La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 266 - 1972 - Juin

- Documents de Pascal de Keranveyer sur N.D. de Croaz-Batz
- Le lin - "Linum usitatissimum"
- Le vieux moulin à vent


L’ÉGLISE NOTRE-DAME DE CROAS-BATZ - LES FONTS BAPTISMAUX

Nos vieux textes dénomment FOND BAPTISMAL, la cuve des baptêmes, généralement placée au bas de nos églises. Il eût fallu écrire FONTS baptismaux, au sens de fontaine. Autrefois, cette cuve conservait l'eau consacrée pour les baptêmes le samedi saint. Notre cuve est de forme octogonale (8 côtés) ; elle repose sur une colonne cylindrique moulurée. Une face sur deux porte un écusson sans motifs ornementaux.

La cuve est recouverte intérieurement de plomb, peut-être le granit était-il poreux. Mais une autre explication,est plus plausible. C'est en effet en 1643 que ce plomb fut appliqué. Nous avons trouvé aux archives départementales (233 G 31) la quittance signée de Mathurin Le Coz, de Morlaix “Reçu du sieur hierosme (Jérôme) Moal, marguillier, la somme de 17 livres pour avoir garni le fond baptismal de la dite élise de plomb, de laquelle somme je quitte le dit Moal...4 aoust 1643”. Le Grand cahier des comptes (folio 136) porte de la belle écriture de Jérôme “Le 4e d'aoust j'ay payé à un pintier de Morlaix pour avoir garny le fond baptismal de plomb dix sept livres deux sols, cy... 17 l 02 (une livre = 20 sols),

Les deux sous de différence doivent représenter un pourboire au sens propre, le prix de consommations payées à l'artisan. Celui-ci est appelé pintier ; la pinte était une mesure de capacité qui valait à Paris 0,93 litre. No­tre homme devait travailler l'étain.

Quelques années plus tôt la fabrique avait fait l'acquisition d'une cuve en étain. Les comptes (folio 109) portent “'Le 25e jour du dit Moys (mars) payé à Yves Le Dirou pour un benistier d°estain qui nous a envoyé d'Angleterre qui sert à mettre dans le font baptismal 7 livres 18 sols” Nous sommes en 1635. Cette cuve d'étain a été en usage depuis cette époque jusqu'à cette année 1972. Elle est de forme cylindrique ; intérieurement elle mesure 18 cm de haut et 27 cm de diamètre. Sa contenance est de 12 litres ; ceux qui savent encore quelques mathématiques élémentaires pourront s'en convaincre par un calcul R2 h. Le couvercle est amovible ; il est en deux pièces : la partie centrale, munie d'une poignée, mesure 1: cm de diamètre. On ôtait ce petit couvercle pour puiser l'eau à l'aide d'une coquille à l'instant même du baptême.

La cuve a deux anses en fer. Elle pèse vide tout près de 13 kilos. Il est probable que la cuve de pierre fut revêtue de plomb afin d'éviter à la cuve d'étain le contact rugueux de la pierre.

Cette cuve d'étain n'est pas de la belle ouvrage de pintier anglais. Son prix est modique. Lors de la construction des Orgues en 1649 / 1650, l'étain fut payé une fois 192 livres (frais compris) pour un poids de 382 livres, une autre fois 62 livres 14 sols pour un poids de 114 livres (folios 152, 154). La livre d'étain valait environ 10 sous. La livre fut payée six sous la livre.

Lors des mêmes travaux de 1650, plomb était payé 210 sols les 100 livres, soit un peu plus de 2 sous la livres (1 livre = 1/2 kilo) ,A ce tarif le pintier morlaisien fut grassement payé,

La célébration du baptême aujourd'hui se fait avec de l’eau fraîche, tiédie même et, sur laquelle on dit une prière d'action de grâce au cours de la cérémonie.

Dans ces conditions, notre vieille cuve d'étain n'a plus d'emploi, nous la gardons au presbytère, re depuis 1972.

Pour éviter que l'eau baptismale ne fût profanée, la cuve de pierre fut, selon la règle, recouverte d'un couvercle fermé à clef. Ce couvercle en bois, du 17e siècle, est fixé à la cuve par une tige de fer bloquée par une serrure. La distance des faces parallèles du couvercle est de 108 cm.

Auprès de la cuve et encastrée en elle à sa partie haute se dresse la petite cuve ou piscine au-dessus de laquelle la maman tient son enfant lors du baptême. L'eau qui coule sur la tête de l’enfant tombe dans cette piscine et s'écoule vers le sol le long d'un canal foré dans la colonne de pierre. La piscine est octogonale, elle aussi. Le sculpteur a fait ici une prouesse technique du plus bel effet : pour passer de la section circulaire de la base à la section octogonale de la piscine il a imaginé une transition hélicoïdale.

L'octogone était employé traditionnellement dans les baptistères, le nombre signifiant aux yeux des anciens, la perfection de la vie divine.

Autour d'une bagarre

Nos fonts baptismaux sont d’origine. Les habitants s'étaient donné tant de mal pour se bâtir une église précisément pour avoir chez eux toutes les commodités cultuelles : baptêmes, messes, enterrements. Ils s'en virent privés pour un temps à l'occasion d'une bagarre qui se déroula dans l’église et le cimetière, il y eu du sang répandu. Dans l'esprit du temps église et cimetière furent de ce fait souillés et devinrent impropres à remplir leurs fonctions. L'église se trouvait “exsécrée" : on n'y pouvait célébrer office, même pas la messe du dimanche sans y avoir été autorisé par l’autorité religieuse au terme d'une enquête, On procédait alors à la “réconciliation” des lieux.

Nous avons connaissance de l'événement par le détail des dépenses qu’il a occasionné à la: fabrique ainsi que par la sentence partielle que rendit le vicaire général général et dont nous avons authentique.

Aux folios 114 et 115 du “Papier à Comptes”, Laurent Syochan, marguillier en exercice avec Bertrand Pardeau, a reporté les comptes de l'affaire.

C'était le 22e Juin 1612, un vendredi qu’eut lieu “la bataille de Monsieur Mesarzant et ses consorts contre quelques untz de Rosgoff”.

Selon l’abbé Corre, qui s'est penché sur ces vieux textes, il y a cinquante ans, le sieur Mesarzgant ou Mesarchant était messire Louis Le JACOBIN, chanoine de Léon. Stimulé par cette indication de l'ancien vicaire de Roscoff nous avons entrepris de longues recherches dans les archives de Roscoff et de Saint-Pol. La chance nous a souri.

Les registres des baptêmes de St-Pol commencent en 1567, ceux des mariages et sépultures sont plus récents d'un siècle. Les très rares personnes qui savaient signer au 16e et 17e ne manquaient pas de souscrire aux actes. C'étaient, outre, le prêtre de service, "tesmoingn de vérité” ou les membres des familles nobles ou marchandes. Nous avons ainsi suivi à la trace les signatures LE JACOBIN dans les actes de baptême. Louis LE JACOBIN s'y retrouve à plusieurs reprises, généralement comme parrain, Voici les résultats de notre investigation du sieur de Mezargant.

D’abord l'acte latin du baptême de son neveu et filleul, Louis de Kerguz le 4 Août 1605, “Noble et vénérable personne (vir) Louis JACOBIN, chanoine de Léon et Seigneur temporel de Mesargant”, “Maître Louis JACOBlN, chanoine de Léon” est compère de sa soeur Anne "dame temporelle de RUCAT” – 7 avril.

Deux ans plus tard, le 2 Septembre 1613 nous retrouvons sa signature au bas d’un acte copieux en français”. Et, furent compères Louis de JACOBIN, sieur de Mesarc'han, archidiacre de Quéménédily, chanoine et vicaire général en Léon, le siège épiscopal vacant et Mre Jean Lezmap, chirurgien de la ville de St-Paul. On baptisa des jumeaux Louis et Jean "environ les cinq heures; après-midi.”

C'est à la même heure le Jeudi 3 Avril 1615 que “fut compère noble et vénérable personne messire Loys JACOPIN, sieur de Mesarc’hant, archidiacre de Quéménédily et chanoine du Léon..”' “demeurant en la dicte ville”.

Il n'est pas question ici de “vicaire général”. A cette date il continuait d'être “vicaire capitulaire”, comme on le voit sur un parchemin signé de sa main le 15 Août 1615, conservé à la mairie de Roscoff.

On le retrouve encore parrain le 13 Décembre 1615.

La dernière fois que nous ayons rencontré sa signature au bas d'un acte, il n'est même plus signalé dans le libellé. A cette date du 26 Sept. 1620, sous l'épiscopat de René de Rieux il n'était sans doute plus un grand personnage. Le cosignataire Hamon LE JACOBIN, sieur de Keramprat est, nous semble-t-il, son frère.

Louis LE JACOBIN, sieur de Mezarc'hant était-il archidiacre de Queménédily lorsqu'il fut mêlé à la bataille du 22 Juin 1612 ? Nous n'avons pu l'établir, mais nous penchons à le croire.

L'archidiaconé de QUEMENEDILY comprenait 21 paroisses dans la partie centrale du diocèse de Léon, autour de Lesneven. Le Bas Léon, avec 28 paroisses constituait l'archidiaconé d'ACK. Les 24 paroisses de l'Est du diocèse avec St Pol formaient l'archidiaconé de Léon. Locquénolé était une enclave de Dol. La paroisse de St Pol était divisée en sept sections paroissiales formant le MINIHY ; nous en reparlerons.

En 1612 l'évêque, faisait sa cinquantième année d'épiscopat à St Pol, ROLLAND de NEUFVILLE allait décéder dans la ville de Rennes le 5 Février 1613, âge de 83 ans, comme il est inscrit sur sa tombe dans la cathédrale de St Pol. Il était abbé commendataire de l'abbaye Saint Jacques près de Montfort (Ille et Vil-aine), c'est-à-dire qu'il en avait l'usufruit. Il était "puisné (cadet) de la maison du Plessis Bardoul" auprès de Bain de Bretagne (Ille et Vilaine). Comme on le verra plus loin il se trouvait dans le pays de Montfort en novembre 1612, lors de “l'expédition de l'eau bénite”

A la mort du prélat le chapitre choisit Louis Le JACOBIN comme vicaire capitulaire, chargé de l'intérim pour les affaires spirituelles. Le titre de MEZARG'HANT porté par notre archidiacre vaut que l'on s'attarde. MEZ c'est une terre, une campagne. ARC'HANT n'est certainement pas le nom breton de l'argent. AR c'est l'article “Campagne du..”

Le site est bien connu à Saint Pol sur la route de Morlaix, dès la sortie de la ville : les terres sont en bordure est du vallon où se rassemblent une bonne part des eaux de source de la cité. Or un vallon, un ruisseau canalisé, se disent en breton de ce pays KAN, soit avec l'article défini AR C'HAN, que l'on écrirait plutôt aujourd'hui AR HAN. Ainsi MEZ AR HAN serait le terroir du vallon ou du ruisseau. Si telle est l'étymologie du nom, il est curieux de constater que la corruption en ARC'HANT était déjà accomplie aux premières années du 17e s. Cela laisse entendre la très grande ancienneté de nos noms de lieux.

Une adduction d'eau à une prairie se dit AR HAN ou GOUER VRAS (grande rigole) ; l'irrigation se fait par des GOUERIOU. Le terme de KAN est d'usage courant à Roscoff chez les marins et les pêcheurs de grèves. Une cavité entre des rochers est un KAN. Bien plus le grand chenal entre l'île de Batz et Roscoff qui passe au nord de PER-ROC'H est dénommé en français “le grand KAN”; la passe sud de PERROC'H est “le petit KAN”.

Ces considérations nous conduisent à proposer l'étymologie du nom de ROC'H RANNIC donné par les cartes à la balise noire et blanche située en dessous de Sainte Barbe. Ce nom est évidemment corrompu; nous avions achoppé sur lui dans nos premiers essais de toponymie. Il fallait simplement observer le site. La roche balisée borde au sud le chenal d'accès au port de Roscoff : c'est le “petit KAN”, AR HANIG. Il s'agit donc de la Roche du petit chenal : ROC'H AR HANIG.

En s'adoucissant en ROC'H RANNTIC le nom avait perdu tout sens. Réussirons-nous à le restaurer ?

Signalons qu'au 17e siècle dans les actes religieux l'île s'appelait Isle de BAZ PAOL. Le nom actuel est donc singulièrement tronqué.

Les “JACOBIN” ont d'autres titres à nous intéresser que l'aventure de 1612. L'abbé Peyron dans son ouvrage “La cathédrale de Saint Pol et le Minihy de Léon (1901) cite à propos de l'ile de Sieck :”En la paroisse de Saint Pierre est une cornière de terre jadis attachée à la terre, maintenant séparée par le flux de la mer, appelée Île HYEC où il y a une petite chapelle dédiée à monsieur Saint HIEC” (document de 1625, archives départementales G.53). L'auteur ajoute :”Les sieurs de JACOBIN y avaient droit de prééminence à cause de leur manoir de Keramprat (S. Pol)

“.L'abbé Peyron a noté d'autres écritures,du nom de HIEC, HYREC, HEREC et IEC. Selon lui le nom de SIEK (nous proscrivons aussi le C), proviendrait de la mauvaise lecture des cartes marines : on aurait négligé le point qui séparait S de IEK, S. étant l'initiale de Saint (SANT). Cette explication est sans valeur aucune : les noms de lieux, même marins sont donnés par les autochtones. Nous verrions plutôt l'origine de la confusion dans l'élocution bretonne ENEZ-IEK, Île d'IEK.

Entre ENEZ-IEK et MOGUER-IEK à l'ouest s'étale l'estuaire conjoint de deux rivières l'HORN et le QUILLEC. Cette dernière vient buter contre la presqu'île, qui fait ainsi office de mur (MOGER). Le nom de la rivière ne parait d'ailleurs pas authentique.

En effet la dénomination QUILLEC ou GUILLEC s'applique à des coins bocagers et non à des rivières. Nous ne trouvons pas une étymologie satisfaisante, mais on doit, nous semble-t-il, sauvegarder le suffixe IEK et chercher un préfixe adéquat du côté par exemple de KIL (dos, revers)...

C'est encore à la famille LE JACOBIN que fait penser le nom breton ENEZ JACOPIN (Île JACOBIN) de l'îlots situé en Santec, à la pointe ouest de Perharidy, où se trouve une demeure traitée en fort. Nous avons trouvé un élément de confirmation à notre hypothèse dans une notation de l'abbé Peyron à la page 74 de son ouvrage déjà cité. Parmi cinq tombes de JACOBIN visibles à la cathédrale de St Pol en 1726 l'une est celle de “Françoise le JACOBIN” “dame des Îles”.

Muni de ce renseignement nous en avons cherché confirmation dans les actes de St Pol. Le 17 Septembre 1615 (vicariat de Notre Dame à la cathédrale) “Guillaume Guerch fils légitime et naturel de Pierre Le Guerch (Petrus an Guerch, en latin) et de Pétronille Richard son épouse, de la paroisse Notre Dame la Vierge Marie du Minihy de Léon (asylum, en latin, ou refuge) fut baptisé par moi, vicaire de cette paroisse” - le parrain est noble et vénérable personne maître Guillaume le JACOBIN, chanoine de Léon, recteur de la paroisse de Guinéventer (Plounéventer), seigneur temporel de LISLE (ainsi dans le texte latin) - la marraine est Françoise JACOBIN dame (temporelle) de Traonfagan, sa sœur.

Un siccle plus tard Alain de Coatlesquet et dame Gilette (prénom répandu) de Kerguz, seigneur et dame des Isles font baptiser une fille Suzanne (6/8/1707). Dès le mois de mai 1697 Alain est parrain avec le titre de Seigneur des Illes. Le 16 Décembre 1633 Hamon de Kerguz sieur de Trofagan et Bel air, gouverneur de St Pol est compcre de Françoise de la Fosse (POULL ou TOULL), dame des Isles. Il semble bien que le titre des Isles soit entré dans la famille de Kerguz par la soeur de MESARHAN, Françoise LE JACOBIN, la mcre de Louis de Kerguz baptisé le 4 Aout 1605. On rejoindrait ainsi l'inscription funéraire déjr notée.

Nous n'avons pas d'autre précision sur l'isle ou les isles en question. Aussi bien tous les rochers à l'Ouest de Perharidy en particulier avaient grand intérêt pour la cueillette du goémon et c'est sans doute sur certains REIER (ROCHES) que Marie Gabrielle Thérèse Le Gac, dame des Roches exerçait son emprise (acte du 25 Août 1704). Nous avons rencontré ainsi Anne Renée de Quermenguy, dame de la Roche noire (vers 1700). Nous croirions volontiers aussi que ROC'H LOUET à l'ouest du GUERZIT en Santec serait en relation de propriété avec la, famille DU LOUET, très influente à St Pol au 17e siècle.

Nous reviendrons sans doute sur ce sujet lorsque nous traiterons de l’île VERTE de Roscoff.


LE  LIN "Linum usitatissimum"

Au cours de notre première promenade de l'ABER à KERAVEL, nous avons signalé des POULL-LIN ou ROUTOIRS, dont les noms conservent le souvenir d'une culture prospère en ce pays depuis au moins le 15e siècle jusqu'au milieu du 19e siècle : le LIN.

Nous avons demandé à monsieur l'abbé JESTIN, aumônier de St Luc et professeur de sciences au KREISKER d'évoquer cette ancienne activité paysanne et textile...

L'histoire ou la légende raconte qu’ “au milieu du Moyen-Age un duc de Bretagne épousa une comtesse de Flandres. La nouvelle duchesse fut frappée de la malpropreté de ses sujets qui portoient alors des vêtements de laine directement sur la peau. Elle fit venir de son comté de Flandres des cultivateurs, des tisserands qui apprirent aux Bretons à cultiver le lin et à en faire de la toile. Depuis ce temps, la Bretagne est restée le pays de France où l'on fabrique les meilleures toiles de lin”. (A. ISABEAU (?).

Ce fut vrai pendant longtemps. F. Le Roy dans “Vieux métiers Bretons” rappelle que les toiles de Quintin connues sous l'appellation “Bretagnes légitimes” étaient si renommées qu'elles étaient victimes de contrefaçons qui copiaient même l'emballage. Selon le même auteur il existait alors en Bretagne deux centres particulièrement actifs : Quintin dans la Haute Bretagne et Locronan dans la Basse. Le commerce était extrêmement florissant puisque Quintin expédiait sur l'Amérique vers 1775 "11.261 balles à 100 pièces de 5 aunes par balle et sur l'Espagne 6.833 balles”.

Vers 1780 Locronan possédait 124 métiers et la Manufacture royale de Pontaniou 130. (Le Bulletin reviendra sur le commerce roscovite des tissus). De la culture du lin et des filatures il ne reste qu'un seul centre à Ùzel dans les Côtes du Nord si l'on excepte quelques tissages artistiques isolés, dispersés dans la Province.

La culture, elle, s'est conservée jusqu'à une époque récente. Elle a connu des hauts et des bas : florissante avant la guerre 14, stable entre les deux guerres soutenue par une prime à l'hectare pour résister à la concurrence hollandaise, après un regain d'activité due aux restrictions de la période 1940-1950, elle s'est écroulée en deux ans : de 1952 à 1954 par l'afflux sur le marché de la filasse soviétique et l'invention des fibres synthétiques.

Le lin, dont le nom vient du grec “linon” qui signifie “fil”, est une plante herbacée de 40 à 60 centimètres de hauteur à tige .°onde et à. petite fleur bleue à 5 pétales ; on peut en découvrir de rares spécimens revenus à l'état sauvage le long des talus.

Sa qualité textile est reconnue depuis la plus haute antiquité : les Égyptiens ont peut-être été les premiers à l'utiliser. Elle est due à la présence dans sa tige de cellules à parois très épaisses longues et flexibles appelées fibres. L'industrie du textile aura pour but d'isoler ces, fibres pour en faire du fil puis de la toile.

La présence dans nos régions de mares d'eau appelées “poull-lin” ou routoirs indique que nos ancêtres procédaient eux mêmes aux opérations préliminaires au tissage à partir d'une récolte à usage familial.

Le lin exige une terre excellente, une très bonne fumure. Il épuise le sol ce qui exige un assolement très étalé. On ne ressème pas de lin dans une même terre avant six ou sept ans. Il produit de la filasse et de la graine. La culture dans nos régions était axée principalement sur la production de filasse au détriment de la graine. La graine était fournie au cultivateur par le teilleur de lin. C'était une graine d'importation : graine de RIGA ou graine de Zélande.

Semé au début de mars la récolte était arrachée, à la main au début de juillet et étalée sur le pré pour le rouissage pendant un mois ou davantage. Le rouissage a, pour but de provoquer la séparation des cellules les unes des autres. La tige du lin, comme toute autre d'ailleurs, est formée d'un grand nombre de cellules de forme, de structure et de fonction différentes. Les unes sont plates et protectrices, ce sont les cellules de surface ou de l'épiderme ; d'autres contiennent des réserves alimentaires ; d’autres sont conductrices de la sève et à parois rigides et il y a enfin les fibres de soutien. Mais toutes sont soudées par une substance qu'il faut d'abord détruire.

Dans l'humidité de l'herbe, un microbe : le bacille amylobacter détruit cette substance appelée pectine et libère les fibres. Une saison trop sèche ne permet pas la réussite de ce rouissage : ce fut le cas en 1952. Pratiquement toute la récolte dût être de nouveau manipulée en automne. Le rouissage par immersion dans les “poullou lin” était plus rapide : il ne durait qu'une quinzaine de jours mais il fallait éviter la fermentation d'où l'avantage de posséder pour alimenter la mare d'une eau limpide de fontaine qui avait en outre l'avantage de blanchir la fibre par un apport d'oxygène.

Le rouissage achevé, le lin était séché et mis en meule jusqu'à la fin de l' été oû on procédait à l'égrainage, toujours à la main, en, portant les sommets des tiges assemblées par poignées sur des peignes de grosses pointes portés par un lourd bâti de bois appelé “rimieureuz” (de RIMIA : gratter).

C'est à ce moment que le teilleur de lin prenait livraison de la récolte - paille et graine.

La dernière usine de teillage du Stang - St Pol - Plougoulm qui traitait les lins des communes voisines Cléder, Plouénan, Plouvorn, Plougourvest, Plouzévédé et du Bas-Léon a dû fermer ses portes en 1954. On y procédait au broyage qui brisait la partie ligneuse du lin entre des mâchoires en bois qui laissaient la fibre intacte, puis au teillage qui isolait la fibre ; celle-ci peignée donnait la filasse prête à être transformée en fil.

Les déchets des peignes forment l'étoupe qui a été utilisée pendant la période de restriction de la guerre pour fabriquer des cordages. La graine récoltée dans ces conditions est impropre à être semée mais elle donne une huile siccative employée en peinture. La farine de lin employée en cataplasme a une action émolliente et en décoction ou barbotages chauds elle est utilisée pour les animaux malades.

Même récoltées à maturité les graines dégénèrent très vite dans nos régions ; elles peuvent tout au plus donner une récolte satisfaisante l'année suivante, les suivantes sont désastreuses.

C'est là l'explication de ce commerce de graines de lin entre Roscoff et les ports de la Baltique.

Nicolas Jestin.


LE VIEUX MOULIN A VENT

Nous déposons dans la corbeille du centenaire de la STATION BIOLOGIQUE une brève contribution toponymique sur le lieu dit où sont édifiées les constructions récentes de cet institut : AR VIL.

Ce: que nous disions dans le numéro d'avril 1972 sur le site de CROAZ-BATZ - CROIX de BATZ - est confirmé par une carte acquise par le laboratoire, postérieure à la construction de Sainte Barbe (début 17e siècle) et antérieure aux forts de la Croix et de Bloscon (fin 17e siècle.). On y voit une croix sur la pointe de l'actuelle place Lacaze Duthiers.

Les celtisants soupçonnent d'emblée l'allusion à un MOULIN dans le toponyme AR VIL. En langage breton, en effet, un moulin se dit MILIN ou MEILH en Cornouaille. L'article AR entraîne l'adoucissement de “M” initial en “V” AR VILIN, AR VEILH. Dans le pays de Plougastel on prononce AR VIL(H), dans la presqu'île de Crozon AR VEL. PRIMELIN, vers la pointe du Raz, se dit PREVEILH et PLOMELIN, auprès de Quimper PLEUVEILH.

On connaît à Roscoff un emplacement de moulin sur la hauteur de Keravel : CREAC'H AR VILIN - la butte au moulin. Qu'en était-il de notre AR VIL côtier ? Portait-il le souvenir d'un moulin depuis longtemps disparu ? Nous hésitions à le croire, craignant de succomber aux facilités de l'esprit de système.

Dans notre embarras nous avons consulté LE CENTRE DE RECHERCHE BRETONNE ET CELTIQUE A LA FACULTE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES de BREST. La réponse a été publiée dans le numéro de mars 1971. Il en ressort que “AR VIL” signifierait “POINTE”. Selon cette interprétation PENN AR VIL, vers Sainte Barbe, serait “le BOUT DE LA POINTE”. - Nous n'avons pas été convaincu. Mais, à cette date, nous n'étions pas en mesure d' étayer une autre étymologie. C'est chose faite aujourd'hui : il s'agissait bien d'un moulin. Et nous venons à peine d'en faire la découverte.

Aux tout derniers jours de juin l'on a retrouvé dans un placard condamné de la vieille mairie les archives copieuses de l'hôpital Saint Nicolas. Velins et papiers ont beaucoup souffert de cette claustration d'une vingtaine d'années dans un air rare et humide, imprégné d'odeurs de salpêtre. Ces documents seront pris en charge par les Archives départementales après les vacances. En attendant ils sont hospitalisés dans les vastes greniers du presbytère. Nous mettons à profit ce court délai pour arracher à ces titres de propriété et à ces comptes les enseignements utiles à nos lecteurs.

Et c'est ainsi que nous avons découvert le “VIEUX MOULIN DE FRANCOIS BERNARD”.

Avant la réalisation du cadastre napoléonien et de celui de 1846, avec leurs parcelles numérotées, les transactions foncières requéraient des précisions de lieu, de voisinage, de personnes qui campent sans ambiguïté les pièces de terre et les immeubles. Aussi les vieux actes de vente et de donation sont ils précieux pour l'historien.

“Le 12e jour de may 1636... honnorable fille Ollive Borlaudy demeurante en ce bourg et havre de Roscoff .. fait donaison... à l'hopital Saint Nicollas SCAVOIR EST : ung parcq et pièce de terre close avec une vieille masiere y estant.. sittuée. près ung vieulx moullin à vend, aux herittiers feu françois Bernard.. (bordée) vers l'oriant (par) le chemin conduissant du ROCHIGOU au BIZILL...” Il s'agit du champ d'angle entre la cour de Louis Poisson et l'hôtel LE TRITON. Ce “parkig ar Roc'higou” appartient toujours à la maison de retraite Saint Nicolas.

Il semble bien que le vieux moulin fût vers le nord du champ, les limites étant précisées dans l'acte pour les trois autres directions. Avant de consulter la topographie du site nous avons poursuivi la recherche documentaire.

Le 13 Novembre 1603 Jacques de Tromilin seigneur de la Fleche fait “donaison” d'une maison et son jardin ... au bourg de Rosgoff en la parroisse de St Pierre, c'est à-dire à l'ouest de la route de Roscoff à St Pol. Le nom du terroir, en blanc sur le parchemin, est transcrit dans le titre de propriété (1596) sous le nom de Gueranmenec dont la finale est douteuse. Au revers du parchemin comme des autres pièces est portée une annotation due, nous semble-t-il, à l'auteur de l'inventaire de 1790... “au terrouer de Ker/anvennec proche le vieux moulin à vent de Jean Bernard”. Le préfixe K/ pour KER ou GUER établit qu'il y avait là une habitation : la maison du Venneg (endroit rocailleux).

Ni l'un ni l'autre de ces deux authentiques notariés ne fait allusion au moulin ; l'annotateur avait sans doute une autre source d'information. Assez curieusement l'inventaire de 1790 oublie de relever ces 2 documents.

L'inventaire antérieur (vers 1655) n'apporte aucune précision mais le premier relevé des actes concernant l'hôpital (vers 1611) écrit ceci de la maison acquise par “le feu sieur de la Flèche le 28 Juin 1596” qu'elle est “près le vieux melin de françoys Bernart”. De cette maison il ne reste que le mur nord ; le jardin est affermé présentement à monsieur Guéguen.

Nous ne pouvons préciser davantage l'implantation de ce moulin. Beaucoup de lecteurs aimeront à se rendre sur la butte et s'y abandonner au rêve du TIC-TAC.

S'il nous parait établi que le nom actuel “AR VIL” nous vient du moulin une probabilité reste ouverte cependant d'un nom plus ancien lié à la topographie elle-même, comme les sites voisins du Cap et de Roc'h KROUMM. Le nom de BIZILL que nous avons rencontré en garderait peut-être le souvenir. Du même coup nous paraît suggérée l'existence d'un autre moulin vers PENN AR VIL ; mais ici l'hôpital n'avait point de terrains !

Les mots sont de merveilleux conservatoires !


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