La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Chro,iques publéees dans le Bulletin Paroissial de Roscoff

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Chroniques
d'histoires
publiées
dans le
Bulletin
Paroissial
de
Roscoff


de 1962
à   1977

n° 305 - 1977 - Janvier / Février / Mars

- La charge de Croaz Batz - 1323
- Rue Kabederi


LA CHARTE DE CROAZ-BAZ - 1323

Nous avons commence a exploiter les années passées les nombreux parchemins qui nous sont restés du lotissement de 1560, consenti par le Seigneur Evêque de Léon aux Roscovites désireux de s'implanter sur les bords de la mer et sur la bande de terre sablonneuse qui va de la Maison de la Presse jusqu'à la mairie et même, nous semble-t-il, la propriété de Monsieur d'Honincthun.

Des activités diverses nous ont empêché, pour l'instant, d'explorer les documents relatifs aux terrains situés au nord de l' église ; nous y reviendrons. Mais il nous a semblé a,ii-fil ne fallait plus tarder -:. révéler aux Roscovites le document le plus vénérable de leur histoire. Aussi profitons-nous de ce premier numéro de l'année distribué dans toutes les familles pour offrir à tous une plongée dans les profondeurs de notre passé. Nous sommes en 1323, deux cents ans à peu près avant la construction de la Chapelle de NOTRE DAME DE CROAZ - BAZ.

Nous avons eu connaissance de l'existence de la CHARTE DE ~1~23 par LOUIS LE GUENNEC dans le dossier de ses Notes sur ROSCOFF conservé aux Archives Départementales, il devait lui-même cette documentation à une publication de Jacques LEVRON dans les MEMOIRES DE LA SOCIETE d'HISTOIRE et d'ARCHEOLOGIE de BRETAGNE tome X (année 1929). Dans cet article, “LES POSSESSIONS DE L'ABBAYE DE SAINT MELAINE de RENNES en BASSE BRETAGNE” (p. 67-102), le texte latin est transcrit en entier. Il occupe dans la publication les pages 99 à101. Jacques LEVRON avait soupçonné l'intérêt de cette charte pour l'histoire de Roscoff. Mais en en faisant la charte constitutive de Roscoff il se trompait lourdement. Les Roscovites, qui commencent prendre goût à leur histoire et à se désolidariser des blagues traditionnelles qu'on raconte sur leur pays, sauront eux-mêmes apprécier, avant que nous ne mettions plus tard les points sur les “i”. Ainsi donc Jacques LEVRON disait de cette charte : “Cet acte Présente un très grand intérêt pour l'histoire de Roscoff : c'est, en effet, en quelque.sorte, la charte constitutive de cette ville, qui à la suite de cet acte se forma autour de l'église de CROAZ-BATZ" (p. 83). Un historien de qualité, ne peut tout savoir, on souhaiterait seulement qu'il n'écrive jamais ce dont il ne pourrait apporter la preuve. Ce disant, nous nous mettons en cause, sur le point précis de l'étymologie de PERHARIDY, à laquelle-nous avons consacré tant d'efforts pour n'émettre en définitive que des hypothèses plus ou moins probables. Et c'est précisément à la publication de Jacques LEVRON que nous devons, entre autres découvertes précieuses, celle de l'étymologie du monstre toponymique de PERHARIDY. Peu importe que Jacques LEVRON ait si mal commenté la charte de 1323 ;.il nous en a donné le texte, bien transcrit dans l’ensemble, en latin lisible alors que le manuscrit est écrit en écriture notariée ancienne bourrée d'abréviations sténographiques. Les spécialistes gagneront à recourir au manuscrit car le texte de Levron a plusieurs coquilles mineures. Ce sont là légère bavures qui n' empêcheront pas les Roscovites de se sentir redevables à LEVRON de la diffusion de ce document si précieux pour eux.

Le CARTULAIRE ou l'ENSEMBLE DES TITRES et DOCUMENTS de l'abbaye de Saint Melaine de Rennes est conservé à la Bibliothèque Municipale de Rennes. Le document qui nous concerne occupe le folio 88 (du bas du recto, le verso) et le haut du recto du folio 8y , Il présentait à nos yeux une importance telle que nous avons tenu à voir le texte lui même, écrit sur parchemin. Monsieur ROUSSEAU, Conservateur de la Bibliothèque Municipale de RENNES, a eu l'obligeance de nous en fournir une bonne photocopie. Nous lui en sommes très reconnaissant.

Il n'est pas question de publier ici le texte latin de cette charte ; les lecteurs versés dans les études trouveront la transcription de Jacques LEVRON dans la Revue citée plus .haut ou s'adresseront au Bulletin. Nous allons proposer une traduction française du document. Pour cela nous suivons le manuscrit en nous aidant de la transcription de LEVRON. Notre traduction vise avant tout à donner un texte intelligible à tous, sans pourtant en infléchir le sens. Nous sentons bien la difficulté d'une telle entreprise, car ce latin n'est pas celui que les diplômés de lettres enseigne ; en outre il s'agit d'un acte notarié avec tout son charabia (ainsi apparaît-il aux yeux profanes). De.surcroÎt, cet acte plonge dans l'univers de la féodalité, avec ses liens d'obédience et de sujétion, un monde étranger à nos esprits.

Nous ne pouvions mettre en branle la SORBONNE, ni d'éventuels juristes du droit féodal, très au fait de son latin ; nous n'avons pas de si hautes relations. Et puis, pour l'essentiel, on peut s'en sortir.

Nous offrons aux Roscovites cet essai de traduction, nous demanderons aux lecteurs de n'en pas faire leur Évangile, car dans les clauses finales du document, les clauses de féodal, certaines nuances ,nous ont sans doute échappé. Peut-être certains lecteurs savants du Bulletin, car il en est, auront-ils l'obligeance de mettre leur compétence au service de ROSCOFF en collaborant à une mise à point de notre précieuse charte.

Certains mots ou certaines expressions qui nous sont étrangers, tels official, quarte ... seront expliqués dans le.commentaire qui suivra.

Voici donc la CHARTE DE CROAZ-BAZ :

Que tous sachent, les gens d’aujourd’hui et ceux des temps à venir, que devant NOUS, OFFICIAL de RENNES se sont présentés en personne

-          HERVE, fils d'YVON, SALAÜN,

-          GUILLAUME et YVON, frères du même HERVE,

-          YVON, fils de RAOUL SALAÜN,

-          et YVON, fils de PIERRE, dit PERRON,

de CROAZ-BAZ.

Faisant sciemment acte de soumission à notre juridiction de Rennes en ce qui concerne tout ce dont il va être question, ils ont reconnu avoir reçu en afféagement perpétuel de la part des RELIGIEUX, ABBE et COMMUNAUTE du Monastère de SAINT MELAINE de Rennes et du PRIEUR du PRIEURE que ceux-ci possèdent à BAZ, île du diocèse de LEON deux parcelles de terre de l'ensemble des terres des dits RELIGIEUX et du dit PRIEURE situées entre le LOGIS et AUBERGE (herbergamenturn) du dit HERVE d'une part et la RUE KABEDERI (rua kabederi) d'autre part, sur le territoire de la PAROISSE de l'AUTEL de SAINT PIERRE. (c'est le premier “.” de ponctuation depuis le début du texte),

- et une pièce (pecia.) de terre appelée MESGUEN (en latin, campus albus) située sur le territoire de la PAROISSE de l'AUTEL de TOUS LES SAINTS (ou TOUSSAINTS) entre des terres appartenant au Seigneur Evêque de Léon, des deux côtés.

Ces terrains, tels qu'ils sont et qu'ils s'étendent en longueur et en largeur, avec toutes leurs appartenances (ce qui appartient à ces terres), seront le bien, la propriété et la possession du dit Hervé et des autres sus-nommés ainsi que de leurs héritiers,

à CHARGE pour eux de livrer aux dits Religieux et à leurs successeurs :

CHAQUE ANNEE, à chaque fête de Saint Michel du Mont Gargan (29 Septembre ) QUARANTE QUARTES de froment bon et loyal suivant la mesure (de capacité) en vigueur dans le dit prieuré, à déposer au prieuré de BAZ ou bien dans la ville de Léon, à la convenance du prieur du dit prieuré.

Et, à chaque fête de la Nativité du Seigneur TRENTE SOLS de revenu ANNUEL et PERPETUEL, à porter au dit prieuré.

(Les Acquéreurs et leurs héritiers) seront tenus en outre à l'obédience (soumission) à l'endroit des dits RELIGIEUX et du PRIEUR du dit prieuré comme à leurs seigneurs féodaux.

Les mêmes HERVE et les autres sus-nommés, chacun d'eux, présents, y consentant, le sachant, se soumettant à notre juridiction, NOUS LES CONDAMNONS par ces présentes, pour leur propre compte et pour celui de leurs héritiers, à tenir, à remplir toutes les clauses qui précèdent et chacune d'elles et à ne point venir encontre (s’y opposer).

Donné sous la garantie du sceau de la Curie de Rennes, le lundi avant la fête de saint André Apôtre, l'an du Seigneur mil trois cent vingt et trois (1323).

G. Des Nayes. "

Ce lundi serait, d’après Jacques Levron, le 8 Novembre.

Nous avons ici une SENTENCE JUDICIAIRE, on le voit à l'expression : “NOUS CONDAMNONS”. Le tribunal est ecclésiastique, la Curie du diocèse de Rennes, dont le juge est l'OFFICIAL.

Il faut éviter de parler ici de ROSCOVITES ; il n'est pas établi, en effet, que l'ensemble des villages de notre presqu'île ait déjà reçu le nom de ROSKO à la date de 1323. On en doutera même fortement. Des recherches en tout cas s'imposent ; il y aurait, semble-t-il, aux archives d'EXETER des documents où se lirait le nom de ROSKO.

Nos cinq villageois de CROAZ-BAZ avaient acquis des moines de Saint Melaine, à une date antérieure, trois pièces de terre ; la cession à la mode féodale était assortie de clauses diverses sur le prix et les véritables droits des acquéreurs. La volonté des moines était de maintenir ces terres dans leur mouvance seigneuriale et d'assujettir à perpétuité ses propriétaires. C'est la raison d'être de la rente annuelle perpétuelle. Il est certain que les acquéreurs n'avaient pas tenu scrupuleusement toutes les clauses du contrat ; on ne voit pas pourquoi, sans cela, ils auraient été déférés au tribunal et condamnés.

Notre document judiciaire reprend certainement les données et les clauses du contrat passé entre les moines et nos villageois. Ce sont ces données territoriales que nous allons étudier de très près en ce numéro et dans les numéros à venir : elles sont d'un intérêt extrême, sans qu'il y paraisse à première vue. Nous sommes heureux de dédier ce travail aux Roscovites et à tous nos lecteurs.

 

CHAPITRE I - RUE KABEDERI

Nous commençons le commentaire de la charte par l'identification de la RUA KABEDERI. Il nous reste assez de place en ce numéro pour donner à tous un aperçu des richesses historiques du document.

Nous sommes à CROAZ-BAZ, sur le territoire de la paroisse Saint Pierre ; les Roscovites, commencent à savoir, du moins nous l'avons assez dit, que la paroisse St Pierre se développe à l'ouest de la route de St Pol à l'embarcadère de l'île de Batz que nous appelons depuis quelques siècles LE VIL, mais qui pouvait porter encore en 1323 le vieux nom d'avant l'an 1000 : GOLBAN.

Un village était au terminus de cette route antique ; en 1323 on l'appelle CROAZ - BAZ.

Il s'y trouvait alors à tout le moins une AUBERGE celle d'Hervé SALAUN. L'on peut même penser que le fait pour la route de tourner à angle droit et même à angle obtus laisse. supposer que bien longtemps avant 1323 l'angle qu'occuppe aujourd'hui l'hôtel de France (station biologique) a dû être construit ; aussi bien le terme même de rue laisse entendre que ,sur cette voie / rue il y avait une eu plusieurs maisons.

Les données topographiques du document situent les deux pièces de Saint Pierre entre l'AUBERGE et la RUE KABEDERI. Celle-ci ne peut être que l'une des deux rues actuelles : Edouard Corbière ou Albert de Mun.

Pour plus de sécurité alors même que nous avions trouvé la solution, nous avons essayé de voir s'il était possible que le nom ancien de la rue Albert de Mun, RUE DU GARDALEAS, ait pu se dire en latin du Moyen-Age RUA KABEDERI. Il fallait commencer par rendre son nom au GARDALEAS.

Ce village, lui aussi très ancien pour ne pas dire antique, s'appelait encore au 16e siècle et au début du 17e siècle KERDALAEZ, le .village (ker) d'EN HAUT (DA-LAEZ), Chacun peut observer que de ce village les eaux s'écoulent vers le GOAS-PRAT (Saint Nicolas) ou vers l'Eglise. C'est après le 17e siècle que la dénomination GARDALEAS s'est généralisée dans l'usage. On sait que l'emploi.de l'article devant les noms en “ker” a provoqué la mutation de ker en guer ar guerdalaez. Rien que de très naturel à ce que la prononciation difficile d'un tel nom ait conduit à la forme “ar gardaleas”. NOUS allons retrouver le même phénomène avec le nom de PERHARIDY.

Il était impossible que KAB ait pu rendre KER. D’ailleurs, même, la fin du 15e siècle (1419, le CATHOLICON) on n’écrivait kaer. Le “k” était d'un emploi rarissime dans l’écriture du breton aux 15e -16e siècle. On employait “C” ou “QU”. D'autre-part, il n'y avait pas lieu de supposer l'emploi du “k barré” qui est une abréviation de ker = apparue à une date que nous ne pouvons pas fixer. Depuis longtemps on connaissait le “V  barré” avec le sens de “ver” dans le mot “versus” ; on peut penser que c' est ce “v barré” qui a donné l'idée du “k barré” breton.:

Impossible aussi et, pour cause, de trouver un terme latin du genre de EDERI pour rendre le DA LAEZ breton (d’en-haut).

Dès lors, nous pouvions,.sans scrupule scientifique, faire chanter à nos oreilles le vieux nom que les anciens connaissent encore de la rue Edouard Corbière : LA RUE DU CAP, ar c'hap.

Ce fut pour nous l'éclair qui, perçant la longue nuit de plus de six siècles, nous révélait d’un seul coup la signification de deux vénérables toponymes roscovites.

 LA RUE DU CAP KABEDERI et PERHEREDI.

 Le CAP c'est KABEDERI, c'est à dire notre PERHARIDI. Comme à PEN MARC’H qui porte un deuxième nom français – latin - breton CAP-CAVAL, le site au nom étrange

PERHARIDI portait au 14e. siècle un autre nom KABEDERI.

De la sorte une première conclusion s’impose per est dans ce nom une forme mutée de penn - tête, pointe comme à CAP- CAVAL, à CAP-SIZUN. Une deuxième conclusion certaine, la RUE DU CAP, c'est la rue / route qui conduit à la pointe, à PERHARIDI.

Reste à élucider le sens de EDERI et à rendre raison de la forme actuelle du nom de PERHARIDI. Ce sera pour le numéro suivant.

Chacun mesurera l’inconscience des édiles qui osent toucher aux noms si profondément implantés dans un pays. Sauvons le CAP.


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