La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 250 - 1971 - Janvier

- Roscoff vu en 1794 par Cambry 


ROSCOFF VU EN 1794 par CAMBRY

Jacques CAMBRY

Le Conventionnel CAMBRY fut chargé en 1794 d'une inspection du Finistère. Il en a laissé une relation “ VOYAGE DANS LE FINISTERE ”. Cet ouvrage a beaucoup contribué à susciter de l'intérêt en France pour notre département. Nous en extrayons ce qui concerne ROSCOFF.

(Dans le pays de Saint Pol) on sème fort peu de chanvre , mais une grande quantité de lin ; il se file dans le pays à l'île de Batz surtout, il passe, ainsi préparé, dans Tréguier et chez l'étranger.

Les légumes et le lin sont la base du commerce. Dans les communes dépendantes de St Pol, on ne travaille point la terre avec des bœufs : les charrues sont traînées par trois chevaux ; deux de front, l'autre en arbalète. Les femmes aident à relever, à couper, à battre le blé. Peu de foin dans le pays , on y lie les mulons de pailles pour les empêcher d'être enlevés par les vents fougueux du nord et du sud-ouest. La nourriture ordinaire du laboureur est la bouillie d'avoine et de blé noir ; la soupe au lard est son mets favori ; il vend son poisson qu'on ne voit jamais sur sa table. Dans les jours gras et dans les jours de noces, on sert du far mêlé de raisin, une espèce de tourte de froment et de pommes, le mouton du pays est bon, assez commun ; celui des côtes de Plougoulm est préférable à tous les autres.

On y cultive de l'orge, du sarrasin, des panais, de gros navets, du trèfles beaucoup d'avoine, point de millet, quelques pommes de terre.

Les terres sont grasses, excellentes, onctueuses, graveleuses sur les coteaux. En formant des rideaux de prussiens, de platanes et de peupliers blancs ; des hêtres des frênes et des pommiers s'élèveraient à leur abri : le chêne y croit difficilement : les landes qu'on sème sur les fossés, se coupent tous les trois ans ; elles servent de chauffage, on en pile l'extrémité pour la nourriture des chevaux. Les Normands enlevaient ordinairement douze mille chevaux par an pour les revendre. à Paris : j'ai vu sur la route de Morlaix à St Pol-de-Léon, un cheval de trois ans, portant une paysanne et des choux ; son poil était lisse et brillant, sa taille haute, sa jambe fine ; son œil était étincelant : jamais dans les écuries de Versailles, de Chantilli, dans les haras du grand duc de Toscane, je ne vis un plus fier, un plus bel animal.

Cette race, la première de la France, peut-être, est sur le point de s'abâtardir : treize cents jumens, de la plus forte taille, existent dans la seule commune de St-Pol mais sans étalons de choix. En 1700 on en fit venir douze du Holstein ; ils ont été vendus à des étrangers.

Les chemins de traverses sont affreux ici comme par tous les départements de la ci-devant Bretagne ; celui de Plouénan ne peut être fréquenté l'hiver. On devrait établir une grande route qui, passant à Plouescat, se rendrait à Lesneven, pour le service de la côte, et la facilité des transports militaires.

Les maisons, dans les campagnes, sont moins sales, mieux entretenues, mieux meublées que dans le reste du district, quoique couvertes de paille ; dans l'intérieur les animaux ne sont point séparés des hommes."

L'annotateur de l'édition de 1830 introduit le titre même de “ROSCOFF” par la présente note. Il s'agit de Mr de Freminville, connaisseur des antiquités bretonnes

“ Le nom de Roscoff est une altération de Roc'h coz (la vieille pierre ou la vieille roche) et il est dû à une pierre brute plantée debout en terre, véritable menhir, qui se voit encore au milieu de la ville. Les habitans appellent encore aujourd'hui ce monument celtique. Le Vieux Roscoff et ils disent par plaisanterie qu'on peut faire le tour de la ville en quelques secondes, parce qu'il ne faut pas plus de temps pour faire le tour du menhir qui n'a du reste que trois pieds et demi de haut. Tout ceci est évidemment le reste d'une tradition très ancienne, mais dont l’origine et le sens sont tout à fait perdus. (de Fréminville)”.

Il est à présumer qu'un port aussi avantageusement placé que celui de Roscoff, a de tout tems été fréquenté, qu'on a dû de tout tems habiter la terre la plus riche, la plus féconde de ces contrées, le point enfin d'où les échanges, le commerce avec l'Angleterre se font avec le plus de facilité : ce point était sans doute un rendez-vous commun, quand des liaisons de fraternité, d'amitié unissaient les deux Bretagnes. Roscoff était situé jadis dans la baie de Labert, à l'ouest de sa position actuelle.

En 1374, cette ville fût brûlée, saccagée, entièrement détruite ; elle ne se rétablit qu'en 1404. A cette époque, le célèbre Penhoat, amiral de Bretagne, y rassembla, y ravitailla l'armée navale avec laquelle il battit celle des Anglais, à la hauteur de St Mathieu.

Le duc François, père de la duchesse Anne, accorda des privilèges à quelques particuliers de cette commune en 1480.

En 1500, les habitans ne trouvant plus assez, de profondeur dans l'anse de l'ouest, presque comblée par les sables, se transportèrent sur la rive orientale de la péninsule, et firent la digue qui forme le port actuel.

Je passe sous silence de petits faits, des détails sur l'arrière-ban, sur la construction de l'église, sur les obstacles qu'elle éprouva, etc.. Ils ne peuvent intéresser que les naturels du pays.

L'établissement de l’hôpital fondé, bâti par les seuls habitans de Roscoff, date de l'année 1573.

En 1600, des lettres patentes de Henri IV accordent six foires à cette ville. En 1612, on y bâtit un Lazareth. En 1715, on prolongea le quai ; il ne fut terminé qu'en 1743.

Le port de Roscoff était devenu l'entrepôt d'un commerce très considérable avec l'Anglais. Des vaisseaux interlopes venaient avant la révolution y prendre des vins, des eaux de vie, du thé, qui s'introduisaient en fraude en Angleterre. Leur station donnait du prix aux productions des campagnes environnantes. Ces avantages peuvent renaître avec la paix, surtout avec la liberté. On a senti, sous l'ancien régime même, que le moindre impôt, la:moindre contrainte dirigeraient les fraudeurs sur Gersey, sur Guernesey, ,où l'on trouve à peu près les mêmes facilités pour ce commerce de contrebande. Depuis la guerre de 1763,,une cinquantaine de lougres, de sloops et de bateaux, de quatre tonneaux et trois hommes d’équipage, jusqu' à soixante tonneaux et trente hommes, se rendaient de la côte d' Angleterre à Roscoff. Ces voyages se faisaient tous les mois ou tous les quinze jours ; le même bâtiment en a fait quelquefois deux par semaine. C'était un objet de plus de quatre millions : les maisons Foucault., Machuloch, Diot, Mege, Bix et Pieret en étaient les principaux agens. Les eaux-de-vie de vin, de genièvre, qu'on faisait passer en Angleterre, ne se renfermaient pas dans des pièces faciles à confisquer ; on les mettait dans de petits barils de trente à quarante lots, qui se fabriquaient à Roscoff : ces barils se liaient par un cordage, et mouillés sur un câble, se jetaient à la mer à l'approche des côtes. On les dérobait. par ce moyen aux yeux des commis aux douanes anglaises qui venait les chercher la nuit, quand les visite s'étaient terminées.

Le commerce de la graine de lin, dont Roscoff tirait un si grand avantage, qui fournissait à la Bretagne le moyen de produire ses toiles si répandues, était fait par commission dans cette ville, où dix bâtimens de deux à trois cents tonneaux transportaient cette marchandise de Riga, de Lubeck, de Dantzick, de la Poméranie suédoise, et les vendaient à des prix qu'ils établissaient à volonté. Le préjugé, qui persuade aux habitans des campagnes que les graines du Nord sont préférable à celles du pays existait ; il dure encore ; il n'était pas de l'intérêt des habitans de Roscoff de le détruire. Ce commerce était un objet de 500.000 livres dans les plus fortes années. Observez que ces bâtimens du Nord passaient à St Martin de Rhé, à Marenne, à Bordeaux, à Bayonne, et prenaient en retour du sel, des vins, des eaux-de-vie ; ce qui procurait encore.un débouché considérable aux denrées de ces contrées.

Une centaine de barques et de navires, tant français qu'étrangers apportaient à Roscoff les vins, les eaux-de vie, le sel, le charbon de terre, du merrain surtout, pour former les barils qui servaient à la fraude des Anglais ; des planches du Nord, mais pour la seule consommation du pays, du brai, du goudron, du fer, du cidre, etc.. Ajoutez-y quarante à cinquante bateaux Dieppois de cent à cinq cents tonneaux qui, gênés par la gabelle, achetaient pour la pêche du maquereau, le sel dont les négocians de Roscoff se fournissaient au Croisic.

Depuis 1783 jusqu'en 1787, un négociant fit, à St Pol de Léon, le commerce de graine de lin, mais pour son compte particulier :(j'ai déjà dit que les commerçans de Roscoff n'étaient que les commissionnaires de ceux de Dantzick, de Lubeck, etc., qui leur donnaient trois francs par baril débité.) Tous les ans; deux navires lui arrivaient d'Hollande dans la baie de Penpoul, chargés de cette denrée, de mâture, de planches, de goudrons, de chanvre. Cette concurrence effraya le commerce du Nord ; il baissa le pris de ses marchandises, et le pauvre homme fut ruiné .

Anciennement Roscoff faisait passer une grande quantité de toiles en Espagne : on les nommait ROSCONE. Morlaix s'est emparé de cette branche de commerce.

En attendant le retour de la paix, les habitans de Roscoff cultivent la terre la plus riche, la plus féconde ; elle produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce, qui naissent en plein champ ; oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichaut. Il en part dix ou douze charretées pour Brest tous les jours, des charges de chevaux se rendent en outre à Morlaix, à Landivisiau, à Lesneven, à Landerneau. J'ai vu souvent dans les marchés de Lorient et de Quimperlé, une concurrence établie entre les jardiniers du pays et les légumiers de Roscoff, qui malgré le long voyage qu'ils avaient fait et les frais du retour, donnaient au même prix, et même à meilleur marché, leurs denrées.

C'est avec le goémon que les champs sont fumés dans les environs de Roscoff ; les terres en sont légères; sablonneuses. La disette de bois est telle que, dans cette commune, j'.ai vu dans le rude hiver que nous venons de passer, un amateur du jardinage brûler de jeunes plants d'arbres fruitiers de la plus belle espérance.

On faisait autrefois venir des bois des rivières de Penzé et de Pondéon, de Lannion et de Tréguier ; mais , cette ressource est perdue, faute de barques et de marins.

On ne brûle, dans les campagnes comme à l'île de Batz, que du goémon et de la fiente de vache ; on s'y nourrit de bouillie, de far de blé noir, et de pommes de terre.

Il n'existe sur la côte septentrionale du Finistère aucun port aussi avantageusement situé que celui de Roscoff, mais il s'encombre : la mer y dépose une telle quantité de sables, qu'il serait impraticable en peu de tems, si par des travaux NECESSAIRES, on ne prévenait sa ruine. Le bassin qui forme le port est fermé par un môle de 160 toises de longueur, et de 20 pieds de large.

On projette d'exécuter une seconde jetée qui, s'approchant de la première, ne laisserait qu'une passe de 55 toises pour les vaisseaux, s'opposerait aux progrès des sables, augmenterait de beaucoup la surface et la sûreté du bassain, et présenterait de grands avantages.

Ce travail est approuvé : on a déjà fait parvenir des fonds pour le commencer : une difficulté le retarde : la commune donne au projet de perfectionnement imaginé, toute l'étendue possible, et place la jetée plus loin que l'ingénieur Leroux : elle prétend gagner dix pieds d'eau, et donner à. des frégates le moyen de relâcher dans son port, et même de s'y réparer.

Les objections de l'ingénieur, homme rempli d'intelligence et de talens, portent sur l'inutilité d'aussi grands travaux dans un port de cabotage, sur les difficultés d'exécution, sur l'énormité des dépenses.

Elles monteraient, dans le projet de la commune, à la somme de 377.500 livres ; dans celui de l'ingénieur, elles ne s'élèvent qu'à celle de 140.000 livres.

C'est au gouvernement à faire prononcer, à faire juger si les difficultés, les dépenses ne sont pas compensées par l'avantage qu'on retirerait du premier plan. Si les idées économiques du citoyen Leroux doivent être écoutées : j'avoue que sur les lieux, j'étais pour l'opinion de la commune : il me semblait qu'ayant un grand travail à faire, il ne fallait pas s'exposer au repentir

de ne lui avoir pas donné l'étendue dont il est susceptible ; et en supposant à Roscoff le commerce qu'il doit retrouver à la paix, borner les dimensions de son port, c'était,diminuer ses ressources.

Dans l'état actuel, ce bassin peut contenir une cinquantaine de barques ou navires, tirant de 7 à 20 pieds d'eau. Dans un cas de nécessité, on pourrait, en placer un ou deux au bout de la jetée, de 5 à 600 tonneaux. On y peut entrer, on en peut sortir de tous vents.

Au. bas de la jetée de Roscoff il y a 22 pieds d'eau au coup de la pleine mer dans les grandes marées ; mais dans les mortes eaux, une barque qui tire sept pieds d'eau n'est pas à flot. Le port assèche à toutes marées.

La ville est bâtie sur le sable, les maisons petites on y voit beaucoup de magasins. L'absence des hommes que la guerre appelle à nos armées, lui donne un air triste, désert ; un air de nudité que des établissements ruinés, couverts de lierre, que l'aridité du sable que la privation de toute espèce de verdure augmentent encore. Il est indispensable de paver cette ville. Les charrois pour le commerce sont, dans l'état actuel, d'une difficulté presque invincible.

La population de Roscoff est de mille individus ; son arrondissement, d'environ trois quarts de lieue de longueur sur une lieue de large. Quatre villages sont attachés à ce chef-lieu ; ils contiennent 1.844 hommes.

La route qui conduit à St Pol de Léon est bonne, les autres chemins sont impraticables : à mer basse, on se rend facilement aux postes de la côte. Je remarquerai, d'après l’observation de la commune de Roscoff, qu'il serait à souhaiter qu'on changeât les pièces de trop faible calibre, placées sur les batteries : on voit à celle de la Croix, des canons de 4 et de 12 ; ils devraient être tous de 18, de 24 ou de 36 livres de balles.

Croirait-on que dans un port de mer où tant de vaisseaux abordaient, on ne trouve pas une fontaine publique ? Cependant l'eau des Capucins pourrait .être facilement conduite sur le port ; elle n'en est éloignée que de 4 à 500 toises. Avec 2.400 livres on exécuterait ce travail nécessaire, on profiterait des écoulements de cette fontaine pour établir un abreuvoir qui manque à la ville. Le lavoir est à réparer.

Tous les habitans sollicitent un marché que l'approvisionnement d'une ville isolée, que l'arrivée d'une multitude de bâtimens étrangers, que la subsistance de la garnison rendent indispensable ; ils désirent qu'on établisse une halle dans la place où se trouve la chapelle de l'Union,.

Les secours de la médecine et de la botanique sont nuls dans la ville et dans ses environs : un terrain aussi fécond en légumes que celui de Roscoff serait très favorable à la croissance, à l'entretien des plantes exotiques, et de celles de nos contrées, qui peuvent être utile à la santé de l'homme.

Personne ne s'est présenté pour occuper à Roscoff l:a place d'instituteur : les écoles primaires n'y sont pas établies ; on n'y trouve point de maître d'hydrographie.

La seule pierre des environs est une espèce de granit à gros grains qui borde le rivage, les ardoises y viennent de Loquirec et de Châteaulin.

On demande que deux corvettes soient mises en station dans le canal de l'île de Batz ; on y trouverait le double avantage de faire une multitude de prises, et de surveiller des côtes voisines de Gersey, de Guernesey, de l'Angleterre.

Tous les marins de ces parages désirent un feu sur l’île de Batz. La municipalité de Roscoff m'écrit :

“Nous vous avons exprimé notre idée particulière sur la construction de ce phare que nous croyons plus utile d'éclairer avec du charbon qu'avec de l'huile. Il est démontré par l'expérience, que précisément quand le tems est gros, chargé de grains et de brouillards, le charbon flamboie davantage, tandis qu'alors les feux à réverbère se ternissent.”

La commune désire qu'on lui donne deux barques de 50 à 60 tonneaux, pour qu'elle pût se procurer du bois et les denrées de première nécessité, qu'elle n'a point à sa portée.

Voyage dans le Finistère - 1794 / 1795 , par Cambry


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