La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 246 - 1970 - Septembre

- Un croissant
- Histoires des ces saletés là - La langouste
- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h ( Channel Queen )
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979

Carte des lieux d'activités des Johnnies


LE NAUFRAGE DU “CHANNEL QUEEN”

De nombreuses souscriptions furent ouvertes en faveur des sinistrés du “CHANNEL QUEEN” ( le 1er février 1898), notamment par le Maire de Plymouth à laquelle la Compagnie de navigation fut la première à verser son offrande, par Mr le Recteur de Saint-Pierre en faveur des Bretons, etc..

Nos Johnnies n'étaient cependant pas au bout de leurs peines. Un bateau, “L'ALERT”, avait été spécialement affrété pour les transporter à. St Brieuc. A peine avait-il pris le large qu'une tempête terrible l'obligeait à revenir au port. Pendant toute la semaine, il fit un temps épouvantable sur la Manche et ils n'arrivèrent à St Brieuc que le lundi soir 7 Février une chaleureuse réception leur y fut réservée à l'Hôtel d'Angleterre par les soins d'un négociant local qui faisait un gros commerce avec les Iles Britanniques.

Pendant ce temps la Sous-Préfecture de Morlaix avait fait afficher, dans les mairies de Roscoff et de St Pol, les listes des rescapés au fur et à mesure qu'elles lui parvenaient des scènes émouvantes et pénibles à la fois, que l'on peut se représenter aisément, se produisaient à leur lecture :JOIE chez ceux qui y découvraient les noms des leurs, contenue aussi pudiquement que possible devant la DOULEUR de ceux qui avaient à déplorer la disparition d'un mari, d'un père, d'un fils, d'un frère.

Lorsque le dimanche 6, Mr l'abbé MORVAN, Recteur de Roscoff depuis 1868 (il devait le rester pendant 47 ans), qui avait baptisé, préparé à la fière communion ou marié la plupart des victimes de sa paroisse, fit l'annonce de la catastrophe au prône de la grand-messe avec une émotion difficilement maîtrisée, l'assistance toute entière qui était assise mais suspendue à ses lèvres se jeta, bouleversée, à genoux pour prier avec lui pour les disparus. (Le courrier du Finistère)

Neuf des noyés étaient de ROSCOFF.   ;

Quatre étaient-de Saint-Pol.:

Un de SIBIRIL :

Les survivants, dont 20 de Roscoff et 10 de St Pol, arrivèrent à temps chez eux pour assister aux services solennels qui furent célébrés pour les victimes le Jeudi 10 Février à l'église de Roscoff et le dimanche 13 à la cathédrale de St Pol. Mr Albert de MUN, député de la circonscription, malade à Paris, n'avait pu être présent au premier mais tint absolument à assister au deuxième.

Signalons, en terminant avec ce douloureux chapitre de l'histoire,.des Johnnies, ce détail navrant pour la Compagnie de P. LE ROUX : TOUT l'argent récolté par ses 26 membres se trouvait-sur le Patron et disparut avec lui.

Le naufrage du “CHANNEL QUEEN” avait remué toute notre région et surtout les familles des Marchands d'oignons en Angleterre. Ces derniers, tenaces, reprirent cependant la direction de Grande-Bretagne dès la saison suivante, avec toutefois peut-être, une appréhension plus grande devant les dangers qui les guettaient sournoisement dans leurs trajets d'aller et de retour.

Et, deux ans et demi plus tard, dans la nuit du 13 Août 1899, le malheur frappa de nouveau la corporation.

La Goélette “PAQUEBOT n°5”, ainsi nommée lorsqu'elle fut destinée à être bateau Courrier-Ambulancier des pêcheurs de TERRE-NEUVE, commandée par le Capitaine Jean­Baptiste COADOU, frère d'Arthur, Patron de “La Roscovite” avec lequel nous avons déjà fait ample connaissance, avait quitté Roscoff 2 ou 3 Jours plus tôt pour se rendre à HULL sur la côte Est de l'Angleterre, avec un chargement en vrac des oignons de deux compagnies : celle de Claude QUEMENER et celle de Jacques TANGUY de Roscoff, dont tous les membres se trouvaient à son bord.

Elle venait de s'engager dans le détroit de CALAIS, Le temps était clair et la mer très belle lorsque, vers les 10 heures du soir, elle fut soudain abordée à l'avant par un vapeur Espagnol de BILBAO, facilement reconnaissable à son pavillon cerclé de blanc avec 2 bandes rouges.

Il y eut un moment d'affolement chez les passagers. Le mât de beaupré était arraché et l'avant défoncé mais au-dessus de la ligne de flottaison. Le navire était donc navigable à condition de n'avoir pas à louvoyer et le Capitaine décida de faire route sur CALAIS qu'il pouvait gagner par vent arrière, pour faire effectuer un constat et une inspection des avaries.

Mais, vers une heure du matin, alors que la goélette se trouvait à 4 milles environ de la terre et en vue de CALAIS, elle fut de nouveau abordée par l'arrière, de plein fouet cette fois, par un vapeur allemand, “L'HERCULES”, et déchirée.

Par l'ouverture béante, l'eau s'engouffrait dans la cale, tandis que les oignons s'en échappaient. Le bateau aurait certainement sombré en quelques minutes si, par bonheur, ses haubans n'étaient pas restés accrochés au bastingage du navire abordeur.

Un canot fut immédiatement mis à la mer et des passagers y prirent place, mais il fut impossible de la faire naviguer, les oignons flottant sur l'eau en masses épaisses et l'encombrant, empêchant toute manœuvre des avirons.

Louis SIMON de Perros-Guirec, 14 ans, mousse à bord et neveu du Capitaine COADOU, grimpa lestement par les haubans, suivi de deux Johnnies et de deux matelots, sur le vapeur allemand. Il s'efforça d'expliquer à son équipage dont le comportement lui parut pour le moins bizarre, qu'il fallait descendre une échelle au long du bord jusqu'à l'épave du “PAQUEBOT N° 5”, pour permettre à ses naufragés de monter sur L'HERCULES. Il finit par s'en faire comprendre et c'est ainsi que plusieurs hommes purent être sauvés.

Malheureusement les haubans finirent par céder sous le poids de la, goélette remplie d'eau. Entraînée par ses grand'voiles restées lissées, cette dernière se coucha, couvrant le canot dont une partie des occupants fut noyée.

Ceux qui parvinrent à faire surface purent être recueillis par les marins Allemands. Dans l'abordage deux passagers avaient été blessés, l'un, Jacques TANGUY qui devait ensuite disparaître peut-être à cause de cette blessure à une jambe, l'autre scalpé par des éclisses de bois.

Un Johnny était resté suspendu par sa vareuse à l'ancre de la goélette. Avant que celle-ci ne coulât, le Capitaine avait réussi au moyen d'une gaffe à déchirer son vêtement et à le libérer.

Un jugement déclaratif de décès du Tribunal Civil de Lannion en date du 8Mars 1900, dont nous avons pu avoir connaissance, nous a permis de connaître les noms de trois marchands d'oignons sur les 5 victimes de l'abordage :

Claude QUEMENER, du Restel, patron de compagnie, laissait 7 orphelins, dont l'un Jean-Marie, 15 ans, se trouvait à bord avec lui mais fut sauvé.

Le navire abordeur qui se rendait à BLYTH sur la côte lot d'Angleterre, à 20 miles environ au nord de NEWCASTLE-on-TYNE, n'aurait sans doute pas fait escale dans un autre port pour y débarquer les survivants, passagers et matelots du bateau qu'il avait envoyé par le fond, et qu'il avait ensuite recueillis, si une panne de machine ne l'avait immobilisé devant LOWESTOFT dans le Suffolk, dans les parages des dangereux bancs de sable de la mer du Nord. Par signaux optiques, il demanda donc aux autorités de ce port de faire prendre à son bord les naufragés qui mirent pied à terre à 125 miles seulement de leur lieu de destination : HULL, le 15 Août 1899.

Ils y apprirent que la nuit du 13 avait été fatale, dans le même détroit de CALAIS, à deux autres goélettes trégorroises qui transportaient aussi des Johnnies de Roscoff et leurs oignons en Grande-Bretagne et par abordage également.

“LA CLARTE”, de Perros-Guirec, avait coulé avec tout son chargement en arrivant dans le port de DOUVRES qu'elle essayait d’atteindre, il n'y avait heureusement pas de victimes, ni parmi les passagers, ni dans l’équipage.

“L'AMIRAL LAFFOND” fut plus chanceux, si l'on peut dire, en atteignant après l'abordage, un port où il put relâcher et faire .provisoirement réparer ses dégâts.

Les renseignements précis sur la perte de "PAQUEBOT N°5" nous ont été fournis par Louis SIMON, le mousse débrouillard du bord que nous avons vu se démener pour sauver ses compagnons d'infortune. Il habite en effet ROSCOFF où il s'est marié après la guerre de 1914/1918, avec Melle Marie LE MAT.

Âgé de 85 ans,aujourd'hui, alerte et toujours très actif, il est doué d'une mémoire des faits et des noms, extraordinairement fidèle, aidée au surplus par le soin minutieux qu'il apporte à la conservation de ses différents livrets.

Il a navigué au commerce et a bourlingué sur presque toutes les mers du globe. Mousse à l'âge de 10 ans puis matelot, avant et après la grande guerre, sur les dundees et les goélettes qui passaient les Johnnies en Angleterre, il était très connu de ces derniers dont il avait la sympathie. Sur les 3 mâts de NANTES, “L'ANGE-THEODORE” et le “VERCINGETORIX” entre autres, il transporta ensuite du charbon au Chili en passant par le Cap HORN pour en revenir avec du Nitrate de soude, ou à Nouméa en Nouvelle-Calédonie où le fret de retour était du nickel. Certains de ces voyages duraient 125 jours sans toucher terre.

Retraité de l'Inscription Maritime, avec le plein des années de navigation requises pour obtenir la pension, largement atteint, il fit la pêche à la langouste avec les flottilles de Perros puis de Moguériec pour finir par le transport des crustacés sur le “SAINT YVES” avec son oncle Arthur COADOU qui l'avait en grande estime et en affection, puis sur le “ROSKO”.

Restant enfin à terre, il travailla en sédentaire jusqu'aux environs de ses 80 ans. .

Il fut un des derniers passagers transportés par "L'HILDA” qu'il prit en octobre 1005 pour venir accomplir son service militaire en France et il faisait partie de l'équipage de “LA ROSCOVITE” qui arrivait le 3 Août 1914 à ABERDEEN en Écosse pour y apprendre les déclarations de guerre de l'Allemagne à la Grande-Bretagne et à la France.

Il nous a confirmé à ce propos, la véracité du récit que nous avons fait de l'odyssée des Johnnies et des matelots mobilisables rentrant en France pour remplir leurs obligations militaires et, notamment, la réception réservée au groupe au restaurant du “Coq Gaulois” à Londres. Il nous a toutefois précisé que les marins avaient, dès l'arrivée à BOULOGNE, été “interceptés” par l'inscription Maritime pour être par ses soins dirigés sur leur quartier respectif d'inscription.

Nous lui sommes donc très reconnaissant des éclaircissements de tous genres qu'il nous a fournis, notamment sur des naufrages qui tombaient dans l'oubli, et nous l'en remercions au nom de tous les Johnnies dont nous essayons de décrire l'existence et ses vicissitudes.

Le souvenir du naufrage de “L'HILDA”, nous l'avons dit, est demeuré plus vivace. Il faut se rappeler que le bilan fut effectivement bien lourd. pour le Haut-Léon :

Cela faisait au total : 65 morts.

L'un des deux rescapés était un jeune “Nevezshant” de St Pol de Léon, Jean-Louis PERON qui avait prévenu ses parents de son retour. Mais, ayant voulu visiter Southampton il manqua le bateau, à 5 minutes près. N'ayant aucun argent en poche, il errait, en pleurant, sur les quais. Des âmes charitables eurent pitié de lui, l'hébergèrent et lui firent prendre le courrier du lundi 21 à 4 heures du soir.

Pendant 3 jours, sa famille le crut noyé avec le gros de la Compagnie.

L'autre - peut-être était-ce un Tea-total's - ayant trop fêté la rentrée à Southampton, avait été arrêté par la police de cette ville et s'était vu infliger aussitôt 15 jours de prison pour ivresse. Justifiant le dicton populaire, cette dernière lui fut donc salutaire, mais suscita, on s'en doute, d'amers commentaires.

Il est impossible d'établir des statistiques exactes par commune, des victimes. Beaucoup parmi elles avaient, en effet pu se dire résidants d'un pays parce que leur lieu d'origine en était limitrophe mais moins connu. D'autres avaient pu, par erreur, être indiquées par les survivants comme étant du même endroit que leur patron. Pour la plupart de ceux oui ne furent pas retrouvés enfin, il n'y eut pas de transcriptions de décès sur les actes de décès et partant aucune possibilité de contrôle dans les mairies. Cléder, Roscoff, Plouescat et Sibiril, étaient en tout cas les plus atteintes.

La détresse était grande dans les villes comme dans les bourgs. Dans certaines familles tous les hommes et avec eux les gagne-pain, étaient disparus.

Les indemnités, s'il y en eut, versées par la Cie de navigation, durent être modiques et il n'y avait à l'époque, nous l'avons vu plus haut, aucune assurance, ni individuelle, ni collective.

La France toute entière, bouleversée par l'horreur du drame, s'émut de cette situation et le grand journal parisien “LE GAULOIS”, prit l'initiative d'une souscription nationale.

De leur côté, les parlementaires bretons, avec à leur tête Albert de MUN, député de la circonscription touchée, s'employèrent à obtenir de l'Etat et des départements, des secours d'urgence.

La foule, quant à elle, resta longtemps traumatisée par l'évènement et pendant des années, elle écoutait avec une grave attention les complaintes, aux nombreux couplets, relatant les péripéties de la catastrophe, que des chanteurs ambulants venaient, selon la coutume du temps, chanter dans les foires et les marchés bretons.

ROSCOFF, en ensevelissant ses morts, avait tenu à ne pas séparer dans son cimetière, les compagnons d'infortune. L'on peut donc voir au Nord-Ouest de ce dernier, 7 tombes alignées côte à côte, surmontées d'un sobre monument de granit et d'ardoise.

Ce sont celles de :

dont les noms sont répétés-sur les faces sud et ouest du monument avec, en outre, ceux de :

dont la mer n'avait pas rendu les dépouilles.

En consacrant à nos malheureux compatriotes de “L'HILDA”, une dernière et pieuse pensée, signalons en terminant, ce fait-divers.

Vers 1935, un hebdomadaire littéraire de Paris, de grande diffusion publiait sous forme de nouvelle et sous une signature que nous avons oubliée, une relation du naufrage dont le moins qu'on puisse dire est que, FANTAISISTE quant à la date de ce dernier et OFFENSANTE pour les épouses des Johnnies, elle dénotait avec le mépris des faits, une absence totale de documentation sérieuse et une méconnaissance absolue de la profession des Marchands d'oignons Bretons en Angleterre. Dans la recherche de l'effet, ne plaçait-il pas le sinistre dans la nuit de Noël 1905, et ne faisait-il pas réveillonner joyeusement les femmes de ces derniers dans les cabarets de nuit de St Malo, en attendant leurs maris qui rentraient cousus d'or ?.. Ce dernier détail pour pouvoir décrire l'arrivée macabre des noyés à la côte : poussés par le flot ils venaient en file indienne, le buste maintenu droit hors de l'eau par les ceintures de sauvetage, le poids de l'or dans leurs poches faisant contrepoids ..:devant une foule stupéfaite ! C'était une exploitation outrancière du phénomène qu'aurait produit le froid sur les bustes des cadavres, maintenus droits dans l'eau par des ceintures gelées ainsi que le Dr TULOUP de St MALO l'a d'ailleurs rapporté.

L'auteur en a lui profité pour bâtir une “Littérature” irrespectueuse envers les victimes et outrageante, pour leurs épouses, dont la lecture nous avait indigné.


CROISSANT

Un croisement de routes s'appelle un CARREFOUR. Au Canada français, selon un prêtre de ce pays qui passait à Roscoff cet été, un carrefour s'appellerait un CROISSANT. Dans notre région on parle du CROISSANT de Kergompez, du CROISSANT de Plougoulm. De toute évidence il s'agit d'une maladresse de notre langage.

En français un CROISSANT c'est la forme échancrée sous laquelle apparaît la lune jusqu'à son premier quartier. Cette dénomination passe aux objets ou insignes qui ont cette forme a ainsi le croissant du boulanger, le CROISSANT-ROUGE, l'homologue musulman de notre CROIX-ROUGE.

On a souvent représenté MARIE debout sur la concavité d'un croissant. Cette image s'inspire de la FEMME mystérieuse du livre de l’Apocalypse. “Un signe grandiose apparut au ciel - c'est une FEMME ! le soleil l'enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête. Elle est enceinte et crie dans les douleurs de l'enfantement" (Apocalypse chap. 12 verset 1 et 2). Dans notre église on peut apercevoir un tableau, très rare,en France, c'est l'image de la célèbre Vierge de GUADALUPE, si vénérée dans les pays hispaniques d'Europe et d'Amérique. Ce tableau, longtemps placé au centre du retable actuel des albâtres, y était honoré depuis la fin du 17ème siècle sous le titre de Notre Dame de Gardeloupe. Marie, toute irradiée, repose sur un croissant.

Il n'est pas improbable que la Vierge au croissant ait suscité tant d'intérêt parce que l'on voyait en elle Celle qui écrasait l'erreur musulmane et sauvegardait la chrétienté des invasions turques.

Le motif ornemental du croissant décore la crête des lucarnes de Kerjean, comme .Celle des dais des Apôtres au porche de Trémaouézan. On sait que Kerjean est inspiré du château d'Anet (Eure et Loir) construit par Henri II pour sa favorite Diane de Poitiers. Le croissant était le symbole de Diane, la déesse chasseresse, identifiée aussi à la lune par les anciens. On la représentait avec le croissant au front ou sur la chevelure.

Le CARREFOUR se dit KROAZ-HENT en breton : KROAZ = CROIX et HENT = CHEMIN. Des routes s'y croisent, s'y coupent en forme de croix. Il ne faut point chercher ailleurs l'origine de notre CROISSANT : c'est le mot breton KROAZ-HENT estropié à la française.

Aux 16ème et 17ème siècles, le Léon se couvrit de milliers de croix et calvaires ; le plus souvent ils étaient implantés dans les carrefours. La Révolution française en a abattu le plus grand nombre. L'implantation aux carrefours permettait de doubler le profit spirituel de ces monuments en les exposant à la dévotion ces usagers de deux routes. Cette implantation est très courante encore aujourd'hui. Ainsi la croix de Tountoun Job, qui a remplacé une Croaz Pol.


ENCORE DE CES SALETES LA !

La langouste était abondante autrefois sur nos côtes; elle s'y pêchait de septembre à mars. Un bateau en une marée de septembre 1919 prit dans ses filets 320 petites langoustes de 400 grammes entre TI SAOZON et la roche du Taureau. Ces bestioles, si précieuses aujourd'hui, étaient moins appréciées alors. Le mareyeur leur préférait les grosses langoustes rouges, qu'il allait prendre au Portugal sur un thonier de trente mètres.

Peu de Français pouvaient en 1919 s'offrir ce plat de luxe. Aussi les marins-pêcheurs avaient-ils du mal à écouler leurs petites langoustes quand la pêche avait été bonne. Le mareyeur, débordé, laissait éclater son humeur : “Encore de ces saletés-là ? Que voulez-vous que j'en fasse ?” Las d'entendre ce refrain, un marin décida de prendre un mandataire aux Halles Centrales de Paris et de commercialiser lui-même sa pêche.

L'expédition se faisait dans des paniers tressés en osier ou en coudrier (noisetier), confectionnés à Pont d'Eon en Plouénan ; ils étaient conçus pour recevoir 50 kilos de marchandises, des viviers flottants en bois de même contenance assuraient la conservation des crustacés jusqu'au moment de l'expédition.

En 1922 / 1923 une invasion de pieuvres dévasta les lieux de pêche ; ces bêtes dévoraient les langoustes à même les filets, Abandonnant cette pêche provisoirement nos langoustiers se reconvertirent en palangriers. Nos marins étaient d'ailleurs très coutumiers de ces reconversions. Qu'une pêche se révélât fructueuse tous étaient tentés de s'y mettre. Aussi bien en était-il de même dans la culture. Une PALANGRE est une grande corde le long de laquelle sont fixées des lignes munies d'hameçons.

Le choix de ce procédé de pêche était commandé par la nature même des poissons qui, à l'époque, pouvaient être commercialisés : les grosses pièces.

Sans doute la consommation locale faisait-elle quelque usage de certains “petits” poissons : maquereaux, mulets, lieux et vieilles. Mais ce marché était singulièrement restreint. On ignorait alors l'emploi de la glace pour conserver le poisson ; du moins n'en disposait-on pas. De ce fait les mareyeurs eux-mêmes n'étaient point si intéressés par l'expédition du poisson. Les choses, sur ce point, n'ont guère changé que vers 1940. Les marins-pêcheurs traitaient eux-mêmes avec des mandataires aux Halles. Aux aléas d'un métier déjà dur s'ajoutaient pour eux les risques d'un commerce de denrées, périssables entre toutes en l'absence de tout conditionnement frigorifique.

L'on ne pouvait songer dès lors à commercialiser que les gros poissons, les seuls qui eussent des chances de supporter correctement le transport de Roscoff à Paris, dans les paniers de 50 kilos bourrés à la paille. On n'expédiait que les gros congres et les raies ; certaines de ces pièces pouvaient atteindre 50 kilos. La roussette et la julienne n'étaient pas estimées ; les viviers seuls en étaient preneurs pour l'alimentation des crustacés. L'on tentait parfois l'expédition des gros mulets. Ce poisson aimait à s'abriter le long de la côte est en hiver, par vent de nord-ouest.

Dans ces conditions la vie des palangriers était rythmée par le coup de sifflet strident du TRAIN DE MAREE, à 14 heures 30. Le poisson expédié à ce train parvenait aux Halles centrales le lendemain matin à 4 heures.

C'est en 1927, pour la première fois, qu'un bateau de pêche fut gréé à Roscoff d'un moteur . le “SIDELU”. Jusqu'à cette date, en l'absence de vent favorable, les hommes devaient ramer pour parvenir à temps au. train de marée. Que de fois ne leur est-il pas arrivé d'entendre de leurs bateaux les ébrouements de la locomotive s'élançant vers Paris ! Le poisson alors attendait 24 heures pour être expédié. En quel état parvenait-il aux Halles centrales ?

Les bateaux n'étaient pas pontés et ainsi ils n'offraient aucun abri contre les intempéries. On allait pêcher du côté de Brignogan et de l'Aberwrac'h. Les hommes travaillaient sans arrêt, nuit et jour, dans la nécessité où ils étaient de rejoindre. le train à temps.

Le poisson, aujourd'hui encore, est rare sur le marché et, de ce fait, se vend bien les jours qui suivent les tempêtes. Nos pêcheurs voyaient dans le mauvais temps une aubaine et s'aventuraient volontiers ces jours-là en mer.

Les mandataires faisaient parvenir les fruits de la vente par mandats postes. Le partage avait lieu le samedi. Plus d'une fois il n'y eut rien à partager : le poisson n'avait pu se vendre. L'on était quitte de rembourser les frais d'envoi.

Avant 1914 les marins-pêcheurs roscovites ne connaissaient pas le vin ; à bord on ne buvait que de l'eau puisée dans une touque. Par contre, à terre, on consommait du gin, de l'eau de vie et du rhum. Des vraies saletés, celles-là !

A. FEUTREN


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