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Chroniques Roscovites

Baigné par la mer, formant presque une péninsule qui s'avançait dans la Manche sur un demi-cercle d'environ deux lieues, en comptant les anses et les sinuosités de ses rivages, du fort Bloscon à Perc'haridy et de cet endroit à Kerfiziec, s'étendait Roscoff. Au nord, séparée par un bras de mer spacieux et profond s'étirait l'île de Bas. Et vers l'est, un gros îlot inhabité, Ti-Sauzon, bornait son horizon.

Petite ville située à l'extrémité occidentale de la province de Bretagne, Roscoff renfermait environ mille huit cents habitants et à Bas, qui en dépendait, il s'en trouvait mille. Presque tous gens adonnés à la mer dès leur enfance et qui acquéraient de bonne heure une expérience consommée, soit dans la manœuvre, soit dans la conduite des navires sur une côte souvent orageuse et parsemée d'écueils.

Roscoff et Bas possédaient des rades abritées et commodes, constamment fréquentées par des bâtiments marchands qui y trouvaient un asile assuré contre les tempêtes. Celle de l'île surtout était renommée à cause de sa bonté et de la facilité qu'on y avait d'y rentrer en tout temps et de tout vent par l'une des deux passes, celle de l'est ou celle de l'ouest. Ainsi, quand la brise refusait d'un bout, on pouvait entrer ou sortir de l'autre facilement. Par de tels avantages, cette rade était précieuse pour la navigation.

De l'église ou de la rue des Perles, vers le port, étaient d'anciennes maisons d'armateurs, ceux qui avaient fait la renommée de la cité. Maisons aux façades ornées de gargouilles, maisons aux lucarnes saillantes, aux entrées de cave à fleur de rue. Sur la gauche, la chapelle Saint-Union, puis la place du quai avec son poste de garde où un piquet de soldats chargés de la police du port s'efforçait de passer le temps.

Gens de mer et négociants affectionnaient cet endroit ; lieu de rencontre, lieu de toutes les conversations, lieu des discussions animées, lieu des "on-dit", creuset de toutes les rumeurs.

Par-dessus la place et de ses abords montait un bruit confus de grincements de roues, de fers à chevaux sur les pavés, de jurons des charretiers, de roulement de tonneaux, de cris des portefaix ; et sourd, lancinant, cadencé, celui des marteaux des tonneliers.

Indifférents à l'activité fébrile qui régnait aux alentours, des vieux, adossés au mur du môle, à l'abri du vent, restaient là de longs moments, silencieux, ne se lassant jamais des maisons aux murailles battues par les flots, dominées par le clocher de Notre-Dame de Croas-Batz, savourant leur Roscoff.

C'est de l'angle de la place et de la rue de la Grève, la rue Noat, qu'il fallait découvrir le port sur fond de chapelle Sainte-Barbe, assise sur son tertre et fort Bloscon. Dans le bassin fermé par un quai de cent soixante toises de longueur et de vingt pieds de large, une trentaine de barques ou de navires, coque contre coque, se trouvaient. Quelques autres mouillaient sous Carreck ar Vill.

Des bâtiments français ou étrangers vomissaient des sacs de sel, du charbon de terre, des barriques de vin ou d'eaux-de-vie ; des merrains, ces bois de chêne fendus en menues planches qui servaient à la fabrication des tonneaux dont certains négociants avaient grand besoin pour leur commerce de fraude.

Des vaisseaux "interlopes", vaisseaux marchands qui faisaient la contrebande vers l'Angleterre, paix ou guerre peu leur importait, avalaient des quantités énormes de thé, d'esprit de vin et autres boissons. Les " smuggler ", ces bateaux contrebandiers que le petit peuple du quai avait baptisé " smogleurs ", préféraient ce port à ceux de Jersey et de Guernesey pour ses facilités d'y entrer et d'y sortir, ce qui était fort précieux pour le genre d'activité à laquelle ils se livraient. Ils avaient permis à différentes maisons de commerce, dont plusieurs britanniques, florissantes par ce trafic, de s'établir à Roscoff. Ces " smogleurs ", lougres et autres embarcations à voiles trapézoïdales - gréées à bourcet - souvent armés pour se défendre contre la douane, trouvaient chez un négociant roscovite ravitaillement, canons, mousquets, obusiers, pierriers et munitions.

Pour les Roscovites, leur port était l'un des plus beaux et des plus commodes qu'il y avait dans la Manche. Il semblait que la nature s'était plu à lui accorder cette heureuse situation dont ses voisins étaient jaloux. En effet, dans un quart d'heure de temps, un bâtiment quelconque venant du large avec un bon vent et à marée haute, pouvait être à quai ; comme quittant celui-ci, il pouvait être en pleine mer dans le même temps, brise et flot favorables.

Mais la mer y déposait une telle quantité de sable qu'il deviendrait impraticable si par des travaux appropriés, on ne prévenait pas sa ruine. Les gens de l'art disaient que la solution résidait en la construction d'un nouveau quai qui, partant de Min-aour s'approcherait du premier, ne laissant qu'une passe de trente cinq toises aux navires et s'opposerait à l'ensablement et augmenterait la surface et la sûreté du bassin. Roscoff offrirait alors un port doublement avantageux pour l'Etat ; par le commerce qui s'y ferait, pouvant s'étendre à l'infini et par le parti qu'il serait possible d'en tirer pour la marine, soit royale, soit marchande.

Rue Naot, les entrepôts rengorgeaient de barils de graines de lin, venus de Riga, de Lubeck ou de Dantzick, qui seraient livrées en temps convenable pour les semailles ; de filasse pour les toiles dont il se faisait une si grande production en Bretagne et aussi de sel de la presqu'île de Guérande qui n'était soumis à aucun droit de gabelle et dont le faux-saunage fournissait de substantiels bénéfices. Sel qui serait vendu aux pêcheurs normands qui viendraient dans quelques mois, dans les parages roscovites. Sel nécessaire pour conserver les maquereaux qu'ils débarqueraient dans leurs ports, en fin de campagne. En retour, ces Normands fourniraient le fraie de ces poissons qui servait d'appât pour la pêche à la sardine que pratiquaient des Roscovites dans les parages de l'île de Sieck.

A pied, tenant cheval par la bride, des paysans menaient charrettes chargées de légumes vers le quai pour ravitailler quelques navires, mais ne s'y attardaient guère.

Leur lieu de rencontre était la place de l'église. Là, ils se retrouvaient entre eux, laboureurs et ménagers. Et il n'était question que de terre riche, féconde, fumée au goémon ; de climat favorable ; d'artichauts, d'asperges, de choux-fleurs et de pommes de terre, de la fourniture des navires qui ne suffisaient plus à écouler les quantités incroyables que les cultivateurs produisaient toute l'année ; des débouchés qu'ils avaient recherchés à l'extérieur ; des marchés qu'ils approvisionnaient, dans les grandes villes entre Morlaix et Brest, et même à Lorient. La culture des plantes potagères que les Capucins avaient enseigné à leurs ascendants, portait ses fruits.

Toute cette prospérité qui faisait envie aux alentours, aurait dû satisfaire les Roscovites, mais hélas, les conversations, les discussions sur le port, reflétaient un certain ressentiment, une certaine irritation. Il n'était question que de, la voie non pavée qui reliait Roscoff à Saint-Paul ... de son état qui rendait les communications ni faciles, ni promptes ... des travaux nécessaires que l’on n'envisageait guère ... d'un projet de réfection qui n'avait eu l'heur de plaire à l'évêque, des pièces conservées par-devers lui, du report de l'exécution ... du manque de marchés à Roscoff pour fournir les denrées et les subsistances aux habitants ... des femmes de l’île de Bas obligées de venir les chercher en terre ferme, femmes qui après une lieue de navigation parfois pénible devaient gagner Saint-Paul au risque de laisser passer la marée, femmes réduites à rester des heures au coin d'un rocher exposées aux injures du temps pour attendre le retour du flot ... du manque de fontaines pour les besoins ménagers et pour combattre les incendies ... de l'entretien continuel et vigilant dont Roscoff avait besoin pour s'opposer aux efforts que la mer faisait sur son territoire ... de Roscoff qui n'obtenait rien de Léon, sa tutelle ...

Et, plus irritant encore, Roscoff n'était ni commune, ni paroisse, mais un simple faux-bourg de Saint-Paul.

Et les vieux radoteurs qui hantaient le quai, accrochés à un passé qui leur échappait, reprenaient les vieilles histoires, ressassées de génération en génération et maintes fois racontées ... temps où Roscoff, l'un des ports de Saint-Paul, avait pris l'allure d'une véritable ville ; temps où Roscoff avait son député aux États de Bretagne, l'Assemblée Nationale ; temps où les notables roscovites envisageaient une communauté autonome ... temps où Léon, craignant pour ses revenus, craignant de voir Pempoul et Pouldu en Santec suivre la voie du détachement, y avait mis bon ordre ... et ce sombre septembre 1608 où les sieurs des États après oui l'évêque de Léon lui-même et notre procureur-syndic, noble homme Laurent de Chéberry, avaient ordonné que notre député s'unisse au corps de la communauté saint-pauliste sans que les Roscovites s'en puissent séparer comme il était d'accoutumé ... temps où nos citoyens jouissaient du bonheur de s'administrer eux-mêmes, où les richesses d'un grand commerce, fruit de leur activité industrieuse, circulaient dans leurs mains et se propageaient de proche en proche ...

Beaux jours qui s'étaient écoulés, réunion forcée à Saint-Paul qui avait tout fait disparaître ... habitants de cette ville, jalouse d'une prospérité qui ne pouvait que tourner à leur avantage, soutenus par la puissance et le crédit de leurs évêques, avaient demandé et obtenu tout ce qui pouvait être préjudiciable aux Roscovites ... Animosités réciproques, une infinité de procès, des vexations de tous genres ...

Le temps où une communauté de Léon, un maire et des magistrats municipaux, administraient Roscoff sans la sagesse ni la prudence nécessaires à la chose publique ... le temps où l'une des clauses de la réunion fut insensiblement bafouée ... Roscoff à qui devait revenir le tiers du corps municipal, Roscoff qui ne devait supporter que le tiers des impôts levés sur la ville, Roscoff qui avait vu ses charges s'accroître et le nombre de ses représentants diminuer ...

Une multitude de droits fiscaux, d'octrois ruineux, mal établis, détruisant la concurrence, détournant des branches de son commerce ... multitude d'impôt dont le profit était immense, ne tournant que faiblement à son avantage ... Roscoff, obligée de recourir, pour les dépenses majeures destinées aux réparations du quai ou autres objets essentiels, à des contributions volontaire ... Roscovites qui en étaient toujours à réclamer leur dû, plus de trente ans plus tard ...

Aujourd'hui, au sein de la communauté, un seul représentant peu ou pas écouté ; trop éloigné pour assister régulièrement aux réunions convoquées au son de la cloche, ne participant que rarement aux votes, ne pouvant avertir ses concitoyens des décisions prises ... Roscoff qui ignorait les résolutions auxquelles elle aurait eu le plus grand intérêt à s'opposer ... Roscoff instruite des entreprises qui lui étaient dommageables quand il n'était plus temps de les combattre.

Et, pour tous les Roscovites, vivre à l'ombre de la cathédrale commençait à leur peser !

L'église de Roscoff n'était qu'une succursale de Toussaints, l'une des sept paroisses que comptait la terre ecclésiastique appelée " Minihy de Léon ". Son curé, assisté de deux prêtres auxiliaires et d'un sacriste, y exerçait son ministère et tenait soigneusement à jour les registres des baptêmes, des mariages et des sépultures. Spirituel et état civil, là s'arrêtaient les prérogatives du clergé.

Acquisition, confection de tous les objets nécessaires au culte ; réparations ; gestion des revenus de la " fabrique ", masse des biens affectés à l'église ; emploi de celle-ci pour des usages profanes ; nomination des chantres et du bedeau ; en bref, tout le temporel était du ressort du Corps politique de Roscoff, qui s'occupait aussi des charges et des droits des habitants.

Cette assemblée comptait douze membres, les délibérants, à qui appartenait le pouvoir de décision, et deux marguilliers, élus normalement pour un an, chargés de l'exécution des dispositions prises et de la trésorerie.

Dans une petite salle sise au-dessus du porche de l'église se tenaient habituellement leurs réunions auxquelles pouvaient assister le Sénéchal, le Procureur fiscal de la communauté de Saint-Paul et messieurs les Juges de Léon ; mais ils ne venaient guère ; et aussi le curé qui y jouissait d'une position privilégiée.

Lettres Patentes du roi, transmises par le gouvernement de Rennes, arrêts du Parlement, ordonnances de la Sénéchaussée de Lesneven, décisions du Corps politique, lui parvenaient. Il les traduisait en breton pour en faire lecture aux prônes des messes dominicales et les affichait à la porte de l'église afin de les porter à la connaissance de la population. Respecté, écouté, le curé, qui n'avait que voix consultative, prenait une part active aux débats qu'il orientait et menait parfois.


Extrait de : Chroniques roscovites

Ces chroniques ont été réalisées par :

à partir des archives de la ville de Roscoff,

avec la participation de Messieurs Joseph Chardronnet, Claude Nières, René Sédillot, Jean-Yves Tanguy et du Service Educatif des Archives Départementales du Finistère dont :

en constituent une biographie sommaire.

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