La vie quotidienne à Roscoff - Le s jardins de Roscoff - 1846
Les jardins de Roscoff

Menu

Document disponible sur le site internet de la Bibliothèque Nationale de France http://gallica.bnf.fr/

Extrait du magazine « Le magasin pittoresque »

Publication sous la direction de Monsieur Edouard Charton
Année - 1846. 1 fasc.. Année 14

Les jardins de Roscoff

( Département du Finistère )

Les jardins de Roscoff ne charment les yeux que par l'ordre, la netteté, le confortable de leur arrangement ; c'est une répétition des marais de Paris ou des hortillons d'Amiens ( en Picardie, marais utilisé pour la culture des légumes; mode de culture qui y est pratiqué. Les hortillonnages sont divisés par des canaux. ). Mais la production de ces jardins l'emporte, et de beaucoup, à égalité d'espace, celle des autres potagers de France. La terre est cependant plutôt mauvaise que bonne à Roscoff ; nul. part ailleurs ne se trouve mieux justifié le proverbe : « Tant vaut l'homme, tant vaut la terre ». La colonie n’est pas nombreuse ; elle ne compte pas plus de cinquante chefs d'établissements, et le nombre total des jardiniers qu'ils emploient ne dépasse pas mille. Mais ce sont tous des gens actifs et hardis jusqu'à  la témérité.

Les Roscoviens, c'est le nom qu'ils se donnent entre eux, manquent assez souvent de débouchés pour leurs produits, dont ils expédient une grande partie pour Paris, par le petit port de Morlaix. Quand la vente est difficile, et que les prix sont trop bas le Roscovien qui sait toujours s'arranger pour avoir beaucoup à vendre pendant la saison où ses travaux lui laissent le plus de loisir, va chercher au loin des chalands pour ses fruits et ses légumes, par terre et par mer. Rien ne l’arrête, ni les dangers de la  navigation sur la Manche, cette mer rarement calme, toujours perfide : il part en plein hiver, alors que les plus intrépides marins amarrent solidement leurs embarcations dans le port ; il part sur de frêles barques conduites économiquement par un homme et un  mousse, le jardinier et son apprenti, lesquels, en leur qualité de breton, sont tous matelots de naissance. Le voyage n'a pas toujours de but déterminé ; si la vente les contrarie, nos marins - jardiniers lui obéissent au lieu de lui résister ; il leur est arrivé maintes fois de vendre en Hollande, à Middelbourg ou à Rotterdam, une cargaison destinée pour l'Angleterre, qui est, en général, leur marché le plus sûr. On comprend qu'il il faut leur manière économique de naviguer pour pouvoir trouver leur compte à porter de Morlaix à Plymouth une simple cargaison de choux-fleurs ou d'artichauts. C'est que la barque leur appartient et que dans la saison où ils n’ont point à travailler, emportant avec eux leurs vivres et comptant leur peine pour rien, les frais sont réellement fort minimes ; ils peuvent donc rapporter au logis la totalité de leurs recettes. Quant au péril, c'est un agrément du métier, et il semble que ces dangereuses excursions durant l'hivernage soient pour eux comme des parties de plaisir.

S'agit t’il au contraire de courir les grands chemins à la recherche des acheteurs ? le jardinier roscovien attelle à sa charrette cruellement chargée une de ses petites juments infatigables qui servent pour la selle et pour le harnais, et qu'on nomme en Bretagne des « bêtes de trente lieues », parce qu' elles peuvent faire, dit-on, trente lieues sans débrider. Ces bêtes sont toujours maigres et assez laides; tant qu'elles ne tombent pas entre les mains de quelqu'un qui songe à les refaire. Mais rien n'égale leur sobriété et leur patience pour résister à la fatigue ; on ne peut, sous ce rapport, les comparer qu'à leurs maîtres

L'équipage est si chargé et les chemins sont si mauvais, que dans les premiers jours du voyage on avance peu. Le but de la première station est ordinairement la ville de Rennes ; avant d'y arriver, la charrette a pu s’alléger un peu le long de la route. Cependant, le Roscovien, sachant qu’il ne peut se tirer d’affaire qu’en vendant à bon prix, et ne regardant pas à quelque. myriamètres (myria = dizaine de mille) de plus ou de moins, n’est pas pressé de céder ses denrées. Si le prix du marché de Rennes lui paraissent trop bas, il pousse lestement jusqu’à Nantes, et si le même inconvénient s’y reproduit, il ne craint pas de remonter le court de la Loire ; nous en avons rencontré jusqu'à Angers.

La cargaison de la charrette étant vendue, le Roscovien, par des procédés qui n'appartiennent qu'à lui, retourne à marches forcées, avec sa charrette, vers son pays natal C'est alors que sa bonne jument bretonne doit faire preuve de vigueur en même temps que de sobriété En allant, elle était si chargée qu`il fallait bien, sous peine de rester en route, la nourrir tant bien que mal ; en revenant à vide, son maître regarde les distributions et le repos comme du superflu. Une poignée d'herbes sèches, broutée à l'entrée d'une Iande ou sur le bord d'un fossé, voilà pour l'animal; une croûte de pain et un morceau de fromage sec, voilà pour le maître. On arrive exténué, mais on arrive, le Roscovien montre avec une sorte d'orgueil à la ménagère, le produit de son voyage; c’est pour lui une affaire d'amour-propre autant qu'affaire d'intérêt.

La preuve que la cupidité n'est pas son principal mobile, c'est son attachement profond au clocher de son village : il n'y a que Roscoff pour les Roscoviens. L'un d'eux était allé, il y a quelques années, s'établir aux environ du Havre, où le jardinage est encore dans l'enfance. Il fut d'abord émerveillé de la fertilité naturelle de sol normand comparée à la  rudesse de la terre bretonne. Il se trouva, presque au début de sa culture, en pleine prospérité. Mais bientôt, le mal du pays s’empara de lui à tel point qu'il vendit son établissement et s' en revint pêcher du goémon au risque de se noyer, lui et les liens, pour fertiliser un jardin qu'il lui fallut créer, en vue du clocher de Roscoff.

Le  goémon, espèce d'algue marine connue sur toutes les côtes de la Bretagne est, avec la vase de mer mêlée au fumier d'étable et d'écurie, la base de la culture jardinière de Roscoff Cette culture de distingue moins par la variété que par l'extrême perfection et la précocité de ses produits. L'exposition favorable et la douceur du climat dans ce coin de l'Armorique, sont pour beaucoup dans le succès des cultures de Roscoff. Ce n'est que depuis peu que les plus aisés des jardiniers roscoviens commencent à se monter en cloches et châssis pour les primeurs. Nul doute qu'avec la facilité des communications qui résultera des lignes de chemins de fer, ces cultures ne soient destinées à prendre beaucoup d'extension ; ce canton paraît être appelé à devenir, dans un avenir prochain, l'un des entres des centres les plus importants de l'horticulture maraîchère dam l'Ouest de la France.

Nous n’avons point parlé des moeurs des Roscoviens ; cette petite peuplade, comme presque toutes celles qui pratiquent en France l'horticulture professionnelle a su se préserver de la corruption malheureusement générale parmi plusieurs autres classes de travailleurs. Quoique Bretons, les Roscoviens s'enivrent rarement, et il est sans exemple qu'on en ait vu figurer aucun sur le bancs des accusés, même en police correctionnelle. Très attachés à leur profession, il la quittent difficilement, même quand ils n’ont pas la perspective de sortir de la simple condition de garçons jardiniers. Il est vrai qu'ils sont traités par les maîtres jardiniers d'une façon tout à fait patriarcale. Ceux qui parviennent à la position intermédiaire de principaux ouvriers en chef de culture sont considérés à l'égal des jardiniers établis; bien peu d'entre eux échangeraient leur sort contre les chances d'un établissement à créer avec des fonds empruntés.

Les jardiniers roscoviens appartiennent presque tous à la race celtique pure; ils portent en général, des noms provenant de la langue gaélique, Celui d'entre eux qui a obtenu l’an dernier une médaille destinée par le ministre au plus habile chef de culture, se nomme Gélaric Tanguy.

Dernière modification : 23 nov. 2004