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  • Extrait :
    Pages  63  à  72

CHAPITRE V.

Roscoff.
Récolte dangereuse du goemon. — Contrebandiers
Ile de Bas
L'amiral Penhoat
Village englouti
Lesneven
Pontusval
Plouguerneau
Bords inhospitaliers
Pointe Saint-Mathieu
Départ des vaisseaux.


Roscoff , à une lieue de Saint-Pol, est un port peu important, quoiqu' avantageusement situé : il pourrait contenir un convoi de cent barques ou navires, et deux ou trois frégates. Il faisait jadis un assez grand commerce de graine de lin. Il était même devenu, avant la révolution, l'entrepôt d'un commerce considérable avec l'Anglais.

Des vaisseaux interlopes venaient y prendre des vins, des eaux de-vie , du thé, qui s'introduisaient en fraude en Angleterre. Une cinquantaine de lougres, de slops et de bateaux se rendaient à Roscoff; ils y chargeaient des eaux-de-vie, du vin et du genièvre. Ces liqueurs étaient renfermées dans de petits barils de trente à quarante pots. Ces barils étaient liés par un cordage et mouillés sur un câble. Lorsqu'on arrivait près des côtes, à l'approche de la douane, on les jetait a 1k mer ; ils étaient par ce moyen dérobés aux yeux des commis ; et la nuit, lorsque les visites étaient terminées, les contrebandiers venaient les chercher.

Vis-a-vis du port, on aperçoit l'île de Batz, dont l'étendue en longueur est d'une lieue sur trois quarts de lieue de largeur. Les brisans qui la défendent sont d'un abord très difficile. On compte dans l'île trois villages, environ huit cents habitans, et une petite garnison destinée à défendre ses côtes. L'est est coupé de rochers ; mais, dans la partie de l'ouest, s'étend une plaine assez bien cultivée. On fume les terres avec le goemon, espèce de plante marine qui croît sur les rochers, et que les vagues jettent sur le rivage ; ce n'est qu'à travers les plus grands périls que les malheureux cultivateurs peuvent se procurer cet engrais.

Voici la description que donne un voyageur de la. pêche du goemon. C'est au moment de ta tempête, dit-il, dans là plus profonde obscurité, dans les nuits affreuses de l'hiver, que tous les habitans de ces contrées, hommes, femmes, filles, enfans, y sont particulièrement occupés. Point de récolte sans goemon ; et c'est la nuit surtout qu'ils le ramassent. Ils sont nus, sans souliers , sur les pointes des rochers glissans , armés de perches, de longs rateaux , et retiennent, étendus sur l'abîme, le présent que la mer leur apporte, et qu'elle entraînerait sans leurs efforts. Ils font sur ce terrain glissant, au milieu des dangers, des chutes fréquentes.

Souvent, sous une pluie d'orage, la figure coupée par les frimas et par les vents, les yeux brûlés par les particules du sel qui s'élèvent dans l'atmosphère, ou les voit rassembler le varech limoneux, le lier en mulons , presser cette masse infecte, le traîner avec la portée des vagues.

Quelquefois la récolte du goémon se fait à l'aide de la marée : lorsque la mer est retirée , l'habitant du rivage réunit en monceaux le varech laissé sur le rivage, l'entasse sur huit cordes assujetties à un tonneau vide et, lorsque la mer retourne au rivage, il se place sur ce radeau , le conduit , le dirige à travers les écueils à l'aide d'un long bâton ferré.

Souvent les cordes sont rompues, les malheureux s'abîment et se noyent. S'ils se sauvent au milieu de ces plantes qui surnagent, embarrassent et gênent leurs mouvemens, ce n'est que par des efforts extraordinaires. Souvent un coup de vent les éloigne du rivage ; la mort les attend en pleine mer Lorsque le ciel est favorable, ils sont paisiblement portés vers la terre et s'avancent à genoux, les mains jointes, sous la garde de saint Goulven ou de tout autre sacré protecteur de leurs rivages;

Le canal de l'île de Batz est une excellente relâche pour tous les convois de la Manche ; Ils n'y craignent que le vent d'ouest.

L'île de Batz fut ravagée en 1388 par les Anglais. On assure qu'en 1648 cette peuplade n'avait qu'une idée confuse de la religion catholique, et que Michel Noblet en devint l'apôtre à cette époque.

En revenant à Roscoff, nos voyageurs virent pêcher des mulets, des bars, des soles, des rougets, des anguilles, quelques turbots, des plies, des écrevisses, des chevrettes, des homars , des huîtres excellentes, des vieilles, des lieues, des sardines.

C'est à Roscoff, dit M. de Valcourt à ses enfans , en quittant cette ville , que le célèbre amiral de Bretagne Penhoat, après le rétablissement de cette ville, brûlée en 1374 par les Anglais, rassembla une armée navale, avec laquelle il battit celle de l'Angleterre à la hauteur de St.-Mathieu.

Aux environs de Roscoff, M. de Valcourt fit encore remarquer à Jules et à Charles un canton nommé les Sables-Blancs. Au milieu de cette plaine, leur dit-il que vous voyez aujourd'hui couverte d'un sable uni, s'élevait un village, dont on apercevait encore, il y a un certain nombre d'années, le clocher et quelques cheminées. Il fut englouti par une de ces pluies de sable semblables à celles dont vous avez vu la description dans diverses relations de voyageurs. Chaque jour cette montagne de sable s'accumule; elle couvre l'église de Tremenach , dont on se servait, il y a quelques années. La jolie ville de Saint Pol de-Léon et les champs fertiles qui l'environnent seront bientôt ensevelis , si, par les efforts de l'industrie, on ne parvient à les sauver.

Les voyageurs se rendirent à Lesneven, et de là à Brest. Le trajet leur offrit quelques observations singulières sur les mœurs et le costume des habitans. Les côtes sont garnies de rochers qui s'avancent au loin dans la mer ; elles sont coupées par une infinité d'anses sablonneuses. Pontusval, Plouguerneau, sont deux petits ports qui reçoivent des barques de soixante à quatre-vingts tonneaux.

A l'extrémité de Pontusval est le port nommé le Carrojou, dont la rade a plus d'un quart de lieue de longueur ; il peut recevoir des bâtimens de trois cents tonneaux , pourvu qu'ils souffrent l'échouage. Les naufrages y sont communs, et entretiennent parmi les habitans un amour du pillage que rien n'a pu détruire. Ils se précipitent sur la proie que la mer leur amène avec la brutalité et la férocité des tigres : on ne peut la leur arracher. Il n'est guères d'années que de gros bâtimens ne viennent échouer sur ces parages. Les minéraux abondent sur ces côtes; on y remarque aussi plusieurs monumens druidiques, entre autres quelques-unes de ces aiguilles nommées en langage du pays armenir, et qui étaient, dit-on, consacrées au soleil.

Porshal , Argenton , Alberilduc , Porspol , sont de petits ports où mouillent des barques de deux à trois cents tonneaux.

D'Alberilduc , les voyageurs s'embarquèrent pour l'île d'Ouessant. Les côtes d'Ouessant sont très escarpées, inaccessibles, si l'on n'en excepte quelques anses où l'on peut débarquer.

La population générale de l'île était de quatorze à quinze mille personnes avant la révolution : c'est le séjour de la médiocrité, de la paix et de l'hospitalité. Les habitans en sont presque tous marins ; les femmes y cultivent la terre; les chevaux y sont extrêmement petits, quoique légers et vigoureux; les mœurs, les habitudes, les productions sont à peu près les mêmes dans cette île que dans celle de Batz et sur les côtes.

Les filles y font toutes les démarches nécessaires à leur mariage : elles vont, sans autre explication, demander à dîner à la famille de leur amant ; l'amant, pour toute réponse, conduit au cabaret le père ou le tuteur de la fille : le mariage n'a plus besoin alors que des formalités civiles et ecclésiastiques.

M. de Valcourt reprit terre au Conquet. Ce port peut contenir soixante bâtimens de cent tonneaux. La .droite est fermée par une pointe de terre ou péninsule qui la sépare de la plage des Blancs-Sablons. Sur la pointe de cette péninsule est assise une batterie fermée, qui bat l'entrée des Blancs-Sablons ; la péninsule a près d'une lieue de longueur. La pointe qui s'avance dans la mer est plus large que l'extrémité qui l'unit à la grande terre.

Les voyageurs se rendirent en longeant la côte jusqu'à la pointe Saint -Mathieu ; de toutes les côtes de France, c'est le point qui s'avance le plus dans la mer : il est exposé à toute la fureur des vagues qui menacent à chaque instant de l'anéantir. Les nombreux rescifs que l'on aperçoit à fleur d'eau , la chaîne de rochers qui se prolonge jusqu'à l'île d'Ouessant, font présumer que jadis cette île tenait au continent : c'est même une opinion adoptée par une foule de savans que l'Angleterre tenait jadis à la France. De fortes secousses , l'effort sans cesse répété des flots de la mer , d'autres grandes causes que nous ne pouvons connaître , auront séparé cette vaste portion de terre du continent , et produit un de ces immenses envahissemens dont plusieurs parties du globe nous offrent de nombreux exemples.

Telle est la force des tempêtes sur la pointe de Saint-Mathieu , qu'à cent cinquante pas du niveau de la mer , dans les coups de vent du sud-ouest, on est quelquefois couvert d'écume, enveloppé d'une vapeur humide.

C'est de cette pointe Saint-Mathieu que les amis , les mères tendent les bras , présentent leurs enfans, fondent en larmes , au départ des vaisseaux qui sortent de Brest, et partent pour la guerre ou pour les voyages de long cours. Une grande quantité de personnes était rassemblée sur le promontoire lorsque les voyageurs y arrivèrent : ils furent témoins des scènes les plus attendrissantes.

Un groupe nombreux , rassemblé sur le rivage autour de quelques marins qui descendaient d'une chaloupe , attira l'attention des voyageurs qui s'en approchèrent. Un jeune matelot, dont les traits délicats et les longs cheveux décelaient le sexe , malgré les habits dont il était vêtu , venait de s'élancer de la chaloupe : il serrait dans ses bras un vieux pécheur qui s'était approché du rivage. « Ma fille ! disait ce vieillard dont les larmes mouillaient le visage du jeune matelot , comment as-tu pu quitter ton vieux père ? »

Un autre matelot, qui sortait également de la barque , fendant aussitôt la presse : « Pardonnez-lui .... pardonnez-nous , s'écria-t-il, en se jetant aux pieds du vieillard ; nous vous ramenons vos enfans , ils sont dans vos bras , ils ne vous quitteront plus ! — O mes enfans ! dit le père, je vous pardonne, mais vous m'avez causé bien des peines ! » Et, prenant le bras du matelot et la jeune fille, il s'éloigna du rivage.

Cette scène avait vivement piqué la curiosité des jeunes gens. Ils interrogèrent des spectateurs qui paraissaient connaître le vieillard. Ils apprirent que le jeune matelot, dont ils avaient deviné le sexe , était sa fille.

Désespérée de voir partir son amant que le service appelait sur les vaisseaux de l'état, elle avait quitté les habits de son sexe, et s'était embarquée sur le même navire. Dans un combat contre un corsaire, elle avait eu le bonheur de sauver la vie au jeune homme; mais, blessée elle-même, son sexe n'avait pu rester caché ; et elle revenait avec son amant sous le toit paternel, où l'attendait le bonheur d'une union d'autant plus douce que son père allait la bénir.