte du jeune fautif et, se donnant bonne conscience, tenait le procédé pour “éducatif”.

Celui qui nous a décrit cette peu reluisante méthode nous a, par la même occasion, raconté L'aventure suivante survenue à lui-même dans son adolescence et qu'il finissait avec le recul du temps, par trouver assez plaisante.

Il était “sur les bourgs” (nous verrons plus loin) ce que représente cette expression) et avait terminé sa journée assez tard. Pour passer la nuit, il alla demander asile dans un “Logging-house” (meublé) à bas prix. “Nous venons de donner la dernière chambre à un de vos collègues” lui fut-il répondu. “Le lit en est cependant assez large pour deux et si son occupant veut bien le partager avec vous et si vous êtes vous-même d'accord, nous n'y verrons pour notre part aucun inconvénient”. Il s'agissait en effet d'un Johnny que notre jeune homme connaissait bien pour se trouver souvent en compétition avec lui dans le secteur, et qui accepta volontiers sa compagnie. Il se montra même fort complaisant, lui posant nombre de questions marquant, sans l'ombre d'un doute, le vif intérêt qu'il portait à son sort :

-          As-tu bien travaillé aujourd'hui et n'es-tu pas trop fatigué ?

-          Ma foi oui, j'ai bien vendu et je suis très content.

-          Quels bourgs as-tu faits dans ta journée ?

-          Tel et tel.

Et après un temps de repos :

-          Et demain, vers lesquels comptes-tu te diriger ?

-          J'ai l'intention de faire tel pays dans la matinée et tel autre dans l'après-midi. Mais il faut que je sois levé très tôt et je vais tout de suite demander au veilleur de nuit de me réveiller de très bonne heure.

-          Ne te dérange donc pas, dit fort aimablement le compagnon de rencontre, je suis moi-même très matinal et je te secouerai à l'heure dite.

Harassé mais rassuré, je m'endormis donc avec confiance, nous avoua notre narrateur.

Lorsque j'ouvris l'oeil le lendemain, poursuivit-il, le soleil était déjà haut dans le ciel et la place de mon “camarade” était froide. Je me levai et m'habillai en toute hâte, avalai rapidement une tasse de thé et après avoir regarni mon “stake” à la gare où m'attendait du ravitaillement, pris le premier train en direction du pays choisi avec la ferme intention de rattraper le temps bêtement perdu.

A ma première offre dans les maisons du bourg, surprise de la maîtresse de maison. Mais je viens justement d'en acheter à un de vos collègues (qu'elle voulut bien me décrire). Même réponse dans la deuxième et.. dans toutes celles du village où la provision était à renouveler..

Et voilà comment l'Esprit venait aux jeunes Johnnies !

Pour tous, jeunes ou vieux, le réveil était généralement à 6 heures et le lever, suivi d'un déjeuner frugal au thé, immédiat. Dans certaine compagnie, si les jeunes se montraient un peu “Lezireg” (lents) à se mettre debout, le Master, chaussé de souliers à clous, marchait à travers les couettes sur lesquels ils étaient couchés à même le sol, côte à côte, en vociférant et sans se préoccuper des meurtrissures qu'il pouvait occasionner à leurs membres.

Ceux qui devaient battre la campagne se levaient à 4 heures, car ils avaient à parcourir de 40 à 60 kilomètres dans la journée, en traînant ou en poussant à tour de rôle une charrette à bras remplie d'oignons. Dans certaines compagnies, ils emportaient du pain et un peu de viande pour leur repas de midi qu'ils prenaient assis sur les brancards de leur véhicule, mais pour d'autres patrons, c'était à eux de se débrouiller pour se nourrir. Et de ce fait il leur arrivait de se voir offrir dans quelques maisons, une collation légère ou du thé, qui étaient, on peut s'en douter, les bienvenus. Quand ils n'avaient pas cette chance et que la faim les tenaillait par trop, ils se risquaient à solliciter eux-mêmes un peu de pain “some bread please”. Leur retour était toujours très tardif : aux environs de minuit et même parfois vers 2 heures du matin et ils devaient repartir à 4 heures après avoir refait leur chargement.

Nous avons de nos jours peine à imaginer une pareille existence. Elle était cependant celle de beaucoup de Johnnies et des jeunes la partageaient. Plusieurs de ceux qui l'ont vécue sont encore là pour en témoigner. Quand un ou deux apprentis étaient de ces longues randonnées, les anciens, s'ils avaient le coeur tendre, les faisaient au retour, tout au moins sur le plat et dans les descentes, grimper dans la  charrette où ils pouvaient se reposer un peu. A l'arrivée au magasin, le repas qui les y attendait était, on s'en doute, rapidement ingurgité.

Ce repas du soir était invariablement composé de soupe, généralement très bonne dans toutes les compagnies, et de viande bouillie, sauf le vendredi. Pour respecter la loi de l'abstinence, on mangeait en effet ce jour là, de la soupe, du poisson ou des haricots.

L'on mangeait vers 10 heures sur les tables ou sur les planches à tréteaux autour desquelles on s'asseyait, quand il y avait des bancs ! Ils faisaient en effet défaut dans de nombreux magasins.

On se mettait alors ou à genoux ou en "tailleur" autour de la marmite. La viande découpée par le “cuisinier” était tirée au sort. Ce dernier était fixé par un apprenti auquel on avait fait tourner le dos. Le Master prenant une part au bout d'un couteau ou d'une fourchette lui demandait à qui elle devait être attribuée. Le jeune, intimidé, sortait un nom au hasard de sa mémoire et faisait parfois des jaloux : tous les morceaux n'étaient pas d'égale valeur, les uns très gras, les autres très maigres et certains des convives préféraient celui-là à celui-ci. Il arrivait maintes fois à un patron au coeur bon, de céder son propre lot à un de ses “domestiques” particulièrement mal servi, surtout quand il s'agissait d'un enfant ou d'un adolescent, et même de se priver complètement de viande pour apaiser une rancœur trop visible.

Pour les vendeurs de la ville de stationnement ou de sa banlieue et environs immédiats, la vente commençait dès le lever du jour et parfois même avant dans certains quartiers. Le soir venu, comme il était difficile d'aller dans la pénombre tirer les sonnettes sans risquer d'indisposer les clients, elle se terminait dans les "Pubs" diminutif de "Public-Houses" ou débits de boissons. A l'époque, ces établissements restaient ouverts toute la journée, tandis que de nos jours, ils sont l'objet d'une réglementation très sévère d'ouverture et de fermeture : quelques heures dans la matinée, en début d'après-midi et dans la soirée. Ce qui restait du chargement du Johnny y était en général “Linké” (du mot “link” ou cordon, c'est à-dire “bradé”, car il s'agissait le plus souvent de paquets de conservation pour le moins douteuse et par conséquent de vente scabreuse à la clientèle habituelle.

Ceux venant des environs de la ville se donnaient aussi de temps en temps rendez-vous dans un Pub des faubourgs, où un “doubl” substantiel leur permettait de s'offrir un “Bacon & Eggs” (Oeufs et jambon fumé frits) qui les changeait de leur ordinaire sans variété, et leur permettait d'attendre sans impatience l'heure de la fin de la journée et du souper. Dans une Compagnie, ce rendez-vous se disait “Arrêt à Penzé” ; les initiés comprenaient.

Une autre catégorie de vendeurs partait le lundi matin pour toute la semaine. Cela se disait en Breton : “P,Tond war ar bourkou” ou “Mond da vourka” (aller sur les bourgs). Ces pérégrins établissaient leur itinéraire le dimanche et se faisaient expédier de la marchandise de ravitaillement à telle ou telle gare sur le parcours retenu. Dirigés par un des associés de la compagnie, ils revenaient le samedi soir, après avoir pris soin de réexpédier chaque jour les grands paniers en osier si précieux et d'une contenance de 200 à 250 kilos d'oignons, fabriqués par les vanniers de Pont-Eon en Plouénan. Mangeant dans des gargotes quand les provisions emportées étaient épuisées, ils couchaient dans des "Logging-Houses" ou des Asiles de nuit dans les villes ou encore, quand il se pouvait, dans les locaux de l’ “Armée du Salut” (Salvation Army), toujours d'une propreté exemplaire, avec des cellules particulières à. fermeture de sûreté et à prix très modérés et dans les granges et le foin à, la campagne:..

Dans les Asiles de nuit, ils côtoyaient toutes sortes de miséreux, clochards ou vagabonds ; dans certains d'entre eux, les gardiens avaient instauré une méthode spéciale pour, le matin, réveiller tout le monde en même temps, sans fatigue ni mal pour eux-mêmes. Une corde solide était tendue devant une file de bancs. Les “Clients” assis sur ces bancs, s'appuyaient les bras sur la corde et dormaient, s'ils avaient réussi à trouver une position convenable. Au matin donc, à l'heure fixée, on lâchait la corde à l'un de ses bouts et les dormeurs se réveillaient tous en même temps, en heurtant le sol. Une heure de travail (pour nettoyage et mise en ordre des lieux), était demandée à chacun pour prix du logement. Nous pensons que ce n'est qu'en dernière extrémité que nos Johnnies avaient recours à ce dernier.

Dans certains centres cependant, particulièrement dans le Nord de l'Angleterre et en Écosse, ces asiles étaient plus convenables et offraient pour s'allonger, soit des planches séparées par des bât-flancs, soit des couchettes à sommiers métalliques (dont les mailles vous rentrant dans les côtes font le sommeil léger) et des couvertures suspectes. Ils mettaient aussi, moyennant une modique redevance,à la disposition des usagers une poêle et un feu pour cuire la viande ou les aliments qu'ils pouvaient avoir apportés.

Lorsque le Johnny y faisait sauter ses oignons et frire son steak, il fallait, parait-il, voir les pauvres hères qui l'entouraient et qui, de leur vie, n'avaient au mieux connu en fait de cuisine que la viande et les pommes de terre “à l'anglaise”, se pencher par-dessus son épaule pour humer le fumet odorant qui montait do la poêle. En d'autres temps, le réalisme du tableau, avec ses lumières et ses ombres, n'aurait-il pas été de nature à tenter le pinceau d'un peintre flamand ?

Le Lundi était le jour le plus pénible de la semaine. Comme on ne travaillait pas le dimanche, il fallait rattraper le temps perdu, on se levait à minuit pour botteler des oignons avant le départ pour la “chine” et la journée ne se terminait que la nuit suivante à la même heure.

Dans les villes, principalement dans les plus grandes, la vente du samedi après-midi -prenait un tour particulier. C'était jour de paye pour les Anglais et les Johnnies qui avaient vendu “à crédit” dans la semaine, ce qui était courant dans les quartiers populaires, passaient dans les maisons où ils avaient “fait confiance”, pour récupérer leur argent. Certains autres se livraient à la même opération dans les “Pubs”, très fréquentés par les ouvriers dans l'après-midi et, en trinquant et parfois même en chantant avec eux, ils réussissaient, dans l'euphorie générale, à vendre d'autres nombreux chapelets qui eux étaient payés "cash" (comptant).

A Cardiff et dans plusieurs autres Centres, quelques astucieux pratiquaient la vente au “Rafling” également dans les Pubs. Ils utilisaient des tickets d'un carnet à souches qu'ils portaient toujours sur eux et organisaient une Loterie ou “Rafle” dont le gros lot était bien sûr, selon l'importance du prix du billet, une ou plusieurs bottes d'oignons. Ce système qui se pratiquait également souvent dans le; soirées des autres jours et dans les mêmes lieux était, paraît-il, d'un fructueux rapport.

Le seul jour de repos était le dimanche, encore quand on n'en profitait pas pour faire sa lessive. S'il y avait une église catholique dans la localité ou à proximité, on assistait à la messe le matin. A midi, toute la compagnie réunie mangeait un repas plus copieux et plus varié que pendant la semaine. La viande du jour était généralement un ton rôti ou du beefsteak (et l'on sait la réputation de qualité de la viande de Grande Bretagne) avec des frites.

L'après-midi était libre pour tous. Les uns en profitaient pour rattraper leurs heures de retard de sommeil; les autres allaient voir les camarades des compagnies voisines et faire avec eux la causette ou une bonne partie de dominos. Beaucoup enfin écrivaient à leur famille pendant que d'autres raccommodaient leurs vêtements ou leur linge. Bref, ils ne connaissaient pas l'ennui légendaire des dimanches anglais.

A propos de vêtements et de linge, disons que l'habillement de nos Johnnies, fort négligé dans les premiers temps, s'était peu à peu amélioré. Si dans la campagne ou dans les montagnes du Pays de Galles et de l'Ecosse, on pouvait encore, voici quelques années, se permettre “une petite tenue”; dans les villes et principalement dans les quartiers résidentiels, une mise très propre, à défaut d'élégance, était de rigueur pour avoir accès dans les hôtels, les maisons particulières ou les villas.

Le problème fut plus facile à résoudre dès que les femmes des patrons eurent pris l'habitude de suivre leurs maris en Grande-Bretagne.

La vie du Johnny n'était donc pas, nous avons pu en juger, très enviable et son métier n'apportait du profit qu'en mesure des efforts qu'il fournissait et des privations qu'il endurait dans l'intérêt de tous.

Beaucoup de patrons étaient sans pitié et nous avons du mal aujourd'hui, à comprendre leur attitude. Pour essayer de l'expliquer, songeons aux soucis qui ne cessaient de les tenailler : ils avaient engagé de très gros frais pour le départ, entre autres pour : fret du navire, dépenses à son chargement, location du magasin, transport des marchandises à l'arrivée, règlement des taxes d'entrée, achat de matériel, avances à quelques membres de leur personnel, etc.. La plupart avaient dû emprunter de l'argent pour faire face à ces dépenses et ils auraient, au retour, à payer les oignons aux cultivateurs, les salaires aux “domestiques”, à régler leur compte chez l'agent maritime, l'intérêt sur les sommes empruntées et ils couraient le risque d'avoir d'importants déchets par suite de pourriture des oignons, du chômage par suite de retard dans les livraisons des 2ème et 3ème chargements, les bateaux étant susceptibles d'être dans l'obligation de relâcher dans la tempête et ils n'avaient aucune possibilité d'être garantis contre ces dommages, ni aucun recours.

Les “domestiques” n'ignoraient pas ces dangers qui guettaient leurs employeurs et qui, par contre-coup, les menaçaient eux-mêmes indirectement. Dans leur grande majorité, ils apportaient donc du coeur à l'ouvrage et supportaient avec résignation les durs sacrifices qu'il imposait. Les réfractaires avaient vite fait de rentrer au pays, de leur propre gré ou par suite dé renvoi.


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