La vie quotidienne à Roscoff - Histoire - Pays du Léon - de Morlaix à Roscoff - 1902

Carte anglaise de la baie de Morlaix

La Bretagne du Nord
Pays du léon
de Morlaix à l'île de Batz

par Gustave GEFFROY
article publié en 1902
dans la revue "Le tour du monde"

Menu

La ville de Morlaix Le Viaduc Histoire de Morlaix La Manufacture des tabacs
Les marchés de la ville Les rues et les maisons Le Musée des Jacobins Le théâtre
Le château du Taureau Saint Pol de Léon Roscoff La station biologique
L'île de Batz Saint Thégonnec Guimiliau

La baie de Morlaix, vue par le peintre Kerga


Pour gagner de Plougasnou, par mer, l'embouchure de la rivière de Morlaix, qui sépare le pays de Tréguier du pays de Léon, il faut contourner les côtes entre de nombreux récifs, louvoyer vers l'ouest, passer en vue de Primel, de Diben, virer vers le sud en avant de la petite anse de Penantré, laisser sur la gauche le petit port de Kerdies. On est dans la rade, on va entrer dans la rivière, on peut aborder au château du Taureau.

Le château du Taureau

Le château du Taureau et l'ïle Louet à l'entrée de la baie de Morlaix

Le château du Taureau est bâti sur un rocher, à l'embouchure de la rivière d'où, avec l'artillerie moderne, il pourrait battre toutes les côtes, depuis la pointe de Primel jusqu'à Roscoff, et balayer les chapelets d'îlots qui émergent de toutes parts. Mais ce n'est pas contre la côte que le feu du Taureau a été dirigé, c'est contre les bâtiments anglais qui menaçaient Morlaix. Les bourgeois de la ville l'édifièrent à leurs frais en 1542, pour protéger leurs commerces et leurs maisons, et ils y entretinrent garnison en vertu de leur privilège. Cela dura jusqu'en 1660. Louis XIV fit alors du fort une prison d'État où furent enfermés, par la suite en 1765, La Chalotais, procureur de Bennes, dénonciateur des Jésuites; en 1795, les derniers Montagnards, Romme, Soubrany, Bourbotte, qui s'y poignardèrent pour échapper à l'échafaud; en 1871, Auguste Blanqui qui y écrivit le magnifique poème de « L'Eternité par les astres ».

Le vieil avant-poste, gardien de Morlaix, n'a pas changé, de physionomie. C'est un rocher sur un rocher, une lourde bâtisse oblongue, construite d'après de savantes combinaisons d'angles, de calculs de secteurs, qui avance vers le nord son éperon farouche. Bien qu'il soit aujourd'hui déclassé, on y voit encore des batteries pour artillerie lourde à feux rasants qui décèlent l'art de Vauban, et des créneaux armés de vieilles pièces aux armes de Bretagne. La tour ronde, en forme de donjon, porte les traces d'une reconstruction du 17ème siècle. Un pont-levis au nord, auquel on accède par trois marches, en choisissant le moment où l'eau soulève la barque à niveau des pierres, mène à l'intérieur, au premier poste, à l'étroite cour où il y a une citerne, des casemates, des logis de soldats. Un escalier conduit à un vestibule glacial. Une porte couleur de rouille, des marches encore, puis des portes ouvrant sur des chambres, des cachots voûtés, aux murailles humides sécrétant le salpêtre. Le froid sévit, la lumière pénètre à peine dans ces réduits où furent logés les prisonniers d'État. Ils ne pouvaient voir de leur fenêtre grillée que le pavé humide de la cour et un carré de ciel que colorait la saison. Leur promenade journalière était sur la plate-forme.

La ville de Morlaix

Si, du château, on va immédiatement à terre, à Carantec, par exemple, on peut, pour atteindre Morlaix, suivre un chemin qui longe le Dossen. Si l'on continue le trajet en bateau, comme je le fais, on débarque en ville sur le quai, vis à vis les murailles du Nec'hoat, château et parc du général Le Flô. On a, devant soi, l'immense viaduc qui domine toutes les maisons de la ville, et même le clocher carré de Saint Mathieu et la flèche du Saint-Melaine.

A travers les arches géantes du viaduc, on aperçoit la place de l’Hôtel de Ville, autrefois la Grand'place, aujourd'hui la place Thiers, les maisons vieillots et neuves qui l'encadrent, l'Hôtel de Ville, qui fait le fond.

Le viaduc et l'histoire de la ville

kerga-viaduc-mx.jpg (27596 octets) Si l'on veut voir la ville dans son ensemble, c'est au viaduc qu'il faut monter. Le viaduc, c'est le monument de Morlaix, C'est lui qui est à tous les plans, c'est lui qui écrase tout, c'est lui que l'on aperçoit de partout. On l'a édifié pour faire franchir au chemin de fer l'espace entre les deux collines où s'encaisse Morlaix. Sa première pierre a été posée le 20 juillet 1861, par M.M. Planchat; et Fenoux, ingénieurs. Sa longueur est do 284m50, sa hauteur, y compris les fondations est de 64 mètres, et de 58 mètres au-dessus du sol. Il permet deux circulations : l'une, au sommet, pour les trains; l'autre, à mi-hauteur, pour les piétons. Surtout du sommet, la vision est inoubliable. D'un côté Morlaix entassé au creux de sa vallée, avec ses deux rivières, ses vieilles maisons à pignons pointus, son dédale de rues et de venelles, ses places, ses églises, tout cela léger, bleuâtre, fantomatique, à travers les fumées qui sortent de tous les toits de la ville, tout cela dominé par les jardins étagés et par les hauteurs de Saint-Martin, de Saint-Nicolas, du Créhou. De l'autre côté, le double alignement des quais de Tréguier et de Léon, et la rivière pleine ou vide, dont l'eau ou la trace va vers la mer, entre les hauteurs de Saint-François et les bois du Coatserho Nevez et du Nec’hoat.

L'histoire de la ville que l'on voit là, entassée, fumante et vivante, a été singulièrement mouvementée. De l'ancienne cité close, de ses remparts, de ses portes, de son château, il n'y a plus que les vestiges de quelques pierres; mais les souvenirs sont restés, de tant de batailles entre les ducs bretons et les seigneurs de Léon, de tant d'attaques des Anglais, depuis 1186 où Guyomarc'h, comte de Léon, prend la ville au duc Geoffroi, pour la laisser ravir, l'année suivante, par les Anglais qui y tiennent garnison avec l'assentiment des ducs. L'honneur de Morlaix, c'est qu’il y a sans cesse une population obstinée de bourgeois et d'artisans qui repoussent tous les jougs et veulent leurs franchises. Les rébellions sont nombreuses, la garnison anglaise est massacrée en 1372, mais les rebelles sont matés par le duc Jean IV, et cinquante d'entre eux sont pendus.

Nouvelle révolte en 1376, la garnison exterminée et chassée, les portes ouvertes aux Français, puis la ville se gouvernant elle-même, puis le retour des ducs, et les guerres de la Ligue, et la ville ralliée seulement en 1594 au gouvernement de Henri IV.En 1562, les habitants avaient déjà obtenu des lettres patentes leur donnant droit d'élire un maire et des échevins; en 1568, la ville, pourvue d'une cour de juridiction, fut érigée en siège de gouvernement. On ne voit tout cela, du viaduc, à travers les fumées légères et bleuâtres, que si on veut le voir et si on sait le voir, de même qu’en imagination sur la colline, au-dessus de l'hôpital, le château qu’habitèrent les ducs et le parc immense où ils donnaient des chasses. Ce qui reste de ce temps, c'est la maison dite de la duchesse Anne, dans la rue des Nobles, occupée par un marchand qui exige une rétribution des visiteurs, alors qu'elle devrait appartenir à la ville et être offerte gratuitement à la curiosité. Car elle vaut la peine d'être: parcourue, du rez-de-chaussée au toit, de la salle des gardes, ancienne cour éclairée de lanterneaux, jusqu'aux charpentes de soutènement des angles, ornées de statues de bois sculpté. Un merveilleux escalier, fin et nerveux, tourne derrière un pilier de bois ouvragé qui supporte un combat de saint Michel et du Démon, et dessert les deux étages à droite et à gauche. L’extérieur et l'intérieur sont restaurés, mais j'ai vu la maison dans son état de délabrement, il y a des années, alors que les planchers étaient crevés, les marches disjointes, que l'un ne pouvait poser le pied nulle part, et je dois reconnaître que la restauration a été respectueuse et adroite. Que la duchesse Anne ait habité ici, je n'en sais rien. On le dit, sans doute avec quelque raison. Ce qu'il y a de plus certain, c'est que, devenue reine de France, Anne revint à Morlaix lors du voyage en Bretagne qu'elle fit en 1505, et qu'elle fut logée au couvent des Jacobins. A son arrivée, la communauté de ville lui offrit un petit navire tout en or, garni de pierreries, et une hermine apprivoisée. Un arbre généalogique, à la manière dos arbres de Jessé, fut planté, représentant l'ascendance de la reine depuis le roi de Bretagne, Conan Mériadec : au sommet de l'arbre, une belle jeune, tille morlaisienne était perchée qui harangua fort bien la souveraine. La période de la Révolution fut agitée à Morlaix, comme dans nombre de villes de Bretagne aux passions ardentes.

La vie à Morlaix et la Manufacture des Tabacs

Morlaix a la grâce de la vivacité. Cc n'est pas ici une Bretagne endormie. Les pas sont lestes et les yeux sont vifs, dans toutes les rues étroites, mal pavées, qui montent, qui descendent, qui dégringolent sur les flancs des deux collines où se creuse l'entonnoir de la ville. Les jeunes filles ont des  allures de chèvres à grimper et dévaler ces pentes, et leur physionomie est de la même expression animée que l'allure de leur corps. Par contre, lorsqu'elles ont été pacifiées par la vie, Ies femmes d'âge ont le visage d'un calme et d'une bonté rare, avec quelque chose d'attentif et de fin. Tous ces aspects de choses et de visages font une ville où l'existence a de I'en-dehors, de la nervosité, de la gaieté active. Le matin, dès l'aube, c’est un  bruit de sabots à croire que des sacs de noix ont été vidés à Saint-Martin et que les noix descendent les escaliers à pic de la rue Courte et les pentes douces de la rue Longue, à croire aussi que l'on entend le retrait de la mer entraînant avec elle les galets sur une grève. Sabots parlants et bavards, ils emplissent la ville de leurs dialogues et de leurs clameurs, les uns jacassant, pérorant vite, décidés et rieurs, les autres lents et mélancoliques, disant un mot de temps en temps, se plaignant et geignant, et tous se réunissant par moments comme pour pousser le cri d'une foule qui acclame ou qui hue. Ce sont les femmes de Morlaix, marchandes, acheteuses, ouvrières, qui vont à leur gain, à leurs provisions, à leur travail, ce sont surtout les filles de Morlaix qui vont prendre leur place d'habitude à la Manufacture des tabacs, quai de Léon. Descendez à leur bruit, mêlez-vous à elles, arrêtez-vous à la rivière pour les regarder venir et les regarder passer. C'est un spectacle qui dure longtemps, celui de cette arrivée, en robes noires, en châles noirs, en coiffes blanches, de ces travailleuses qui font songer, blanches et noires ainsi, à quelque passage de religieuses s'en allant à matines. Toute la ville parait s'être mobilisée, il descend des coiffes et des sabots de toutes les pentes, il en sort de toutes les rues et de toutes les maisons. Les silhouettes viennent en files disparaître une à une par la grande porte la Manufacture, comme des fourmis qui rentrent à la fourmilière.

Car ce sont bien des fourmis, malgré tout, bien que des cigales imprévoyantes puissent se trouver parmi elles, ces sœurs bretonnes des cigarières de Séville, qui n'ont pas l'éclat et le geste en dehors des filles  d'Espagne, mais qui ont le charme de leurs yeux passionnés et de leur  sourire malin sous leur coiffe monacale.

Les marchés de la ville

leon-1902-femme-retourmarche.JPG (29319 octets)

Lorsqu’elles sont toutes rentrées, on peut mieux circuler dans la ville qui n'en est pas morte pour cela. Morlaix est une ville de commerce, d'allées et de venues, même en dehors de la Foire Haute qui se tient un  octobre à Saint-Nicolas, de la Foire Blanche qui se tient en mai au Marhalla, des douze foires annuelles ordinaires qui se tiennent à Saint-Nicolas, au Marhalla, à Saint-Martin. Il y a le marché du samedi qui se  tient un peu partout; le marché au beurre où les paysannes de Taulé, de Penzé, de Saint-Pol, de Sainte Sève, de Saint-Thégonnec (du côté de Léon), de Ploujean, de Garlan, de Plouézoc’h, de Plouigneau (du côté de Tréguier), stationnent sur la Grand’place; le marché do poulets, de gibier, au Pavé de la Grand'Place à la rue de Bourrette; le marché aux légumes et aux fruits, place de Viarmes; le marché au poisson, le long du lavoir; le marché des grains, des farines et de la viande, à la Halle et autour de la Halle; le marché des choux et des cochons de lait, place du Dossen; le marché des oignons, des asperges, des choux-fleurs, des artichauts, vendus par les Roscovites place Saint Dominique; le marché du fil, rue au Fil; le marché des cendres pour la lessive et des cendres de tourbe pour la terre, rue Haute. Oui, même en dehors de cela, Morlaix vit, par un mouvement qui peut diminuer, mais qui ne s'arrête pas, par un quelque chose d'indéfinissable qui est sur les physionomies, dans les voix, dans l'atmosphère. De toutes les hauteurs, on entend, les jours de foire et de marché, la rumeur et le bourdonnement des paroles, les jours ordinaires, un chuchotement ininterrompu. Le décor de ce bruit, c'est un amas de maisons qui descend les pentes à travers les jardins et qui vient se tasser au fond du val, c'est le confluent des deux rivières du Queffleut et du Jarlot qui forme le Dossen au pâté de maisons de la place Thiers, faisant au sud de la ville une sorte de fourche tordue dont la douille serait le Dossen. Celui-ci coule à découvert pendant une centaine de mètres, il est alors utilisé comme lavoir.

Les rues, les places et les maisons

Sur la place Thiers, ancienne Grand’place, au milieu des quinconces, un petit monument s'élève, à la mémoire du marin Charles Cornic-Duchêne, né en 1731, mort en 1809. Autrefois, la Grand'place était bordée de maisons à arcades, et c'était, dans ces galeries à magasins, nommées les Lances, la promenade du soir et des jours de pluie.

Des Lances, il ne reste rien que deus maisons au pied du viaduc, et c'est bien humble, bien triste, peu en rapport avec l'émerveillement qui est resté, à d'anciens habitants, de ces splendeurs du temps de leur jeunesse. Il y a mieux à Morlaix comme souvenirs du passé : il y a la rue de Bourrette, la rue des Nobles, la rue des Vignes, la rue au Fil, la venelle au Son, la venelle aux Pâtés, avec leurs pignons coiffés de travers, leurs façades garnies d'ardoises, leurs poutres apparentes, leurs chapiteaux sculptés; il y a la Grand'Rue, qui va du Pavé aux halles, et qui est bien caractéristique avec ses boutiques éclairées de deux, côtés, par la Grand'Rue et par le lavoir : ainsi la lumière joue en doux et magnifique clair-obscur dans ces salles basses, sur ces longs comptoirs de chêne. Ce sont des marchands de draps, de lainages, qui occupent ces magasins, et je n'ai pas plongé une fois le regard dans Ies ténèbres et les rayonnements de ces logis du Moyen Age, sans songer au marchand qui aune le drap dans la farce de Maître Pathelin.

Toute la partie de Morlaix massée au pied du viaduc, du côté de Tréguier, se groupe autour de Saint Melaine, ancien prieuré fondé en 1150, par Guyomarc'h, comte de Léon, et transformé en église en 1489. L'église de Saint-Melaine est juchée au haut d'escaliers, mais elle a beau faire, sa flèche ne dépasse pas la haute plate-forme du viaduc. L'un de ses portails est orné d'un écusson portant deux badelaires en sautoir, l'autre d'un trumeau creusé en bénitier. A l'intérieur, des figures de moines grotesques taillées dans les poutres, un buffet d'orgue en chêne sculpté, un baldaquin octogonal entourant la cuve baptismale, des statues de bois de saint Avertin, de sainte Anne, d'un manant qui porte un saint. La partie sud de Morlaix se groupe autour de Saint-Mathieu, curieux et pesant édifice, chargé d'une tour épaisse, entouré d'une sorte de cour pavée de pierres tombales dans un angle. A l'intérieur, un buffet d'orgue, une verrière, un bas-relief d'albâtre où le Père Éternel porte sur ses genoux son fils crucifié. L'église Saint-Martin n'est pas dans Morlaix, elle dessert un faubourg de Morlaix, sur la hauteur, en face de la gare : elle a surtout l'intérêt d'une terrasse à son chevet, d'où l'on a vue sur la campagne et sur la ville, sur les combots, ou jardins minuscules en gradins, abondants en arbres fruitiers et en légumes.

Le Musée des Jacobins

Après les églises, Ie Musée. C'est une bonne occasion de visiter un musée de province. Celui-ci est composé, comme les autres, de collections de tableaux, dessins, gravures, statues, et aussi de collections de papillons, d'oiseaux, d’œufs d'oiseaux, de minéraux, d'hémiptères, d'hyménoptères, de diptères, d'orthoptères, des névroptères, de coléoptères, d'arachnides, de crustacés, de zoophytes, de coquillages, d'un herbier du Finistère, de pièces isolées: mammifères, ophidiens, sauriens, etc. Ce n'est nullement avec l'intention railleuse de trouver ces objets déplacés ici, que j'en fais l'énumération. Il me parait au contraire très raisonnable, dans une ville qui n'a pas de bâtiments spéciaux, ni de collections suffisantes pour présenter l'ensemble des sciences, de tout réunir à l'art dans les salles de son musée. Les origines du musée de Morlaix sont en effet ainsi racontées par le conservateur, M. Edmond Puyo, dans la notice du catalogue : « L'ancienne église des Jacobins », dont l'usage avait été abandonné à la Guerre pour le service de la remonte qui tenait un dépôt à Morlaix, fut restituée à la ville après la translation du dépôt à Guingamp. La municipalité en profita  pour y installer lit Bibliothèque municipale qui venait d'être fondée (1873), et une vaste salle y fut en même temps, disposée pour servir de Musée, celui-ci n'existait guère que de nom, quand quelques généreux donateurs offrirent plusieurs toiles auxquelles vinrent se joindre des dons de l’Etat. Ce fût à ce moment que la Société d'études scientifiques du Finistère demanda à installer ses collections dans le bas-côté de l'église, qu'elle répara de son mieux après entente avec la municipalité.  A ce moment aussi, par un legs de M.Ange de Guernisac, la ville se trouva mise en possession, pour son Musée; d'une somme de soixante mille francs. Vingt mille francs furent consacrés à l’installation définitive et quarante mille francs à des acquisitions. L’installation est absolument louable, tant pour les deux salles de tableaux et de dessins que pour la troisième salle, éclairée par la rosace, où sont munies les collections scientifiques, que pour la basse-nef où sont placés les objets d'archéologie, les gravures, les statues et bas-reliefs. Pour les acquisitions, il y aurait autrement de réserves à faire. Que l'art et la science voisinent, d'accord. Ce qui ne devrait pas voisiner, c'est l'art et le non-art. Installer sur la même cimaise une oeuvre, significative et une oeuvre médiocre, c'est troubler l'esprit de celui que l'on invite à regarder et à apprendre, c'est dénaturer et supprimer l'enseignement que l'on prétend instaurer. Les pierres d'une collection géologique, les ailes des papillons et les ailes des oiseaux, toutes les formes et toutes les couleurs de nature, peuvent cohabiter avec les œuvres d’art. Il y a entre celles-ci et celles-là, comme une continuation de vision, une affirmation du lien qui unit le monde visible au monde invisible de l'esprit. Ce ne sont donc: pas les mammifères, les ophidiens, les sauriens, qui me choquent, ce sont les œuvres, véritablement empaillées et mortes; et qui n'ont jamais vécu, dons de l'État, toiles, statues acquises au Salon ou achetées par la municipalité ou données par des particuliers. C'est contre ce fatras qu'un musée de province devrait se défendre. Ici, un dessin d'Ingres, portrait d'homme d'une merveilleuse acuité, une aquarelle de Bonington, un portrait de femme de Courbet, et la Déclaration, deux visages rapprochés dans la même fièvre tremblante et rose, délicieux tableau attribué à Fragonard et que l'on pourrait hardiment inscrire sous le nom du maître français, - cela est un peu perdu dans les deux cents numéros de peintures, dessins, aquarelles, gravures, et cela aurait pu être mis en honneur, espacé sur un panneau. On aurait placé à quelque distance les oeuvres consciencieuses de peintres vivants, telles qu'il s'en trouve quelques-unes au musée, et ce serait tout, et ce serait  bien suffisant.

On entend bien que je ne prends le musée de Morlaix que comme exemple, et que le mal est bien réparti sur   toute la surface du territoire. Réduit à ses seules ressources, ce musée ci vaudrait mieux. Il y a des morceaux de sculpture en bois, en pierre, infiniment intéressants, une vierge et un saint Jacques du 14ème siècle, des vis d'escalier, une cariatide, une pierre tombale de la fondatrice des Jacobins; avec des moulages du Louvre, des gravures de la Chalcographie et les oeuvres déjà citées, c'en était assez pour garnir une salle et ravir le passant, très marri au contraire de trouver trop de choses qui le font songer à un magasin de débarras où l'on envoie le trop-plein des achats officiels. Certes oui! j'aime mieux les papillons de M. de Guernisac, et les oiseaux du docteur Chenantais, et ceux de M. de Lauzanne, et les coléoptères  de M. Hervé, et l'herbier de M. Michel, et même le canon  du corsaire l'Alcide, coulé par les Anglais en 1747 dans la rade, et que l'on a retrouvé, encroûté d'une carapace de pierre et de coquillages, en 1879, après un séjour de cent trente-deux ans sous l'eau.

Le théâtre et les distractions

Après le musée, le théâtre. Je ne parle pas de la salle ordinaire où passent les troupes en tournées qui font  connaître à la province le succès parisien du jour. Mais à Morlaix même, et près de Morlaix, à Ploujean, il y a eu des  tentatives de représentations bretonnes, celle du mystère : La vie de sainte Tryphine, par exemple, joué par des acteurs du canton de Plouaret. Les soldats d'Arthur de Bretagne étaient vêtus en pioupious. Sainte Tryphine était représentée par un grand gaillard, cordonnier de son état, qui arpentait la scène A longues enjambées, déclamait d'une voix rauque et s'était fardé avec de la brique pilée. Le tailleur, le maçon, le cultivateur, le forgeron, le tonnelier, le couvreur et le journalier menaient grand bruit avec leurs rôles du prince d'Hibernic, du roi de Bretagne, de l'intendant, du ménager, du grand juge, de l'évêque, de l'ange, de la sorcière. Le souffleur, un sculpteur sur pierre, commençait les tirades. L’acteur prenait le mot, comme un chanteur prend le ton du diapason, et il continuait, sur un verbe très haut et très monotone, qui donnait à ses paroles un son de mélopée et de complainte. Cela se passait en 1888, dans l'une de ces ruelles du Moyen-Age que j'ai dites, percées à flancs de coteau; à l'ombre du viaduc. Quelques années après, à Ploujean, ce fut la représentation en plein air, sur la place du petit village, le tréteau dressé contre la muraille de l'église, dans un paysage de lande fleurie, décor logique de la poésie primitive et de la gesticulation naïve de ces simples.

La distraction du soir, dans une ville comme Morlaix, ne peut pas être le théâtre. Les gens qui  ont travaillé toute la journée se couchent de bonne heure, et il n'y a plus que quelques sabots attardés à traîner sur le pavé de la ville. La bourgeoisie et, ce qui reste de l'aristocratie demeurent chez elles ou dans les hôtels, à causer autour des tables du dîner, et la soirée souvent se termine au café. La gaieté de la ville a ainsi sa fin dans le choc des verres et Ie bruit des conversations.

Les routes d'excursions ne manquent pas entre Morlaix et la mer. Le pays est un parc admirable avec ses allées, ses massifs, qui avoisinent quelque château: Kerozar, Kervolongar, Keranroux, Kervezec, le Noohoat, Coatserho. Voici, tout près de Morlaix, au carrefour de la Croix-Rouge, trois types d'habitation du pays: le château de Kerozar, vieille habitation restaurée; la petite ferme de Langolvaz, tapie au haut d'un champ; et la ferme qui a quelque apparence de manoir, Kermerhou, avec sa tourelle, son toit tombant, sa cour bordée de bâtiments, tout cela en un pays caché, mystérieux dédale de sentiers et de ruisseaux, avec des éclaircies de prairies et clos couverts de vergers. C'est ainsi, dans tout Ie pays qui avoisine Garlan. Le paysage est de lignes plus nettes, d'arbres plus espacés, si l'on va vers la rivière, au Dourdu ou si l'on se rapproche de la mer, dans la direction de Plougasnou. Mais il nous faut passer de l'autre côté de la rivière, vers Saint-Pol-de-Léon et Roscoff.

Saint Pol de Léon

C'est de la mer qu'il faut regarder Saint-Pol-de-Léon, la « Ville Sainte ». Au sommet d'une longue ondulation de terrain, les clochers poussent dans la nue, ceux qui surmontent d'anciennes chapelles, les Minihys, Saint-Joseph, les Carmes, les Ursulines, les Minimes, les deux flèches de la cathédrale. élevées sur des tours, la flèche du Creisker qui jaillit de quatre arcades soutenues par des piliers, d'un tel élan quo Vauban disait qu'aucun monument ne lui semblait si beau et si hardi. Les toitures des maisons apparaissent basses entre ces jets de pierre, et l'ensemble forme une ligne grise de murs, de façades, de pignons, de tuiles, d'ardoises. Pénétrez en ville, c'est la même couleur, la même impression douce et sévère. L'herbe pousse entre les pavés des rues. On longe sans cesse des murs de couvents aux portes bien fermées, quadrillées de judas. Chaque maison privée participe de ce même caractère silencieux et discret. La population ne vit pas en dehors, comme la population de Morlaix, elle vit en dedans, abritée par ses lourdes portes, ses murs épais, confite en sa muette atmosphère.

Comment fut fondé Saint-Pol, l'histoire nous le fait savoir en nous montrant saint Pol-Aurélien venant de Grande-Bretagne à la tête d'une troupe d'émigrants, débarquant à Ouessant, puis touchant la terre continentale, cherchant un point des côtes où s'établir, découvrant enfin ici un château abandonné où il n'y avait de vivant qu'une laie allaitant ses petits, un taureau, un ours et des essaims d'abeilles. Ce fut ce qui décida de l'établissement d'un monastère. Les gens vinrent autour, les maisons se groupèrent. Pol-Aurélien se plaça sous la protection du roi de France, qui nomma son vassal évêque. Toutefois, si les monastères deviennent des centres de civilisation, les villes ainsi créées sur la côte sont des appâts pour les pirates de toutes nations, Normands et Danois. Saint-Pol est pris d'assaut en 875 et sa cathédrale dévastée.

En 1170, le pays dégarni par la deuxième croisade, le roi d'Angleterre débarque, pille la ville, rase le château. En 1172, ce sont les éléments qui font la guerre à la ville, la tempête se déchaîne, la mer envahit la cité, détruit nombre d'habitations, noie gens et animaux, et la décomposition des cadavres amène la peste. En 1276, annexion du comté de Léon au duché de Bretagne, sauf une portion qui constitue la vicomté de Léon et qui échoit par alliance à la maison de Rohan, laquelle, en 1572, fait ériger sa vicomté en principauté. La Révolution supprime l'évêché de Saint-Pol. Le titulaire, M. de la Marche, veut résister, puis s'enfuit en Angleterre: par Roscoff. Le sang coule dans les rues lors de la levée; de 300.000 hommes ordonnée par la Convention en 1793, on se bat le 19 mars dans la ville, et le 23, au pont de Kerguiduff, sur la route de Plouzévédé. Aujourd'hui, c'est la torpeur. La « Ville Sainte » ne s’étire, ne s'éveille et ne se réjouit qu'à certains jours de l'année. La veille de la fête des Rois, dans le froid de janvier, un pensionnaire de l’hospice promène par les rues un cheval fleuri de branches de gui, la tête enrubannée et ceinte de lauriers; portant le bât où s'accrochent deux paniers recouverts d'un linge blanc, conducteur et bête escortés de quatre bourgeois qui recueillent les dons en argent et en nature destinés aux pauvres pour la fête du lendemain. Le jeudi de la semaine des Quatre-Temps de Noël, il est d'usage de souper deux fois: le second repas, nommé an ascoan, est destiné à célébrer une envie de la Vierge Marie qui eut, pendant sa grossesse, faim deux fois dans la même nuit.

La beauté de Saint-Pol, c'est Saint-Pol, un ensemble harmonieux, austère, élégant, élancé, affiné par les flèches de pierre. Nombre d'hôtels du 16ème, du 17ème siècle, valent par le détail particulier, et aussi la maison prébendale derrière la cathédrale, l'hôtel de ville installé dans l'ancien palais épiscopal. Pour la cathédrale, elle est un complet et magnifique exemple de l'architecture religieuse du Moyen Age en Bretagne. Les deux tours ajourées de la façade, surmontées de flèches à rosaces et à clochetons, sont reliées au-dessus de l'entrée par une galerie ou terrasse d'où tombaient sur la place les bénédictions épiscopales. Le porche ogival est surmonté d'une terrasse et de deux rangs de fenêtres. C'est nettement écrit, admirablement proportionné, et d'un fin jaillissement que l'on rencontre rarement. A l'intérieur, le bénitier du bas-côté droit est une auge qui, dit-on, n'est rien moins que le tombeau de Conan Mériadec, premier roi de Bretagne. Un autre tombeau, au pied du maître-autel, est celui de saint Pol, dont le crâne, l'os d'un bras et un doigt sont conservés à part, dans un précieux reliquaire. Aux enfeus creusets dans la muraille sont gravées les armoiries de personnages enterrés sous ces voûtes. Ils sont nombreux: les évêques Kersauson, de Neufville, La Marche, Jean Coëtlosquet, le sénéchal Jean Le Scaër, le prédicateur François Wisdelou, l'archidiacre Richard, etc. Le cœur et les stalles sont de bois sculpté. Le maître-autel est de marbre, daté de 1770. Derrière le retable, de petites boites en forme ogivale laissent voir les « chefs » de plusieurs évêques.

Une cloche, qui sonne seulement le jour du pardon, passe pour dater de saint Pol et pour préserver des maux de tête et d'oreille. Mais, malgré la beauté de la cathédrale, la merveille, c'est le Creisker. De la plate-forme de la tour carrée, éclairée sur chaque face par deux fenêtres que sépare une colonnade, jaillit le clocher flanqué de quatre clochetons, et jamais le mot flèche n'a été mieux employé qu'ici: la pierre pointe et s'envole vraiment dans les nuages avec une sorte de mouvement visible et vertigineux. C'est une toute petite chapelle qui supporte ce long clocher, de 77 mètres au-dessus du sol. A l'intérieur, une maîtresse croisée et une rosace qui éclairent la nef du côté de la façade ouest; un tombeau, des enfeus, un joli retable d'autel. Le cimetière, non loin, était autrefois garni de crânes en boites: le chef de M.Untel, de Mme Untel, de Melle Untel, qui exhibaient tous, sous le verre de leur châsse, le même rictus macabre. II n'y en a plus aujourd'hui que quelques-uns. L’idée de la mort est ainsi présente, ingénument, aux murailles des cimetières, comme dans les églises où l'appareil funèbre, du catafalque est à demeure.

Roscoff

leon-1902-rosko-tourelle-stuart.JPG (57507 octets)

Si l'on sort de Saint-Pol comme nous y sommes entrés, du coté de la mer, Roscoff, qui est à une heure de marche, peut être gagné: par un détour, en passant par Pempoul, petit port de pêche défendu par des rochers, d'où l’o, l'on aperçoit, droit devant soi, le sombre château du Taureau.

Roscoff, coin délicieux, envahi par la population des baigneurs pendant deux mois de l'année redevient doux et calme le reste du temps. Le courant du gulf-stream, dit-on, qui enserre l’île de Batz et baigne la côte, y chauffe l'air et la terre. En tous cas, s'il y a doute sur la cause, ce qu'il y a de certain, c'est que la température est tiède, que le goëmon est abondant, que toute la campagne est fertile : jusqu'en hiver, les roscovites récoltent des artichauts et des choux-fleurs, dans les jardins les plantes africaines croissent comme dans des serres. Pendant la belle saison, c'est la pousse ininterrompue. Asperges, oignons, ails, pommes de terre mûrissent ici bien avant que partout ailleurs, sont expédiés comme, primeurs par terre et par mer. Les fruits exotiques viennent à point, les figuiers sont célèbres, surtout celui de l'ancien couvent des Capucins, dont il a fallu soutenir, étayer les branches, par des petits murs et par des pieux. Le terrain pour les cultures maraîchères atteint des prix fantastiques, jusqu'à 15.000 francs l'hectare. Les jardins se développent, sur une longueur de plus de 10 kilomètres, au delà de Plouescat.

Le port de. Roscoff ne trafique pas que des légumes. Il arme aussi pour les pêches lointaines. Son armement n'a pas toujours été aussi pacifique, car c'est de là que partit en 1404 l'amiral Jean de Penhoët pour combattre la flotte anglaise qui tentait de débarquer au sud de Brest. Et c'est là qu'après la défaite des Jacobites à Culloden, en 1746, Charles-Edouard, recueilli par un corsaire malouin, trouva un refuge. Marie Stuart y vint par Morlaix, disent quelques historiens, et fit bâtir la chapelle de saint Ninien en souvenir de ses fiançailles avec le dauphin.

La baie est défendue à l'est par le fort de Bloscon, que domine la chapelle de sainte Barbe, et c'est le bourg même qui couvre l'autre pointe, à l'ouest. En avant, un rocher, Tisaoson, qu'il faut contourner, barre l'entrée du port, peu tenable lorsque soufflent les vents du nord-est. Des embarcations de toutes formes et de toutes dimensions viennent cependant y prendre les cargaisons de fruits et de légumes. C'est un des plus jolis spectacles qui se puissent voir que celui de l'animation de ce port où se mêlent les marins de la Bretagne, de l'Angleterre, de la Norvège. Au-dessus du bassin qui forme presque un cercle, les jardins s'étagent, puis les maisons grises et rousses, dominées du clocher à galeries et à dômes superposés de l’église Notre-Dame de Croatz-Batz, flanquée d’une tour datée de 1550, le tout exécuté d'après les plans d'un moine italien envoyé de Rome par le Pape. En avant du porche, deux ossuaires. A l'intérieur de l'église, des bas-reliefs, des albâtres représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, un tabernacle de l'époque de Louis XIV et de vieilles oeuvres baptismales.

La station biologique

Sur la place de l'église, au fronton d'une modeste maison, cette Inscription: Établissement de l’Etat, annexe de la Sorbonne. On entre. A droite et à gauche d'un couloir, quelques pièces, petites, sommairement meublées, un cabinet, un laboratoire. Au fond, un jardin et un vivier. C'est un des laboratoires de zoologie expérimentale fondés par M. de Lacaze-Duthiers. Le travail fait en Sorbonne, à l'aide des livres et des préparations, est ici transformé, animé, la vie étudiée à ses sources, ses manifestations notées sur place. On ne peut transporter les poissons délicats, les zoophytes transparents et fragiles, morts et ternis aussitôt qu'ils sont sortis de l'eau. C'est dans la mer même, au milieu de la végétation, des pierres, du sable, qu'il faut prendre sur le fait la vie inférieure et mystérieuse des individus et des rudiments d'individus du monde marin. Que fallait-il, pour organiser cet enseignement, ces leçons de choses sans cesse renouvelées par le va-et-vient des flux et des reflux. Une maison pour loger les étudiants, une salle de travail, une bibliothèque, un canot et des instruments spéciaux pour aller à la pêche; un vivier pour conserver vivant les produits de cette pêche. C'est le laboratoire de Roscoff.

Il est venu trois étudiants la première année, puis trente, puis cinquante. Des Français, des Anglais, des Allemands, des  Américains, des Russes, des Roumains, viennent demander à la maison de Roscoff l'hospitalité scientifique. Tout ce monde est logé gratuitement et prend pension dans le village. La leçon parlée est précédée et suivie de l'étude attentive et passionnante de la nature. On s'en va, en bateau, contourner l’île de Batz, a explorer les côtes jusqu'à Perros, jusqu'à Saint-Malo. Une impression de travail bien réglé, d'étude attrayante, se dégage des salles simples, meublées de bois blanc. Nulle part, en effet, on ne peut connaître l'attrait de la recherche scientifique mieux que dans la maisonnette de Roscoff. L'étudiant y tient dans le creux de sa main, sous son microscope, l'eau de la mer, l'algue gluante, l'animal vivant. Et chaque jour, ce sont des découvertes, des surprises. Le bateau dragueur qui revient d'excursion ne manque guère de rapporter une variété inédite de poisson ou de coquillage. L’eau obscure, le fouillis des herbes, le creux du rocher, livrent chaque fois, à ceux qui les interrogent, un secret inattendu, une forme nouvelle de la vie universelle. On conserve, à Roscoff; sous étiquettes, dans la pièce où il y a quelques peintures de Hamon, et qui est le musée de l'établissement, des singularités que la mer a livrées: une moule gigantesque emplit un bocal, un crabe géant qui a brisé la jambe d'un pêcheur décore un panneau. Au rez-de-chaussée, le musée vivant, les infiniment petits, la moisissure qui agite confusément une vie sourde et qui est le passage de la vie végétative à la vie animale. Des poissons de toutes formes et de toutes couleurs, des pieuvres qui s'épanouissent, se reforment, nagent, guettent immobiles. Des crevettes apprivoisées qui font le tour de leur minuscule bassin à la poursuite de la main qui leur présente une miette.

Ile de Batz

De Roscoff pour passer à l’île de Batz, on peut mettre quelques minutes, on peut mettre aussi une heure et davantage, question de vents et de courants. L’île est une retraite à recommander à ceux qui sont las de l'agitation des villes. Le calme y est absolu, en dehors des jours de fêtes patronales, le 22 mars, le 26 juillet, le 15 août. Ces jours-là, même si le courant est vit, l'affluence est grande, les auberges débordent, l'hôtel est envahi, on s'y dispute les tables, et aussi les chambres, si l'on s'est laissé surprendre par la nuit. Le sol, planté de tamaris, est très mouvementé, les ondulations de terrain atteignent une quarantaine de mètres de hauteur. La population, d'environ douze cents habitants, est composée de pêcheurs, entre temps ramasseurs de goëmon. Les soins de la culture incombent aux femmes: celles-ci ramassent les bouses de vache, qui sont mélangées à de la paille hachée, collée aux murs pour sécher au soleil, et deviennent du combustible pour l'hiver.

Lorsque saint Pol aborda l’île de Batz, elle était ravagée par un monstre. Le saint lui passa son étole au cou et lui ordonna de se jeter à la, mer, ce qu'il fit, entre des rochers qui ont gardé le nom de Trou du Serpent: c'est la même légende que pour saint Efflam à la Lieue de grève. L'étole de saint Pol a été retrouvée, car elle est conservée dans l'église, et c'est la seule curiosité du monument. Le phare à éclipse a 68 mètres de haut. Un ouvrage de fortification peut battre l'avancée sous plusieurs angles et défendre efficacement le petit port.

Saint Thégonnec

De Roscoff, avec du temps, on peut gagner Brest en suivant la côte, en allant toucher Plouescat par Sibiril et Cléder, sans omettre les châteaux de Kerjean et de Kerouzéré. De Plouescat à Lesneven, puis Brignogan, l'Aber Wra’ch, et la descente vers le goulet de Brest par Porsall, Argentan, Porspoder, le Conquet, mais il faut, auparavant, rentrer dans les terres, voir les oeuvres d'art de Saint-Thégonnec et de Guimiliau. Par le chemin de fer, en revenant à Morlaix, ce serait vite fait. C'est plus agréable par la route et les chemins, en passant par Plouénan, la forêt de Lannuzouarn, Guiclan.

Saint-Thégonnec tient son nom d'un évêque, dit-on, mais celui-ci n'a pas laissé d'autres traces dans l'histoire, bien qu'il figure en un petit bas-relief presque effacé au-dessus d'un portail, auprès d'un bœuf traînant des matériaux pour la construction de l’église. Celle-ci est datée du 17ème siècle, surmontée d'une flèche à l'ouest et d'une tour au sud. L’intérêt de Saint-Thégonnec est dans l’architecture et les sculptures de son arc de triomphe, de son ossuaire, de son calvaire. On voit clairement que ce petit bourg a été un centre d'existence, que tout un monde s'est organisé là, attirant à lui des artistes, des artisans, des travailleurs de tous ordres, et qu'un grand effort s'est fait pour donner à une population le décor et le spectacle de ses désirs et de ses actes, pour tous les faits de son existence, depuis la naissance jusqu'à la mort. Le singulier résultat, c'est qu'à voir aujourd'hui les quelques maisons du bourg et tout ce pays paisible qui semble à certains moments déserté d'habitants, le passant peut croire que la vie est surtout réfugiée au cimetière, une vie pétrifiée par l'art qui atteste l'agitation d'hier dans la solitude et le silence d'aujourd'hui. Il faut les réunions du dimanche, un baptême, une noce, un enterrement, pour réanimer ce monde d'hier ou bien l'effort de volonté qui crée l'illusion.

Le bourg est au sommet d'un coteau, au-dessus d'une fraîche vallée: où la Penzé court sur un lit de cailloux, avec des allures de torrent. L’église est de la Renaissance, massive, avec une tour carrée surmontée d'un campanile. Sous le porche, les statues des douze Apôtres, à l'intérieur, une chaire, des boiseries sculptées, une profusion d'ornements, de statues, d'arabesques et de couleurs. A l'extérieur, j'ai vu, là aussi, autrefois, une ornementation bien différente, faite de têtes de morts enfermées dans des boîtes, mais visibles par une ouverture en cœur, et posées sur toutes les avancées de la pierre. Souvent la boîte manquait, les têtes de mort s'alignaient, couvertes de mousses, de lichens, vous regardant de leurs yeux vides, vous riant de leur bouche sans chair.

La porte par laquelle on pénètre dans le cimetière est un monument à trois arches, du style élégant de, la Renaissance. A gauche, le calvaire, daté de 1619, réunit une centaine de personnages en pierre, les acteurs et les figurants de la Passion, les disciples, les femmes, les soldats, la populace; au-dessus de ce grouillement, les gibets des larrons, et plus haute encore, la croix du Christ, A plusieurs bras chargés de personnages : la Vierge, saint Jean, les gardes, les anges. A gauche. une magnifique chapelle funéraire ou ossuaire, à double colonnade, qui cache dans sa crypte un ensevelissement du Christ, en bois colorié, dont les personnages jouent le trompe-l’œil du tableau vivant.

Guimiliau

Tout près, à Guimiliau, les figures sculptées sont aussi en abondance. L'architecture n'a pas l'élégance sobre de Saint-Thégonnec, mais la sculpture est plus expressive. Dès l'entrée du cimetière qui entoure l'église, deux cavaliers, juchés sur un petit arc de triomphe de chaque côté d'une statut de la Vierge, intéressent par leur bonhomie, leur vérité. L'un, coiffé d'un bonnet, des cuissards  aux jambes, ne chevauche plus guère qu'un tronc de cheval. L'autre, en petit bonnet d'où sortent de longs cheveux, une lourde épée au côté, tient une masse de la main gauche, se caresse la barbe de la main droite en un mouvement familier et ingénu. C'est la préface de tout un monde naïf, vivant, que l'on va voir au Calvaire de 1588. L'architecture du monument est faite d'un gros pilier hexagonal au centre, entouré de piliers carrés reliés à  pilier central par des êtres qui forment deux étages. Au devant, un petit autel surmonté d'une statue d'évêque et soutenu par deux colonnes cannelées. Au sommet, la croix avec la Vierge et Saint-Jean. Les deux étages sont grouillants de personnages qui jouent en costumes du 15ème siècle les scènes de la vie du Christ: Bethléem, le bœuf et l'âne, l'adoration des bergers et l’adoration des mages; la fuite en Égypte, la Vierge, saint Joseph, l'enfant, l'âne; la présentation au temple; les noces de Cana; l'entrée à Jérusalem; l'arrestation de Jésus au jardin des Oliviers, le dur profil de Judas; saint Pierre montrant l'oreille de Malchus; Ponce Pilate en évêque; Jésus lié de cordes; Jésus flagellé; Jésus les yeux bandés; la couronne d'épines de Jésus, roi des Juifs; Jésus portant sa croix; Jésus tombant sur une pierre; Jésus rencontrant Véronique; Jésus crucifié; Jésus au tombeau, enseveli par les femmes ut par Joseph d'Arimathie; Jésus ressuscité pendant le sommeil des soldats. Et toutes ces scènes, au milieu d'une foule de personnages qui semblent les acteurs d'un mystère du temps de la sculpture: Véronique en bourgeoise, la tête chaperonnée, les seins découverts; des soldats à hauts-de-chausses, à fraises tuyautées; à toques en créneaux, des reîtres, des hallebardiers, des joueurs de tambour et d'olifant; des femmes au grand col, à la haute coiffure; Catel Collet ou Catherine la Perdue, précipitée dans la gueule d'un dragon; le diable déguisé en moine. Cà et là, une scène réaliste de l'époque : des ecclésiastiques dans leur stalle, le lavage des pieds, la communion du pain et du vin, du vin apporté dans un pot, et aux angles, les quatre évangélistes : Marc, Luc, Mathieu, Jean, avec le bœuf, l'ange, le dragon, l'aigle.

L'église, au porche Renaissance, a sa façade flanquée de tourelles carrées; la tour de l'église est ceinte d'une galerie de style flamboyant d'où part la flèche: le porche, extérieurement décoré de délicats motifs de la Renaissance, montre Ève nourrice d'Abel et de Caïn, Noé conduisant l'arche; sous le porche, les douze Apôtres en bois avec leurs noms inscrits sur des banderoles bleues ; contre le porche latéral, le charnier et les têtes de mort. Au-dessus des deux portes, un grand Christ byzantin accosté de deux personnages, un homme et une femme de style assyrien. A l'intérieur, les piliers du baptistère sont enguirlandés de pampres

et de lauriers. Le buffet d’orgue, en bois sculpté, est décoré du triomphe d'Alexandre, d'après Le Brun, et de scènes où figurent des instruments de musique : anges jouant de la cithare et de la lyre; David jouant de la harpe devant l'arche ; sainte Cécile jouant de l'orgue. Les autels sont éclatants de statues coloriées

au grand autel, un saint Michel costumé en acteur de Racine, brandissant un bouclier d'or au-dessus du démon terrassé; dans une chapelle latérale ornée de pampres, un saint Laurent sur son gril, un saint Yves en costume noir d'avocat, un saint Hervé en moine, un petit personnage en habit carré rouge de valet de Molière. Hors de l'église, une chapelle Renaissance, pourvue d'une chaire extérieure, pare aussi son autel de statues de bois coloriées, un Père éternel rouge, une sainte Anne verte, sous un plafond de bois bleu.

A Guimiliau comme à Saint-Thégonnec, l'art ne se complète que par le spectacle de la vie publique. Le dimanche, les paysans des environs, quelques-uns venus de loin, se groupent sur la place, dans le cimetière, devant le porche de l'église. Comme à Roscoff et à Saint-Pol, comme à Landivisiau, les costumes du Léon apparaissent. Les hommes vêtus de drap noir, veste ou habit court à quatre; petites basques carrées, long gilet garni de boutons serrés, pantalons tombants, bordures de velours, large ceinture bleue, chapeau rond à rubans, souliers à boucles. En somme une très nette ressemblance avec le sombre costume espagnol, ressemblance aidée encore par les visages rasés, réguliers, fins, le profil net, le regard direct. Les femmes aussi sont vêtues de noir, jupe courte à laisser voir les souliers, petit châle à franges sur les épaules, et la coiffe blanche qui achève le caractère monacal du costume. C'est surtout le jour du pardon, le troisième dimanche de juillet, que l'un peut voir à Guimiliau la belle arrivée des Léonards, hommes et femmes, montés sur les magnifiques chevaux qui sont la fierté du pays. Ce jour là, les ,jupes, les châles, les tabliers de couleur, et toutes les coiffes, bonnets pointus, hennins, barbes relevées, étalées sur la nuque; cols dentelés, corsages noirs à galons rouges ou bleus, tous ces costumes du passé parent des créatures vivantes.

A 3 kilomètres de Lampaul, l'église aussi est belles avec, tout ce qui l'entoure, arc de triomphe et calvaire. Mais le calvaire est abîmé, mais le clocher de l'église a été raccourci par la foudre, et coiffé de plomb.

GUSTAVE GEFFROY


Menu - Histoire