La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 240 - 1970 - Février

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h 
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979

Carte des lieux d'activités des Johnnies


Les patrons des Compagnies donnaient l'exemple. Le “Master” toujours le premier levé, en s'occupant de la direction et de la gestion : surveillance générale de l'affaire, renouvellement à partir de Roscoff des stocks de marchandise et sur place, du matériel ; formalités administratives ou douanières ; règlement des litiges avec la clientèle ou avec la police (ces derniers étant inévitables lorsque l'on emploie un personnel très mélangé), achats de la pitance journalière et tenue de comptes, laborieux toujours pour une personne d'instruction sommaire. Bien que n'allant pas lui-même “chiner”, il participait cependant à sa manière à la liquidation des oignons en en vendant à l'occasion en demi-gros dans des hôtels, des charcuteries ou des pensionnats.

Leurs co-associés partageaient eux la vie des employés en ayant en plus des responsabilités de chefs de groupes. Ils se plaignaient parfois à juste titre de se trouver dans des conditions moins avantageuses que leurs subordonnés. Ils ne percevaient en effet leur part dans les bénéfices qu'à la fin de la campagne, après règlement de tous les frais, et cette part n'était quelquefois pas supérieure au salaire d'un bon commis lorsque, même dans les mauvaises années, elle n'était pas à peu près nulle. En cours de saison ils ne pouvaient, en outre, pas percevoir d'avances pour subvenir aux besoins des leurs.

Malgré tous les inconvénients de la profession et ses inconforts, grand était autrefois, surtout dans les familles des patrons, l'engouement des enfants pour elle et beaucoup aspiraient à quitter l'école pour aller l'exercer

L'on parle encore à Roscoff de l'histoire de ce gamin de 10 ans qui ne rêvait que de l'Angleterre dont ses deux frères, plus âgés que lui, ne cessaient de lui parler, en lui vantant naturellement ses attraits en même temps qu'ils établissaient le métier de Johnny. Il ne cessait de tarabuster ses parents pour en obtenir l'autorisation de les accompagner. Ces derniers exploitaient une bonne ferme en bordure de mer d'où l'enfant pouvait voir les navires entrer ou sortir du port et la direction qu'ils prenaient vers le large ne faisait qu'attiser son désir, que ses parents se refusaient obstinément à exaucer.

Las cependant de l'entendre pleurer et “leur bâtiment” étant à quai, ils firent mine d'y consentir et simulèrent de lui préparer sa malle. Lorsque le bateau, chargé, fut en instance de départ, on emporta donc cette dernière pour la déposer à bord avec celles de ses frères. Mais le père avait prévenu le capitaine, en lui demandant de refuser l'embarquement du garçon en raison de son trop jeune âge. Celui-ci resta donc à terre. Dépité, il s'enfuit vers la maison en mâchonnant sa rancœur et une idée diabolique lui passa par la tête. Il se dirigea vers le “Liorz”, jardin attenant aux bâtiments de la ferme que son père venait tout nouvellement de planter en choux-fleurs qu'il se mit à arracher tous en les dispersant. Il terminait ses ravages quand son père arriva ; furieux, ce dernier lui cria : “Attends un peu tu vas me payer ça cher” et il se dirigea vers lui. Le gamin ne l'attendit pas et se mit à courir. Le père le suivit et ils firent tous deux, trois ou quatre fois le tour du liorz, jusqu'à ce que le gosse, à bout de souffle, s'effondrât devant sa mère.

Qui, croyez-vous, eut droit aux reproches de cette dernière ? Ce fut le père que sa femme houspilla en lui sortant : “Te voilà bien avancé ; tu as tué ton fils”. Ce ne fut pas si tragique. L'enfant reprit haleine, échappa à la correction promise et devint deux ou trois ans plus tard et à son tour, un fervent Johnny. Tous les aspirants au métier ne persévéraient cependant pas et, devant ses rigueurs, certains abandonnaient après quelques saisons.

Un séjour de plusieurs mois dans un pays étranger de plus d'un millier d'hommes ne pouvait évidemment selon les lois de la vie humaine, s'accomplir sans accidents et sans maladies.

Or, jusqu'à la fin du siècle dernier, les conséquences des accidents n'étaient réglementées par aucune disposition légale. La Loi codifiant “le risque professionnel” en mettant à la charge du chef d'entreprise la responsabilité des Accidents du Travail et en allouant aux victimes de ces derniers des indemnités forfaitaires basées sur leurs salaires, prévues et fixées par la Loi elle-même, ne vit le jour, pour les ouvriers et les employés des seules professions industrielles et commerciales, que le 9 Avril 1898. Elle fut complétée ou modifiée par de nombreuses lois subséquentes et notamment par celle du 15 Décembre 1922 qui étendit aux exploitations agricoles la législation sur les Accidents du Travail.

Jusque là, les “sinistres” avaient parfois des suites très lourdes pour les accidentés, et les gens de notre génération ont connu parmi les Johnnies, quelques “domestiques” ouvriers agricoles de métier en France qui, revenus d'Angleterre invalides avec une capacité physique très diminuée, n'avaient reçu en contre-partie aucune indemnité ni aucune pension et devaient stoïquement s'adapter à leur triste sort.

La Loi de 1898 fut d'application obligatoire et avec elle se créa l'assurance contre les accidents du Travail. Mais “la période de rodage” après la promulgation d'une Loi est toujours assez longue et beaucoup de Patrons - et pas seulement chez les Johnnies - rechignaient à s'y conformer et à s'assurer contre les risques mis à leur charge. Il fallut les conséquences, funestes pour leur patrimoine, subies par quelques réfractaires à la suite d'accidents graves ou mortels (rentes à servir aux victimes ou à leurs ayants droit), pour que se généralisât la pratique de l'assurance du personnel employé. Le naufrage du vapeur “HILDA” en 1905, acheva de convaincre les récalcitrants de la nécessité de cette dernière.

Les Patrons ne relevaient pas, pour leur propre personne, de la Loi. Ils avaient cependant la possibilité de se garantir “individuellement” contre tout accident pouvant leur survenir même en dehors du travail et, dans leur grande majorité, ils en usèrent.

Les maladies des salariés par contre, n'étaient pas couvertes par les lois de 1898 et 1922. "L'Assurance Sociale" ne fut instaurée en France qu'en 1930 et en 1945, tout de suite après la guerre, elle fut remplacée par la “Sécurité Sociale” qui engloba en outre les accidents du travail pour les assujettis à la loi de 1898 (à l'exclusion des professions agricoles qui relèvent toujours de la loi de 1922 et suivantes), et les “Prestations familiales”. Mais les dispositions, tant de l'Assurance Sociale que de la Sécurité Sociale ne s'appliquèrent pas aux Johnnies parce que leur activité en tant que telle, s'exerçait en totalité à l'étranger.

Heureusement, en vertu d'accords de réciprocité entre les Etats Anglais et Français, les frais médicaux, pharmaceutiques et d'hospitalisation sont pris en charge par celui d'entre eux qui a des ressortissants de l'autre en séjour temporaire sur son territoire, si bien que tout Johnny, patron, employé ou membre de leurs familles est, dans les îles britanniques, soigné gratuitement dans les infirmeries, les lazarets et les hôpitaux anglais ou français. Il y avait en effet dans certaines grandes villes et à Londres en particulier, un établissement à personnel médical et infirmier français et nos compatriotes s'y sentant plus à l'aise, y recouraient de préférence.

Les soins et les prothèses dentaires étaient également, jusque ces dernières années, entièrement gratuits et s'il vous arrivait parfois, au retour des Johnnies ou de leurs épouses, de vous extasier devant leur mine rajeunie, un sourire malicieux venant éclairer leur figure en découvrant une denture impeccable, vous fournissait immédiatement l'explication de l'heureuse transformation remarquée. A l'heure actuelle cependant; pour les prothèses, il est demandé aux bénéficiaires, une contribution, encore modeste, de 5 livres sterling, soit au cours actuel du change, environ 66 fr 50.

Mais le remboursement des frais médicaux, chirurgicaux, pharmaceutiques et d'hospitalisation de l'assuré, ne sont pas toute la SECURITE SOCIALE. Cette dernière comprend aussi avec ces mêmes garanties pour la femme et pour les enfants, celles des risques maternité, décès, invalidité, vieillesse et les Allocations Familiales. La privation de ces importants avantages pendant le séjour à l'étranger, a fini par éloigner de la profession beaucoup de commis et elle fut une des causes de l'amenuisement progressif des compagnies. Mais nous pensons que même avec l'assujettissement obligatoire à la Sécurité Sociale, cette réduction du nombre des employés se serait produite. Très peu de patrons auraient été à même de faire face aux formalités, aux charges et aux taxes annexes qu'il aurait entraînés. Nous avons, en effet, au cours de cette étude, pu mesurer les aléas du métier et constater que les profits que l'on pouvait en tirer étaient, pour une très grande part, à base de privations et de sacrifices continus.

“L'ASSURANCE VOLONTAIRE” à la sécurité sociale que certains contractent avant leur départ, en maintenant les droits de la famille en France aux bénéfices de la Loi, permet en partie de remédier au grave inconvénient que nous venons de signaler, mais l'intéressé lui-même en reste exclus et les mois passés Outre-Manche forment des trimestres perdus pour la constitution de sa retraite.

Les soins médicaux gratuits n'empêchaient toutefois pas toujours les issues fatales et, à chaque campagne, une, deux ou trois disparitions, par maladie le plus fréquemment, étaient à déplorer. Ceux qui décédaient étaient inhumés sur place, les formalités du transport des dépouilles mortelles étant très compliquées et les frais de ce dernier très onéreux. Depuis 43 ans, nous en avons vu revenir très peu. En 1929, fut ramenée celle de Paul ABALEA de Saint-Pol, “master” d'une Compagnie très importante d'EXETER dans le Devonshire, par le bateau qui venait de lui livrer un chargement d'oignons et au début de 1968, celle de Maurice CAROFF, également de St Pol, mais natif de Kerguennec en Roscoff et fils du seul rescapé roscovite de “l'HILDA”, décédé des suites d'un accident, est revenue par avion de COWES dans l'Ile de WIGHT.

Le naufrage de “ L’HILDA” que nous avons déjà rappelé à deux ou trois reprises, dans lequel périrent 65 Johnnies, fut une des plus terribles catastrophes maritimes d'avant la guerre de 1914, et nous reviendrons plus loin sur les circonstances détaillées de l'évènement qui endeuilla tant de familles de notre région.

L'on passait donc ainsi quatre, cinq, six et parfois sept mois en grande-Bretagne. Mais la provision d'oignons français était parfois épuisée avant la date prévue pour le retour. On achetait alors sur place des oignons d'Egypte et surtout de Hollande (dits “Dutch”) et l'on prolongeait ainsi la vente, surtout dans le sud de l'Angleterre. Cette pratique était, l'on s'en doute, assez mal vue des détaillants en légumes britanniques. Ils y voyaient une concurrence, injustifiable celle-là, des Johnnies. Elle fut d'ailleurs parmi les difficultés rencontrées après la guerre de 1939/1945 auprès des autorités de l’île pour en obtenir l'autorisation de reprise du commerce, une des plus délicates à résoudre.

Comme nous l’avons dit plus haut, les campagnes débutaient autrefois plus tôt,. Les récoltes d'oignons étaient en effet plus hâtives et l'on trouvait de la marchandise de maturité suffisamment avancée pour la rendre vendable, à partir du 15 Juin: Mais elles se terminaient également à partir du début de novembre et pour Noël et le 1er de l'An, à peu près tout le monde était rentré en France.

Les choux-fleurs et les brocolis, plantés avant le départ, étaient à l'époque de variétés plus primes sur toute la côte jusqu'à Cléder et Plouescat. Il fallait donc que les hommes fussent de retour à temps pour les couper, les sortir des champs et les livrer par charrettes à bras et hippomobiles et pour certains par brouettes, travail pénible s'il en est, en mauvaise saison surtout, en tout cas trop dur pour des femmes seules.

D'autre part la terre devait être libérée et préparée pour la plantation des pommes de terre hâtives qui était une des richesses, sinon la principale du pays.

A fin avril, on récoltait les “patatez nevez” (pommes de terre nouvelles) dans les plates bandes et du début de mai jusqu'en juin, celles de pleine terra donnaient lieu à partir de notre port, comme nous l'avons déjà signalé, à un négoce intense avec l'Angleterre. Ce trafic avait une particularité d'usage, que celui des oignons ne connaissait qu'en partie : le "Pemp dre gant" ou les 5%. Le cultivateur qui livrait en sacs de 50 Kg était tenu d'ajouter outre 1 kilo représentant le poids du sac, 2,5 kilos supplémentaires qui bénéficiaient au marchand du pays, courtier des Anglais. Est-ce pour cette raison que le tri et la propreté de la marchandise laissaient souvent à désirer ?.. au détriment du bon renom de notre pays d'ailleurs.

Pour les oignons, la règle des 5 supplémentaires ne s'appliquait, de convention entre les parties, que pendant l'été et le début de l'automne, c'est-à-dire pendant la période où le prix restait stable et pratiquement, en fait, pour la variété dite “oignons d'hiver” de consommation immédiate. Mais dès que cette variété était épuisée, que la demande était supérieure à l'offre et que l'oignon dit “d'été”, de maturité plus complète et de conservation beaucoup plus longue, commençait à sortir des silos étroits fermés sur les côtés par des planches entre lesquelles un espacement de 3 à 5 centimètres permettait l'aération des bulbes et recouverts sur le dessus et en arrondi, d'une paille serrée, les prix montaient et les 5% n'étaient plus exigibles du récoltant.

Mais revenons à nos Johnnies en instance de retour. Les préparatifs de départ étaient faits par les botteleurs dont le travail se terminait le premier. Ils vidaient les paillasses de leur contenu, les secouaient et les pliaient. Ils en faisaient autant pour les couvertures et ramassaient les ustensiles de cuisine et le matériel divers. Ils entassaient le tout dans les grands mannequins d'osier dont nous avons vu les autres utilités. Les patrons s'affairaient à vendre les chevaux, les harnais et le matériel roulant (actuellement les automobiles ou à trouver à les garer s'ils décident de les conserver), à la réservation des locaux, si elle était possible, pour la saison suivante. Chacun ayant fait par ailleurs sa propre malle, dès que le dernier vendeur était rentré, on prenait sans plus tarder le chemin de la gare et du retour.

Celui-ci se faisait en général par DIEPPE ou LE HAVRE et PARIS, ou par SAINT MALO. Chacun rapportait évidemment pour sa famille ou pour ses amis, une provision de thé et de cigarettes et tabac anglais. Elle était parfois supérieure à celle autorisée par les règlements de la Douane française, mais les Agents de cette dernière, s'ils étaient en place depuis quelques années,.finissaient par connaître leurs annuels clients et se montraient le plus souvent compréhensifs et tolérants. Rares étaient vraiment les cas de saisie et d’amendes.

Aux gares de Roscoff ou de Saint-Pol, les familles attendaient avec impatience leurs voyageurs, Des évènements heureux ou malheureux s'étaient produits pendant les mois. d'absence et on avait tant de choses à se raconter ! Une odeur spéciale se dégageait des vêtements des arrivants et il nous arrive encore parfois de retrouver cette senteur mélangée de thé, de caramel, de tabac opiacé et de vieille transpiration qui imprégnait nos narines quand, enfant, nous allions à la rencontre de notre parrain et de nos cousins revenant de Carlisle dans le Cumberland.

A cette sensation physique, venait se joindre un sentiment de muette admiration pour ces “héros” qui revenaient de si loin, qui avaient vu tant de merveilles et qui, en outre, vous rapportaient en cadeaux de magnifiques billes en verre de toutes les couleurs que nous appelions des “canettes” parce qu'elles provenaient de bouteilles de limonade de ce nom, dont elles étaient le bouchon. Avec quelle fierté nous les sortions le lendemain, devant nos camarades à l'école !

Le retour s'effectuait généralement sans encombre et si l'on excepte la catastrophe de l’ “HILDA”, il n'était marqué que de menus incidents ou d'accidents individuels.


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