La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 241 - 1970 - Mars

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979

Carte des lieux d'activités des Johnnies


C'était évidemment le voyage de l'ALLER qui présentait le plus de risque, à l'époque où il se faisait sur les navires chargés à ras bord de marchandises et de matériel et, tant par le nombre de passagers embarqués que par l'inconfort dans lequel ils voyageaient, la gêne que leur présence parfois indisciplinée apportait aux manoeuvres de l'équipage. Le moindre de ces risques n'était pas la navigation de nuit ou par temps de brume, dans une mer étroite et encombrée de navires comme l'était et l'est toujours, la Manche.

C'est ainsi qu'en Août 1930, une goélette “La Charlotte” qui se rendait en Écosse  fut, en pleine nuit et à hauteur de Boulogne, prise par le travers par un vapeur et coula en quelques minutes. Les passagers, qui dormaient dans la cale ouverte furent sauvés par le navire abordeur et durent leur salut à cette circonstance, heureuse dans le malheur, que les haubans de la goélette, en restant accrochés à l'avant du vapeur, avaient retardé l'engloutissement du bateau. Tous rentrèrent sains et saufs à Roscoff et renoncèrent à faire campagne cette année là. Ce ne fut, bien sûr, pas le seul naufrage de ce genre, mais il n'y eut dans l'ensemble que très peu de tragédies humaines.

Les accidents se produisaient d'ailleurs en bonne partie à la sortie de notre port et le plus souvent par échouement, sur les roches qui le ceinturaient, particulièrement sur les deux “Benven” et en l'absence de pilote à bord, mais les coques talonnaient aussi sur "Rannic" dans la passe de ce nom et sur “Mein-an-ed” à son débouché ou encore sur “Morvil” au nord-ouest de Ti-Saozon dans la passe du trou-du-banc. N'oublions pas qu'il s'agissait de navigation à voile parfois par vents ou courants défavorables avec des bateaux lourdement chargés qui n'étaient pas tous facilement manœuvrables. Le “Gog”, rocher situé au sud-est de “Piget” et à fleur d'eau par petites marées, occasionnait des ravages surtout aux navires revenant sur lest prendre cargaison et s'aventurant sans pilote dans ses parages.

Une période de départ suscitait une grande crainte dans les familles. C'était celle qui s'échelonnait du 5 au 15 Août. Elle était en effet marquée par de terribles et soudains coups de vent qui tournaient autour de la fête de Saint Laurent le 10 de ce mois : “Tourmant Sant Lorans” (ouragan de la Saint-Laurent), nommait-on en Breton cette tempête. Il était particulièrement redouté des femmes de Santec dont les époux, les pères ou les fils s'embarquaient généralement vers cette date pour Newcastle-on-Tyne ou pour les ports l'environnant dans l'Est de l'Angleterre.

D'où pouvait bien provenir cette appellation ? Etait-elle une simple réminiscence de l'horrible martyre subi par le Saint au 3ème siècle de notre ère dont la fête coïncidait avec d'annuelles violentes tornades, ou la survivance d'une vieille croyance populaire à un tenace courroux céleste provoqué par les tourments qui lui avaient été infligés ? Nous serions reconnaissant à qui pourrait nous apporter des précisions à ce sujet.

Les dommages qui se produisaient pendant les voyages étaient quelquefois corporels et généralement peu graves (chutes ou heurts sur les navires dans le tangage ou le roulis). Ils étaient le plus souvent d'ordre matériel et provenaient soit des bateaux eux-mêmes qui par suite de leur vétusté n'étaient plus étanches et arrivaient à destination avec des oignons partiellement mouillés (ounioun moret) et donc à peu près invendables, parce que noircis et pourrissant très vite. Or ce préjudice, produit dans de telles conditions, est formellement exclu parles clauses de la Police d'Assurance Maritime.

Parfois aussi, ce dommage était la conséquence d'avaries subies par le navire en cours de route et c'est ainsi que le cotre “Gondole” était un jour arrivé à Torquay avec une voie d'eau et un chargement presque totalement inutilisable.

Il y avait enfin les pertes indirectes occasionnées par les retards de navigation tels que brumes persistantes, périodes parfois longues de calme plat, relâches dans les ports par suite de tempêtes et de réparations, échouement sur les bancs de sable de la région de Great Yarmouth dans la mer du Nord, etc...

Deux ou trois jours après l'arrivée au pays, l'on procédait solennellement au paiement des gages des “domestiques”. Cela se disait en Breton "paea ar gajou" et se faisait généralement chez l'agent maritime également restaurateur ou encore chez l'aubergiste, qui, lors de leur conclusion; avait enregistré les dits gages. Il est superflu d'ajouter que depuis la dernière guerres ce cérémonial est allé en diminuant graduellement d'ampleur et qu'il n'a plus cours aujourd'hui.

Tous les membres de la Compagnie ainsi qu'éventuellement leurs épouses et les parents des “Nevezshantel” (précisons en passant que l'orthographe exacte de ce mot est “Tueveziant” - Nevezianted.”, muée par la phonétique en Nevezhant-tad), étaient invités au repas qu'offrait à cette occasion le Master.

Celui-ci y venait en petite tenue, c'est-à-dire :

Ce n'était pas la grande tenue, mais elle était encore imposante, le gilet sans manches conférant à son porteur un air certain de dignité.

Pour en faire celle de cérémonie, or, la complétait par :

-           le TURBAN bleu enroulé autour de la ceinture,

-           la CHAINE DE MONTRE ostensible sur le gilet sans manches,

-           une chemine à col rabattu, blanche,

-           un nœud de cravate, noir.

A la fin du siècle dernier et au début de l'actuel, les jeunes gens de Roscoff, sous l'impulsion du barde Eugène d'HERBAIS, de Kerestat, portaient pour les grandes fêtes, pour les processions et pour les réunions ou les rassemblements de la jeunesse des alentours, un gilet bleu à manches sur un gilet sans manches, noir, un turban bleu et un pantalon blanc, serré aux cuisses nais évasé dans le bas sur la chaussure, ce qui en faisait en quelque sorte un précurseur du pantalon dit “Charleston” des années 1925 à 1930.

Ce serrage du pantalon aux cuisses présentait parfois pour les porteurs de bannières, particulièrement de celle de Sainte-Barbe, très lourde, le désagréable inconvénient, au moment de l'abaissement de l'enseigne, par exemple pour l'entrée dans l'église et son redressement dans la nef, de voir le dit pantalon craquer sous l'effort et provoquer l'hilarité de l'assistance.

Ces habillements ne se portant plus, sauf peut-être le dernier à l'occasion de fêtes folkloriques, nous nous sommes permis d'en faire une description sommaire, en pensant qu'elle rappellerait d'émouvants souvenirs à ceux de notre génération et de la précédente et serait peut-être de nature à éveiller l'intérêt des plus jeunes sur un passé, somme toute assez récent, et pourtant si différent du présent qu'ils connaissent.

Mais retrouvons nos Johnnies à la “skodenn” de clôture de leur saison.

A la fin du repas dont l'ambiance plus ou moins joyeuse était fonction des résultats de la campagne, le Patron, assisté parfois de son principal associé, appelait à tour de rôle les “domestiques” dans une pièce voisine et leur réglait leur dû d'après les comptes qu'il avait soigneusement tenus pour chacun d'entre eux : gages, “doubl” et verres de bière pour les Tea-total's au crédit ; avances sur gages et dépenses faites pour son compte, “koll” éventuel au débit. Ses chiffres étaient parfois contestés par l'intéressé qui, de son côté, avait soigneusement tout noté jour par jour ou qui encore avait, volontairement ou non, mauvaise mémoire et des ruptures de relations entre patrons et domestiques se produisaient, surtout lorsque ces derniers se savaient “convoités” par une autre Compagnie. Mais quand tout se passait sans accrocs et dans l'euphorie générale, les gages pour la saison suivante étaient immédiatement renouvelés.

Le paiement s'effectuait en pièces d'or de 20 et de 10 francs que le Patron avait apportées en rouleaux de papier soigneusement faits et qu'il maniait et défaisait au fur et à mesure, avec un religieux respect.

Il était très intéressant d'assister à une de ces agapes où la langue anglaise était utilisée au moins autant que le Breton et certainement plus que le Français par les “Paotred Bro-Zaoz” (gars d'Angleterre). Beaucoup de ceux-ci continuaient d'ailleurs pendant plusieurs semaines à l'employer dans la rue, dans les auberges, car ils tenaient à faire voir que, revenant d'outre-Manche, ils savaient “Saozmega” (parler anglais). Plusieurs Johnnies le faisaient d'ailleurs couramment, certains parvenant même à le lire et l'écrire. Lorsqu'ils se rencontraient c'était le plus souvent en Anglais qu'ils s'interpellaient et engageaient la conversation.

Mais la cérémonie du paiement des gages avait un prolongement dans les familles des patrons. Il y était en effet de coutume, pour fêter le retour, de sacrifier un cochon engraissé à la ferme ou acheté à la foire pour l'occasion.

La réjouissance qui suivait le sacrifice de la bête s'appelait “lest an ouch” (le festin du cochon) auquel étaient conviés les proches parents. Les voisins et amis n'étaient pas oubliés pour autant : les enfants qui avaient assisté au repas allaient en effet leur porter à domicile un plat ou un grand bol de “Fourmaj”, ou pâté de foie de la bête, auquel on ajoutait, pour les intimes, un morceau viande fraîche.

Cela faisait beaucoup d'heureux mais les plus satisfaits, à en juger par les manifestations de leur joie, étaient certainement les porteurs du cadeau car, dans chaque maison visitée, ils recevaient un ou deux sous de gratification qui leur permettaient avec ce que leur mère après un prélèvement (éducatif) pour leur tirelire leur laissait de se payer chez “Fantig” ou chez “Marig ar Big”, quelques “chikouloulig”; sorte de sucette ronde et sans bâtonnet de l'époque, ou autres bonbons qui les changeaient un peu des rituelles fèves sèches grillées sur lesquelles se cassaient leurs jeunes dents. Aussi ne s'attardaient-ils pas dans les maisons et s'efforçaient-ils de multiplier leurs tournées pour grossir leur magot.

Nous sommes à peu près certain que le rappel ci-dessus de Ia bonne "Fantig" éveillera d'attendrissants souvenirs chez plusieurs de nos lecteurs et surtout de nos lectrices. Ils et elles revivront un instant les doux moments de leur mariage et le passage de leur cortège de noce (car jusqu'avant la dernière guerre, il était de coutume de faire effectuer à ce dernier le tour de la ville). “Fantig” guettait le passage du cortège, annoncé par une vigoureuse sonnerie des cloches et, dès qu'elle l'apercevait, sortait de la petite boutique qu'elle tenait dans la dernière des petites maisons de la rue Gambetta (face à la maison Jaillet de Gercourt) et aspergeait généreusement les mariés d'un riz aussi blanc que la coiffe, la cornette ou la robe de la jeune épousée.

Pour l'histoire locale, disons qu'à ce tour de ville s'ajoutait, au printemps et en été, une promenade sur le deuxième terre-plein du vieux quai où, pendant le commerce des pommes de terre nouvelles, le riz porte-bonheur de Fantig était remplacé par les sifflets des sirènes des vapeurs anglais que les équipages actionnaient pour présenter à leur manière, leurs voeux de bonheur aux nouveaux époux.

En décrivant plus haut les costumes que portaient chez nous les hommes du début du siècle, nous avons souligné l'importance que revêtait, dans l'un ou l'autre, le gilet sans manches et, en l'écrivant, il nous est revenu à l'esprit une expression très usitée autrefois et encore aujourd'hui d'ailleurs, par certains. Lorsqu'il arrivait de rencontrer quelqu'un qui, dans son comportement, donnait des signes manifestes de trop copieuses libations, l'on disait couramment de lui :"Eur jiletennad a zo gantan” (il en a plein le gilet). Cette sagace expression n'aurait-elle pas son origine dans l'observation des efforts que devait faire le malheureux et peut-être occasionnel fautif, pour conserver malgré tout, dans son maintien et dans sa démarche, l'air de dignité que lui conférait le majestueux gilet sans manches qu'il portait ?

Nous venons également de dire que nos Johnnies, à part certains botteleurs, savaient tous parler anglais, les uns très bien, les autres suffisamment pour faire leur trafic et se débrouiller. Ce fait collectif devait avoir des répercussions sur le Breton du Roscovite et, de fait, la langue parlée par ce dernier est truffée de mots anglais qui la rendent difficilement intelligible pour les non-initiés. En paraphrasant le néologisme "Franglais", nous pourrions l'appeler du "Bretanglais". Écoutez par exemple un jeune Johnny raconter à un camarade sa dernière saison en Angleterre :

"Ebarz en POOLE e kichenn BOURNEMOUTH edom o stoppi. Ar business a ioa goudig awalh, hag ar Master a ioa eun den chik. Gwir eo, ar fader a zu-man oa. Gant va broder e veze o china, a wechou all e e vezem, aliez dre foggy amzer, war ar maneriou, ar re entre hag ar re rouez. E lod euz ar-reman, ar vissez a veze digaloun ouzom, med e lod all e veze kinniged deom, eur c'hopeti dre ar backdor. Eun dervez on doa bet malleur. Hon tiez a ioa bet stanket deom gant eur boger a Johnny, hag on doa c'hoanteat diouz an noz, linka hor stake en eur chap bier elech ma oam sur awalh da gaoud plen a bratikou. Hag ar John an-pick er chap. Nom doa ket bet amzer da eva eur paintad bier en er ginnig or pakajou, ma, oam bet picked gant eur policeman ha kaset d'ar police station. Kitez oam bet eno en eur baea deg shilling (da lavaret eo eun anter-pond) amand.

En faisant traduire, vous obtiendrez à peu près ceci :

“Nous stationnions à POOLE auprès de BOURNEMOUTH. Le métier était assez intéressant et le Patron, un chic type, Il est vrai que c'était notre père. Avec mon frère nous chinions parfois en ville dans les nombreux quartiers populeux des faubourgs et parfois aussi, nous parcourions les villages, ou bien nous allions, souvent par grosse brume, chiner dans les villas et les châteaux. Dans certains de ceux-ci, la maîtresse de maison était désagréable tandis que dans d'autres on nous offrait volontiers une tasse de thé par la porte de service, Un soir que nous avions été malchanceux nos clients habituels s'étaient vus bourrer d'oignons par un sacripant de concurrent - nous avions voulu liquider notre restant de marchandise dans une brasserie où nous étions à peu près sûrs de trouver beaucoup de clientèle. Et Johnny de rentrer directement dans le café. Nous n'avions pas eu le temps de boire une pinte de bière en offrant nos paquets d'oignons, que nous étions pincés par un policier et conduits au Commissariat de police, où nous en fûmes quittes pour dix shillings (c'est-à-dire une 1/2 Livre d'amende."

Ce n'est assurément pas du breton académique, ni celui de “Ar SYOL dre LIZER” de Monsieur Vincent SEITE, mais c'est, croyons-nous, assez pittoresque pour être relaté et typiquement Roscovite.


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