La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 256 - 1971 - Juillet / Août

- Essai sur les "Johnnies" de Roscoff, par Mr François Guivarc'h 
Johnny    Johnnies de Rroscoff - François Guivarch - 1979

Carte des lieux d'activités des Johnnies

- La chaise d'Aristote


ESSAI SUR LES “JOHNNIES” par Mr François GUIVARC'H

Dans notre dernier numéro du Bulletin nous avons re­produit un article paru dans le journal "DAILY MIRROR", le 8 Mars 1967 et relatant les aventures d'un journaliste anglais, Eric WAINWRIGHT, qui avait pour une journée, troqué son stylo contre la tenue de Johnny.

Ses descriptions de l'atmosphère matinale, embuée de vapeurs de soupe, des “magasins” de Johnnies, de la préparation et du chargement savant mais à la limite de la rupture des chapelets d'oignons sur les vélos, des entrées par la porte de service dans les immeubles, des réactions des clientes devant l'exagération des prix demandés, des embarras de la circulation et particulièrement dans la Capitale, de l'attitude parfois soupçonneuse mais rarement malveillante des Agents de Police, sont, nous ont confirmé les Johnnies, tout à fait typiques.

Ajoutez-y le soin pris par notre vendeur d'occasion de se coiffer d'un béret basque, et vous êtes devant un tableau véridique peint par un Britannique d’une portion de journée de nos compatriotes à Londres vécue par un Anglais. Il y manquait seulement la réussite dans la vente !

Notre homme a le mérite par ailleurs, d'élever le débat lorsqu'il s'intéresse à travers l'âge avancé de certains Johnnies, aux causes de la diminution progressive de leur nombre.

S'il y a une exagération du double dans le chiffre du plus gros effectif jamais atteint par eux (3.000 !), ainsi d'ailleurs que dans le tonnage mensuel vendu par une Compagnie modeste (20 tonnes.! , cela provient pour une part, bien sûr, du désir du journaliste d'étonner ses lecteurs,en jouant à l'enquêteur bien informé, mais aussi certainement des indications inexactes fournies le plus souvent par des vendeurs mal informés ou trop zélés. Nous avons déjà eu l'occasion de le signaler dans nos commentaires sur certaines séquences filmées des Télévisions britannique et française. Mr WAINWRIGHT était un CURIEUX “simplement intéressé” par le comportement des Johnnies. Il souligne toutefois en terminant son reportage, l'attrait que représentent pour certains de ceux-ci les “contacts personnels” avec la clientèle qui agissent sur eux comme un aimant.

Nous allons reproduite maintenant le récit fait par un autre CURIEUX; mais de ceux que nous avons appelés “sceptiques”, de sa rencontre fortuite avec un autre breton en tournée de vente en pleine Montagnes des Galles.

Nous l'avons extrait d'une brochure galloise d'études et de nouvelles, publiée à peu près dans le même temps que l'article du “Daily Mirror”, Il est signé Geoffrey BRIGHTS

 

DE WEST OF THE MALVERNS (à l'Ouest des Malverns),Revue galloise.

VIVE L'ENTENTE CORDIALE

L'autre jour, je m'arrêtai pour prendre une légère collation et un rafraîchissement à mon hôtel préféré dans les monts du Breconshire. L'estaminet, si fréquenté par les touristes d'avril à septembre, ne contenait qu'un seul client, en profonde conversation avec le propriétaire. Je m'assis avec mon assiette de sandwiches, un verre de bière et le quotidien du jour, mais ne pus pas ne pas entendre la conversation amusante et de bon aloi, que tenaient le client et son hôte qui, visiblement, étaient de très vieux amis.

Mon collègue de bar était un homme de taille moyenne, de teint apparemment blond, avec des yeux rieurs, et son anglais avait l'accent des villages miniers des Galles du Sud. De toute évidence, ce n'était pas un ami de la localité, mais probablement de Carmarthen ou Pembrokeshire, car c'est dans cette région de Galles que l'on trouve ce type de Scandinaves dont les ancêtres envahirent, voici un millier d'années, ces contrées du Sud et s'y fixèrent, et imaginez ma surprise quand mon hôte nous présenta l'un à l'autre !

Il s'agissait de Monsieur J. de ROSCOFF en Bretagne, chef de vente d'un groupe de vendeurs bretons d'oignons, dont le marché était le pays de GALLES. Il venait juste de déposer son dernier lot de chapelets d'oignons à l'office de l'hôtel et était en train d'arrêter son compte car il devait rentrer chez lui la semaine suivante. Il accepta “un autre” (1) avec empressement (par hasard c'était une “Guinness” qui m'assura-t-il était une excellente boisson), et après qu'il m'eut porté un toast en trois langues – “Good Health”, “iechyd da” et “bonne santé”, nous nous assîmes pour un sympathique entretien.

Il venait en Galles depuis 50 ans, mais oui, sauf naturellement durant les années de guerre, et à chaque fin de séjour dans les dix dernières, ii avait juré de n'y plus revenir car le commerce n'est plus ce qu'il avait été et actuellement, il ne rapporte plus rien, Mais à chaque retour de l'Août, lorsque la récolte était mûre pour la vente, il était pris de nostalgie (“Hiraeth” en Gallois, “Hiraez” en Breton), d'attrait particulier pour la race celtique, mieux traduit en anglais par “ardent désir”. Et il se trouvait tout d'un coup, à nouveau sur le petit bateau à moteur chargé à ras bords d'oignons, traversant la Manche en direction de SWANSEA, quittant son foyer et sa famille jusqu'en Décembre.

“Pourquoi Monsieur ? Je ne sais pas” (1), je n'en retire aucun bénéfice ! “Regardez” (1). Et sur cette dernière observation, il sortit de la poche interne de son veston une liasse de papiers qu'il mit sur la table. Ils étaient assez froissés mais en les parcourant, j'y lus que les droits de Douane sur la cargaison se montaient à 270 Livres, le coût de l'affrètement du navire à 80 Livres, et que d'autres frais divers dépassaient 70 Livres.

“Et en outre, monsieur, j'ai à me nourrir moi-même ainsi que “mes garçons” (1) et je dois encore y ajouter les frais de retour”.

“Alors, pourquoi revenez-vous tout de même” questionnai-je ? (1) - en français dans le texte.

Il sourit. “C'est peut-être parce que je vieillis et qu'il n'y a pas plus insensé qu'un vieux fou, ou peut-être encore est-ce parce que j'aime tant ce pays et que tous les ans, j'y retrouve mes vieux amis.”

Et dans le cours de notre conversation je découvris qu'il parlait le Gallois le plus pur et qu'il comptait beaucoup d'amis intimes parmi les éleveurs de moutons de cette contrée reculée, En effet, quelques-uns d'entre eux venaient en invités chez lui, passer leurs vacances en Bretagne. L'aimable pensée que voilà ! Il y a mille ans, lorsque les Anglo-Saxons avaient refoulé les peuplades celtes dans les bastions de Galles et d'Ecosse, ces dernières vaincues avaient continué à entretenir des relations culturelles et sociales avec leurs frères émigrés dans le Nord, de la France et en Irlande, et il a dû se produire de ce fait, maints aller-retour à, travers la Manche et la mer d'Irlande.

Il paraissait avoir mon âge et nous étions effectivement de la même année. Ceci nous conduisit naturellement sur “la grande guerre” (1).

Que lui était-il arrivé, lui demandai-je.

Avant de répondre, il insista pour reprendre une autre tournée. J'essayai de refuser.

“Juste un.petit dernier”, “une goutte, mon camarade” pria-t-il.

“Je fus à VERDUN, dans l'AISNE, en CHAMPAGNE, dans l'Infanterie, mais je ne fus jamais blessé, grâce à Dieu. Quand la guerre fut finie, je revins chez mes parents travailler à la ferme, et tous les ans en Galles pour vendre les oignons.”

Et ma pensée, machinalement, se porta;soudain sur les catalogues de graines de semences qui tombaient dans ma boîte aux lettres à cette époque de l'année, et je risquai une autre question insidieuse.

“ - Est-ce que nos variétés britanniques telles que l’ “Alsa Craig”, “le Champion de Bedford”, etc... ont été essayées et adoptées par les producteurs français ?”

Il se redressa :

“ - Mais non, Monsieur, nous avons LE MEILLEUR OIGNON DU MONDE ! le ROSCOFF, dont personne d'autre ne possède la graine. C'est le “premier” oignon DU MONDE, de si belle apparence, de goût si délicieux et qui se conserve si bien. C'est d'ailleurs parce qu'il a toutes ces qualités que vous nous l'achetez !”

“- Mais vous devez admettre, hasardai-je, que nos oignons britanniques ont si bien réussi dans les jardins d'amateurs de ce pays qu'ils suffisent largement à leur consommation. Et je développai mon idée, en faisant remarquer que, tandis qu'il y a vingt ans le vendeur breton d'oignons était une figure très familière dans les villes du Middland, aujourd’hui il n'y faisait plus partie du paysage d'automne.”

“- Vous avez raison, Monsieur. Les Middlands, Birmingham et Londres ne sont plus du tout profitables pour nous ; nous ne venons maintenant qu'en Lancashire et en Galles et c'est pourquoi je me dis en moi-même qu'il faut y mettre une fin. Je perds de l'argent, mais je reviens quand même. C'est sans doute à cause de vos montagnes, de mes vieux amis dont je parle la langue que tous les ans, je suis pris de “hiraeth”, de nostalgie.

“Ah oui ! Je me fais.vieux”.

Et en nous séparant, il me serra cordialement la main “Joyeux Noël”, “Nadolig Llaven”, “Merry Christmas” et lorsque je risquai un “j'espère que nous nous rencontrerons de nouveau l'année prochaine”, il sourit. “Peut-être”, ajouta-t-il..

En rentrant chez moi en voiture, je réfléchissais “Pourquoi le Lancashire et le Pays de Galles” et une lueur frappa tout à coup mon esprit : la chaude et savoureuse Potée du Lancashire nécessite beaucoup d'oignons, et c'est aussi avec une grande quantité de ce légume que se prépare la soupe délicieuse des Galles, le “Cawl”.

Nous sommes ici, et nos lecteurs l'auront noté, dans un domaine déjà plus général et plus relevé.

Le Rédacteur est un homme cultivé dont l'esprit ne se contente pas d'explications simplistes sur les raisons qui portent nos compatriote à immigrer tous les ans en Grande-Bretagne, et il pousse son interlocuteur dans ses derniers retranchements.

Ses remarques sur le type physique de ce dernier, sur son parfait parler gallois qu'il parvient même à localiser, les rapprochements qu'il fait entre ces traits qu'il découvre et l'envahissement de la Grande-Bretagne par les Anglo-Saxons qui provoqua un exode massif des populations Celtes vers la France du Nord-Ouest, dénotent chez lui un esprit d'observation et une culture générale développés.

C'est certainement aussi un linguiste de qualité, car sa relation est truffée d'expressions françaises - nous en avons souligné quelques-unes - et le titre “VIVE L'ENTENTE CORDIALE” est en notre langue dans le texte.

Cela ne l'empêche pas de juger en Britannique . Pourquoi ces étrangers viennent-ils tous les ans vendre des oignons en Grande-Bretagne, alors que cette dernière en produit elle-même une grande quantité et que certaines des espèces qu'elle récolte, sont en train d'acquérir une excellente renommée ?

La réponse du Johnny est péremptoire si elle n’entraîne pas la conviction de notre Gallois “L'OIGNON ROSE DE ROSCOFF EST SANS RIVAL DANS LE MONDE !”

C'est évidemment pour le vendre, l'argument de choc de nos compatriotes et il a d'autant plus de succès que la grande majorité de la clientèle qu'ils touchent apprécie la douceur du légume.

Mais il ont en réserve beaucoup d'autres, comme par exemple ce percutant dicton :

“An onion each day, keeps doctor away” qu'en traduction libre et pour la rime, nous traduisons : ".Un oignon tous les matins, Vous préserve du médecin.", auquel certains clients répondaient quelquefois tout de go, par cet autre adage également savoureux : “One onion of yours, is an apple for us.” – “Un oignon de chez vous est une pomme pour nous”.

Les Johnnies ne se font pas faute d'utiliser les deux à bon escient.

Toujours est-il que notre érudit “sceptique” Gallois en apporte, en concluant, une autre explication raisonnée au succès de nos marchands d'oignons puisque la marchandise qu'ils vendent aux habitants de deux contrées différentes de Grande-Bretagne, permettent à ces derniers de réaliser deux spécialités culinaires dont ils se délectent : “la Potée” du Lancashire et “Le Cawl” des Galles.

Si on la juxtapose avec le goût du “contact humain” qui attire tous les ans à Londres le Johnny de Mr WAINWRICHT et que nous retrouvons aussi dans les propos de celui des MALVERNS, ne peut-on y voir deux raisons d'espérer pour ceux qui voudront continuer à exercer la profession ?

Car la clientèle anglaise, galloise et écossaise, répond de son côté à cette recherche des “contacts personnels”.

Le nombre des Sympathisants et AMIS des Johnnies va, en effet, croissant ; l'on pourrait dire aujourd'hui : en raison inverse de leur propre effectif, hélas !

Il y avait des degrés dans la qualité et la fidélité de la sympathie des composants du premier groupe. Citons d'abord ceux dont les sentiments étaient fonction de leur propre intérêt. Ils étaient de base moins stable.

C'étaient en premier lieu les logeurs particuliers ou aubergistes plus souvent. Nous avons en effet eu l'occasion de voir que c'est dans des bâtiments des cours d'auberges que nos Johnnies trouvaient surtout à caser leur matériel, leurs marchandises et leur personnel.

Venaient ensuite leurs fournisseurs divers : bouchers charcutiers, boulangers, garagistes, vendeurs de voitures d'occasion, etc...

Il est certain que la présence dans le voisinage de ces commerçants pendant cinq ou six mois de l'année, et parfois plus, de groupements qui, dans le passé, atteignaient jusqu'à 50 membres tous doués d'un fort appétit, développé encore par un travail fatigant, était pour eux une source de profits et ils s'ingéniaient à leur rendre service, pour s'attacher leur clientèle.

Ils leur accordaient par exemple des commodités de paiement ; ils les aidaient dans leurs démarches administratives ou judiciaires à l'occasion ; Ils leur faisaient de la publicité parmi leurs autres pratiques ou favorisaient leur entrée dans des établissements importants : Hôtels, Restaurants, Écoles, Hôpitaux, etc..

Et comme nous venons de parler de Publicité, précisons que, dans ce domaine, certains Johnnies étaient eux-mêmes passés maîtres dans le “conditionnement” (au sens étendu de ce mot) de la clientèle. Deux ou trois semaines avant leur départ pour la Grande-Bretagne, ils faisaient par l'intermédiaire de correspondants locaux de la région qu'ils fréquentaient, passer dans les journaux de cette région, des avis de prochaine arrivée et de leur passage dans les bourgs, appuyés quelquefois de leur photographie !

Nous avons aussi rencontré de ces fournisseurs et l'avons écrit, qui se faisaient banquiers de nos compatriotes, soit en leur envoyant de l'argent pour préparer leur prochaine campagne, soit en leur en avançant pour payer leurs frais de port, de douane ou d'achats de matériel divers, à leur arrivée outre-Manche.

Cette sympathie, “conditionnelle” au départ puisque subordonnée aux engagements de location ou aux achats des Johnnies, se raffermissait cependant à l'usage, et finissait même pas se transformer en véritable amitié. Amitié fidèle d'ailleurs, qui résistait aux ruptures d'engagement indépendantes de la volonté des parties, comme par exemple les démolitions, et elles sont nombreuses depuis la dernière guerre, des vieux quartiers et l'émigration forcée des locataires vers d'autres lieux parfois éloignés.


LA CHAISE D'ARISTOTE

Nous avons fait état déjà de la première carte officielle de la commune de Roscoff, enregistrée à Quimper par le directoire du département le 22 Mai 1791. Le travail est maladroit et bourré d'inexactitudes ; les rares villages qui y sont inscrits sont implantés vaille que vaille. Manifestement le cartographe n'avait guère dû sillonner le territoire de la jeune commune. Nous avons été heureux, cependant de retrouver des noms dont l'usage est encore courant. Mais il en est un, sorti de la mémoire des roscovites, qui nous a fort intrigué : CHAISE D'ARISTOTE. Sur cette côte où, dans leur généralité, les noms de lieux sont choisis à partir d’accidents de terrains, il est curieux de trouver un rocher patronné par le philosophe grec antique ARISTOTE.

L'inscription CHAISE D’ARISTOTE est portée sur la carte entre le village (4 bâtiments) de PORZ AR BASCOUN au nord et, sur une pointe au sud, le dessin d'une tour surmontée d'un mât portant une sorte d'oriflamme PHARE. Plus bas on lit TREBECHEC vers la limite en mer des deux communes de Saint Pol et Roscoff. En breton TREBEZ veut dire TREPIED. L'adjectif TREBEZIEC, ici TREBECHEC convient à merveille à la pointe de l'ancien-phare ; on y voit encore aujourd'hui une roche couchée de son long sur les pointes de trois rochers. Personne dans le pays n'a le moindre souvenir d'un phare en cet endroit. L'on parle seulement pour l'époque contemporaine d'une MISS CLARK, une Anglaise très profilée qui y avait aménagé une maison. Cette dame, plus tard, construisit à Lagadennou la villa L'OASIS. Aujourd'hui on peut voir à TREBECHEC une petite résidence.

Pour les pêcheurs ce coin de côte est plutôt connu sous le nom de LE KOMM. Ce mot désigne une auge ou la corne dans laquelle les faucheurs mettent la pierre à aiguiser. Com est un nom de personne répandu dans la Haute Cornouaille, selon Gourvil dans son ouvrage déjà cité : “Noms de famille bretons d'origine toponymiques” n° 338. C’est un nom de lieu, ajoute-t-il, à Plonévez du Faou et à Roscoff. Selon cet auteur ce serait la forme bretonne du gallois CWM “vallée”, emprunté au latin CUMBA lui-même d'origine celtique.

D'après Gourvil encore, au n° 391, COUM “serait particulier au Bas-Léon : Landéda, Lambézellec, Tréglonou, Bourg-Blanc, Ploudalmézeau, etc.. Lieux-dits en Lannilis et Ploudalmézeau dans la même région, et au pluriel COUMOU en Plouzévédé. Forme léonaise de COM et du gallois GWN “vallée”.

L'on a entendu parler des huîtres de PRAT AR C'HOUM, la prairie du KOUM en Lannilis sur l'Aber Benoît. Apparemment le sens de vallée convient ici pour KOUM. Mais il y a une difficulté sérieuse à opposer à cette interprétation c'est la présence proche sur la hauteur qui domine l'Aber de deux fermes FOUM BRAS (grand) et KOUM BIHAN (petit). La prairie est-elle dénommée PRAT AR C'HOUM de par sa position dans une vallée (KOUM) ou de par sa dépendance à l'égard d'une des fermes de la hauteur prénommée KOUM : la prairie de la ferme KOUM ? Il n'est pas impossible, en effet, que le nom de KOUM donné aux fermes soit sans rapport avec la vallée qu'elles dominent. Cependant nous croirions volontiers que les fermes doivent leur nom à la vallée et que PRAT AR C'HOUM veut dire prairie de la vallée. Mais nous laissons aux indigènes de Lannilis le soin de trancher le débat.

Le KOMM des pêcheurs roscovites n'a rien à voir avec une vallée. L'anse de Kerfissiec est bordée par une falaise, fortement entamée par la mer. Les champs au-dessus portent le nom de MECHOU COUM sur le cadastre de 1846. MAEZ ou MEAZ ou MÊZ est une campagne, un grand champ. Le pluriel MEZIOU est rendu ici par MECHOU. On doit comprendre “les champs qui donnent sur le KOUMM”. Mais il s'agit à la différence de Lannilis, non pas de vallée mais des criques d'en bas appelées KOMM ou KOUMM par référence aux VAGUES (KOUMM) singulièrement fortes en ce coin et dont les effets étaient si appréciés des paysans : les algues d'épave sont très abondantes autour de la pointe de TREBECHEC. Les goémoniers surpris par la mer doivent, en contournant cette pointe, se défier de TOULL EMLAZ “le trou du suicide”, “le trou à se tuer”, une toute petite crique contiguë à la pointe; au nord.

Notre guide pour la recherche de la CHAISE fut SAIK Penn-prat, le meilleur connaisseur de tout ce coin. SAIK nous conduisit d'abord vers un petit rocher couvert de goémon, isolé sur le sable de la grande grève, au bas de l'escalier qui descend de Porz ar bascount. C'est AR GADORIG, la petite chaise. Le sable peu à peu monte à l'entour.

Le fond de la grève est largement ouvert sur le sud ; il y fait chaud à l'abri de l'ouest, du nord et du nord-est. Les ménagères du village y descendaient pour étendre leurs draps sur le tapis de pierres qui recouvre le fond de cette anse, judicieusement appelée TOULL AR C'HRASTER, le trou à sécher. L'adjectif KRAS veut dire “desséché”.

Aujourd'hui on aurait dit le TROU A BRONZER..

AR GADORIG, parait trop minuscule et trop inconfortable pour avoir mérité un nom prestigieux ; aussi bien la carte place la chaise vers TREBECHEC. Nous avons donc poussé nos investigations plus loin. Le diminutif “IG” "petit" ne laisse-t-il pas entendre qu'il se trouve non loin de là un autre siège plus important, dont les dimensions condamnent à la modestie le rocher de TOULL AR C'HRASTER ?

En arrivant à la hauteur de Penn-prat nous sommes tombés en arrêt devant un magnifique siège, incliné certes, mais fermé par un très haut dossier. Etait-ce donc là la CHAISE D'ARISTOTE, GADOR ARISTAOT ou ARISTOTELES ? Ce fut notre premier sentiment.

On peut s'interroger sur l'originalité de cette dénomination. Qui a pu avoir assez d'autorité pour lancer et imposer ce patronage ? S'agit-il du philosophe lui-même ou d'un autochtone surnommé ainsi à cause de son caractère sentencieux ? Les anciens savent avec quelle fantaisie on se surnommait dans le passé. Ce qui nous ferait pencher pour .cette interprétation c'est le choix du mot CHAISE au lieu de CHAIRE qui eût mieux convenu au célèbre philosophe. Il est vrai que la traduction CHAISE est le fait du cartographe. D'autre part, au 18ème siècle la chaise était un meuble rare dans les familles modestes et se trouvait, de ce fait, investie d'une certaine distinction; on s'asseyait alors sur des bancs.

De nos jours ce rocher s'appelle ROC'H PENN-PRAT, du nom même de ce terroir de prairies. Les goémoniers le connaissent bien. C'est là, en effet, qu'aboutissent les voies charretières qui mènent à la plage, les deux chemins de PENN-PRAT et celui qui descend de Kerfissiec et dont le nom de Venelle de l'Or, BANEL AN Cour ne laisse pas d'intriguer. Cette voie charretière peu fréquentée désormais sur certains de ses tronçons, foisonne d'herbes hautes, de fougères et d'orties ; elle est, sans conteste la promenade la plus pittoresque, la plus typiquement bretonne de Roscoff. Elle oblige seulement à quelques précautions vestimentaires.

ROC'H PENN-PRAT a retenu depuis longtemps l'attention de ses voisins qui y puisèrent les pierres dont sont faits les talus sud de BANEL AN Our. Mais il fut exploité surtout par les paveurs de Saint Pol et sans doute de Roscoff. On trouve là, en effet, de beaux filons d'un granite fin allant du gris au jaunâtre ; les pavés y sont comme préformés par tout un réseau de failles, ce qui facilitait l'extraction. SAIK se souvient fort bien des LE BRIS,.de Saint Pol, qui exploitaient ces filons jusque vers 1914. Les vieux pavés de St Pol et de Roscoff sont des aphtes et non des grès ; ils proviennent de roches côtières.

Ajoutons, puisque nous sommes dans le coin; que la très vieille carrière sur les hauteurs de Kerfissiec était connue bien avant la REVOLUTION pour un granite noir très fin que l'on y trouvait en filon. Cette kersantite a peut être été utilisée pour la CROIX du calvaire de ROSKO-GOZ, (fin du 15ème siècle).

A la réflexion le divan incliné de ce rocher nous apparaissait comme une localisation douteuse - il semble plus fait pour s'allonger que pour s’asseoir. Peut-être même, est-il un simple résultat du travail d'extraction, postérieur à la Révolution.

Des estivants aux attaches roscovites très ancienne, nous ont mis sur la voie à la dernière minute. Les rencontrant du côté de TREBECHEC nous leur parlions de la CHAISE D'ARISTOTE et leur désignions ROC'H PENN-PRAT comme une localisation possible. Ils nous montrèrent alors “leur” chaise, qu'ils dénomment “LA CHAISE DE PAPA JEAN”. On y est vraiment fort bien assis ; les pieds reposent sur un tapis de galets.

 

Vous en ferez l'expérience : c'est entre ROC'H PENN-PRAT et TREBECHEC. On n'en finira pas de connaître notre petit pays.


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