Souvenirs de vacances estivales à Roscoff

d'un brestois vers 1913

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Par Bernard Duchesne, Revue Municipale de Roscoff - Courrier en 1983

Histoire de la création de la ligne de chemin de fer Roscoff- MorlaixCarte des lignes de chemin de fer vers 1910 dans le Nord-Finistère


Trois-quarts de siècle permettent de faire ample moisson de souvenirs de tous genres : souvenirs de collège, souvenirs d'adultes, souvenirs de guerre aussi, hélas ! Aujourd'hui j'ouvrirai le coffret " souvenirs de vacances " puisque vieux saint-politain, j'ai vécu mes jeunes années à Brest et passé mes vacances à Saint-Pol-de-Léon et à Roscoff.

A cette époque, de l'autre guerre, les vacances commençaient à la mi-juillet et dès le lendemain de la " prestigieuse " distribution des prix les familles brestoises se hâtaient de prendre la direction des séjours de vacances, presque toujours en bordure de mer, dans l'un de ces charmants petits coins s'échelonnant de la Pointe Saint-Mathieu à Roscoff et qui avaient nom : Melon, Porspoder, Portsall, l'Aber-Wrac'h, Brignogan, Saint-Pol-de-Léon, Roscoff et de l'autre côté de la Baie pour les Morlaisiens : Carantec.

Roscoff avait déjà sa solide réputation de " station pour les rhumatismes "

Le voyage s'effectuait en chemin de fer car alors peu de Brestois possédaient une auto. Ah, ces petits chemins de fer départementaux ! Rapidement, ils constituèrent une ossature vivante de notre région.

1893 - 1894 virent la création des premières lignes Brest - Ploudalmézeau, Brest - Lannilis, Landerneau - Brignogan. Par la suite, le réseau devait s'étoffer par la construction de transversales et le prolongement des lignes existantes. En 1904, Plabennec - Lesneven et Plouider - Plouescat, puis vers 1910 le réseau atteignait Porspoder, l'Aber-Wrac'h, Saint-Pol-de-Léon.

Le voyage était une véritable expédition digne des meilleurs westerns, entrecoupée d'arrêts nombreux, particulièrement le samedi car, ce jour-là, le train de l'après-midi transportait vers leurs familles les nombreux pensionnaires de la Marine de guerre ( La Royale ) embarqués à Brest.

Aux " grandes " stations comme Saint-Renan, Plabennec, Lesneven, il était de tradition que marins et cheminots trinquent " à l'amitié ". Pendant ce temps-là, pour faire patienter les voyageurs, l'on faisait effectuer quelques manœuvres à un wagon de marchandises qui m'a toujours paru ne servir qu'à cela.

Parfois aussi, en rase campagne, le petit train marquait un net ralentissement ou même un arrêt imprévu. II était inutile de s'inquiéter, ce changement d'allure ne pouvait provenir que de deux causes : ou la côte était particulièrement dure à gravir (en hiver, quand la voie était verglacée il arrivait qu'on demandât aux voyageurs de descendre du train et de faire la côte à pied) ou... il s'agissait de permettre à quelque permissionnaire, qui avait arrosé ça, de descendre en marche, car la ferme des parents était tout proche et la gare trop loin.

Dans ce petit train, pendant que nous jouions à quelque jeu, que nos mères devaient qualifier de stupide, leur bavardage allait bon train, lui, toujours sur le même sujet tous les ans : la distribution des prix. Avec quel air " pisse vinaigre " Madame X reconnaissait que sa progéniture n'avait pas récolté grands prix et pourtant... " si vous saviez comme le pauvre petit a travaillé. Quand il est dans sa chambre, le soir, à faire ses devoirs, pas un bruit... ce n'est pas comme le fils à Y... toujours à jouer, à chanter... ". Le " pauvre petit ", s'il était aussi sage dans sa chambre, c'est peut-être qu'au lieu de faire ses devoirs ou apprendre ses leçons il lisait, en cachette, " Les Belles Images ", " L'Epatant " ou " Bibi Fricotin ", ancêtres de nos B.D.

Après trois ou quatre heures de voyage, selon que l'on dût, ou non, changer de train à BOHARS, l'on arrivait à Saint-Pol-de-Léon, terminus du Petit train départemental, puis à Roscoff, après avoir emprunté la voie Morlaix - Roscoff.

Avant 1914 les locations chez l'habitant étaient rares et l'on descendait dans la famille ou à l'hôtel; dans ce dernier cas, une calèche vous prenait à la gare et vous déposait avec votre malle à l'hôtel de votre choix.

Ceux-ci étaient moins nombreux que maintenant à Roscoff, mais déjà cotés. Plusieurs ont disparu dont l'Hôtel de la Marine, à l'emplacement des nouveaux bâtiments de la Station biologique ou celui qui se trouvait à peu près en face de la poste actuelle, vers la droguerie.

L'Hôtel des Bains était alors tenu par M. LE GAC, grand ami de Corbière, qui y venait fréquemment. Pour la petite histoire, rappelons l'Auberge du Pigeon Blanc, au fond de la place de l'Eglise, où Monsieur Lacaze-Duthiers fit ses premières études sur la faune et la flore marines de notre région ; la maison existe encore.

II est amusant de voir comment se présentait un séjour à l'hôtel au début du siècle ou à la fin du siècle dernier.

La pension complète coûtait sept francs, bougie en sus, mais souvent boisson (vin ou cidre) comprise, café également.

Les repas étaient servis relativement tôt, le déjeuner ( dîner ) à 11 heures, le dîner ( souper ) à 6 heures du soir , on ne disait pas encore 18 heures.

Le homard était souvent au menu, il coûtait 1,20 F / pièce.

Le prix du repas était assez variable selon l'hôtel mais à Châteaulin " Maryvonne " vous servait un plantureux repas pour 25 sous.

II convient de noter toutefois qu'à cette époque un manœuvre touchait 0,40 F de l'heure, un ouvrier 0,50 F.

La SNCF, alors OUEST-ÉTAT, organisait des allers-retours week-end Paris Roscoff pour 85 F en 1ère classe, 64 F en 2ème classe.

Nos distractions pendant les vacances étaient simples et familiales. A marée basse, nous jouions au croquet ou au tennis sur la plage, nous les " grands " ou nous allions à la pêche. Dans les herbiers, devant le port nous faisions des pêches que l'on qualifierait facilement de " miraculeuses " actuellement : en deux heures nous faisions ample moisson de crevettes, de bouquets, et de poissons plats.

Les " petits " faisaient des pâtés et des châteaux de sable. II n'y avait alors ni Club Mickey, ni École de voile. A marée haute, bain: mais pas n'importe quand, ni n'importe comment. II convenait tout d'abord de bien respecter les deux heures de digestion, auxquelles nos mères ajoutaient souvent une heure de sécurité. Les convenances exigeaient aussi que déshabillage et rhabillage soient exécutés avec la plus grande pudeur, à l'abri des sorties de bain - de grandes serviettes éponges - soigneusement tenues devant nous par nos parents, quand on ne disposait pas de cabine de bains. Surtout que garçons et filles soient bien séparés... pour ces opérations délicates.

C'était ensuite le goûter où chacun comparait, toujours avec un peu d'envie, ses tartines à celles de ses copains. Quelquefois deux ou trois familles se groupaient pour " aller faire pique-nique " au Dossen ou à l'île de Batz.

Pour nous quel événement que cette traversée du chenal en bateau à voile.

Si la mer était haute l'on embarquait directement au quai du Vil ( carte )l, ( gravure du quai en 1860 ) proche de l'Aquarium actuel, c'était simple ; à marée basse quelle expédition ! II fallait d'abord traverser la plage, ce qui n'était pas sans risques car les glissades sur les rochers mouillés et sur le goémon étaient nombreuses, embarquer ensuite sur un petit canot qui nous conduisait au bateau assurant la traversée ; de l'autre côté les acrobaties étaient un peu plus simples.

Quand le courant et les vents n'étaient pas favorables, il n'était pas rare de mettre deux bonnes heures du Vil à l'île. Bien entendu, avant le départ on était passé acheter un paquet de " Petits Beurre LU " et des bonbons à la menthe, pour le voyage en mer, chez " Félix POTIN " - Épicerie et Comestibles situé à l'emplacement de la Maison de la Presse.

Deux événements marquaient notre séjour à Roscoff : le pardon de Sainte Barbe, le 3e lundi de juillet et le départ des Johnnies.

Puis venait la fin des vacances. Dans l'enseignement secondaire les classes reprenaient le 1er octobre, à partir du 15 septembre nous commencions à regagner Brest. S'il faisait froid, les Chemins de fer départementaux chauffaient les wagons de façon quelque peu rudimentaire. En 1ère classe, l'on avait droit à des bouillottes pour les pieds, bouillottes mises en place au terminus ; en 2ème classe, c'était plus curieux : il y avait au milieu du wagon un poêle dont la cheminée traversait le toit ; au départ, un préposé cheminot l'allumait et déposait par terre quelques briquettes de charbon ; à charge aux voyageurs d'entretenir le feu.

Avec quelque nostalgie nous reprenions le chemin de l'école, comptant déjà le nombre de jours qui nous séparaient des vacances de Noël et du jour de l'An.

Nous avions des goûts simples, tout l'avenir devant nous, nous étions heureux de peu... nous avions dix ans... ou à peine plus.

Bernard DUCHESNE

 Article paru en 1983, dans la Revue Officielle d’Information Municipale Économique et Touristique de Roscoff


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