La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 251 - 1971 - Février

- Ginaouegi
- Rapt d'enfants
- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979

Carte des lieux d'activités des Johnnies


- Roscoff en 1794 par Cambry


GINAOUEGI

Le joli nom pour une vedette italienne du cinéma, capable à lui seul d'assurer sa célébrité ! Les sonorités, en sont, si douces, si enlaçantes et féminines que l'on ne voit guère qu'un orchestre fardé de batteurs avoir la balourdise de s'en parer pour appâter une jeunesse avide de se trémousser.

Mais trêve de badinage :ce mot n'est pas italien, il est breton et se prononce “GUINAOUEGUI” avec l'accent sur E. Nous ne pensons pas désobliger nos lecteurs ni faire le GINAOUEG en mettant ce chapeau breton à notre article. Aussi bien nous a-t-il été suggéré, bien innocemment, par une Roscovite.

C'était un après-midi, du côté de Penn-ar-Créac'h, lors de la distribution générale du BULLETIN de janvier.. La maîtresse de maison s'affairait dans sa cuisine à la lumière blafarde de l'écran de télévision. Des skieuses y déferlaient d'une montagne enneigée. Sur ce, nous frappons. “An Aotrou persoun ! Monsieur le Recteur !” Et, comme si elle avait été surprise en flagrant délit, elle s'esclaffa : “Vous me surprenez, dit-elle, en train de GINAOUAKA”. Nous nous fîmes répéter, pour être assuré d'avoir saisi au vol un mot merveilleux. C'était bien ça, “Je fais la GINAOUEGEZ”.

Nous sommes tous des poètes, qu'une pensée bien frappée, qu'un mot sonore suffisent à arracher à la platitude ou à la pesanteur de l'existence et emportent en des mondes où la vie de tous les jours semble retrouver un sens.

Consultés, de meilleurs connaisseurs du breton nous ont fait remarquer le caractère barbare de la finale “AKA”. Le mot serait donc à proscrire, le mot juste étant GINAOUEGI. Les dictionnaires, eux, ne connaissent que GENAOUEGI.

GENOU (guénou) veut dire BOUCHE. Celui qui a une grande bouche se fait traiter de GENAOUEG, ce qui signifie “imbécile”, qui parle sans réfléchir, une bouche sans cervelle.

Le verbe GINAOUEGI signifie “faire le badaud” et, par là même, perdre son temps. C'était autrefois, infiniment méprisable ; l'ardeur au travail était, pour nos anciens, la condition même de l'existence humaine. L'un de nous rapportait tout récemment la réflexion de son père qui le surprenait à ne rien faire. “Que fais-tu là ? Regarder les corbeaux s'en aller chercher leur pitance à l'île de Batz?

E SELLED OUZ AR BRINI 0 VONT DA VOUETA DA VAZ ?".

Seuls des imbéciles pouvaient s'avilir à, faire les badauds, à GINAOUEGI.

Acculés, il est vrai, à besogner sans arrêt pour se procurer le strict nécessaire à la vie, les mêmes anciens l'avaient que mépris pour les études, la lecture. A leurs yeux, les gens de bureau n'étaient que des fainéants et de vils profiteurs qui s'engraissaient du travail des manuels. De telles mentalités se retrouvent encore aujourd'hui, alors, pourtant, que l'instruction a fait depuis longtemps la preuve de son immense utilité et même de sa nécessité au plan de la productivité.

Les loisirs aussi, du fait même que le progrès technique les a rendus possibles, apparaissent désormais plus qu'un droit reconnu à tous, un devoir pour tout homme soucieux de se cultiver en s'informant de tout ce qui est humain que cela s'inscrive dans le passé ou s'accomplisse dans l'actualité la plus immédiate. Ce n'est pas GINAOUEG que de lire des journaux,.que d'écouter la radio ou de regarder la Télévision, encore moins que d'étudier dans les livres.

Ce qui serait GINAOUEGI ce serait de réduire ces activités de l'esprit à n'être que des passe-temps pour gens qui s'embêtent, autant ,dire des moyens de s'abêtir. Quand .l'information devient spectacle et amusement elle manque son objet et la faute en est, avant tout, au consommateur.

L'affiche mensuelle placardée à l'église, porte ce mois le slogan :

”S'INFORMER ET COMMUNIQUER C'EST VIVRE”.

On le voudrait bien mais l'on n'ose y croire.

Ne serions-nous pas en train de GINAOUEGI ?


RAPTS D'ENFANTS

Le rapt d'un enfant, pour obtenir une rançon ou pour tout autre motif, suscite l'indignation et la colère. Rien ne peut le justifier ni même l'excuser.

Mais ce fut un crime, infiniment plus horrible parce que perpétré à des millions d'exemplaires, que le trafic négrier, auquel se livrèrent au 18ème siècle surtout certains de nos ports bretons. L'armement nantais eut le sinistre privilège d'introduire aux Antilles plus de 300.000 Noirs razziés sur les côtes d'Afrique, sans compter ceux qui moururent au cours des traversées. La très récente “HISTOIRE DE LA BRETAGNE” publiée sous la direction de Jean Delumeau (P. 324), écrit :”à quoi il convient d'ajouter les contingents malouins, vannetais, etc.,.”

Comme l'on voudrait être sûr qu'aucun navire roscovite n'entre dans cet “ETC” !

Il y avait tant d'argent à gagner dans ce commerce de “bois d'ébène” qu'on voit mal les Roscovites se montrer plus chrétiens que les armateurs de Nantes, de Vannes ou de St Malo. Un historien nous dira peut-être un jour s'il y eut des Roscovites négriers.

Notre documentation actuelle, telle que J.Y. Tanguy l'a dégagée des registres paroissiaux laisse apparaître des comportements d'une autre qualité.

Nous ignorons la raison de la présence de ces Éthiopiens à Roscoff. Il est assez probable qu'ils furent des prises corsaires;

Les trois jeunes Africains dont les registres notent le baptême au début du 18ème siècle furent., eux, des prises corsaires.

Donnons en entier l'acte de baptême du premier en date.

Nous aurions aimé savoir si notre Peau-Rouge avait fait souche dans le pays. La consultation des registres ne nous a révélé aucun indice en ce sens. Dans le mariage d'un certain Ansquer, le 18 Décembre 1741, on retrouve la même signature sans élégance “Marecq de bouillé”. Il est probable que ces familles, étrangères au pays, n'y ont passé que quelques années. On ne retrouve plus ces noms les années suivantes.


ESSAI SUR LES “JOHNNIES” par Mr. François GUIVARC'H

Les naufrages du vapeur “CHANNEL QUEEN”, le 1er Février 1898 et, dans la nuit du 13 Août 1899, des goélettes “PAQUEBOT N°5”, “Amiral LAFFOND” et “LA CLARTE”, bien qu'ayant très fortement impressionné nos Johnnies, ne les avaient pas, nous l'avons vu, empêchés de reprendre dès les saisons suivantes, la direction de Grande-Bretagne.

La catastrophe de "L'HILDA" et les 65 victimes qu'elle avait fait sur les 72 d'entre eux que le bateau transportait, les avait par contre davantage ébranlés et lors de la campagne 1907, on dut constater une diminution très sensible du nombre des partants. Aux patrons disparus et aux Compagnies anéanties, étaient venus s'ajouter les “défaillants” que leurs familles angoissées ou pour lesquelles une émigration du Chef n'était pas d'une absolue nécessité, avaient conduits à y renoncer (temporairement d'ailleurs pour quelques-uns.

Mais comment se fit la reprise du trafic après les interruptions forcées qu'y apportèrent les deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1939-1945 ?

Sans difficultés, bien que timidement, dès 1919 pour quelques chevronnés qui n'avaient pas été appelés aux Armées et pour les premiers démobilisés, puis progressivement en 1920, 1921 et 1922. Les affaires furent d'ailleurs fructueuses dans ces premières années d'après-guerre et il y a encore plusieurs Roscovites à se souvenir des acquisitions de terres que firent à l'époque certains Johnnies, dans un quartier de Roscoff très bien situé, terres qu'ils ne surent malheureusement pas conserver. Toujours est-il que cette réussite d'apparence trop voyante et un peu tapageuse provoqua, d’année en année, des départs de plus en plus massifs qui atteignirent leur apogée, en effectifs et en tonnage exporté, en 1928-1929.

La Grande-Bretagne n'y mettait d'ailleurs pas encore obstacle. Ses exigences à l'entrée chez elle, étaient limitées à la fourniture d'une pièce d'Etat-Civil pour les individuels et d'une liste ou d'un Etat certifiés par une autorité française : mairie, sous-Préfecture, Gendarmerie, Consulat, etc... pour les Compagnies. Le passeport individuel ne devint obligatoire qu'aux environs de 1922-1923. Il en alla différemment après la guerre de 1939-1945.

Bien qu'ayant été soumis à de terribles bombardements aériens, surtout dans la région londonienne à l'automne de 1940 et à un arrosage par les roquettes V1 et V2 en 1943 - 1944- le territoire du Royaume-Uni avait certainement subi moins de dégâts matériels que celui de la France. Mais, après l'envahissement de notre pays et l'armistice de Juin 1940; la Nation anglaise avait dû toute seule, faire face et sur tous les fronts, aux Allemands et à leurs Alliés, jusqu'à l'attaque de Hitler contre l'URSS en juin 1941 et l'entrée en guerre des Etats-Unis d'Amérique après l’agression japonaise contre leur base navale de Pearl Harbour en décembre de la même année. Son économie sortait ruinée de l'aventure et sa flotte commerciale, qui. faisait son orgueil et sa richesse avant l'ouverture des hostilités, était à, leur terme à, peu près anéantie. De plus, les velléités d'indépendance qui se manifestaient dans ses possessions coloniales, n’étaient pas faites pour la rasséréner.

La France n'était pas mieux partagée. Dévastée sur presque toute son étendue par la guerre-éclair de Mai / Juin 1940 d'abord, par les bombardements ennemis ou par ceux des Alliés qu'elle eut à subir par la suite, par les combats de la Libération enfin, elle avait ses routes et ses ponts détruits, plusieurs de ses grandes villes ravagées ou même rasées, ses chemins de fer et ses usines pratiquement inutilisables, leur matériel ou disparu dans les réquisitions ou hors d'usage par ancienneté ou usure, ses réserves entièrement épuisées par 4 ans 1/2 d'occupation et sa terre appauvrie.

Les  deux pays dans un dénuement total se voyaient donc, pour relancer leurs économies, pour redonner vie à leurs commerces, à leurs industries ou pour les défendre, dans l'obligation de recourir à des mesures de protectionnisme et de dirigisme qui se heurtaient entre elles à l'extérieur, mais s'opposaient aussi parfois à l'intérieur d’eux-mêmes.

L'Angleterre, par exemple, qui ne disposait plus de gros navires pour se ravitailler dans ses possessions lointaines, devait pour nourrir une population en majorité urbaine, acheter produits agricoles et victuailles dans les pays Européens voisins, pendant que dans le même temps ses cultivateurs exigeaient l'arrêt des importations jusqu'à écoulement de leurs propres récoltes et que, de leur côté, les commerçants britanniques s'opposaient à la vente au détail par les étrangers, des marchandises qu'ils y importaient.

Et c’est ainsi que le “Ministry of food” ou Ministère du Ravitaillement, prit en Octobre 1945, une Ordonnance réglementant le commerce des Fruits et Légumes frais en imposant dans son article 5 des restrictions qui touchaient directement nos Johnnies, parce qu'elles interdisaient sur tout le territoire du Royaume-Uni, la vente au détail de ces produits par leurs importateurs étrangers.

La France de son côté, devait compter surtout sur ses exportations de produits agricoles pour alimenter sa Trésorerie complètement sèche. Or, elle se trouvait contrainte parfois d'arrêter ou de restreindre leur vente à l'étranger pour ne pas risquer de provoquer, sur ses propres marchés, pénurie et incidences consécutives sur les prix.

Dans les deux pays tout était vu sur des plans collectifs voire collectivistes à l'occasion. Des secteurs clés de l'Industrie et, du Commerce tels que les Charbonnages, le Gaz et l'Electricité, des entreprises privées comme les Automobiles Renault, certains grands Établissements bancaires et les plus importantes Compagnies d'Assurances furent, en France où la Sécurité Sociale était en même temps instituée, nationalisés ou étatisés, comme le furent en Grande-Bretagne, la Sidérurgie, les Transports routiers, le Gaz, les Services médicaux, etc...

De part et d'autre de la Manche, les Gouvernements s'appliquaient à justifier ces mesures pas toujours populaires, par l'impossibilité où étaient ou allaient être, estimaient-ils, ces Entreprises-ou ces organismes réduits à leurs seuls moyens, de financer un redressement qui paraissait devoir être gigantesque et d'assurer leur gestion dans le seul intérêt, primordial à leurs yeux, des consommateurs ou des usagers.

En entamant dans ce contexte, pour le moins trouble et confus, des démarches en vue de reprendre leur trafic, nos marchands d'oignons, individualistes endurcis, secrets dans leur comportement basé depuis toujours sur une âpre concurrence, n'ayant jamais conclu entre eux d'accords collectifs, commerciaux ou d'exploitation, en dehors de ceux d'affrètement de navires ou de voyages en groupe sur les Chemins de fer, étaient loin de se douter des difficultés qui les attendaient tant à Londres qu'à Paris et des modifications qu'ils allaient devoir apporter dans leurs habitudes ancestrales pour entrer dans la voie de la coopération.

Ils eurent heureusement la chance de voir l'un des leurs, des plus qualifié par son expérience du métier, par la sagacité et la souplesse de son esprit, prendre en mains les intérêts de la corporation et ils eurent la sagesse de faire confiance à sa ténacité.

Né le 14 Août 1911, Johnny depuis 1925, parlant un Anglais coulant et l'écrivant très correctement, ayant beaucoup lu et beaucoup retenu, François MAZEAS reçut dès le départ l'appui du Conseil Municipal de Roscoff dans la rude tâche qu'il entreprenait. Il trouvait à sa disposition, s'il en avait besoin, non seulement le matériel et le téléphone, mais aussi le personnel de la Mairie, Mr le Maire, Mr C. SEITE, le mit en contact avec la Sous-Préfecture et la Préfecture, avec le Conseil général et avec les Parlementaires du Département. Ce faisant, tous avaient conscience d'œuvrer dans l'intérêt de la Commune et de la Région.

D'entrée, la demande d'autorisation de reprise des exportations et de la vente au détail d'oignons dans les villes et les campagnes de Grande-Bretagne par nos compatriotes, fut repoussée par les Britanniques. Ces derniers lui opposèrent l'Ordonnance d'octobre 1945 dont nous venons de parler, devenue leur Charte du commerce des fruits et des légumes. Instruction de la demande et transmission de la réponse avaient exigé plusieurs semaines.

François MAZEAS ne se découragea pas. Il partit pour Paris où, une quinzaine de jours durant, il frappa aux portes du Ministère de l'Agriculture, du Ministère des Finances et des Affaires Économiques, et à celle du Centre National du Commerce Extérieur (C.N.C.E.). Partout on le renvoyait de bureau en bureau, d'étage en étage, personne n’ayant jamais entendu parler des Marchands d’oignons en Angleterre et de leurs problèmes.

Au C.N.C.E. notre émissaire, pour payer les frais de voyage duquel et lui rembourser ses pertes de salaires car il n'était qu'un employé d'Expéditeur de légumes, ses collègues Johnnies avaient créé une caisse qu'ils alimentaient, finit enfin par toucher le “SERVICE PROFESSIONNEL AGRICOLE” et il dut être très persuasif, car il accrocha sérieusement l'attention de son Directeur.

Ce dernier ayant réussi à obtenir pour lui un rendez-vous avec le Conseiller commercial près l'Ambassade de France, à. l'époque Mr QUEUILLE, il se rendit 22 Hans Place à Londres, où il fut reçu .par l'Attaché Commercial Adjoint Mr MARESCHAL. Très intéressé par les exposés que lui fit François MAZEAS du trafic des Johnnies, de son ancienneté, de la ressource qu'il représentait pour une région au sol très riche mais d'une superficie insuffisante pour une population excédentaire, Mr Mareshal promit de plaider leur cause auprès des rouages des Ministères britanniques dont dépendait l'affaire, et il tint parole. Il fut en effet par la suite, avec le C.N.C.E, à Paris, l'un des auxiliaires les plus constants et les plus efficaces des Johnnies.

Ses interventions reçurent, il est vrai, dans l'immédiat, l'aide inopinée des conditions climatiques et économiques. Une récolte déficitaire d'oignons en Grande-Bretagne amena son Gouvernement durant l'hiver 1946-1947, à y autoriser l'importation d'un tonnage important d'un légume dont notre région disposait au contraire en une abondance qui s'expliquait ainsi :

L'oignon “Rosé de Roscoff” (c'est l'appellation commerciale contrôlée du produit) très prisé, pour sa douceur, des Britanniques qui, dans certaines contrées, le mangent cru sur du pain sec ou en friture, est beaucoup moins connu et moins estimé en France, surtout chez les charcutiers qui lui reprochent d'être trop fondant et donc peu avantageux pour leur profession. Ils lui préfèrent le “Jaune paille”, beaucoup plus dur, mais aussi plus âpre et il n'est vendu sur nos marchés, qu'après épuisement de ce dernier.

Il va sans dire que nos Johnnies, pris au dépourvu par cette mesure soudaine, s'organisèrent cependant très vite pour profiter de l'aubaine et partirent pour l'Angleterre et le Pays de Galles vers la mi-février 192?, munis des “Licences” d'importation britanniques pour la, marchandise embarquée au port de Roscoff qui revenait lui aussi à la vie, et après avoir signé les “Engagements de change” correspondants. Nous allons avoir plus loin à parler de ces deux documents.

Malgré l'époque tardive et l'état déjà avancé de l'oignon, ils n'eurent pas à se plaindre de ce premier essai, marqué malheureusement par un décès accidentel. Sébastien AUTRET de:Santec, arrivé depuis huit jours seulement à YSTRADGYNLAIS, au pied de la Montagne Noire de Galles, trompé sans doute par l'obscurité, tombait en effet en pleine nuit par la porte-fenêtre du local qu'il occupait, sur les pavés de la cour et s'y tuait. Découvert le matin suivant par le propriétaire de l'auberge voisine, il laissait une veuve, un enfant et un autre à naître.

Quelques nouveaux départs eurent lieu en Août 1947, mais en très petit nombre, car les prix à la culture étaient chez nous trop élevés par comparaison avec ceux pratiqués en Angleterre.

Inlassablement, François MAZEAS auquel Monsieur Alain GUEGUEN, Secrétaire-Général de l'UNION des EXPEDITEURS de St Pol de Léon, apportait avec l'accord de cette dernière, avec ses connaissances et sa pratique des relations commerciales, un précieux concours, poursuivait ses efforts auprès des Autorités britanniques et françaises intéressées Pour aboutir à la stabilisation de cette reprise. Et de part et d'autre, ces Autorités commençaient en fait à se montrer plus compréhensives.

Les Pouvoirs anglais par exemple, admettaient à l'entrée des tonnages plus importants. Ils restaient cependant toujours intransigeants devant les demandes d'un assouplissement des dates d'entrée des marchandises et des hommes dans leur Île qu'ils avaient fixées du 15 Novembre au 31 mars avec prorogation jusqu'au 15 Août de l'année suivante. La seule modification qu'ils entendaient y apporter occasionnellement, était de retarder ou d'avance de quelques jours les dates limites selon la précocité ou le retard de leur propre récolte.

Les Français de leur côté, ayant fini par se rendre aux arguments des Johnnies et de leur porte-parole et par constater l'influence minime de leurs exportations sur l'état des marchés de l'oignon et sur leurs prix, se montraient plus conciliants dans l'octroi d'autorisations plus élevées de sorties.

Les Britanniques refusaient toutefois obstinément de connaître individuellement nos marchands d'oignons et l'essai de 1947 semblait avoir durci leur attitude à cet égard. Ils exigeaient de se trouver en présence d'un seul Organisme qui les représenterait en bloc; au nom duquel ils délivreraient les licences d'importation qu'ils émettraient ; qui leur fournirait les noms et les adresses en Angleterre de ses membres ; qui serait seul responsable devant eux des rapatriements des fonds et de leur concordance avec les tonnages importés et les prix de vente autorisés ; qui répondrait enfin de tous les manquements qui pourraient être constatés aux prescriptions de l'Ordonnance de 1945 et des Règles de vente.

La Licence d'Importation qui serait délivrée par le “Ministry of Food” et par navire, comprenait autorisation de transférer en France le produit de la vente en Grande-Bretagne de la marchandise ; mais ce produit ne devrait pas être supérieur à la valeur, calculée d'après les prix fixés par ce même Ministère, du tonnage importé.

Dans le même temps; la DECLARATION D'EXPORTATION (obtenue après demande) adressée à l' OFFICE DES CHANGES qui dépendait du Ministère Français des Finances, comportait vis-à-vis du dit Office, un ENGAGEMENT, dit de CHANGE, dans lequel l'exportateur s'astreignait à faire rentrer en France la contre-valeur de la marchandise “rendue port anglais” ou à rapatrier cette dernière, dans le délai de un mois (ce délai fut ensuite porté à 3 mois, puis sans limite).

Si le fait de n'avoir affaire qu'à un seul importateur pour les Britanniques et à an seul exportateur pour les Français était une simplification pour ces deux parties et une garantie d'autant plus appréciable pour elles, que leurs Douanes respectives auraient un contrôle exact des quantités en jeu, l'on mesure tout de suite la lourdeur et la menace de la charge qu'endosserait l'Organisme signataire des engagements pris au nom de tous ses membres..

Et d’abord, comment parvenir à faire admettre à nos Johnnies dont nous venons de rappeler le tempérament foncièrement individualiste, la nécessité de se grouper dans une Association que le CENTRE NATIONAL DU COMMERCE EXTERIEUR et le CONSEILLER COMMERCIAL près l'ambassade de France à Londres, pressaient François MAZEAS, s'il voulait aboutir dans son entreprise, de créer. Le C.N.C.E. s'offrait même à l'aider à en fixer les “STATUTS” et à en établir, le “REGLEMENT INTERIEUR”.

C'est après de multiples réunions que le principe de cette création fut admis. Le 5 Octobre 1947, l'Association était enfin constituée, ses statuts ayant été votés, à l'unanimité, dans une Assemblée générale tenue à Roscoff. Un CONSEIL D'ADMINISTRATION composé de 9 membres fut immédiatement nommé et le siège de l’Association, qui prenait le nom de “ASSOCIATION DES MARCHANDS D'OIGNONS de ROSCOFF et de sa REGION” fut fixé au n° 2 de la rue de Plouénan à St Pol de Léon qui était celui de l'UNION DES EXPEDITEURS DE LEGUMES.

Le 7 Octobre, le Conseil d'Administration se réunissait pour constituer son Bureau et adopter le texte du “Règlement Intérieur”. Le dit Bureau était ainsi composé :

Les formalités de dépôt des Statuts à la Préfecture et l'insertion au Journal Officiel accomplies dans le plus bref délai, l'Association se trouva définitivement constituée. Elle avait comme correspondant en Angleterre : Mr le CONSEILLER COMMERCIAL près l'Ambassade de France qui avait aimablement proposé son concours, achevant de confirmer ainsi l'intérêt qu'avait éveillé en lui la cause des Johnnies.


ROSCOFF VU EN 1794 par CAMBRY

On vit fort tranquille dans cette commune : 400 hommes de garnison s'y comportent bien. Autrefois elle eut à se plaindre des dispositions de St Pol : ces deux communes vivent à présent dans la meilleure intelligence. A la paix même, il serait indispensable d'avoir quelques troupes à. Roscoff. Les étrangers, les Anglais surtout, commettaient des désordres, sans qu'on eût les moyens de les réprimer.

Il ne faut chercher dans cette espèce de colonie aucun usage ancien : ils ne se conservent que dans les lieux infréquentés. La seule singularité que Roscoff m'ait offerte, est un usage qui se pratiquait encore avant les secousses des dernières années : des femmes, après la messe, balayaient la poussière de la chapelle nommée “de la Sainte-Union”, la soufflaient du côté par lequel leurs époux, leurs amans devaient revenir, et se flattaient, par ce doux sortilège, d'obtenir un vent favorable à leur amour, à leur impatience. Ce fait me rappelle une pratique originale d'un autre canton de la Bretagne ; c'est à la côte du Croisic. Un rocher s'élève sur la mer, il tient au sol par une arête en pente douce ; les filles, les femmes du pays, parées avec recherche, les cheveux épars, ornées d'un beau bouquet de fleurs nouvelles, couraient, s'élançaient sur la. roche Et là, les yeux au:ciel, les bras élevés, chantaient ces mots :

" Goéland, Goélans, Ramenez-nous nos maris et nos amans."

Cet usage sentimental, cet appel, aux oiseaux, n'a rien de la religion catholique ou des tems modernes : il nous transporte aux âges reculés où nos pères prêtaient une âme, une intelligence, une espèce d'intendance aux animaux, aux volatils surtout, qu'ils croyaient les ministres légers de la volonté des dieux, et l'enveloppe ailée de nos aïeux, punis par la métempsycose, des fautes qu'ils avaient commises.

L'approche de Roscoff, quand la, mer est basse, est difficile ; vous n'y parvenez qu'après avoir passé sur des rochers glissans, couverts de goémon ; en danger de vous casser les jambes, de vous fracasser la tête. Vous trouvez des mares d'eau vaseuse, où l'on entre jusqu'au genou. Ni étant prévenu par personne des inconvéniens, j'en fus victime. Je me permets cette note, pour préserver les voyageurs de la peine qu'ils pourraient éprouver.

Cette partie de la Bretagne n'est pas ravagée par les loups comme les autres ; on en rencontre mais rarement dans les communes de Plouénan et de Plougoulm.

Le canton de Pol-Léon possède une carrière de cette belle pierre de Kersanton, si fine ; susceptible d'un si beau poli, si propre à la sculpture. Je l'ai vantée dans la partie de mon ouvrage qui traite des sciences et des arts. Cette carrière est près de Kerfissiec ; à un quart de lieue de Saint-Pol.

Deslandes et l'auteur des monumens singuliers, parlent d'une statue trouvée près du fort de Bloscon, vis-à vis la pointe du quai de Roscoff, à trente pieds sous terre. C'est un enfant d'une figure assez douce, dont les cheveux ondulés tombent jusqu'au bas du visage, séparés sur la tête, à la gauloise, à la manière des Etrusques : il se termine en gaine tronquée ; il est vêtu d'une tunique à frange qui descend jusqu'à la moitié du corps. Il porte une espèce de mantelet fort court, tel qu'on en voit encore dans ces contrées. Sur sa main gauche est un oiseau. Jadis on l'honora sous le nom de St Pyriec, ancien évêque et comte de Léon.

On en voit la gravure dans les monumens singuliers imprimés à Paris en 1739. L'auteur termine ses remarques par cette observation : “Au reste, c'est des bretonnes que, les dames françaises ont emprunté le mantelet qu’elles portent depuis plusieurs années ; et c'est à leur exemple qu'elles l'accompagnent de tous les agrémens dont il est susceptible”.

Presque tous les monumens gaulois sont accompagnés d'un chien, d'un oiseau. On a cru les oiseaux l'emblême de l'âme ; on les consultait comme guides de l'homme, comme interprètes des volontés du ciel.

Les paysans ont plus de propreté dans les environs de cette commune que dans le reste du district ; mais ils conservent l'usage de vivre avec leurs animaux sous le même toit; sans séparation, pour ainsi dire. Ils ont une coutume qui les conduit à la cécité, celle de fermeur leur cheminée dans la partie la plus élevée, pour se préserver de la pluie ; la fumée se répand dans l'intérieur, les étouffe et les aveugle. Tous conservent près de leurs maisons ces cloaques infects nommés vaux, qui pourrissent leur fumier. Presque tous leurs toits sont de chaume.

Je parcourus le rivage qui conduit aux sables de Santec et nous nous rendîmes par terre à Roscoff, la route est étroite, mais belle. Roscoff, on en peut juger par ses débris, fut très vaste autrefois ; les champs sont entourés de fossés secs et sablonneux : la terre est grise et très légère. C'est dans ces champs que, sans compartimens, sans ordre, naissent les légumes si beaux, si multipliés, qui nourrissent le Finistère ; ils croissent sous un ciel si favorable, que l'on y cueille des artichaux toute l'année, en pleine terre.

Nous traversâmes, pour aller aux sables, des terrains où l'on pourrait nourrir d'immenses troupeaux de moutons : nous passâmes des lacunes que la marée venait d'abandonner ; bientôt nous nous trouvâmes sur des plages éloignées des champs cultivés, sur les rivages de la mer. Vous qui vivez dans la mollesse, dans des palais, sur l'édredon, qui redoutez le souffle du zéphir, que d'épaisses murailles, que de doubles châssis, que des rideaux de satin mettent à l'abri des orages ; qui, sans effort, trouvez toujours, à des heures réglées, sur des tables d'acajou, sur des tissus de neige de la Flandre ou de la Hollande, dans des services de vermeil, les mets du plus délicat Sybarite ; qui, portés par de doubles ressorts, menés par un cocher habile, êtes si fatigués, si las, quand vous paraissez à Longchamp, au boulevard, à tous les spectacles, pour terminer votre journée par un brelan, dans un large fauteuil ; ou sur les coussins d'un boudoir, venez dans ces climats sauvages, et contemplez ses habitans.

Battus des vents et des orages, ils sont vêtus de toile au milieu des hivers ; leurs cheveux noirs flottans sur leurs épaules, tombent sur le front et leur couvrent les yeux ; une barbe épaisse ombrage leur menton et des sillons à trente ans vieillissent leur figure ; ils vivent de quelques panais, de quelques choux ; leur demeure est un trou formé par des rochers que des goémons couvrent à peine. Un sable blanc blesse leurs yeux. Ils ne sont en rapport qu'avec les vents et la tempête. La nourriture insuffisante que leurs efforts arrachent à la terre, naît sur des lieux que les sables couvraient. Quelle patience, quel tems il a fallu pour rendre ces terrains au soleil, à l'air, à la culture.

Voyez cette mère assise sur un long banc de sable, sur la roche de Mean Roignant ; quel lait peut-elle donner au triste enfant qu'elle nourrit : Les chimères de l’ignorance viennent encore la troubler la nuit, dans ces affreux déserts, des fantômes hurlans parcourent le rivage ; l'homme rouge, en fureur, commande aux élémens, et précipite dans les ondes le voyageur qui trouble ses secrets et la solitude qu'il aime. Ne prenez pas pour des déclamations, pour des oppositions faciles le récit vrai que je vous fais - c'est là, sur un rocher que j'écrivis, et j'avais sous les yeux ce spectacle déchirant.


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