La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 242 - 1970 - Avril

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h  
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979

Carte des lieux d'activités des Johnnies


- Histoire de marins pêcheurs


Notes de l'auteur .

- Que certains Johnnies connaissent bien l'Anglais, tant parlé qu'écrit, nous en avons eu tout récemment une preuve direct.

Dans le numéro de Janvier du Bulletin en parlant des asiles de nuit fréquentés parfois, faute de mieux et de moyens, par dos vendeurs, nous avons écrit que ces asiles s'appelaient en Anglais des “Logging-Houses”. Or, un ancien Johnny que nous avions d'ailleurs toujours considéré comme un des plus forts en langue britannique nous a, très amicalement, fait remarquer que nous avions du faire une faute d'orthographe ou de machine à écrire car Asile de nuit se disait en Anglais : “Lodging-House”. Il avait pleinement raison. En le félicitant de sa perspicacité, nous le remercions de nous avoir apporté la preuve que notre étude intéressait les Johnnies, en même temps que la confirmation de nos dires quant à la parfaite possession de la langue anglaise par quelques uns d'entre eux,

- Dans le “Parler Roscovite” dont nous avons ébauché un spécimen dans le dernier numéro en le baptisant de "Bretanglais", un membre de phrase a été oublié et la discordance qui en est résultée entre le texte Breton mutilé et sa traduction, n'a sans doute pas échappée a beaucoup et particulièrement aux Johnnies. Nous reproduisons donc ci-dessous l'original de ce texte

“... gant va broder e vezem o china, a-wechou war an naëre, (e bord kear ez oa, leun euz ar-raman, hag a-wechou ... “

Nous avons traduit “war an naëred” par une périphrase “quartiers populeux”. Mais, pour une explication plus complète du mot “naër” et de la locution “war an naëred”, nous rappelons aux lecteurs l'étude fouillée sur leur origine et sur leurs. divers sens qu'avait faite Monsieur l'Abbé- FEUTREN dans le numéro de Mai 1969 du Bulletin et nous leur conseillons vivement, pour une meilleure compréhension de l'expression, de s'y reporter.

Les retours au pays que nous avons dépeints étaient ceux de toutes les fins normales de saisons. Il y en eut cependant deux, dans l'histoire des Johnnies, qui furent très différents et précipités : ceux des étés 1914 et 1939 où les déclarations de guerres les obligèrent à interrompre des campagnes à peine ébauchées, pour participer à d'autres, hélas plus meurtrières. L'on peut y ajouter un troisième, si tragique en lui-même pour tant de familles du Haut-Léon, celui des naufragés de l’ “HILDA” en novembre 1905.

Nous ne pensons pas que la guerre de 1870 eut sur leur trafic d'aussi graves répercussions; le conflit s'étant circonscrit entre la France et la Prusse à laquelle s'étaient ralliés tous les autres Etats allemands.

L'Angleterre n'y étant pas engagée dut sans doute permettre aux ressortissants de ces pays, que leurs gouvernements ne rappelaient pas, de rester sur son territoire et, parmi les Johnnies, ils devaient être assez nombreux. Souvenons-nous, en effet, qu'à l’époque la Conscription se faisait chez nous par tirage au sort. D'autre part, il n'y eut pas d’hostilités sur mer, la marine allemande n'existant pas encore et, par conséquent, pas d'entraves au commerce par cette voie.

Pour l'intelligence des lignes qui vont suivre, faisons un bref rappel d'Histoire générale et d'Histoire locale,

Le 3 Août 1914, l'Allemagne avait déclaré la guerre à la France qui avait décrété la veille, dans l'après-midi, la mobilisation générale. Nous revivons encore l’émotion provoquée dans nos esprits et nos cœurs par le tocsin qui annonçait l'évènement à la population.

Le Royaume-Uni qui, depuis le règne d'Edouard VII, entretenait avec la France des relations amicales et avait conclu avec elle une “Entente Cordiale”, mettant fin à des siècles d'hostilités ou d'opposition, déclara à son tour la guerre à l'Allemagne pour tenir ses engagements envers la Belgique - elle était en effet garante de la neutralité de ce pays au même titre que les Allemands et ces derniers, au mépris du traité qu'ils avaient signé, venaient de l'envahir avec le gros de leurs troupes, pour prendre à revers les Armées françaises.

Une fièvre patriotique régnait dans toute la France qui, au tréfonds d'elle-même, aspirait à reprendre aux Allemands les provinces d'Alsace et de Lorraine qu’ils lui avaient enlevées par le traité de Francfort en 1871..

“Voilà 44 ans que nous attendions ce jour” entendait-on des rappelés dire en allant prendre leur train et tout le monde croyait à une guerre victorieuse et de courte durée. Notre pays n'avait-il pas, deux ans auparavant, institué le service militaire actif de 3 ans ? Notre armée .n'était-elle pas fin prête et nos officiers généraux n'étaient-ils pas les meilleurs du monde ? C'était évidemment faire bon marché des forces de l'ennemi et de son sens de l'organisation que nous avions malheureusement pu expérimenter en 1870.

Roscoff, en ce mois d’août brûlant, était au diapason. Des cortèges s'y formaient spontanément tous les soirs, qui parcouraient les rues de la ville aux chants de “La Marseillaise”, de la “Sambre et Meuse”, du “Chant du Départ”, etc,... en brandissant des drapeaux français et britanniques, Nous revoyons encore, comme si la scène était d'hier, à la tête d'un de ces cortèges, un immense Anglais de 1m95 ou 2 mètres de haut, tenant à bout de ses longs bras, un drapeau aux 3 couleurs qui dominait toute la foule.

A chaque départ de train et de mobilisés, ou à chaque arrivée de mobilisables, cette foule envahissait la cour de la gare et parmi elle, les bruits les plus invraisemblables trouvaient crédit. On se précipitait sur les éditions du matin des journaux régionaux “La Dépêche de Brest”, “L'Ouest-Éclair” ou “Le Nouvelliste de Bretagne”, pour avoir des nouvelles ou sur la feuille que certains d'entre eux faisaient paraîtra le soir en annexe.

Parfois, des rassemblements se faisaient sur le Vil, à. l'embarcadère pour l'Ile de Batz ; plusieurs Roscovites, réservistes de l'Armée territoriale avaient en effet cette dernière pour destination de mobilisation et, après avoir reçu leur fourniment et revêtu leur habillement dans un local du Laboratoire Biologique, ils prenaient le bateau pour rejoindre leur poste dans l'Ile, sous la direction du plus haut gradé, un sergent ou un quartier-maître chef. Ce poste était le Sémaphore pour les marins et, pour les soldats, le Phare ou le Jardin Colonial (d'où était assurée la garde du câble téléphonique reliant Batz à Roscoff où cette garde était également effectuée au point de départ de la ligne).

Il ne faisait pas bon à l'époque, avoir une apparence exotique lorsque l'on s'embarquait et nous songeons à ce malheureux touriste qui avait pris place dans un bateau en partance et que la foule contraignit à mettre pied à terre pour justifier de son identité.. Et comme il était, à son regret sans doute, boiteux, une personne dans la foule suggéra tout bonnement de le faire examiner par un médecin pour s'assurer de la réalité de son infirmité !

Il n' était pas davantage recommandé aux femmes étrangères au pays de porter de grosses chaussures. Elles étaient immédiatement soupçonnées d'être des espionnes ou même des espions déguisés et certaines religieuses en tournée de quêtes, en firent la désagréable expérience.

“L’Espionnite” était, en effet, la maladie collective de ces jours agités et la moindre lueur aperçue la nuit du côté de Perharidy par exemple, était aussitôt prise pour un signal suspect. Il est vrai que la maladie avait, chez nous, était déclenchée par le départ impromptu et sur la pointe des pieds, quelques jours avant la déclaration de guerre, du propriétaire du Château de Landivinnec, sujet Autrichien et possesseur d'un hors-bord avec lequel il ne cessait de sillonner toute la côte depuis quelques années.

Pour toute la population roscovite il emportait évidemment sur lui, les plans et les photographies de toutes les anfractuosités de la côte Nord de Bretagne.

Aussi se créa-t-il, pour la surveillance de nos rivages, une sorte de Garde Civique dans laquelle s'enrôlèrent en majorité les hommes encore très valides mais fort dépités de n'être plus mobilisables. Leur service s'effectuait surtout de nuit, ce qui leur permettait d'observer dans le ciel, toutes sortes de signes et de les interpréter le lendemain matin comme autant de présages, ces derniers étant également au goût du temps.

Mais lorsque la fièvre fut tombée avec les premiers revers de nos troupes, la retraite de Belgique et l'envahissement du Nord de notre pays, cette garde, civique se dissolva d'elle-même. Le principal reproche que faisaient à ses membres leurs épouses, était de concentrer de préférence leur surveillance sur les voisinages immédiats des auberges rurales, ce qui pouvait expliquer la multiplicité des phénomènes qu’ils prétendaient percevoir au cours de leurs rondes !..

Que devenaient nos Johnnies pendant ce temps ?

Ceux d'entre eux qui faisaient partie de la réserve de l'Armée active mobilisable dès les premiers jours, et ils étaient nombreux, furent rapatriés par les soins des Consuls de France en Grande Bretagne, devant lesquels ils avaient ordre de se présenter. Certains rejoignirent ainsi directement leur Centre de mobilisation et leur Unité d'affectation, sans avoir même pu venir embrasser leurs familles.

Les autres, grâce au délai que leur octroyait leur fascicule de mobilisation, purent prolonger leur séjour et participer avec les tous jeunes gens et leurs collègues exemptés des servitudes militaires, à la liquidation des marchandises des Compagnies.

La vente était, à la déclaration de guerre, déjà bien avancée chez celles qui étaient sur place depuis fin Juin ou début Juillet, mais les dernières arrivées se trouvèrent devant de grandes difficultés et, amputées d'une bonne partie et la plus efficiente de leur personnel, durent se résoudre à la cession en gros et en demi-gros. Les services de l'intendance anglaise leur furent à cet égard, surtout dans les grands Centres, d'un précieux appoint.

Mais il y en avait quelques unes, très importantes, qui étaient encore en mer au début du mois d'Août, en route pour le Nord de l'Angleterre ou pour l'Ecosse. Elles ignoraient tout du déroulement des évènements car il n'y avait pas, à l'époque, de T.S.F., à bord des navires à voiles et encore de moins de radio.

Les trois goélettes : “La Roscovite”, “L'Hermann” et “Les Jumelles” avaient par exemple quitté le port de Roscoff entre le 22 et le 25 Juillet, pour ABERDEEN au Nord-Est de l'Ecosse. On savait bien sûr, au départ, qu’à la suite de l'attentat de Sarajevo dans lequel, le 23 Juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand prince héritier d'Autriche fut assassiné, le torchon brûlait entre la Serbie et l'Autriche-Hongrie, mais ces deux pays étaient si loin du nôtre qu'on ne pensait pas que la France pourrait être impliquée dans un conflit éclatant entre eux, L'on partit donc, comme à l'habitude, confiants.

La traversée dura de 10 à 13 jours, selon les bateaux. Dans la Mer du Nord, patrouillaient cependant des navires de guerre et les capitaines des goélettes s'étonnaient de leur grand nombre; elles ne furent pourtant pas arraisonnées par eux et arrivèrent en rade d'Aberdeen le samedi 3 et le dimanche 4 Août. C'est en assistant à la messe à bord d'un navire-Hôpital anglais que les passagers du dernier bateau parvenu à destination, apprirent les différentes déclarations de guerre.

Dès l'accostage, équipages et passagers furent alertés et mis sur le pied de guerre par le Consul de France qui les attendait sur le quai et qui, après pointage, ordonna le retour immédiat en France.de tous les mobilisables.

Le “Master” d'une des Compagnies, dont l'effectif, à part trois ou quatre jeunes et quelques botteleurs âgés, tombait en totalité sous cet ordre et qui songeait au préjudice qu'allait représenter pour tous la perte d'une centaine de tonnes d'oignons à laquelle il faudrait ajouter tous les frais engagés, sollicita du Consul un sursis de départ pour lui permettre de négocier la vente de sa marchandise. Il lui fut accordé un délai de 24 heures.

C'était manifestement insuffisant et, après insistance et démarches de l'Agent consulaire auprès du CONSUL GENERAL, de France à Londres, le délai fut allongé, jusqu'à 72 heures.

Le Master, son frère et ses beaux-frères se mirent donc en quête d'acheteurs en gros et eurent la chance de pouvoir liquider la totalité de la cargaison dans le temps imparti. Sans doute, les acheteurs avaient-ils flairé la bonne affaire et les besoins d'aliments devant lesquels alla se bientôt se trouver l' intendance militaire britannique.

Toujours est-il que l'on remit au Patron de la Compagnie des chèques bancaires. Mais ce moyen de paiement ne convenait pas à notre Johnny, il fit donc ressortir à ses marchands les ennuis que, par suite de son ignorance des usages de banque, l'encaissement de ces chèques lui créerait, le peu de temps dont il disposerait avant son incorporation pour les négocier et le besoin immédiat qu'il avait d'argent liquide pour payer le fret de son navire et les gages de ses employés. Il dut être persuasif car il finit par obtenir un paiement intégral en or.

Il fit aussi tôt savoir au Consul qu'il était prêt à partir. Le Représentant de l'Etat français avait de son côté, terminé ses opérations de recensement des mobilisables parmi les Johnnies et les équipages des navires qui les avaient amenés. Ils étaient au nombre de 38.qu’il rassembla et plaça sous la responsabilité de notre Master pour les conduire jusqu'au Consul Général de France à Londres. Il avisa ce dernier de leur prochaine arrivée et prit en charge les frais de leur voyage.

Et la troupe, mise en formation militaire par le frère du Patron qui avait le grade de sergent dans l'Armée française, prit le train. A Londres, elle fut très aimablement accueillie par le Consul Général lui même qui, sur la remarque du responsable que tous étaient sans nourriture depuis la veille, les conduisit au restaurant français du “Coq Gaulois” dont il pria le Gérant de bien les traiter.

Ils furent ensuite menés par ses soins à la gare et dirigés sur Paris, toujours aux frais du Consulat général. Il ne manquait pas un seul homme à l'arrivée dans la capitale où se fit la dislocation, chacun prenant, selon le jour fixé pour sa mobilisation, soit la direction de son domicile, soit celle du centre mobilisateur qui lui était assigné.

Notre homme qui devait rejoindre le dépôt du 48ème R.I. à Guingamp, s'y arrêta donc.., avec son or pesant. En se présentant au Chef de Corps, il lui expliqua sa situation et les tribulations par lesquelles il venait de passer. C'était la vraiment la semaine de bonté partout sur son chemin, car il obtint une courte permission qui lui permit d'embrasser sa femme et ses enfants et,. d'alléger son gousset.

L'anecdote m'a été contée par lui-même, quelques semaines seulement avant son décès survenu l'an dernier, Après paiement de tous frais : marchandise, fret du navire, salaires des “domestiques”, voyages, etc... il était resté aux associés, m'avait-il confié, une somme de 1.500 francs or. Coquet denier en la circonstance, vous l'avouerez, si vous voulez bien le transposer en francs constants, que l'esprit d'à-propos, l'opportunisme, le sens des affaires du Johnny méritaient bien.

Les Patrons des autres compagnies d'ABERDEEN, n'étant plus en âge d'être mobilisés, avaient pu y rester jusqu'à la vente totale de leurs oignons, complétant leurs effectifs par l'embauche des hommes non rapatriés de celle dont nous venons de narrer l'odyssée.


HISTOIRES DE MARINS-PECHEURS

Autrefois les Roscovites conservaient fumé le poisson qu'ils pêchaient à l'occasion des grandes marées dans les anfractuosités ou “caveaux” dont chaque pêcheur détenait le secret. Le congre, en particulier, était soumis à ce traitement et c'est ainsi que la cheminée d'un certain FRI-BOUG (nez mou) était une véritable penderie de poisson en fumaison.

Deux camarades à lui, marins- pêcheurs sur le “SIDELU” (SImone, DEdé, LUcien), avaient repéré ce magnifique étalage de ce que, au travers de leurs yeux embués, ils prenaient pour des andouilles. Elle leur faisaient envie. Un jour qu'ils rendaient visite à FRI-BOUG, profitant d'une brève absence de celui-ci, ils lui subtilisèrent prestement quelques “andouilles” à point qu'ils empaquetèrent discrètement. Après les libations d'usage ils se retirèrent. quelques pas de la maison ils voulurent contempler le fruit de leur larcin et en savourer déjà l'odeur. Çà  n'était que du  congre. Pour une fois nos deux marins n'avaient point ,été si malins.


Le monde de la pêche aimait alors, c'était vers 1930, à jouer de temps à autre au jeu de TOURNER LE DOS : l'enjeu était une bouteille de vin à payer par le perdant.

On procédait ainsi : on dessinait des bâtonnets et un X ou CROIX. Leur nombre égalait celui des participants. L'un de ceux-ci tournait le dos ; un autre mettait le doigt sur l'un des motifs et l'homme au dos tourné l'attribuait à un tel. Celui qui tombait sur la CROIX était le perdant et payait la bouteille.

Les deux marins sus-dits s'arrangeaient toujours pour faire équipe et prendre les deux postes actifs du jeu. A l'ébahissement des autres, le sort leur était favorable à tous les coups. Ils savaient faire payer les copains.

On raconte ainsi le coup qu'ils avaient fait à un collègue de MOGUERIEC à la réputation bien assise de ne pas lâcher ses sous comme ça. Ils réussirent à le faire entrer dans leur jeu de TOURNER LE DOS. L'homme était perdant, tous les spectateurs le savaient. Il perdit bel et bien. Il soupçonna certes le subterfuge mais on le prit à l'amour propre et il s'exécuta.

L'on connut un jour la stratégie de ces victoires. Elle était toute simple, mais fallait-il y penser.

Le préposé aux bâtonnets et à la CROIX, en indiquant un bâtonnet, demandait à son complice qui avait le dos tourné :

Lorsque le tour de la victime était venu le doigt pointait vers la CROIX :

Et l'homme au dos tourné laissait tomber le couperet du sort sur sa proie.


Vers la même époque encore l'équipage du “SIDELU” avec le patron jetait la senne du côté de TI SAOZON pour y cueillir des lançons qui devaient servir à appâter. Un pèlerin, de l'espèce requin, vint s'y prendre puis s'en échappa, pour revenir quelques instants plus tard. Le patron de la barque parvint à lui planter l'ancre dans une ouïe; avec l'aide de ses deux hommes et de deux autres pécheurs il réussit à convoyer l'animal jusqu'à l'entrée du nouveau quai, Là, ils le hissèrent péniblement.

Les marins n'étaient pas plus fiers que cela de leur capture ; ils venaient tout simplement de perdre leur journée de pêche. Et que faire de cet animal encombrant, qu'à défaut de bascule on se contenta de mesurer; il faisait 4,80 mètres.

Nos deux hommes aux andouilles n'étaient jamais à court d'expédients. Devant l'intérêt que les badauds prenaient à cet évènement, ils imaginèrent d'exploiter la situation.

Ils firent bannir dans les rues de Saint Pol l'arrivée à l'Hôtel des Voyageurs de ce pèlerin de marque, aussi digne certes d'ameuter une population que des vedettes de la chanson. L'entrée de la cour de l'hôtel serait payante : 1 franc.

L'animal fut donc transporté en camion hippomobile à Saint Fol, par les soins de monsieur Faucheux, le transitaire qui commercialisait leur poisson à Paris. Le succès de l'exposition fut tel avec ses 700 entrées et ses 700 fr de recettes qu'il monta à la tête de nos impresarios C'était la FOIRE HAUTE de Morlaix ; l'occasion leur parut unique, comme l'on dit aujourd'hui, de tenter la foule des badauds léonards et trégorrois qui convergeaient vers la sous-préfecture. Nous étions au mois d'octobre.

Un Landivisien s'était présenté dans la soirée, comme acquéreur de la bête. Il proposait 700 fr qui, ajoutés à la, recette, eussent donné 7 belles parts de 200 fr, une pour chacun des 5 marins, 1 pour, le bateau et 1 pour le moteur. Mais, ce soir là, nos deux Roscovites voyaient grand. Ils rejetèrent avec dédain cette offre pourtant honorable et, daredare, emmenèrent leur requin à Morlaix sur son plateau tiré par un cheval.

A Morlaix une grave déception les attendait. Ils furent bien autorisés à introduire leur bête dans le cadre de la FOIRE-EXPOSITION, mais il ne pouvait être question de faire payer les visiteurs. Ils eurent le droit simplement d'installer un tronc auprès de leur catafalque.

Comble de malchance ou d’imprévoyance, l'animal empuantait si fort qu'il fallut d'urgence le transporter aux abattoirs pour le vider. Comment n'y avaient-ils pas pensé plus tôt ? Mais sur le chemin de la gloire l'on ne peut penser à tout. L'idée ne leur vint pas non plus de faire brûler du papier d'Arménie, le désodorisant odorant de ce temps.

L'équipée tournait mal ; les 700 fr des badauds Saint Politains avaient fondu. Le cortège funèbre reprit donc le chemin de Roscoff et le pèlerin y fut bradé 100 fr. Débité en tranches il fut jeté en pâture aux langoustes du vivier.

Quant à nos deux “pèlerins” gageons qu'ils ne restèrent pas sur leur mésaventure et que, pour compenser le manque à gagner de ces jours d'aventures, ils se livrèrent de nouveau à leur jeu favori du TOURNER LE DOS.

propos recueillis par J.F.


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