La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 244 - 1970 - Juin

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h ( Hilda )
Johnny    johnnies-roscoff-guivarch.jpg (8701 octets)

Carte des lieux d'activités des Johnnies

 


Le naufrage de l'HILDA

Le 19 Novembre 1905, aux approches de 4 heures du matin, l'HILDA s'éventra sur les rochers et, peut-être sous l'influence du contact brutal de l'eau glacée sur la chaudière, explosa, se brisant en trois endroits par le travers en dessous du mât de misaine qui, ébranlé, s'écroula peu après ; par le milieu de la chaudière et par l'arrière.

Dès la découverte de l'épave par l' ”ADA”, la nouvelle de la catastrophe s'était répandue comme une tramée de poudre dans St Malo où les remparts et le môle furent bientôt noirs de monde. Les remorqueurs “La Chateaubriand”, “Ville de Paimpol” et “Mont-St-Michel” revenaient constamment sur les lieux pour recherches et, à chacune de leurs navettes, leurs équipages étaient assaillis de questions. Le premier avait ramené quatre corps.

Le bruit ayant couru en ville que certains noyés les patrons Johnnies étaient porteurs de fortes sommes en or (jusqu'à 50.000 francs avait-on même avancé), les autorités préfectorales donnèrent des ordres de surveillance très stricte des côtes, pour empêcher les pilleurs d'épaves d'opérer et de détrousser les cadavres. Il s'avéra d'ailleurs bientôt que ces sommes étaient beaucoup plus modestes et allaient de 2.800 francs à 14.000 ou 15.000 francs.

De GRANVILLE au Cap Fréhel, l'émotion était grande sur le littoral. On avait en effet trouvé sur la grève de SAINT CAST, 3 corps, dont ceux de 2 femmes et d'un enfant et un peu plus loin, une chaloupe de l'HILDA. On supposait qu'en arrivant en vue de la côte, les occupants de cette dernière avaient dû se jeter à l'eau pour gagner la rive, mais trahis par leurs forces et transis, avaient du aussi couler a pic et se noyer. Il se pouvait également que le canot trop chargé d'un même côté, eut gîté et projeté tous ses occupants dans l'eau glacée.

C'est Mr Antoine OLLIVIER, habitant “Les Mielles” ou “Nielles”, à proximité de la grève, qui avait eu la première vision de l'hallucinant et inattendu spectacle. Absolument bouleversé, il n'en croyait pas ses yeux ; réussissant tout de même à se ressaisir, il donna l’alerte au bourg.

ROSCOFF eut connaissance du désastre dans la journée du dimanche 19 et la nouvelle se propagea rapidement dans toute la région léonarde.

Les populations étaient atterrées et les familles des Johnnies dans une cruelle angoisse.

C'était en effet le premier retour au pays et peu d'entre eux avaient informé leurs proches de leur rentrée. On ignorait donc qui pouvait se trouver à bord du vapeur naufragé.

Il était parti cette année là environ 1.200 hommes, répartis en 54 Compagnies. La plus nombreuse était celle de Paul GRALL de SANTEC. Elle comportait 41 membres. La plus petite en comprenait 9, mais la moyenne oscillait entre 15 et 25. Quelques-uns, mais en petit nombre, étaient en groupe familial.

Les noms connus des rescapés permirent cependant d’établir que les Compagnies Louis QUIVIGER de CLEDER et Frères PICHON de ROSCOFF, s'étaient certainement embarquées à Southampton. Mais de quelles compagnies étaient les autres victimes.?

Il était donc urgent d'envoyer à SAINT Malo des délégations pour identifier les corps de celles trouvées sur les côtes ou recueillies par les bateaux de sauvetage. Les marchands d’oignons n'avaient, en effet, aucune pièce d'identité sur eux et seuls des membres de leurs familles ou des amis seraient susceptibles de les reconnaître.

Les municipalités de ROSCOFF et des environs se concertèrent pour former ces délégations et, le mardi 21, une soixantaine de personnes arrivèrent à Saint SERVAN.

Le groupe de ROSCOFF (12 membres) conduit par Mr François QUEMENT, premier Adjoint au Maire et dont faisait partie Mr Pierre PICHON, lui-même ancien Johnny qui avait trois frères et un beau-frère à bord de l’HILDA, fut conduit à. SAINT CAST par la vedette “LE LANCIER”. Mr Pierre d' HERBAIS, maire de la commune et Mr DE GUEBRIANT, Conseiller Général et maire de St POL DE LEON, l'y rejoignirent par leurs propres moyens.

L'enquête avait, entre temps, progressé. Le nombre officiel des personnes se trouvant à bord du navire avait été fourni par la Cie de Navigation. Il y avait 90 passagers : 82 Français et 17 Anglais et l'équipage comprenait 28 hommes et 2 femmes.

Parmi les Français figuraient 70 Johnnies. Leurs noms n'avaient pas été enregistrés car ils, voyageaient en 3ème classe, c'est-à-dire à fond de cale avant et collectivement. Seuls ceux des passagers de 1ère et 2ème classe occupant des cabines, avaient été inscrits sur les registres de la L & S .W. On savait cependant que les effectifs des Compagnies :

·        QUIVIGER de CLEDER, 18 membres ;

·        CALARNOU également de CLEDER, 20 membres,

·        JAOUEN de PLOUESCAT, 13 membres ;

·        TANGUY de SIBIRIL, 4 membres

·        PICHON de ROSCOFF,. 15 membres (2 hommes de cette dernière avaient manqué le bateau), étaient embarqués.

A l'hôpital,

·        Tanguy LAOT 24 ans,

·        Louis ROZEC 30 ans,

·        Paul Marie PENTU

·        Olivier CAROFF 22 ans, tous de la Cie QUIVIGER,

·        Louis MOUSTER de la Cie PICHON

·        James GRINTER 48 ans, chauffeur du bord,

avaient, avec la chaleur, le repos et les soins, récupéré leurs forces et leurs esprits et rassemblé leurs souvenirs pour reconstituer le drame qu'ils venaient de vivre :

·        Paul PENN, par exemple, grimpé sur les haubans, avait sur les épaules un adolescent de 14 ans, CALARNOU de CLEDER, qui mourut de froid.

·        VELLY de Cléder, 17 ans, subit le même sort.

·        Un matelot anglais monté lui aussi sur les cordages et sans doute épuisé, était tombé tête la première mais était resté accroché aux haubans par un pied,

·        un Johnny était tombé trois fois de ces derniers et y était remonté trois fois,

L'HILDA tenait bien la mer quand il s'éventra sur les rochers et fut envahi par l'eau. Son Capitaine n'avait pas quitté la passerelle ou le pont depuis le départ de Southampton.

A peu près tous les passagers étaient à l'intérieur du navire car il faisait un froid intense et seuls avec le Commandant (sur la passerelle), les officiers et matelots de quart étaient sur le pont.

Lorsque l'avant du vapeur où se trouvaient le poste d'équipage et le compartiment de 3ème classe fut arraché, on entendit le Capitaine GREGORY crier l'ordre de mettre les canots à la mer, et personne ne le revit plus vivant. Il fut englouti comme le furent les quelques malheureux qui se trouvaient encore dans leurs cabines, par l'eau qui s'engouffrait dans les flancs du bateau.

Le heurt du navire sur les roches avait cependant réveillé tout le monde en sursaut. Les passagers, à demi vêtus, montèrent affolés sur le pont et se précipitèrent sur les canots de sauvetage. D'autres, bons nageurs probablement, se jetèrent à l'eau, mais ne purent résister au froid et coulèrent. Quelques minutes plus tard, l'HILDA disparaissait sous les flots.

Lorsque l'ADA le découvrit, il gisait sur la “pierre des Portes” qui est en forme de triangle. Le phare du “Grand Jardin” n'en est distant que de 800 mètres, mais son gardien n'a rien soupçonné de la catastrophe, pas plus d'ailleurs que les occupants du Fort Cézembre qui, disposant d'un téléphone auraient pu alerter ST MALO, s'ils avaient entendu la sirène du navire siffler avec rage et sa cloche d'alarme sonner sans interruption. C'eut peut-être été le salut pour quelques-personnes de plus.

Mais pour s'expliquer cette absence totale d'audition, il faut savoir que les deux Îlots se trouvent à l'Est de la passe empruntée par l'HILDA et se rappeler que le vent, soufflant très fort, venait de leur direction. D'autre part, nous a dit récemment un pilote, marin de grande expérience, la neige tombant serrée forme une sorte de coussin ou de matelas, en tout cas un écran qui amortit considérablement le son et l'empêche de se propager. Or, nous le savons, il neigeait dru.

MOUSTER, l'un des rescapés, avait pu gagner un rocher voisin sur lequel il a ensuite marché pendant trois heures pour tenter de se réchauffer. Il avait auparavant vu son beau-frère se laisser, des haubans, aller dans les flots.

Quant à James GRINTER, le chauffeur anglais (et non GRUSTES comme l'avait écrit l' OUEST-ECLAIR, sans doute à la suite d'une erreur de transmission ou de typographie et comme nous l'avons répété avec lui, il avait déclaré :

Mais voici le récit le plus circonstancié des évènements, fait par Olivier CAROFF :

N'est-ce pas le cri poignant d'un homme qui s'était vu pendant des heures effroyables, un mort en sursis, en même temps qu'un chant vibrant La VIE ?

Y ajouter quelque commentaire serait l'affaiblir. Signalons seulement que le père d'Olivier; Jean-Marie CAROFF, 55 ans, se trouvait parmi les victimes et que le fils l'ignorait encore sans doute, lorsqu'on l’interrogea.

Tout l'équipage, à l'exception de GRINTER, avait péri, y compris la femme de chambre, Mrs ELWINN, détail émouvant : cette dernière était veuve en premières noces d'un chauffeur de la “STELLA”, autre navire de la L & SW. qui, le 29 Mars 1899, en assurant le service Southampton - Guernesey, s'était brisé sur “les Casquets” rochers situés à 5 miles, soit 8 km à l'Ouest de l'Ile d'Aurigny, faisant 150 victimes, y compris son capitaine et le premier mari de Madame ELWINN.

Voici, par ailleurs, la narration du drame de l'HILDA, faite par le Docteur TULOUP de St MALO dans son ouvrage SAINT MALO - HISTOIRE GENERALE.

Suit le récit du sauvetage des survivants du mât arrière et de la découverte du corps du capitaine GREGORY, qui fut ramené à terre recouvert d'un drap.

A la date du 22 Novembre cependant, le journal “OUEST ECLAIR” de Rennes, chiffrait à 82 le nombre des corps que l'on avait retrouvés :

A SAINT CAST, les cadavres avaient été regroupés et alignés dans la vieille église transformée en chapelle ardente, et chacun peut imaginer les scènes d'émotion et de désolation auxquelles donnèrent lieu leurs identifications.

Une mère de ROSCOFF, Madame KERBIRIOU y reconnut ses deux fils : EUGENE 13 ans et JEAN 17 ans. Eugène, lorsqu'il fut découvert, portait son chapelet enroulé autour du bras. De l'apprendre, apporta un peu de réconfort à la chrétienne et courageuse femme.

Deux des frères PICHON furent identifiés par leur soeur qui reconnut également son mari. Cela faisait donc quatre victimes dans sa famille. Les frères PICHON avaient paraît-il, été cinq fois naufragés dans le passé : leur navire fut entre autres, en une occasion, coupé en deux il s'était une autre fois, échoué sur une roche à la sortie du port de ROSCOFF, etc... Ils étaient cependant toujours sortis sains et saufs de ces accidents.

Au début de la présente saison, Madame PICHON; toujours angoissée lors des départs et on le comprend, aurait dit :.”C'est la dernière fois qu'ils se rendent en Angleterre”. Hélas ! Si ces paroles étaient l'expression d'un désir profond chez elles la pauvre femme était, en les prononçant, loin de penser qu'elle émettait une lugubre prédiction.

Lorsque tous les cadavres eurent été identifiés, un service funèbre fut célébré dans la vieille église de St CAST et les corps furent remis et transportés à leurs domiciles par les soins et aux frais de la L & S.W. Quelques corps furent encore retrouvés par la suite, à JERSEY ou sur d'autres points de la côte, et ramenés chez eux. Mais un grand nombre, hélas, n'eurent d'autre sépulture que la mer.


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