La vie quotidienne à Roscoff - Le s jardins de Roscoff - 1846

Les manoirs et châteaux du Léonais

Les manoirs
et
châteaux
du
Léonais

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Document disponible
sur le site internet
de la Bibliothèque Nationale de France http://gallica.bnf.fr/

 

Extrait de la revue
« La France artistique et pittoresque"
1886

Heureusement que l’illustre cité de Saint-Pol est là pour sauver tout ce qui tendrait à disparaître des traditions antiques en Basse-Bretagne. Les Morlaisiens disent dédaigneusement qu'ils sont à trois cents lieues et à trois cents ans de Saint Pol; le mot est dur, mais il est juste.

La très glorieuse bourgade appelée par les savants Legionensis pagus, Oppidum Leonenses, Leonica civitas (1) est, a été et restera éternellement le Castel Paol, forteresse sans tours ni remparts, mais toujours invincible citadelle de ce qui reste d’aristocrates d'ancienne extraction en Armorique.

(1) On a voulu faire venir le nom de Léon du latin Legio, prétendant que Publius Crassus avait fixé là la fameuse légion avec laquelle il est censé avoir dominé d'un coup toute la contrée.

Cathédrale de St Pol de Léon
Cathédrale de St Pol de léon
Le Kreisker à St Pol
Le Kreisker à St Pol de Léon
Eglise Croas-Batz à Roscoff
Eglise de Roscoff
Paysans du Léon

César appelle les Orismiens Leoncies ; on connaît leurs relations avec les côtes africaines, ils ont bien pu avoir un Lion comme totem à l’époque où leurs voisins timbraient leurs médailles d’un hippocampe. L’écusson du comté était du reste en 1776 « d’or au lion morné de sable ». Et la ville de Saint-Pol actuellement porte encore ce lion dans ses armoiries qui sont , pour armes antiques « d’or au lion morné de sable, tenant une crosse de gueules en ses pattes de devant ».

Manoir de Kersaliou à St Pol

Pour armes modernes : « d’hermines au sanglier de sable accolé d’une couronne d’or, le sanglier dressé en pied, soutenant une tour de gueules au canton dextre, avec la devise – non offrendo sed deffendo ».

Vue générale de Saint Pol de Léon

L'herbe y pousse dans les rues, on n'y rencontre jamais un chat; de loin en loin apparaît dans un carrefour la silhouette mince d’un vieux prêtre, d’un noble homme en tournée de visites, ou de quelque dévote affairée. Puis tout rentre dans le calme le plus complet. Partout se dressent de grands murs de jardins garnis de verres cassés, surmontés de grands arbres mornes et tristes dans l’ombre desquels se dissimulent çà et là des portes hermétiquement verrouillées. Si par hasard une fenêtre s’ouvre sur la voie publique, elle est munie de volets sans trous, cadenas nés avec soin.

Lorsqu'on y tombe tout droit sans station préalable,  y arrivant un beau matin de Paris, la grande ville, cette restauration du passé, ces hommes vivant, là-bas de l'ancienne vie du 15ème siècle vous paraissent véritablement étranges. – Tout est moyen âge à Saint-Pol, tout y est du temps, comme disent les marchands d'antiquités du faubourg Saint Germain, depuis la chamberière qui trotte, va, vient autour de la table de l'hôtellerie où vous étiez descendu, fouettant les verres, torchant les plats, pliant les linges, coiffée de son petit hennin comme une gante fillaude des Trois Barbeaux ou de l’Oie couronnée, jusqu’aux escholiers tondus à la césarine que vous croisez à la porte des églises le Gradus ou le Jardin des racines grecques sous le bras, se rendant à l'académie à travers les compites et les quadrivies de l'urbe sainte pour sophistiquer contradictoirement en Baruco on en Baralipton.

Le silence le plus parfait règne dans cette cité du travail et de la prière. En revanche, de temps à autre, les clochers dans les airs mènent un bruit à rendre sourd un habitant de l’île des Papimanes, on y sonne la messe, on y sonne les vêpres, on y sonne l'angélus, on y sonne les sermons, les saluts, on y sonne même l’agonie noble qui diffère de l'agonie roturière, dit M. Pol de Courcy, en ce qu'elle est plus lente et dure infiniment plus longtemps. Clochas in clocherio clochabilitet clochantes, comme dirait Panurge.

Les processions y défilent fredonnant leurs fredons d’un bout de l'année à l'autre, au grand sacre, au petit sacre, à Pâques comme à la Trinité; le jour de l’Ascension, elles font le tour d'une ancienne enceinte de la ville. Tro ar chiminalou, le tour des chemins; partant de la cathédrale et circulant à travers les rues du Portzmeur, du Poids du Roi, des Os, et de la Croix au Lin.

Le jeudi de la semaine des Quatre-Temps de l'hiver, les habitants soupent deux fois eu mémoire d'une envie de femme grosse qu’eut autrefois la Sainte Vierge.

La veille de la fête des Bois, enfin, un cheval orné de gui, de lauriers et de rubans, portant deux paniers couverts de toiles blanches, parcourt la ville, précédé d'un tambour; derrière lui, les enfants crient : lnguinané, lnguinané (C’est la Guilanneu, ou Gui l’an neuf. L’Eginat, ou mieux l’Eghin-au-eit, le blé en germe, resté en usage dans toute la vieille France. ); on remplit les paniers de bouteilles, de pains, de viandes. de gâteaux, et les pauvres, au lendemain, banquettent à force flacons en l'honneur des rois qui leur octroient ces présents pour eux tombés du ciel.

Saint-Pol est un bijou gothique divinement ciselé, non pas de cette ciselure sévère des églises de Chartres, d'Amiens, de Paris ou de Beauvais, mais d’une ornementation plus fouillée, plus ajourée, plus recherchée, pins quintessenciée, qui n’en est pas moins très curieuse sous bien des rapports. - Les stalles du choeur de sa basilique que nous donnons ici en sont un exemple frappant.. - Son clocher à jour, le fameux Kreisker est la merveille des clochers. Rien ne peut donner une idée de la hardiesse inouïe de cette aiguille de pierres, d’une élégance, d’une délicatesse de proportions véritablement incompréhensibles. Vauban prétendait que c’était le morceau d’architecture le plus audacieux qu’il eût vu, et M.Ozanam ajoute «  que si un ange descendait du cil, il poserait le pied sur cette tour avant de s’arrêter sur la terre. ( Pol de Courcy – De Rennes à Brest et Saint-Malo. Collection des Guides Joanne, p. 288.) Le plus beau meuble du musée de Cluny provient de la sacristie de la cathédrale de Saint-Pol. J'y ai vu des bahuts modernes fabriqués naïvement dans le style ancien, plus découpés peut-être encore que cette crédence merveilleuse.

Potius mori quant mutare, « plutôt mourir que changer » devrait être la devise de Saint-Pol.

Un de mes amis, céramiste distingué, qui ne voit que cratères, Epichysis, lacrymatoires, Cyathus, ampoules, simpulum, et choisit à propos de tout ses comparaisons dans la poterie, prétend que Saint-Pol est le plus beau vase à conserver bien qui se puisse rencontrer de par le monde. Pour lui c'est une amphore pasatbénaïque sortie des ateliers de Coroebus, de Tulus ou de Débatade. Je lui laisse toute la responsabilité de ce rapprochement mirifique; ces façons de dire entremêlées me semblant légèrement insultantes pour les bons habitants de la plus sainte ville qui soit sur terre chrétienne.

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Chapelle de l'hospice St Nicolas à Roscoff
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Sur la plage à Roscoff

Mais que cette « la Mecque bretonne », comme l'appelle je ne sais quel chroniqueur, y prenne garde ! Roscoff, l'ambitieuse capitale des marchands d'ail, est en train de lui jouer un vrai tour de Normand. Depuis que ce petit port aux grèves splendides a été découvert et signalé à l'univers, par M. Jules Claretie, il augmente tous les jours.  Pourvu que notre vieux Castel ne devienne pas le Landerneau de ce nouveau Brest !

Espérons que le vent de l'avenir soufflera enfin sur ce feu sacré qui couve depuis si longtemps sous les cendres, et qu'il rallumera l'antique flamme étouffée là depuis des siècles. II est plus que temps que tout ce monde se souvienne qu'il a à jouer en France un autre rôle que celui de simple curiosité archéologique.

Dernière modification : 23 nov. 2004