La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 261 - 1972 - Janvier

- Les cahiers de doléances, par J.Y. Tanguy
- Porz Konellek


LES CAHIERS DE DOLEANCES par J.Y. TANGUY

Le point de départ de la Révolution de 1789 fut, comme on l'apprend dans les livres d'histoire, la Convocation des Etats Généraux par Louis XVI. Les Communautés de ville et les paroisses rurales furent invitées, par décision royale, à dresser un bilan de leur plaintes et de leur revendications de toutes sortes.

Ces suppliques étaient rapportées dans un document qu'on appelle “Cahier de doléances” qui était envoyé au siège de bailliage le plus proche (correspondant aujourd'hui au Tribunal de 1ère instance).

Ainsi, les députés aux états, arrivèrent à Paris avec une multitude de revendications émanées directement des populations qu'ils représentaient.

Roscoff qui manifestera assez vite son adhésion aux idées nouvelles, en trouva l'occasion pour émettre son mécontentement. Son destin était depuis toujours, étroitement lié aux volontés et caprices de St-Pol dont juridiquement, elle dépendait.

En outre, si le commerce interlope avait donné un “second souffle” à l'économie du pays, ce dernier, au début de 1789, était sérieusement ébranlé, depuis la création en 1785 de taxes nouvelles sur les eaux de vie et les graines de lin.

C'est pourquoi, les Roscovites, en voulant se conformer scrupuleusement “au bon vouloir de sa Majesté” s'avisèrent de se réunir pour débattre et désigner deux rédacteurs pour leur “cahier”.

Ce document-nous a apparu d'un grand intérêt pour l'histoire de notre cité, au XVIIIe siècle. Il révèle certains aspects de la mentalité d'autrefois et surtout expose les préoccupations majeures des habitants de Roscoff à cette époque. La retranscription de cette source unique, dont on possède une copie, sera accompagnée d'un bref commentaire qui se propose de mieux mettre en relief certains passages intéressants.

Auparavant, voyons de quelle façon et selon quelle procédure les Roscovites furent amenés à se mettre d'accord sur le contenu de ce document.

1 - Acte de délibération du coup politique de Roscoff

Du 29 Mars 1789, délibération de la ville de Roscoff, au lieu extraordinaire de l'église de l'hôpital de Roscoff où tout le général (Assemblée de tous les chefs de famille,électeurs) étant assemblé, en vertu d'avertissement prônal (Communication au sermon de la Grand-messe ). Nous soussignés français majeurs compris dans les impositions et domiciliés, pour obéir aux ordres du roy portés par ses lettres du seize de ce mois, les règlements du même jour et du 24 Janvier dernier et l'ordonnance de Monsieur Cossau de Kerodiès, sénéchal de la juridiction royale de Léon à Lesneven du 27 Mars, qui ont été publiés, affichés conformément dits règlements, avons renvoyé la rédaction de notre cahier de doléances, plaintes et remontrances à mardy prochain, à vous nommés provisoirement pour députés, ce acceptant, Mr Gérard MEGE et François SEITE, lesquels se chargeront de notre cahier de doléances pour le porter à l'assemblée de Lesneven, le 1er Avril, laquelle se tiendra devant Monsieur Cossau de Kerodiès sénéchal de Lesneven, avec tous pouvoirs requis et nécessaires tant pour ce qui ce fera à la dite assemblée qu'à celle du 7 avril consentant qu'ils nous y représentent et qu'ils fassent ce qu'il est prescrit pour les dittes lettres règlements et ordonnances.

Fait et signé à Roscoff le dit jour et an que devant. Cy-dessous les soussignants

2 - Délibération du général de Roscoff

Du dimanche 29 mars

Extrait des Registres des délibérations du général de Roscoff.

“En conséquence d'avertissement prônal pour obéir aux ordres du roy portés par .... le général de Roscoff, assemblé à la chapelle de St Nicolas, les Pères de la commune ou le corps politique, représenté et expliqué au dit général, les intentions gracieuses de Notre Auguste Monarque et l'a invité à, faire choix avec toute la liberté qui lui convient, de deux sujets capables de soutenir ses intérêts lors de la rédaction du cahier des doléances qui se fera à Lesneven, sans que ce choix puisse être imputé à violence, subordination ou induction insidieuse, à quoi se conformant le dit général, a donné sa voix et élus pour ses représentations à la rédaction du dit cahier, Mr Gérard Mège et François Séïté et leur a enjoint de travailler, dans cette circonstance en honneur et conscience pour le bien de la Communauté dont ils font partie, de ne s'écouter en rien des charges qui leur seront données : et qu'ils feront fidèlement enregistrer, qu'ils ne donneront leur voix que d'après une parfaite connaissance et sans partialité à ceux qu'ils croiront capables de répondre à leurs voeux aux Etats Généraux et aux vues bienfaisantes de notre bon souverain : avec assurance de les approuver dans tous les points qui seront insérés dans le dit cahier, protestants et reservants ce qu’il appartiendra en cas de contravention au serment qu'ils donneront de ce fidellement colporter"

Ces deux textes préliminaires de délibérations sont intéressants à double titre. Ils précisent la manière dont la localité était gouvernée avant la Révolution et dénotent un souci permanent de respecter le cadre strict de la loi.

N'ayant pas le droit de Communauté de ville, ni le statut de paroisse, Roscoff était soumis à un. mode d'administration assez ambigu. Une assemblée de notables qu'on appelle encore corps politique, désigné par l'un des textes sous la belle image de “Pères de la commune”, était chargé d'administrer le Temporel de l'église érigée en trêve puis en succursale. Cette gestion touchait les fonds et les revenus de la “paroisse”, des confréries et des fondations.

Le Conseil restreint était composé du procureur fiscal de St-Pol la plupart du temps absent, du recteur, d'environ douze délibérants et de deux trésoriers marguilliers en exercice qui avaient principalement des responsabilités financières.

Cependant, du fait de la multiplication des charges, il était souvent amené à prendre des décisions d'ordre civil. Un arrêt du Parlement du lui donnait le pouvoir de nommer des assieurs et des collecteurs d'impôts pour le quartier de Toussaints. Jusqu'à cette date, ces nominations étaient du ressort de la Communauté de ville de St Pol. Si cette mesure consacrait une plus large autonomie, il n'en reste pas moins vrai que St-Pol continuait à considérer Roscoff un “faux-bourg” qui déléguait un à deux représentants à ses réunions municipales.

La masse des habitants n'intervenait que rarement dans l'administration locale. Cependant, le corps politique réglait les affaires en son nom et la tenait informée des grandes décisions, par le biais des communications du curé au prône de la grande-messe. Il arrivait, Comme ce fut le cas en cette circonstance, qu'on réunisse le général de Roscoff, c'est-à-dire l'ensemble des chefs de famille ayant qualité d'électeur

Le dimanche 29 mars 1789, le Général, assemblé dans la chapelle de l'hospice, eut à choisir deux personnes habilitées à représenter les intérêts de la Communauté, à Lesneven

Le premier procureur choisi, Gérard Mége était l'un des plus riches négociants de Roscoff. Il était donc enclin à défendre le point de vue des notables qui, comme on le verra, avaient plusieurs motifs de se plaindre.

Animé par un vif esprit d'initiative, il devait être choisi un an plus tard, comme premier maire dans toute l'histoire de Roscoff. Il n'y était pas lui-même, originaire, et comme beaucoup de ses amis négociants il avait été attiré par les profits substantiels que procurait le commerce roscovite. Fils de Jean Mège et d'Isabeau Saubeyron, il était né à Blaye (dans l'archevêché de Bordeaux à l'embouchure de la Gironde) dont le port trouvait sa prospérité dans la commercialisation de vins de qualité. Il s'était établi à Roscoff dans les années 1740, où il avait épousé en 1748, une riche veuve Elionore Prigent.

Le second élu, comme rédacteur fut François Séïté qui appartenait au monde paysan. Ce choix répondait à une évolution, déjà entamée depuis le début de ce siècle, et qui était marquée par un enrichissement continu et un dynamisme soudain du monde rural. En effet, nous sommes à une époque charnière où l'agriculture tend à supplanter le commerce devenu précaire et artificiel (commerce monopolisé par des étrangers, irlandais ou anglais - simple transit des thés et eaux de vie vers l'Angleterre).

Une étude plus approfondie de ce phénomène à la fois social et économique, reste a faire. Toujours est-il qu'en 1789, nous pouvons déjà avancer que le monde paysan représente plus de la moitié (environ 55%) de la population globale évaluée à près de 2.000 âmes.

Après ces précisions indispensables, établies d'après différentes sources géographiques et fiscales, revenons aux “Doléances” rédigées comme le souhaitait le “Général” en honneur et conscience pour le bien de la Communauté."

3 - Le Cahier pour les Etats.

"Articles que les deux électeurs de la "Commune" de Roscoff feront insérer sur le cahier de Doléances à Lesneven.

" Supplier les Etats Généraux :


PORZ KONELLEK

L'une des belles plages de Roscoff est sans conteste l'anse qui, à Perharidy, fait face à l'île de Batz. La difficulté de l'accès, aggravée depuis quelques années par la fermeture d'un vieux passage charretier, est une raison de plus pour en faire un beau lieu de promenade.

Les connaisseurs de cette plage ne sont pas d'accord pour la dénommer.

Selon les uns c'est PORZ GWENNELLEK. Un vieil amoureux du coin l'appelle tendrement PORZIG (petit port) GWENNELLEK.

Pour beaucoup cette anse se dénomme PORZ KONELLEK. Certains prononcent même SKOLENNEK ; d'autres KOLENNEK. La carte en couleurs de l'ile de Batz, qui est l'œuvre de Monsieur Nicolas Roualec, porte l'inscription : PORZ KONNELLEG. La finale EG indique un substantif ; il faut donc corriger en EK (adjectif).

Il nous a semblé entendre aussi KENELLEK.

Écartons d'abord ce dernier mot et celui dont il proviendrait par un renversement de consonnes, qui est un phénomène courant dans le breton : KELENNEK. On sait que KELENN désigne le HOUX. KELENNEG est un endroit où il y a des houx, HOUSSAIE en français. Une commune à 15 km au sud de Laval s'appelle QUELAINES ; on jurerait un nom breton simplement prononcé à la française. Aussi bien dans cette commune y a-t-il un village qui s'appelle le BAS-HOUX, un autre le HAUT-HOUX. Le BAS-HOUX serait plus haut perché que son homologue.

Sans doute y a-t-il pu y avoir autrefois du houx sur cette côte longtemps inhabitée, durant la période historique du moins, Mais KENELLEK nous parait aberrant, les vrais usagers ne s'y réfèrent pas.

Les bretonnants connaissent le GWENNEL ou GWENNELI (ou ILI) . C'est l'hirondelle. Chacun a observé l'importance du blanc (GWENN) dans la robe de cet oiseau. Mais ce n'est pas en référence à l'hirondelle que notre PORZ a reçu des marins-pêcheurs le nom de GWENNELLEK. Selon trois d'entre eux le GWENNELLEG est un poisson qui se pêche parfois sur nos côtes, plus rarement que le cabillaud ou morue. Il serait apparenté au lieu, mais plus court et plus jaune. Pour l'un de nos pêcheurs il s'agirait de l' aiglefin. Pour un quatrième, qui ne connaît pas ce sens de GWENNELLEG alors qu'il emploie le mot pour le PORZIG, ce poisson rare est un GWELLOG. Il y a ici une erreur manifeste dans la prononciation. Le nom générique des poissons de la famille MERLAN (ainsi le lieu) est GWENNOC (dictionnaire DU RUSQUEC). Par ailleurs on appelle GWENNIG le gardon, le saumoneau. Pourquoi ces poissons sont-ils regroupés sous l'épithète GWENN (blanc) ? La réponse est simple sans doute, mais elle nous échappe.

Il est difficile de parvenir à un accord sur la description du poisson lui-même. Un ancien pêcheur, le 5ème consulté, nous l'a dépeint bleu dans le dos, marqué de bout en bout par une bande blanche. Mais au lieu de l'appeler GWENNELLEG qui semble pourtant de circonstance, il le dénomme GWALENNEG (bagué), manifestement erroné. Le même parle comme ses collègues de PORZ GWENNELLEK. Ils font tous erreur, nous semble-t-il sur le nom de notre PORZ.

Cette dénomination précise (un poisson) GWENNELLEK s'est superposée à une plus vieille dénomination dont le sens s'était perdu depuis un certain temps. On a voulu rendre une signification à ce nom ; ici ce serait le fait des pêcheurs. Ce phénomène est général ; nous l'avons observé dans les divers noms donnés à nos plages. Tous les noms qui paraissent clairs ont été trafiqués précisément pour les rendre clairs, intelligibles. Ces changements ne sont pas opérés systématiquement, mais insensiblement.

Aujourd'hui d'ailleurs GWENNELLEK est un terme bien mystérieux et obscur pour tous les Roscovites. Aussi bien ce PORZ n'a pas le moindre rapport avec la pêche des rares GWENNELLEGED qui s'aventurent sur nos rochers.

C'est une chance qu'une autre dénomination se soit conservée. Elle est manifestement inintelligible pour tous les Roscovites et c'est une chance de plus. Aucun des usagers actuels de l'épithète KONELLEK ne lui trouve le moindre sens et ne cherche même à en infléchir la prononciation pour lui donner un sens acceptable. On se contente de répéter, quitte à jouer sur des déplacements de certaines lettres, (ou métathèse) qui maintiennent approximativement la sonorité : KONELLEK ou KOLENNEK.

Il y a bien en breton un mot composé de ces mêmes consonnes K L N, c'est KOLEN ou KELIN. Il se dit du petit d'un animal, par exemple un levraut s'appelle KOLEN-GAD. Le verbe correspondant KOLENIN ou KELINAN signifie mettre bas.

Mais il nous semble qu'à Roscoff et sans doute ailleurs aussi les noms de lieux proviennent de choses qui s'y trouvaient et qui ont frappé tout le monde comme caractéristiques de l'endroit. Nous verrions une très sérieuse probabilité au rapport de notre PORZ avec le LAPIN.

Naguère déjà nous attirions l'attention des Roscovites bretonnants sur le vieux nom du LAPIN : KONIKL, point encore totalement perdu dans l'usage. Le mot semble d'origine latine : CUNICULUS. En français l'élevage du lapin se dit d'ailleurs CUNICULTURE ou CUNICULICULTURE.

Entre autres variantes bretonnes, on trouve KOULIN (L et N sont inversés). Il y aurait à Douarnenez un Îlot appelé ENEZ KOULINEK (l'île aux lapins). Dans la partie est de notre porz il y a aussi une ROCHE AU LAPIN, GARREG AL LAPIN. Ce ne peut être qu'une dénomination assez récente, datant du temps où le vieux nom KONIKL tombait en désuétude.

Les terres qui sont au nord de l'agglomération de l'ABER étaient totalement inhabitées aux siècles passés et même encore bien après 1846, date de l'ancien cadastre. Avec leur épaisse couche de sable les terres non marécageuses elles-mêmes étaient pratiquement incultes. C'était un merveilleux paradis pour le gibier, singulièrement pour les lapins. Il n'y avait point alors de chasseurs au fusil, mais les braconniers, eux, devaient fréquenter ces coins.

Avec toutes les réserves qui sont d'usage en toponymie nous proposons donc l'hypothèse de PORZ AUX LAPINS.

Pour ce qui est de toute cette pointe à l'époque gallo-romaine et dans la préhistoire récente l'image serait toute autre que désertique. Mais ceci est une autre affaire que celle des lapins.

Jean Feutren


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