La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 255 - 1971 - Juin

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h 
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979

Saïk Mével,  Johnny reçu à la télévision en 1971

Carte des lieux d'activités des Johnnies

- La Croix Rousse
- Requiem pour la Reine


LA CROIX ROUSSE

Le passage du breton au français dans les noms de lieux ne s'effectue pas toujours intelligemment ; il est commandé, bien souvent, par la sonorité du mot. Nous avons signalé ainsi la corruption de CROAZ-HENT, ou carrefour, en CROISSANT ; dans le n° précédent nous relevions en KERAVEL la ferme de PENN-AR-CROISSANT. La grève qui va de Lagadennou vers saint Luc a été victime d'une corruption de même genre : on l'appelle LA CROIX ROUSSE.

Notre article sur LES CROIX DE ROSCOFF EN 1789 était achevé lorsque, pour la première fois, nous avons entendu parler de cette CROIX qu'aucun document ne signalait. Nous avons cherché à en avoir le coeur net en nous faisant prononcer par une dame du quartier le nom breton de ce coin AR C'HROAZ ROUZ. Personne ne prononce AR C'HROAZ ROUZ.

Les dictionnaires consultés, l'explication du terme se dessine, GRO, GROA en breton est une grève, un bord de mer non pas tant sablonneux mais recouvert de galets. Il ne faut pas chercher ailleurs l'origine du nom de LA GROUE cette langue de terre de Ste Anne qui abrite le Port de Penn-Poul (St Pol). Le Larousse appelle GROU ou GROUETTE un terrain caillouteux propre à la culture de la vigne. Le même dictionnaire fait dériver le mot de GREVE du celtique par le biais du bas latin “grava”. Ainsi le breton serait antérieur.

L'épithète ROUSSE (ROUZ) s'explique mal actuellement sur le terrain. La pointe de grands galets où les ménagères allaient étendre leurs draps est plutôt grise avec une sorte proportion de pierres assez noires. Le sable des petites criques voisines n'est pas d'un blanc éclatant, mais même mouillé il n'est pas vraiment roux. Le nom étant ancien il se peut qu'au temps passé les colorations aient valu cette épithète à cette grève. Il n'y a pas si longtemps encore la dune voisine, du THEVEN était imposante et s'étendait dans l'Aber ; la mer montait moins haut. L'argile affleurait sans doute davantage dans l'Aber. Serait-ce là l'origine du nom de GREVE ROUSSE ?

La voie ancienne d'accès à cette grève porte un nom pittoresque : BANEL AN TOUSSEGED (prononcer : gued), la Venelle aux crapauds. C'est moins la crainte de rencontrer ces bestioles que l'impraticabilité du chemin les jours de pluie qui explique l'état d'abandon de cette venelle. Aussi bien ce coin de grève est-il singulièrement pollué...


ESSAI SUR LES “JOHNNIES” par Mr François GUIVARC'H

En reprenant en 1967, la succession de Pierre DANIELOU de la Présidence de l'Association des Johnnies, Henri CHAPALAIN de Stret ar Vily en Roscoff, lui-même jeune et dynamique descendant de plusieurs générations de Johnnies, a trouvé une situation à peu près semblable quant au déroulement des opérations du trafic, à ce qu'elle était avant la guerre de 1939.

Les difficultés d'affrètement des navires de petit et même de moyen tonnage, pour les ports de l'Ouest, de l'Est ou d'Ecosse occasionnent cependant tous les ans,de gros soucis à l'Association et à son Président, le coût des frets évoluant naturellement, selon la jauge des bateaux, en raison inverse de l'importance de chacune des Cies et des chargements effectués par elles. Ajoutons que l'excentricité de notre port, son éloignement de régions industrielles ou de gros transit, la rareté des frets d'aller dans sa direction, expliquent en grande partie ces difficultés, et le coût élevé des affrètements.

Le PORT en EAU PROFONDE dont la construction avance, apportera.-t-il une solution à ce délicat problème.? Espérons le pour nos Johnnies qui, en 1970, ont encore été 178 (patrons et vendeurs) à franchir la Manche, et pour la prospérité générale de notre pays dans la recherche de laquelle il a été conçu.

Nos lecteurs se seront probablement étonnés de l'importance donnée par nous à l'étude de la reprise du trafic de nos marchands d'oignons après la longue interruption provoquée par la guerre de 1939-1945, et quelques-uns auront peut-être jugé cette étude fastidieuse.

Que les uns et les autres veuillent bien nous excuser. Cette reprise apportait un tel bouleversement dans les traditions, dans les habitudes et dans l'esprit des intéressés, qu'il nous a paru indispensable pour qu'une transformation qui a fait du JOHNNY des années 1946 à 1970, un JOHNNY si différent de celui d'avant-guerre, soit comprise de tous, d'en souligner les étapes.

Nous l'avons fait pour lui-même d'abord qui ne s'est peut-être pas toujours interrogé sur les formes et sur les degrés de la mutation qui s'opérait en lui.

Mais aussi, pour servir à l'histoire d'un FAIT COLLECTIF commencé voici 143 ans et qui intéresse maintenant non seulement beaucoup de Bretons, mais également un grand nombre de Français qui en apprennent l'existence, soit par leurs journaux soit par la Télévision.

Après avoir passé quelques séquences plus ou moins heureuses, dans les images prises le plus souvent à Londres, et dans les explications parfois fantaisistes fournies par les vendeurs interrogés sur les origines de leur métier, l'O,R.T.F, ne vient-il pas d'inviter un authentique JOHNNY à venir, en équipement de travail, donner le 19 Janvier dernier, aux téléspectateurs quelques éclaircissements sur une activité qui n'a en France, son pendant dans aucune profession,

Les Roscovites, et ils ne furent pas les seuls, ont pu constater l'aisance dans la présentation de leur compatriote Saïk Mével, que le Président de l'Association, Henri CHAPALAIN, avait sollicité d'accomplir cette délicate, mission, l'esprit et le sel de ses réparties aux animateurs de MIDI-MAGAZINE, la sûreté conservée de sa belle voix de Chanteur de charme. Mais ils en ont d'autant plus déploré la brièveté de l'entretien qui lui était accordé.

Nous sommes persuadés que l'intéressé gardera cependant un plaisant souvenir de cette expédition “impromptue” que le “Bâton du Johnny” qu'il a eu soin de ramener, contribuera certainement à maintenir vivace.

Ce “Stake” ne porte-t-il pas en effet, dans des encoches soigneusement préparées d'avance, et sous un petit mot amical, les signatures de la présentatrice Danièle GILBERT et du chanteur ANTOINE ?

Mais cette semaine de Janvier devait curieusement, être à l'O.R.T.F. celle de Roscoff, Le 21 en effet, une de nos concitoyennes était à son tour, l'invitée de la 2 ème chaine dans l'émission “'AUJOURD’HUI MADAME” d'une durée de 40 minutes celle-là.

Décontractée, après la réaction émotive inévitable aux premières lueurs des caméras, Madame Marcel GUYOMARC'H des Moguerou répondait avec élégance aux questions de l'animateur Alain JEROME ou de ses autres interlocutrices. Et souvent mise à contribution, elle sut développer avec brio, les opinions, que son expérience de curiste dans une station renommée, lui avait permis de se forger sur les “CURES THERMALES” (c'était le thème des causeries) ; sur les avantages et les inconvénients, qu'elles présentaient, et sur les agréments et les ennuis des séjours dans les villes d'Eaux,

Dès le début le nos “essais” nous avons, en remontant dans le passé de notre région et dans celui de ses habitants, tenté de comprendre et d'expliquer par des raisons de configuration géographique, de surpopulation et d'atavisme, la naissance du “Phénomène Johnny”.

Après l'initiative eu pionnier Henri OLIVIER, nous avons assisté à la continuation et à l'organisation du TRAFIC par ses imitateurs et successeurs ; à la formation des Compagnies ; au choix par ces dernières, des régions côtières d'Angleterre, de Galles et d'Ecosse et parfois même de l’intérieur de ces pays où elles entendaient se fixer et à leur implantation presque héréditaire dans ces contrées.

Nous avons ensuite vu ces Compagnies affréter et charger des navires à Roscoff, traverser à leurs bords pour gagner leurs ports respectifs de débarquement : La Manche, la mer d'Irlande et la mer du Nord ; et en revenir en hiver avec bonheur le plus souvent, mais aussi hélas en disparaissant toutes entiers ou en perdant beaucoup de leurs membres, dans d'affreuses catastrophes maritimes.

Nous avons décrit l'existence ardue de labeurs, de souffrances et de privations que menaient leurs hommes pendant les mois d'été, d'automne et parfois d'hiver, en pays étranger.

Et après le retour au foyer et les cérémonies du règlement des comptes, nous les avons regardé reprendre près de nous, sans bruit, leur vie de famille et leurs travaux qui de cultivateurs, qui d’emballeurs ou d’ouvriers agricoles, qui encore d’artisans, de maçons, de goémoniers ou de dockers. Mais, à de rares exceptions près, nous n’avons pas été les témoins de leur activité propre de vendeurs d'oignons.

Ce sont les Britanniques qui les ont vus, au fil des ans et des générations, circuler clans leurs villes et dans leurs bourgs portant, à pied, des charges monstrueuses d'oignons sur leurs épaules ou traînant des charrettes à bras dans les campagnes ; en charrettes hippomobiles ensuite et à bicyclettes, faisant preuve sur ces dernières au guidon et au porte-bagages surchargés, d'une virtuosité que n'auraient pas désavoué: des acrobates de métier ; depuis des décades enfin, venir à motocyclette ou en camionnettes automobiles leur offrir ou leur livrer leur marchandise à domicile.

Ils sont donc beaucoup mieux placés que nous pour connaître les Johnnies, en tant que tels. Ils se sont parfois, surtout à l'origine, profondément étonnés devant les méthodes employées par eux pour vendre leurs produits ; devant leur accoutrement disparate et négligé qu'en bons puritains ils estimaient choquant.

Ils se sont souvent indignés devant la vigueur de leurs coups de sonnette et devant leur insistance effrontée dans l'offre (la concurrence était, à l'époque, si contraignante et le MASTER tellement rigide !).

Mais petit à petit, leurs visiteurs s'étant par ailleurs affinés dans leur comportement et dans leur tenue, ils se sont rendu compte que leurs griefs à leur endroit étaient assez superficiels, et ils ont fini par rendre hommage à leur persévérance, courageuse sinon toujours à leur constante et générale délicatesse.

L'on peut donc dire qu'aujourd'hui et depuis déjà des lustres, bien que leur nombre ne cesse de décroître, les Johnnies sont partie intégrante du décor en Grande-Bretagne.

En ce qui concerne les sentiments qu'ils éveillaient ou éveillent encore chez leurs hôtes, l'on pourrait ranger ceux-ci en :

Cette classification est évidemment un peu arbitraire et pourra au surplus paraître assez banale.

Dans les OPPOSANTS, l'on trouve naturellement aux premières places, tous ceux que leur présence contrariait dans leurs intérêts et qui, nous venons de le constater en étudiant les circonstances de la difficile reprise du trafic après 1945, ne négligeaient aucune occasion pour tenter d'obtenir des autorités du Royaume-Uni, sinon l'interdiction absolue d'entrée dans ce dernier de ces indésirables concurrents étrangers, tout au moins leur soumission à des règlements et à des dispositions qui finiraient par leur rendre le commerce désastreux et impossible.

C'étaient les agriculteurs en général et plus particulièrement ceux des régions productrices d'oignons et les vendeurs de légumes au détail ; ceux-ci par principe le plus souvent d’ailleurs, car les prix demandés par les Johnnies étaient, à poids égal, presque toujours supérieurs à ceux qu'ils pratiquaient eux-mêmes.

L'on peut y ajouter les tenants d'un Protectionnisme sévère dont le nombre grossissait surtout dans les périodes difficultueuses pour l'Économe et pour les Finances britanniques. Le “Buy British” (Acheter Britannique) était alors préconisé dans une propagande écrite et orale intense. Ce fut, nous l'avons dit, le cas au début des années 30 qui furent bien pénibles pour nos compatriotes, et cela se reproduisait d'ailleurs à chaque dévaluation de la livre sterling.

A côté de cette catégorie somme toute assez limitée en quantité, il y avait celle plus nombreuse des partisans du “LAISSEZ-FAIRE, LAISSEZ-PASSER”.

N'est-ce-pas d'ailleurs dans ce grand principe LIBERTE, cher aux insulaires de la fin du XVIII ème siècle à la suite d'Adam SMITH, l'Ecossais qui avait diffusé la doctrine en Grande-Bretagne, qu'il faut chercher l'explication de la tolérance témoignée par les Britanniques vis à vis d'Henri OLIVIER et de ceux qui l'ont suivi ; tolérance en vérité surprenante ?

Et c'est, aussi parmi ses adeptes qu'il faut ranger les curieux.

Ceux-ci s'interrogeaient sur les causes de l'immigration annuelle des Johnnies ; sur les motifs qui poussaient ces derniers à se séparer de leurs familles pendant une bonne moitié de l'année, et dont le principal, à leurs yeux, ne pouvait être que l'attrait de gains substantiels ; et aussi sur le genre de vie qu'ils menaient durant leurs séjours parmi eux.

Quelques-uns, le plus souvent journalistes soucieux d'information personnelle bien sûr, mais aussi poussés par l'envie de faire sensation en publiant dans leur quotidien ou dans leur revue, le résultat de leur expérience, s'enhardissaient parfois et pour se documenter, à solliciter d'un MASTER, l'autorisation de devenir son vendeur pendant une journée. La demande était osée, car en dehors de quelques hommes de peine pour des corvées de magasin ou en cas de privation subite par suite de maladie ou de départ imprévu d'un chauffeur de la Cie, les Johnnies n'engageaient jamais de personnel appointé britannique et surtout pas pour la vente !

Nous pensons donc que nos lecteurs prendront intérêt à lire la narration suivante parue dans le “DAILY MIRROR” du 8 mars 1967, faite par un rédacteur de ce journal qui avait eu la, chance de voir sa requête agréée par un Patron de Londres :

VOUS ETES TOUT JUSTE PARVENU A RECONNAITRE VOS OIGNONS !

DAILY MIRROR du , Mars 1967

Où Eric WAINWRIGHT se mêle aux bicyclistes bretons.

La journée commence à 7 heures du matin, en ingurgitant un bol de soupe à l'oignon dans un entrepôt bourré de ce légume, dans LAMBETH à Londres.

La soupe chaude embuait les carreaux des fenêtres, lorsque Jean L.R., un breton trapu et enjoué de 38 ans, finissait de ficeler 300 livres d’oignons sur les bicyclettes spécialement renforcées pour cet usage.

En une demie-heure, il parvient à arrimer sur le vélo : 200 livres d'oignons bottelés, sur le guidon à l'avant, et 100 autres entassées dans un panier au-dessus un garde-boue arrière ; et tout dans un si parfait équilibre, que l'engin pourrait se conduire : guidon lâché.

BIG BEN sonnait 8 heures quand nous parvînmes sur le pont de LAMBETH, pour nous embouteiller dans le flot de la circulation matinale. Près de deux heures plus tard, nous nous faufilions dans Baker street, pour gagnez le coin préféré de Jean, près de Lord.

LA VIE EST BELLE – Depuis mes 18 ans, je viens ici tous les ans s’exclama, Jean, tout rayonnant, en zigzaguant dans la grand'rue de St-John'Wood. Je ne savais à l'époque que deux mots d'anglais :”Oui” et “Non”. Aujourd'hui, tout le monde y connait Jean.

Portant 4 bottes d’oignons sur mes épaules, je me glissai, par la porte de service, dans un opulent immeuble à étages. “Il est en effet parfois préférable d'éviter le concierge”, m'avait conseillé Jean.

Je tirai une sonnette et enlevai précipitamment mon élégant béret quand une gracieuse dame en peignoir bleu ouvrit la porte :

“ Bonjour Madame ; voici de très beaux oignons. En voulez-vous ? 7 shillings. 6 pences, la botte”.

“ Pas question répondait vertement la dame. Je ne marche pas du tout. L'autre marchand d'oignons les vend seulement 6 shillings, 6 pences.”

Je rabattis un shilling et réalisai une vente ! Comme je descendais vers le corridor d'en bas, un oignon se détachant d'une botte, dégringola en cascadant la somptueuse cage d'escaliers, perdant des peaux à chaque saccade !

DEGRINGOLADE

“ Eh bien, qu'est-ce que c'est que tout ce boucan” ? brailla une voix dans la loge du concierge.?

Je déguerpis prestement, mes oignons rebondissant dans toutes les directions.

Il était midi quand je rencontrai Jean qui revenait des hauteurs de Hihgate Hill, encore chargé de près de 200 Livres, d'oignons.

J'étais rompu. Les voitures grinçaient..., leurs conducteurs sacraient ..,, comme je vacillais, avec mon lot en équilibre fragile, sur mon vélo.

Un agent de la circulation me foudroya : “Êtes-vous en règle, garçon ?” en reniflant d'un air de doute. Je repris la direction de Lambeth, hâvre de salut, avec cinquante-trois bottes invendues.

Jean et moi nous retrouvables aux “Joyeux Jardiniers” une auberge de Lambeth Wallon où les marchands d'oignons se rassemblaient pour déguster une pinte de bière après le travail.

L'équipe Jean - son père Papa L.R., Pierre dit “Pickles onion” (L'oignon vinaigré) et Henri, y étaient déjà.

LEUR TRAFIC - Ils louent l'arrière-magasin d'un marchand de légumes, d'août jusqu'à mars ; travaillent 72 heures par semaine, et vendent environ.20 tonnes d'oignons par mois.

Cette semaine ils vont rentrer chez-eux, au “village” (sic) de Roscoff, sur la côte rocheuse de Bretagne. C'est là que pousse le ferme et sucré “oignon de Roscoff” mûri à fond par les algues marines.

Leur lieu de rencontre y est un bar près de la gare. Mais beaucoup de ceux qui sont assis devant un verre de vin, sont des gens âgés, ce qui n'est pas tout à fait ce qu'il faut pour la vente des oignons. Les raisons en sont : une instruction plus poussée et de meilleures situations pour les jeunes gens en Bretagne.

Avant la guerre, plus de 3.000 (sic) “Johnny onions” prenaient le bateau tous les ans pour la Grande-Bretagne. L'an dernier moins de 400 ont traversé la Manche.

INVITATIONS - Jean reviendra-t-il en août prochain, retrouver ses milliers de clients de ST-JOHN'S WOOD à HIHTGATE ?

“Oh oui, réplique Jean. J'aime les contacts personnels. Et ils vous invitent si gentiment à prendre une tasse de thé” : Nous sommes très heureux de vous revoir, savez-vous ! Voulez-vous accepter un canard ?.


REQUIEM POUR LA REINE

La traduction de THEVEN AR ROUANEZ par DUNE DE LA REINE ne peut donner prise apparemment à la critique, non pas même pour les sonorités, également douces en chacune des deux langues.

La difficulté ne point qu'à l'instant où l'idée nous vient de chercher à identifier cette reine. Il ne fait pas de doute pour plus d'un Roscovite qu'il s'agit de Marie Stuart, la princesse de cinq ans qui débarqua à Roscoff un jour de 1548 et s'envola aussitôt vers une destinée tragique et singulièrement trouble. Que n'a-t-on prêté ici à cette fillette !

Drôle d'hommage et même désobligeant que de dédier à une femme illustre une quelconque dune, impropre à la culture, éloignée de tout habitat. L'accès s'y faisait de Lagadennou par la grève sur “le chemin de Plouescat à Roscoff” comme l'écrit la carte de Roscoff en 1791 ; on y descendait de Kerguennec par le chemin de CROAZ PAOL à l'Aber, toujours en service. Le cadastre de 1846 marque au carrefour de Kerguennec une croix qui est appelée CROIX PAUL. De Pratérou on rejoignait la grève en passant par la Dune suivant les deux chemins dont le tracé est resté inchangé.

Nous n'avons pas cherché à remonter très haut pour découvrir les premiers emplois de ce nom de lieu ; aussi bien tout le littoral étant inhabité, à part la Palue, jusqu’au 19ème siècle avancé, nous n'aurions guère de chance de rencontrer THEVEN AR ROUANEZ dans les actes de baptême, de mariage ou de décès. Nous signalerons seulement que la carte de Roscoff de 1791 connaît cette dénomination TEVEN AR ROUANES.

C'est, nous semble-t-il, perdre sa peine et se fatiguer la vue que de vouloir à travers des archives, identifier cette reine, car il n'est point question ici de reine ; nous sommes en présence du glissement d'un mot breton à un autre mot breton par homophonie (même sonorité, à peu près). Nous en trouvons de nombreux exemples à Roscoff : ainsi Porz ar Bascoun, Porz-Elenec, sur lesquels nous avons des notes en préparation.

Nous ignorons, quant à nous, l'époque où la dune a submergé nos côtes Ouest et l'état des lieux quand notre dune reçut un nom. On sait qu'elle était plus volumineuse, encore au début de ce siècle. Aujourd'hui elle est en régression, mais on constate que le long de la route depuis Lagadennou jusqu'au village de Theven ar Rouanez la mer dépose une bande continue de galets, mais non pas au-delà vers l'ouest. Autrefois-on y trouvait du silex, ce qui s'explique par la présence de roches calcaires dans le sous-sol actuel de l'Aber - comme nous l'avons noté et bien établi il y a quelques mois. La présence de silex en cette baie a dû attirer les hommes de la préhistoire sur la pointe du Ruguel-Perharidy.

Nous venons de faire des considérations sur GRO, GROA dans l'article LA CROIX ROUSSE. De la famille GROA il faut rapprocher GROUAN, gravier, qui a donné le mot GROUANEG, terrain de gravier, selon ROPARZ HAMON.

Beaucoup ont entendu parler du hameau LE GROUANEC en Plouguerneau. Y eût-il là autrefois du gravier - une carrière ?

Nous pensons que la réponse à l'énigme de la reine se trouve de ce côté. Il n'y a qu'une nuance sonore, vite absorbée, entre THEVEN AR C'HOUANEG et Theven ar Rouanez. Nous proposons l'interprétation : LA DUNE AU GRAVIER, la dune bordée de gravier. Les autres dunes de la côte proche ne sont pas bordées de galets.

On pourrait aussi, sans sortir des limites de la vraisemblance sonore, avancer une autre hypothèse : elle relève non plus du domaine des cailloux mais du monde des bestioles qui pullulent sur les bords de grève.

Tout le monde a observé les “POUX de mer” et les “PUCES de mer”. Ce sont des crustacés, c'est-à-dire des animaux dont la tête est suivie d'une série d'anneaux articulés, chaque anneau est muni d'une paire d'appendices ou organes. Crevettes et langoustes ont les anneaux de la tête et du thorax soudés et protégés par une véritable cuirasse mais on reconnaît la segmentation en observant l'animal par sa face ventrale.

Les POUX de mer ou cloportes, de leur nom scientifique LYGIES ont tout le corps formé d'anneaux libres et articulés. Il en est de même des PUCES. Les LYGIES portent à la tête 2 yeux et 2 longues antennes ; le thorax a 7 paires de pattes locomotrices, une paire par anneau ; l'abdomen se termine par un long appendice à deux branches.

Les PUCES de mer, de leur nom TALITRES, portent à la tête 2 yeux et 2 paires d'antennes, visibles, une courte et une longue. Elles sont merveilleusement fournies en pattes 7 paires thoraciques et 6 paires abdominales. Les pattes thoraciques sont dirigées, 4 paires vers l'avant et 3 paires vers l'arrière ; elles servent les unes à broyer les aliments, les autres à marcher. Quant aux pattes abdominales, les 3 premières paires sont adaptées à la nage et les 3 dernières dirigées vers l'arrière, sont adaptées au saut.

Toutes ces précisions nous les devons à monsieur l'abbé Jestin, professeur au Kreisker.

Les usagers de nos grèves ne sont point aussi savants. LYGIES et TALITRES sont indistinctement des MORC'HOUEN ou puces de mer, ce qui donne au singulier MORC'HOUENENN, que l'on écrit aujourd'hui avec W en place de OU.

Le nom générique des cloportes en breton est LAOU-DAR. Comme on en trouve dans les endroits humides, DAR peut être interprété DALLE ou évier ; LAOU c'est POUX. A Roscoff on appelle parfois ces bêtes MOC'H BIHAN (petits cochons). Elles sont envahissantes sur certaines grèves à galets et c'est ainsi que des riverains du THEVEN AR ROUANEZ précisément se sont avisés, un jour d'invasion, de ramasser ces MOC'H BIHAN pour les donner en nourriture aux poules, lesquelles s'en firent un régal.

Ces poux et ces puces sont de grands nettoyeurs de plages , ils apprécient les matières organiques en décomposition, Il existe une portion de dune en SANTEC où vivent des crapauds qui ont la rare spécialité de se nourrir de puces de mer ou TALITRES. Depuis quelques années un biologiste belge fait le déplacement de Belgique pour venir faire là et sur la côte “pagane” sa provision annuelle de crapauds. Ce chercheur étudie l'influence du régime alimentaire sur la composition sanguine des crapauds. Un nom serait tout trouvé pour cette dune : THEVEN AN TOUS SEGED (crapauds).

L'écriture C'HOUEN pour PUCES n'est point la seule employée. On dit aussi C'HOEN et même, semble-t-il, C'HOAN, ce qui donne au singulier C'Hoante. L'adjectif C'Ouen veut dire “plein de puces”. Nous laisserons aux Roscovites le soin de faire des vocalises sur THEVEN AR C' Houage, AR C' HOANENN, THEVEN C' Houement, C' HOANEK. . C'HOUAN. Ils décideront en leurs gorge et oreilles de la probabilité d'une telle origine pour THEVEN AR ROUANEZ. Qu'ils se rappellent, par ailleurs, qu'aux temps où cette grande dune servait de séchoir à goëmon on pouvait y assister à une kermesse permanente de puces en valse.

Cependant, à notre sentiment, il s'agirait au départ de THEVEN AR C'HROUAN. Ce n'est pas que nous ayons quelque répugnance pour les puces de mer, ni que nous voulions éviter de livrer la dépouille d'une reine à la voracité de vulgaires crustacés. La sonorité nous paraît requérir DUNE AUX GALETS.

Le nom de DUNE AUX PUCES n'aurait rien eu pourtant de désobligeant. Les noms de lieux, en effet, tout comme les noms de personnes eurent généralement en Bretagne et ailleurs, une origine vulgaire et nullement poétique, à commencer par les noms de noblesse, originairement liés à des lieux-dits. Aucun de ces noms n'en est pour autant déshonorant.

Les actes paroissiaux du 17ème siècle nous mettent rarement en présence de nobles authentiques : ils sont “essuyer ou chevalier”. Ainsi le 11 Février 1597 “essuyer Hervé de K/saison, chevalier du dit lieu” épouse une Corlay, dame du Choquer. Mais on rencontre des milliers de fois au cours de ce siècle les expressions “nobles gants”, “noble homme”, “damoiselle”. On assiste à une véritable épidémie dans les familles aisées du BOURG de Roscoff ; on se donne des titres pour faire comme la vieille noblesse ; on joue aux nobles, sans l'être, avec le secret espoir d'accéder par prescription à ce degré envié de l'ancienne hiérarchie sociale.

Ainsi “noble homme Yves Guillerm est désigné dans un acte de baptême de 1669 comme sieur de Kernadec. Ce lieu-dit ne porte pas un nom particulièrement reluisant “un terroir envahi par la fougère” est une fichue terre, bien négligée. On sent cependant que certains rougissent de leur nom et s'acharnent à maquiller la “vulgarité” du lieu-dit breton en le francisant et en promouvant l'un des termes à une signification honorable. Noble homme Yves Prigent (1667) est sieur de CHEDEBOIS, qui est tout simplement PEN HOAT où le terme géographique PEN (bout, extrémité, fin) est promu à une signification hiérarchique PEN = tête, CHEF. Peut-être TETE DE BOIS et BOUT DE BOIS sonnaient ils déjà drôlement. Mais pourquoi ne pas garder PENHOAT ?

Anne Geffroy elle, est appelée (1665) dame de COZLEN (le vieil étang). Mais en 1684 on trouve Guillaume Le Roy sieur de l'Estan (LENN). Janne Crestien (1681) a promu son titre de propriété de PEN AR PONT (au bout du pont, à St Pol) en Chédupont ou Cheff du pont. La plus cocasse de ces francisations est peut-être, et toujours avec PEN, la présentation de la marraine d'Anne Marie Quéméner le 25 Janvier 1697 “damoiselle Marie Anne LE MAIGRE (originairement TREUT) dame de CHEF DE VILLE”, notre illustre PEN AR VIL (Le BOUT de la POINTE).

Nous ne sommes point si loin du temps où LA FONTAINE jetait le ridicule sur tous ceux-là qui vivent d'enflure. C'était au livre I de ses Fables, à la fable III “la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf”, “TOUT BOURGEOIS VEUT BATIR COMME LES GRANDS SEIGNEURS”. A croire que le GRAND SIECLE fut une mare aux grenouilles (POULRAN).

Dans un tel tourbillon d'universelle vanité sociale quoi d'étonnant qu'à son tour la dune fût promue de la vulgarité des galets ou des puces aux prestiges délicats d'une reine.

La reine est morte. VIVE LA REINE !

Et valsent à perdre haleine ... Les MORC'HOUEN - Sur le THEVEN - De la REINE


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