La vie quotidienne à Roscoff - Roscoff, vers 1880

St Pol - Roscoff - Ile de Batz

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Carte du 17ème siècle de St Pol à l'île de Batz

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Le littoral de la France
Côtes bretonnes

du Mont Saint Michel à Lorient

Chapître XXII

par V. VATTIER d' AMBROYSE

document publié vers 1880

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A l'ouest de la rade morlaisienne, au fond d'une baie située entre l’île de Callot et la terre, s'ouvre la rivière de Penzé. Le petit port de Penpoul occupe l'embouchure du cours d'eau, mais il disparaît, en quelque sorte, au milieu de l'éblouissant paysage dont la beauté s’imprime si fortement dans le souvenir du voyageur.

Soit que le soleil épande en nappe dorée ses rayons étincelants, soit que le crépuscule pourpré d'une chaude journée envahisse le ciel, soit que la brume blanche d'une nuit étoilée se dissémine dans l'atmosphère, soit que la tourmente annoncée par les vents d'ouest bouleverse la mer et la fasse hurler, menaçante, autour des écueils... toujours, sur sa modeste colline, la ville de Saint Pol se présente majestueuse, belle, tranquille, regardant le large, d'un côté, et, de l'autre, terminant une plaine où les arbres verts des parcs des châteaux tranchent sur les champs cultivés, sur les haies d'ajoncs, en toute saison fleuries... Deux clochers jumeaux, sveltes quoique imposants, planent sur la ville et seraient longuement détaillés, si une flèche aiguë, prodige de hardiesse, de grâce sans seconde, ne jaillissait, légère, triomphante, incomparable sur le fond de l’horizon, refoulant tout autour d'elle, arrachant aux yeux les plus indifférents un regard de surprise charmée, à l'esprit le plus blasé, une exclamation admirative.

C'est la tour du Kreisker, la tour dont Vauban disait qu'aucun autre morceau d'architecture ne lui semblait « ni si beau, ni si hardi ». La tour dont Frédéric Ozanam a fait un complet, un merveilleux éloge, en écrivant : « Si un ange descendait du ciel, il poserait le pied sur le clocher du Kreisker avant de s'arrêter sur la terre d'Armorique ».

Le « clocher à jour » est là devant nous; le souffle impétueux de la mer semblerait devoir le forcer à incliner sa frêle aiguille de granit ; mais, combien de tourmentes n'a-t-il pas bravées ! Combien de fois la choc effrayant de la foudre ne l’a-t-il pas menacé ! Et il reste ferme au sa base, en apparence si faible, et ses clochetons, ces quatre pans ajourés, continuent à refléter, entre leurs minces colonnettes, les nuances changeantes du ciel...

On peut au loin, en France, sourire de la chanson naïve du conscrit léonnais, exhalant ses regrets et glorifiant son cher clocher :

« Tous les jours que Dieu me donnera, je dirai :
J’aime mon clocher à jour, ma tour du Kreisker ! »

Mais, quand on l’a vu, le clocher, le vrai « clocher à jour », on ne peut plus l'oublier, et ce qui semblait être une hyperbole, une exagération maladive de la nationalité, devient naturel, devient même un tribut tout légitime...

Nous prenons terre à Penpoul, faubourg et port de l'ancienne ville épiscopale. Son commerce maritime était, autrefois, assez florissant, mais la Penzé n'a pas une profondeur suffisante et le vaste estuaire qu'elle forme se trouve tout parsemé de roches, dont plusieurs constituent de véritables écueils.

La mer se retire très loin sur cette côte qu'elle a souvent bouleversée ( notamment en 1699 ), y accumulant des sables et refoulant les vases charriées par les eaux douces. Cette rade ne peut être fréquentés que par des chasse-marées ou des trois mâts de petites dimensions. Roscoff, à quatre kilomètres plus au nord, et situé dans une meilleure position, contribue encore au délaissement de Penpoul

Une autre cause de décadence a pesé lourdement sur Saint Pol. L'ancienneté de son évêché n'a pas trouvé grâce devant le Concordat. Quimper est devenu le chef-lieu, non seulement administratif, mais religieux du Finistère tout entier. Sans le séminaire, qui attire à elle un certain mouvement, la vieille cité, entourée d'un pays exclusivement agricole, paraîtrait pour jamais plongée dans une invincible torpeur.

L'origine de la ville n'est pas nettement définie. L'opinion la plus commune la donne pour capitale aux Ossismii et. la fait dominer sur un vaste pays renfermant le territoire, non seulement du futur évêché de Léon, mais des évêchés de Tréguier et de Saint Brieuc.

Aux Ossismiens, succédèrent les Romains, qui y résidèrent longtemps. On a trouvé dans la ville et les environs un très grand nombre de médailles. César ne l'aurait désignée que par ces mots « la ville des Osssismii ». Le savant M. de Blois donna l'étymologie suivante : Léon viendrait de Legionenses, parce que les Romains avaient une légion tenant garnison dans ce lieu. De Legionenses serait venu Léonense, enfin Léon : étymologie commune à la ville espagnole du même nom.

Les anciens titres désignent Saint-Pol : Castellum Leonense, et le pays: Leonensis Pagus. Les Bretons l'appellent simplement Château de Pol : Castel-Pol.

N'importe ce qu'il en puisse être en franchissant les limites de la ville, on se trouve en plein pays de légendes chevaleresques, mêlées aux traditions religieuses les plus respectées.

Le roi Marc’h, monarque de la Cornouailles britannique; son neveu Tristan le Léonais; Yseult la blonde, fille du roi d'Irlande; cent épisodes des réunions de la Table Ronde s'allient étroitement au récit de l’hospitalité accordée, dans l’île de Batz, à Pol-Aurélien, par le comte Guythur ou Withur.

Ce dernier gouvernait au nom de Judual ( Rigwal ou Riwal ; on lui donne aussi le nom d’Alain 1er ), roi de la Domnonée, réfugié à la cour de Childebert, fils de Clovis, par crainte de Comorre son oncle et son compétiteur.

Albert de Morlaix raconte longuement le départ de Pol-Aurélien qui suivi d’un grand nombre de disciples, arrive de la Bretagne insulaire en Armorique, où il aborde en 530. Son vaisseau l'a conduit à l’île d’Ouessant, ensuite sur la « Grande Terre » ; en longeant la côte, il arrive au château dont le nom allait disparaître devant le sien.

La forteresse tombait en ruines, des animaux sauvages y avaient établi leur asile : un ours ( ?), un taureau, une laie et ses petits, un essaim d'abeilles. Pol garde seulement la laie et les marcassins, délivre le château abandonné de ses autres hôtes, en prend possession pour la transformer en monastère, puis il va trouver Guythur, qui l'accueille fort bien, le protège et lui offre une cloche trouvée dans la gueule d'un poisson !...

Or, c'était justement une cloche appartenant, au roi Marc'h, de qui Pol l'avait vainement sollicitée !

Et si quelques doutes résistaient dans les esprits trop incrédules, on leur montrera, à la sacristie da la cathédrale, l'objet vénéré. II est en cuivre argentifère, battu au marteau et muni d'une anse à sa partie supérieure; sa forma est celle d'un carré long, on cône tronqué, ayant environ vingt centimètres sur une face et quinze sur l'autre. On l'agite au-dessus de la tête des malades; le jour du pardon, on l'entend sonner presque sans interruption.

Nous retrouverons bientôt, à l’île de Batz, la légende obligée da dragon vaincu par le futur évêque, symbole adopté pour célébrer le triomphe de la religion chrétienne sur le paganisme.

Cependant, le peuple désirait vivement que Saint Pol, dont il admirait la charité, devint son évêque. Guythur dut s'interposer; il trouva le moyen de vaincre les refus du religieux en l’envoyant à Paris porter des lettres (de 525 à 535), négociant une prétendue affaire avec les rois Childebert et Judual : ce n'était autre chose que son élévation à l'épiscopat. Les deux rois approuvèrent la demande du comte, et Pol, malgré lui, revint investi de la dignité qu’il redoutait.

Son gouvernement fût si sage, et juste, que les habitants, par reconnaissance, donnèrent à la ville nouvelle le nom du saint.

Les chroniques locales se perdent, après cette époque, dans une foule de légendes, sauf en ce qui concerne le mariage d’Eléonore, file de Hoël II, avec un vicomte de Léon ( de 545 à 550 ), et il faut arriver aux premières années du neuvième siècle pour trouver une trace certaine : celle des guerres de Morvan, comte de Léon, contre Louis le Débonnaire, qui prétendait asseoir définitivement sa puissance en Bretagne.

Ermold Nigell, bénédictin d'Aquitaine, vivant au onzième siècle, a rimé une chronique, conservant les traits principaux de la lutte ardente qui devait se terminer d'abord par la mort du comte; mais aussi, un peu plus tard, par la défaite des Francs.

L'envoyé de Louis, introduit, au début des hostilités, près de Morvan, reçut cette belle réponse.

« Va dire à ton maître que je ne lui suis pas soumis, que je ne cultive pas ses champs et ne veux pas de ses lois ! II a ses Francs, cela doit lui suffire ; moi, Morvan. je gouverne en toute justice, et de par mon droit, les Bretons. Ainsi je refuse tout tribut. Si ton maître veut me déclarer la guerre, je l'attends, il verra si mon bras affaibli et si mon cri de guerre n'éveille pas un puissant écho ! »

Mais la lutte était trop inégale, surtout par cette raison que les principaux comtes souverains de Bretagne se jalousaient entre eux, alors que, I'entente eût rendu impossible l'envahissement du pays. Toutefois, Morvan accomplit de tels prodiges de bravoure que les bardes entourèrent sa mort de circonstances surnaturelles. Il est devenu le héros de la célèbre chanson de Leis Breiz et, comme Merlin, il doit un jour sortir de sa tombe pour venir délivrer les bretons.

Un demi-siècle plus tard, les Northmen ( Normands ), s'abattant sur la Bretagne, ravagèrent cruellement le Léonnais. La ville de Saint-Pol, prise d'assaut, eut sa cathédrale dévastée et fût mise à feu et à sang.

Henri, fils de Guyomarc'h II, suivit le duc Alain Fergent à la première croisade. Lors des guerres affreuses qui désolèrent le règne du duc de Conan IV, dit le Petit (à cause de sa fatale faiblesse). Guyomarc’h IV, comte de Léon, et son frère Hamon, évêque de Saint-Pol, prirent le parti d’Eudon de Porhoët, leur beau-frère, qui voulait disputer le pouvoir à Geoffroy, époux de Constance, fille et unique héritière de Conan.

La pensée était sans doute bonne, au point de vue patriotique breton ; mais Geoffroy, fils du roi d'Angleterre, Henri lI, vit son père accourir pour lui prêter main-forte ( 1170 ). Le Léonnais, dévasté, se soumit; le château fort de Saint-Pol pris, puis rasé, laissa la ville sans défense. Elle ne devait pas voir relever sa citadelle.

En 1172, le pauvre comte, si éprouvé, subit une invasion de la mer qui, sortant de ses limites, inonda les, terres sur une grande étendue. Une peste terrible suivit, causée par le limon que déposèrent les eaux. .

Les démêlés avec les ducs de Bretagne ou avec les rois d'Angleterre, enfin les expéditions contre des bandes organisées pour le vol et le pillage. remplirent près d'un siècle. .

De 1250 à 1276, Ie comte Hervé IV, prodigue, joueur, mauvais administrateur de ses biens, essaya, mais en vain, de défendre ses droits contre les empiétements de la couronne ducale. Il tenait surtout extrêmement aux privilèges de donner des lettres de sûreté aux navires fréquentant cette partie du littoral, et au droit de bris, droit immoral qui devait engendrer les plus épouvantables crimes. . .

Nous en retrouverons la trace en continuant de longer la côte.

Hoël II avait donné ses droits en dot en sa fille Éléonore. Les mœurs du temps, d'ailleurs, n'y répugnaient pas et on trouvait très naturel. que les comtes de Léon se vantassent de ,posséder une pierre, précieuse entre toutes, auprès de laquelle pâlissaient les pierreries ducale.

Hervé IV entendait parler d'un roc, cause de continuels de naufrages !!!

Le duc Jean 1er, le Roux, après avoir renoncé à contester des titres formels, profita habilement des embarras financiers du comte. Il racheta diverses parties de ses domaines, la moitié de la ville de Morlaix qui lui appartenait, Brest, Saint Renan, le Conquet; enfin, il fit valoir les coutumes féodales et, en 1277, le comté, de Léon, avec toutes ses possessions vastes, magnifiques s'étendant jusqu’aux portes de Quimper. était définitivement réuni à la couronne, ducale.

Hervé vendit même ce qui ne lui appartenait pas : les biens, de son frère, biens dont il n'avait que l'usufruit..

Depuis lors, le titre de comte de Léon fut l'apanage d'un, prince de la maison de Bretagne, sauf quelques parties des domaines qui échurent à un autre Hervé et formèrent le vicomté du Léon. Au quatorzième siècle, ce vicomté se trouva, par alliance, porté dans l’illustre famille de Rohan, qui en 1572 obtenait son érection en principauté.

La servitude des vassaux propres des comtes de Léon était très rigoureuse ( C’est à dire les vassaux de leurs domaines particuliers et non ceux des seigneurs qui relevaient du comte ). Ils n'avaient pas le droit d'aller habiter ailleurs que sur les terres de leurs seigneurs, sous peine de se voir ramener corde au cou, à la motte féodale, sans préjudice de peines corporelles et pécuniaires.

Les enfants des serfs n'obtenaient d’instruction que sous le bon plaisir des comtes, qui pouvaient, à leur gré, donner ou refuser des lettres de franchises. En général, ils les faisaient acheter fort cher. La moindre infraction à ce mode draconien entraînait le bannissement et la perte de tous biens, tant présents que futurs.

Il n'y a donc peu lieu de s'étonner, que les serfs secouèrent le joug avec transport.

Privés de fortifications la ville de Saint-Pol s'abstint de prendre parti dans la lutte de Succession. Elle reçut pourtant Jean IV, quand après la bataille d'Auray, ce prince vint si faire reconnaître (1365). Mais, peu après, la mauvaise politique du nouveau duc motiva l'entrée, en Bretagne, des troupes de Charles V, commandées par Du Guesclin. Le connétable vint mettre garnison dans Saint-Pol ( 1373 ). Les soldats français y résidèrent jusqu’au moment ou Jean IV, rappelé par ses sujets, s'empara de la ville. Sa victoire fût déshonorée par la cruauté dont il usa envers les défenseurs, en les passant tous au fil de l'épée.

Saint-Pol rentra ensuite dans un calme profond, qui ne fut plus troublé qu'en 1590, par La Fontenelle; mais l'invasion du hardi brigand n'eut pas de durée

La ville ne s'éveillait de sa paix que pour célébrer magnifiquement les « entrée » de ses prélats; entrées signalées par les coutumes les plus bizarres où, tour à tour, on voit les seigneurs dépendant de l'évêque se disputer le « droit » de soutenir les « pieds de la chaise » sur laquelle on faisait asseoir le pasteur pour le porter en ville; puis élever leurs prétentions pour le « pantage de la batterie de cuisine, des brocs de vin entamés, de la vaisselle, des couteaux, tasses, aiguières en argent, du linge de table, voire des restes de pain du festin !! »..

L'entrée des vicomtes dans leurs domaines donnait lieu à des cérémonies presque analogues ; mais l'évêque et son chapitre en supportaient les frais, par reconnaissance pour diverses libéralités faites à la cathédrale. On pense bien que ces arrangements, ces libéralités n'étaient pas sans engendrer des abus. Ainsi au seizième siècle, un des chanoines, Hamon Barbier de Lescoat laissa à sa mort, tant de bénéfices vacants, que le pape Jules III, sollicité de répartir ces richesses s'étonna et demanda « si tous les abbés de Bretagne étaient morts le même jour »

Néanmoins, le plus grand nombre des évêques de Saint-Pol a laissé un convenir estimable. Parmi eux, on remarque Philippe de Coëquis, plus tard archevêque de Tours. En cette qualité, il fut charger d’interroger Jeanne d’Arc, au moment où elle sollicitait sa première entrevue avec Charles VII.

Jean Validire construisit en 1431, le chœur de la cathédrale. Roland de Neuville occupa son siège pendant cinquante et un an ( 1562 – 1613 ). Grâce à lui, les horreurs qui signalèrent les guerres de la Ligue n’atteignaient pas le diocèse.

Jean de Montigny fut membre de l’Académie française. Madame de Sévigné faisait son éloge et le considérait comme un esprit supérieur.

Jean François de la Marche, dernier évêque de Saint-Pol, avait paru avec éclat au combat de Plaisance ( 1747 ) comme capitaine des dragons de la reine.

La vie publique ne semble pas avoir été très active à Saint-Pol. Un curieux travail de M. de Courcy prouve que les notables ne se montraient guère empressés à s’occuper des affaires municipales les plus importantes. Aussi le syndic adressa t’il requête au parlement, pour exposer les faits suivants : « Quand la cloche sonne, afin d’appeler les habitants à délibérer sur les affaires du roy et aultres pour le bien public, les plus considérables ne s’y trouvent pas d’ordinaire ; mais seulement une multitude de peuple qui, au lieu de délibérer, n’apporte que confusion et désordre ».

En conséquence le syndic demandait l’autorisation de convoquer « tous les habitants », qui « chaque année » éliraient vingt six d’entre eux, chargés dès lors, de délibérer sur les affaires de la commune, « sous peine de vingt livres d’amende contre les manquants ». Le parlement approuva, tout en réduisant l’amende à dix livres.

Cela se passait en 1648 et donne la preuve que le suffrage universel tenait lieu, de temps immémorial, de corps municipal à la ville. A partir de cette époque, une communauté fut instituée, et, en 1692, une mairie ayant été érigée, l’organisation administrative pris un cours régulier.

Par malheur Saint-Pol ne se trouvait pas dans des conditions propres à lui rendre beaucoup d’importance. Une rivale plus jeune, mieux située, surtout très active, la ville de Roscoff, jadis sa vassale, grandissait, attirant à elle un sérieux commerce maritime.

Morlaix, de son côté, redoublait d'efforts pour étendre son négoce. La vieille cité devait succomber dans la lutte, ou, plutôt, .elle n'essaya guère de lutter.

Peu à peu, sa somnolence augmenta, et devint de la torpeur lorsque l'évêché fut supprimé. L'herbe poussa dans ses rues, les représentants des vieilles familles se confinèrent chez eux; les belles promenades restèrent désertes... Si le Kreisker n'avait attiré un certain nombre de voyageurs et d'artistes, on eût pu croire Saint-Pol oublié du reste du monde.

Cette indolence va, très probablement, céder devant le grand courant d'activité moderne enfanté par la voie ferrée qui relie, maintenant, la ville à Morlaix.

L'agriculture, déjà si avancée dans la région entière, fera de nouveaux progrès, et la prospérité locale y gagnera encore

Mais on continuera à visiter Saint-Pol, surtout pour ses splendides monuments;
car, après le clocher célèbre de la chapelle du séminaire, le Kreisker, la cathédrale mérite d'être longuement examinée.

Pendant plus d'un demi-siècle, le noble édifice resta déshonoré par une épaisse couche de d’horrible badigeon, destinée à voiler la dégradation des murs. L'abandon dégénérait en saleté complète, les tours commençaient à se déjoindre... Il était temps, grand temps de parer à une ruine imminente. La restauration, toutefois, date seulement de ces dernières années; mais elle a été complète.'

L'antique église de Saint-Pol Aurélien a recouvré toute sa beauté intérieure: Bientôt son extérieur sera, de même, redevenue ce qu'il était à l'époque ou les prélats de Léon se montraient fiers de l'entretenir dans toute sa majesté. .

La cathédrale actuelle. ne remonte pas an delà du quatorzième siècle, bien que quelques-unes de ses parties puissent dater des constructions romanes, élevées, un siècle plus tôt, sur l’emplacement du monument primitif, détruit en 875, par les Northmen.

On est frappé, dès les premiers pas, par l'élégance des arcades profilant une nef majestueuse, et présentant une riche ornementation où le règne végétal prodigue les plus gracieux contours. Chaque arcade est éclairée par une fenêtre, et deux galeries, l’une en ogive trilobée, l’autre obscure, règnent tout le long de la nef.

Le tuffeau a seul été employé ici et pour les collatéraux ; mais, partout ailleurs, le granit, la pierre bretonne par excellence, reprend la priorité.

Le chœur domine l’ensemble. L'évêque Jean Validire le construisit en 1431. Il est entouré par treize arcades; ses galeries sont encore plus capricieusement fouillées que celles de la nef et ses fenêtres présentent la particularité de se terminer en forme de mitre.

Derrière le chœur, on voit, comme à Dol, une grande crosse en bois doré, simulant un palmier, à l'extrémité de la volute duquel est suspendu le saint ciboire, surmonté d'un petit pavillon.

Soixante-huit, stalles en chêne sculpté se rangent, superposées, autour du sanctuaire, et un très beau lutrin, également en chêne sculpté, complète cette magnifique décoration.

Au pied des marches du maître-autel, une dalle en marbre noir recouvre, selon la tradition, le tombeau de Saint Pol, et le trésor de l’église garde son crâne, un os de ses bras, ainsi qu'un doigt.

Cette dernière relique est placée dans un étui en argent, .portant l’inscription suivante :

« DOET DE M. SAINT POL EVEQUE ET PATRON DE LEON ».

Le tombeau de l’apôtre est entouré d'une foule d'autres dalles dont les caractères, à demi effacés, composent des noms célèbres dans les annales bretonnes.

Plusieurs des évêques de Léon ont été inhumés dans leur église cathédrale, Guillaume de Kersauson a sa sépulture dans la chapelle Saint-Martin, qu'il avait fait construire ( 1327 ). La chapelle Saint-André reçut les restes de Guy le Barbu, son fondateur.

Placé derrière le chœur et adossé à l'une de ses travées, un beau sarcophage en marbre blanc, oeuvre du sculpteur De la Colonge, soutient la statue, à demi couchée et en grand costume, d'un des prédicateurs de la reine Anne d'Autriche, François de Visdelou, évêque de Saint Pol ( 1661 – 1671 ).

La cathédrale se vante aussi de posséder le cercueil de Conan Mériadec, premier roi, plus ou moins authentique, des Bretons. Ce cercueil a longtemps servi de bénitier à .l'entrée du portail latéral. Sur ses deux faces, des moulures représentent de gros pilastres courts, soutenant les arcades en plein cintre, accompagnées d’un linteau roman se contournant en damier, en losanges ou en chevrons.

Une croix ancrée orne la place de la tête ; un cep de vigne est sculpté à celle des pieds. Divers autres attributs sont encore très visibles ; mais, en admettant, chose problématique, que ce sarcophage ait reçu les restes de Conan, il faut en même temps se résigner à croire que le cercueil primitif fut remplacé, car le travail entier du monument ne doit pas remonter au-delà du douzième siècle.

Une autre tombe est fort vénérée. Elle contient le corps d’Amice Picard, pieuse fille ayant vécu et étant morte ( 1652 ), dit son historien, « en véritable sainte ».

Des rosaces en granit merveilleusement sculptées et une verrière de 1560, appellent encore l’attention. Quelques restes de vitraux sont attribués au célèbre peintre sur verre, Alain CAP, de Lesneven ( seizième siècle ).

L’une des chapelles porte à sa voûte une très curieuse peinture, représentant une figure emblématique de la sainte Trinité. Trois faces, réunies par le front, offrent trois nez, trois bouches, trois mentons, mais ne possèdent que trois yeux, à l’aide desquels il est possible, en les prenant deux à deux, de reconstituer chaque face l’une après l’autre.

Une cartouche entoure cette peinture, jeu bizarre d’un artiste du seizième siècle, de caractères gothiques formant l’exclamation bretonne : Ma Douez : Mon Dieu !

On termine la visite de la basilique en allant admirer ses tours, qui seraient plus renommées si elles ne subissaient pas un écrasant voisinage. Les deux étages dont elles sont formées s’élèvent sur quatre faces, et les flèches ajourées qui les surmontent sont accostées de quatre clochetons découpés. La flèche de droite remonterait à la fin du treizième siècle. A la base de la tour, était pratiquée la porte des Lépreux, la seule dont les cordiers ou caqueux ou cacoux, pouvaient user, car on les croyait descendants de lépreux juifs. Le préjugé qui rangeait dans une classe, réputée déshonorée, les cordiers, les blanchisseurs et quelques autres petits industriels, n'est pas encore entièrement éteint en Basse-Bretagne, où les « réprouvés » continuent à être tenus en suspicion.

L'extérieur du chevet est superbement ordonnancé. Les chapelles y viennent rayonner, séparées par des arcs-boutants et des contreforts à pinacles. La restauration, désormais complète, aura, nous l'espérons, supprimé les constructions parasites qui le défigurait.

Les jours de misère sont loin. Le goût et l'art, maintenant maîtres de la situation, ne peuvent manquer de faire recouvrer au vénérable monument, la splendeur de ses jours heureux...

Il n'était pas possible que la vue du clocher de Notre-Dame du Kreisker ne tentât l'imagination des légendaires bretons.

Les architectes et les archéologues assignent la dernière moitié du quatorzième siècle comme date de l'érection de l'église et de sa tour; mais interrogez les vieillards. Ils vous raconteront que saint Pol força le diable à travailler à la gloire de Dieu, en élevant la flèche merveilleuse. La légende est longue et toute remplie de preuves convaincantes.

Albert de Morlaix fixe la construction de l'église entre les années 1345 et 1399. Une opinion assez accréditée en attribue l'honneur à un architecte anglais, appelé en Bretagne par Marie d'Angleterre, première femme du duc Jean IV ( 1362 ). Nous ne saurions, sans preuves, nous inscrire en faux contre cette opinion; mais nous ne voyons rien non plus. qui puisse forcer personne à l'admettre, la corporation des « maîtres maçons », des « Lamballais » de l'époque, ayant produit assez de chefs-d’œuvre pour qu'on la croie volontiers capable d'avoir conçu le « clocher à jour ».

Les partisans de l’architecte insulaire trouvent un appui dans la circonstance que plusieurs meneaux de l’intérieur de l'église rappellent le style perpendiculaire anglais. C'est savoir se contenter de bien peu.

Le Kreisker à St Pol de Léon
Le Kreisker

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le gothique fut le style adopté pour le monument, qui ne semble pas avoir pu être terminé : certaines de ses parties contrastant trop fortement avec le reste de l'ensemble. Ainsi, la maîtresse vitre de la nef, avec ses meneaux épanouis en trèfles à quatre feuilles en roses, devait présenter un aspect éblouissant, quand les verres peints, artistiques, y étaient enchâssés.

Six autres fenêtres de la façade Sud sont également fort belles. Des trois porches, celui du Nord est vraiment splendide, avec un tympan en arcades, ses écussons, ses voussures profondément feuillées en feuilles de vigne, ses statuettes, ses personnages symboliques, ses niches couronnées d’une incroyable délicatesse, ses colonnettes et ses ceps chargés de grappes de raisin.

Les portes, donnant accès dans l'église, sont séparées par un pilier qui devait être orné d'une statue protégée par un dais. Des animaux fantastiques et autres, des figures expressives occupant la voussures. En un mot, il est impossible de rêver une réalisation plus élégante du style gothique flamboyant. Il faut, néanmoins, se hâter de l'admirer, car, après avoir vu le clocher, rien ne peut plus intéresser.

Quatre piliers quadrangulaires, ayant plus de trois. mètres de côté, et composés de colonnettes en faisceaux soutenant quatre arcades aiguës, forment, entre la nef et le chœur, la base de la tour. C'est un premier étonnement de voir des assises si frêles supporter une masse de quatre-vingts mètres de hauteur totale...

Une seconde surprise attend le visiteur à son entrée dans. la « chambre du clocher ». La tour entière se dresse comme une poivrière gigantesque laissant, de toutes parts, circuler l'air et la lumière.

Nul arc-boutant, nulle traverse, nul escalier ne .s'appuient contre les parois polies. Le regard s'élance librement avec elles, jusqu’à l’extrême pointe de la flèche, planant fière, idéale au milieu des nuages ...

Extérieurement comme intérieurement, rien ne brise les lignes si pures des quatre faces du clocher. Les escaliers sont ménagés dans l'épaisseur de la pierre de granit.

Chaque face, jusqu’à la plate-forme, se compose d’une baie, haute, superbe, à double arcature superposée.

La galerie porte, à chaque angle, un clocheton d'une légèreté exquise, entourant la flèche octogone, toute découpée et' du dessin le plus suave.

Beaucoup de clochers peuvent avoir une élévation supérieure à celui du Kreisker ; aucun ne l'égale en beauté... On voudrait trouver un mot unique caractérisant cette merveille de l'art religieux; mais tout est pâle auprès d'elle, et les expressions les .plus hyperboliques deviendraient une profanation véritable.

Puisse la foudre qui, si souvent, l'a frappée sans la renverser, rester impuissante contre elle. La Bretagne y perdrait son plus précieux fleuron monumental.

Le Kreisker, après avoir été un bénéfice simple, devint la chapelle du séminaire; il est aujourd'hui la chapelle du Collège. Une restauration minutieuse a fait disparaître les causes de ravage dont il commençait à souffrir, et l'expropriation de vieilles maisons ayant quelque caractère, mais touchant de trop près au splendide édifice, a été une mesure très utile.

Passons rapidement devant Saint-Pierre, l'une des sept paroisses du Minihy ou asile de Saint-Pol, qui ne comprenait pas moins que la commune actuelle entière, jointe au territoire de Roscoff. Une enceinte d'ossuaires gothiques, datant des premières années du seizième siècle, ferme le cimetière.

Dans piliers récemment réparés sont les derniers restes de la porte Saint-Guillaume, ou plutôt en marquent l'emplacement, car ils datent de 1769. Les évêques faisaient, par cette porte, leur entrée solennelle. Il y en avait cinq autres dites : des Carmes, de Guingamp, du Trésor, de Batz, de Guénan. Elles survivaient à la vieille enceinte, et ne pouvait guère contribuer à la défense de la cité. Menaçant ruine, elles furent démolies ( sauf la porte des Carmes, donnée au Couvent du même nom, qui l'érigea dam son cimetière ) et leurs débris contribuèrent à la construction des halles.

La mairie, occupe le palais épiscopal, rebâti ( 1712 – 1750 ) à la suite d'un incendie.

Le Collège de Léon jouit d'une certaine réputation, et plusieurs de ses élèves ont marqué dans la politique contemporaine.

Deux maisons du seizième siècle, ayant appartenu à des chanoines prébendés méritent d'être examinées à loisir.

La vile sainte, comme on appelle Saint-Pol bien loin à la ronde, a été souvent comparée à une immense église, et, en effet, elle donne, de loin, cette illusion; la ville sainte a conservé plusieurs antiques usages. Nous n'affirmerions pourtant pas que la veille de l’Epiphanie on promène encore un cheval enrubanné, orné de gui, de feuilles de laurier, et chargé de deux mannequins destinés à recevoir les offrandes des bourgeois charitables. Un pauvre de l'hospice conduisait le coursier précédé par le « tambour de ville »" flanqué de quatre notables habitants, dont la tâche était de stimuler la bienfaisance publique. .

Le cortège, il va sans dire, se grossissait d'une foule d'enfants, de désœuvrés, criant à tue-tête : « Inguinané, inguinané ! », corruption du mot « aguilaneuf » ou plutôt « au gui, l’an neuf ! », souvenir persistant des druides. Les dons reçus permettaient aux pensionnaires de l'hospice de fêter joyeusement « rois ».

Il y avait encore la procession solennelle du jour de l'Ascension, instituée en mémoire de la cessation de la peste qui désola le Léon après la grands invasion de la mer. Le cortège parcourait l’enceinte primitive de Saint-Pol, ce que Ies paysans dénomment « le tour des cheminées », tro at chiminalon, et qu’ils aiment toujours à faire quand une fête les amène dans la ville.

Si ces vieilles coutumes tombent en désuétude, on trouvera cependant, plus d’un cultivateur qui ne voudrait pas manquer de souper deux fois le jeudi d’avant Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge. Certainement, aussi, l’agonie est toujours tintée. D’après la lenteur, la prolongation, le nombre des sons de la cloche funèbre, chaque habitant peut dire le sexe et le rang du moribond pour qui on sollicite les prières. L’agonie noble égrène longtemps dans l’air sa lugubre mélopée, l’agonie plébéienne n’attriste que peu d’instants l’esprit des auditeurs !

Ainsi se perpétuent les traditions. Elles gardent de profondes racines dans le léonnais presque tout entier, et une promenade aux environ de Saint-Pol est pleine d’attrait sous ce rapport.

Taulé, commune voisine, celle dont le P. Grégoire de Rostrenen trouve le langage « le plus gracieux du Finistère, car il exprime avec une douceur, une noblesse charmante, les sentiments du cœur ».

Taulé renferme plusieurs villages. L’un d’eux, Penzé, est favorisé de six foires importants, espacées de février à décembre. Le marché du printemps avait un grand renom, on l’appelait la « Foire aux mariages » et, réellement, il s’y décidait beaucoup d’union.

« Le jour arrivé, les Pennères ( héritières plus ou moins riches ) de tous les cantons voisins viennent, dans leurs plus beaux habits, s’asseoir sur les parapets du pont. Les jeunes gens arrivent ensuite, accompagnés de leurs parents, et passent gravement au milieu de cette double haie de jeunes filles souriantes, parées, dont les costumes aux brillantes couleurs sont encadrés dans la verdure de la jolie coulée de Penhoat.

Quand l’une a touché le cœur d’un garçon, il s’avance vers elle, lui tend la main et l’aide à descendre du parapet. Les parents s’approchent, les pourparlers ont lieu et, si tout le monde est d’accord, on frappe dans la main. Ces fiançailles sont rarement sans résultat définitif. Malheureusement, la plupart du temps, les jeunes gens avant de venir à Penzé, se sont informés de la dot, et le pont n’est plus que le témoin d’un accord préparé le longue main. Jadis, il en était autrement, dit-on… ». Marteville, l’érudit continuateur d’Ogée, écrivait, en 1847, ce que nous venons de rapporter

Depuis,.le bon sens a fait du chemin, et aucun des riches cultivateurs du pays ne se soucierait d'aller ébruiter ses projets sur pont de Penzé; encore moins, serait-il assez; naïf pour écouter exclusivement les suggestions de ses yeux ou de son cœur.... Faut-il crier à la décadence des mœurs? Il est   plus juste d'accuser les exigences de la vie moderne.. Aux philosophes à décide.

Penpoul, le port de Saint-Pol, dont il est distant d'à peine un kilomètre, fut, pendant plusieurs siècles, un lien important de commerce maritime. De sa richesse évanouie, il a gardé beaucoup de belles maisons, grandes, artistiquement bâties, dont quelques-unes remontent au quinzième siècle. Plusieurs d'entre elles sont fortifiées, et portent des meurtrières pour .recevoir de l'artillerie. Les excès de La Fontenelle rendirent cependant ces précautions inutiles. Aujourd’hui, Penpoul ne compte plus pour ainsi dire au nombre des ports.

Roscoff, où nous arrivons après une promenade de cinq kilomètres, ne dépend plus de Saint-Pol, et son affranchissement a préparé sa prospérité toujours ascendante.

Le Roscovite allie, à l'énergie du travailleur, l'esprit entreprenant du commerçant perspicace.

Longtemps, bien longtemps avant que la voie ferrée lui apportât le secours de communications rapides, le Roscovite colportait les produits de ses champs, de ses jardins, non seulement dans la Bretagne entière, mais les expédiait, par bateau., au Havre, à destination de Paris.

On le voyait, intrépide, aller, de ville en ville, vendre ma récoltes, toujours gai, leste et sachant admirablement forcer la main des acheteurs. La costume traditionnel : gilet vert sombre à manches .bleu ciel; veste et pantalon de toile blanche, serrés par une ceinture rouge; vaste chapeau entouré de chenilles multicolores, cède le pas aux vêtements modernes; mais, entre tous les paysans bretons, le Roscovite se reconnait à son allure dégagée, à sa physionomie vive, à ses réflexions souvent sceptiques et railleuses . . . .

« Ils sont trop souvent à l'étranger, disent les cultivateurs. attachés aux vieilles coutumes. ». Beaucoup même iraient jusqu’à affirmer qu’ils ne sont pas bretons.

Les Roscovites ne s’embarrassent guère de l'opinion de leurs compatriotes. Leur seule affaire est de tirer du sol tout ce qu'il pont produire et de vendre le plus cher possible leurs riches moissons de légumes.

Les terres s'achètent on se louent à un prix fort élevé, non qu'elles soient, à proprement parler, d'une fertilité originelle très grande; mais les engrais marins, jointe aux modes divers de culture, les ont rendues excellentes. .

Ce qu'on appelle des « jardins », à Roscoff, ne ressemble guère à l’idée éveillée par ce mot. Le moindre coin est utilisé en plantations d'asperges, d'artichauts, de choux-fleurs, d'oignons. de choux, de carottes. d'ail, d'échalotes : tous les végétaux potagers s’y rencontrent dans une, précocité qui en favorisa l'écoulement.

Paris est devenu le grand centre d'exportation de ces produits; depuis très longtemps, beaucoup d'habitants avaient des traités avec les grands restaurants. Leur commerce est allé en s'étendant toujours.

Le port de Roscoff est l'un des plus fréquentés de la région. D'un bon mouillage, sûr, abordable par tous les vents, il est destiné à croître encore en importance. Son plus grand inconvénient est d'assécher presque complètement à l'heure du reflux.

Les mois d'août et de septembre voient arriver des caboteurs pour charger des légumes. Comme lest, ils ont généralement du charbon. C'est l'époque d'une grande animation. Il n'est pas rare que vingt à vingt-cinq navires du port de 60 à 120 tonneaux soient chaque jour réunis.

La majorité du commerce maritime a lieu avec l'Angleterre, qui achète surtout des oignons. L'esprit d'association des Roscovites a rendu ces relations très fructueuses. Trois hommes du pays, presque toujours des jeunes gens, sont choisis pour recevoir, dans les ports anglais désignés, toutes les cargaisons, qu'ils vendent au mieux : les bénéfices sont ensuite distribués à proportion. de ce que chaque cultivateur expédie.

Il est encore ainsi pour la vente à Paris, où des consignataires roscovites surveillent l'écoulement des marchandises.

La campagne, peu accidentée, est très sablonneuse; les champs, entièrement divisés, sont entourés. de murettes en pierres sèches, très solides. Un certain espace de terrain se trouve dès lors perdu; mais, compensation immense, le vent du large ne peut ravager les plantations, ce qui arriverait infailliblement sans l'obstacle opposé. Les enclos n'ont guère plu de 20 à 25 mètres de côté, tous entretenus avec un soin minutieux; de nombreux travailleurs y sont constamment occupés.

II en résulte que les Roscovites sont, avant tout, maraîchers; la navigation, pour eux, vient en seconde ligne, ce qui ne veut pas dire qu'ils soient mauvais marins. Leurs bâtiments, sans type caractérisé, vont chercher des bois en Norvège; une trentaine de barques sont employées à la pêche côtière, assez fructueuse.

Le port est une anse d'un demi-mille ( 900 mètres ) d'ouverture, abrité par une jetée de trois cents mètres environ, légèrement concave à l’intérieur. Quand les grands vents du nord-ouest soufflent, des effets de ressac rendent parfois la mer très tourmentée. Des roches nombreuses l'entourent. Du côté du large, c'est l’île de Batz, les îlots Tisaozon et Pighet, ainsi qu'une multitude d'écueils, élevés ou découpés en formes bizarres, dont les plus exposés aux coups de mer s'arrondissent sous l'action des eaux. La roche Duslen, amas confus de blocs énormes, est surmontée d'une tourelle blanche et rouge.

La terre se présente basse, sans un arbre, accostée d'un lai de mer long de cinq cents mètres. Roscoff apparaît noir, sombre; le clocher de son église paroissiale, aux coupoles superposées, semble être une construction scandinave, élevée par les anciens peuples du Nord qui, si souvent, visitèrent cette côte.

La ville doit dater du quinzième siècle, peut être du treizième. On ne sait sien de précis sur sa fondation; mais, très probablement, elle prit naissance an moment où la baie de Penpoul, formée par la rivière Penzé, commença à s'ensabler et où les navires prenant de plus grandes proportions, il leur fallut chercher un port mieux pourvu d'eau, d'une tenue meilleure, d'entrée plus facile.

Les négociants de Penpoul s'opposèrent autant qu'ils le purent à l'établissement d'une cité rivale. Ce fut l'objet de contestations, d’interdictions sans nombre arrachées aux évêques, seigneurs du pays. Les ducs de Bretagne durent intervenir.

Les marins avaient depuis bien longtemps compris l'avantage de la situation, car c'est de Roscoff que l'amiral de Bretagne, Jean de Penhoat, partit pour combattre la flotte anglaise, croisant devant la pointe Saint Matthieu, près le Conquet, et ravageant le pays ( 1404 ).

Jean de Penhoët avait à son bord Tanneguy Duchâtel ( de l'illustre famille de ce nom, branche de celle de Léon ), qui tua le commandant anglais, comte de Beaumont. La défaite de l'escadre britannique fut complète.

La rue conduisant du port à l'église est un peu tortueuse, mais bâtie sur un modèle presque uniforme. Les maisons, en granit noirci par les siècles, sont élevées sur un soubassement d'un mètre environ. Les portes des caves s'ouvrent obliquement sur le pavé. Les fenêtres, hautes, étroites, sont dominées par des mansardes que terminent de hauts pignons. Beaucoup d'entre elles sont, comme les portes, sculptées dans le goût du seizième siècle. Les autres rues sont étroites, irrégulièrement pavées, mais propres.

L'église, appelée Notre-Dame de Croas Batz, dépendait de la. paroisse de Toussaints qui, elle-même, était un des sept refuges du minihy de Saint-Pol. Elle est construite sur une place assez spacieuse; sa façade regarde l’île de Batz, qui lui a donné la moitié de son nom. Le clocher, fort élevé, date de 1550, il sert d'amers aux navigateurs. Ses dômes et ces galeries sont supportés par des colonnettes élancées. Le granit y a été seul employé, ainsi que pour le reste du monument.

Grande et, d'ailleurs, presque dénuée d'ornements, sauf de jolis , bas-reliefs en albâtre, elle est bien tenue. L'ancien cimetière, exhaussé sur le reste de la place, l'entoure: On doit la visiter surtout pour les sculptures si curieuses qu'elle possède. Ces sculptures représentent des navires du commencement du seizième siècle. On a tout lieu de les croire très exacts; d'abord, parce que ce sont des bâtiments possibles; ensuite, à cette époque. si l'on défigurait souvent I'aspect général, des objets, les détails étaient toujours exécutés avec une scrupuleuse exactitude.

Le premier de ces navires pouvait titre du port de 120 à 150 tonneaux; le second, de 250 à 300 tonneaux, à en juger par la hauteur des logements et l'espacement des sabords, qui n'ont pas dû beaucoup varier. Plusieurs de leurs parties sont à peu près cela des chasse-marées actuels. Ils devaient bien tenir la mer et évoluer admirablement, conditions essentielles pour la navigation dans ces parages rocheux.

Les Dieppois employaient probablement des embarcations semblables pour aller trafiquer sur les côtes du Brésil et de la Guinée. Jacques Cartier n'en connut guère d'autres, non plus que les Bretons sillonnant la Manche.

La profession de marin n'était pas alors sans rudesse, et qui disait navigateur, disait aussi un peu forban. Un proverbe affirmait que: « au delà da la Ligne, il n'y a pas d'amis » et, plus d'un siècle après, ces paroles avaient encore force de loi.

Roscoff est entouré, du côté de la mer, par d'anciennes fortifications, qui présentent une série compliquée de petits angles, de redans, de bastions. En y plaçant quatre ou cinq pièces de canon, les différentes passes seraient protégées. Ces retranchements, bâtis en pierre de taille, s'effritent sous l'influence de l'air marin. De plus, quelques propriétaires y ont, sana façon, pratiqué des portes qui leur permettent d'accéder directement de chez eux vers la mer.

La chapelle .Saint Ninien (nommée aussi par les habitants, Saint Dreignon) ou Ninian, le plus ancien monument de Roscoff est située dans la principale rue. Marie Stuart, enfant, qui venait d'essuyer une violente tempête de vent d'ouest, aborda en cet endroit ( 1548 ). Pour satisfaire à un vœu, cette église fut bâtie sous le vocable d'un apôtre de la Calédonie, pays natal de la future reine de France. Un rocher, placé au-dessous de l'édifice, reçut l'empreinte du pied qu'y avait posé l'infortunée souveraine d’Écosse.

Dix ans plus tard, l'enfant, devenue la plus belle jeune fille de son temps, épousait le dauphin, depuis François II. En 1559, tous deux s'asseyaient sur le trône et, en 1560, Marie Stuart, devenue veuve, as voyait forcée de quitter le « plaisant pays de France, la patrie la plus chérie », pour aller reprendre une couronne dont la possession la conduisit, de malheurs en malheurs, jusqu’à la mort violente, satisfaction donnée à la haine implacable de sa rivale, Elizabeth d’Angleterre.

Un peu moins de deux cents ans après l'arrivée de Marie (1746), un prince, son descendant, Charles-Édouard, le vaincu de Culloden, était trop heureux de trouver asile sur un bâtiment corsaire malouin. Un caprice du sort amena la prétendant à Roscoff, et, agenouillé devant l'autel de Saint Ninien, il put méditer sur la destinée implacable qui poursuivit presque toujours les Stuarts.

Une restauration peu coûteuse rendrait la chapelle digne de son origine. Elle n'a pas plus de quatorze mètres de longueur, sur moins de sept mètres de largeur. Une de ses portes forme une ogive à voussures, et l'une des fenêtres est encore garnie de ses beaux meneaux. L'autel, en pierre, possède deux crédences figurant

Les bourgeois s'assemblaient dans cette chapelle pour délibérer de leurs affaires ou des choses publiques.

Sceptique et un peu railleur, comme nous l'avons déjà dit, le Roscovite ne s'occupe guère de légendes ou de coutumes sentimentales. Cependant, les femmes des marins avaient une dévotion particulière pour saint Ninien et ne manquaient pas d'assister aux messes célébrées dans la chapelle. La cérémonie terminée, elles balayaient soigneusement le sol du sanctuaire, en recueillaient la poussière et la soufflaient; en se tournant du côté du port afin d'obtenir un vent favorable pour le retour de leurs maris ou de leurs fiancés.

Les bains de mer sont de plus en plus fréquentés à Roscoff. Un aquarium, ou établissement de pisciculture, succursale du Collège de France, y a été fondé. Le savant M. Lacaze-Duthiers le dirige; nous trouverons une autre succursale à Concarneau et nous la visiterons en détail.

Une curiosité végétale existe dans le jardin de l'ancien couvent des Capucins. C’est le fameux figuier, couvrant un espace de plus de cent cinquante mètres carrés. Son tronc, noueux,  composé de souches enchevêtrées, ressemble à un nid de monstrueux serpents enlaçant leurs anneaux écailleux.

Les branches, supportées par de solides poteaux en bois ou en maçonnerie, forment un vaste berceau, toujours prodigue de fruits. Les récoltes qu'elles donnent sont encore, en dépit des années accumulées sur arbre, extrêmement abondantes; elles approvisionnent non seulement Roscoff, mais les localités voisines.

Plusieurs îles commandent la côte : Batz, Siec, l'île Verte, appelée ainsi par ironie, sans doute, car elle est parfaitement dénudée. A marée basse, elle est rattachée au continent, et ainsi que toutes les autres, elle doit son isolement aux empiétements de la mer.

Sur la côte, à l'ouest de cet îlot, s'ouvre un vaste enfoncement sablonneux parsemé de rochers, et protégé par une digne de cinq à six cents mètres. L'eau n'y pénètre qu'avec le flux : c'est l'Aber-Santec, que les traditions locales représentent comme ayant été très florissant, il y a plusieurs siècles. De nos jours, il reste abandonné.

Batz ou Baz est séparée par un chenal offrant, abaque année, dit-on, un gué praticable pendant un quart d'heure. A mer haute, il est accessible pour tous les navires; lors du reflux, les petits caboteurs peuvent seuls y passer.

La configuration de l’île est assez uniforme, ses côtes très rocheuses; son port s'ouvre au sud. C'est une baie de sable d'une bonne tenue, fermée depuis quelques années par une jetée. Elle pourrait servir de refuge.

La pointe occidentale de Batz se prolonge par des écueils sous-marins, et l'action des courants y rend la mer très dure; le plus souvent elle déferle avec violence sur les brisants.

Les tourmentes d'ouest y sont redoutables; elles ont marqué leur action sur le beau phare qui, de ce côté, est devenu tout noir.

Le célèbre pilote Trémintin, compagnon de l’héroïque Bisson s'était retiré à Batz et y mourut.

Le nom de ce petit coin de terre joue un grand rôle dans les légendes bretonnes. .

Saint Pol, qui y avait abordé à son arrivée en Bretagne, le prit en affection. Pendant longtemps, il refusa d'écouter les supplications du comte Guythur, qui voulait l'établir évêque de la cité voisine, et, même après que ses résistances eurent été vaincues, il habita généralement Batz. Il y mourut, dit-on:

Sa présence fut signalée par des bienfaits extraordinaires. L'île, disent les légendaires, était ravagée par « un dragon », dont Saint Pol entreprit de la délivrer. Il se rendit à la caverne du monstre, suivi d'in jeune homme de Cléder, qui, seul, eut le courage de l'accompagner et, intrépide, ne craignit pas, après avoir reçu la bénédiction du saint, « de conduire comme un chien en laisse le dragon que Saint Pol frappait de son bâton ». Tous deux arrivèrent ainsi au nord de l'île, où le monstre fut précipité dans la mer. « Le lieu ou il se jeta, s'appelle Toul ar Sarpent, c'est à dire l'abysme du serpent, où la mer faict un roulement et bruit étrange en tout temps, sans cause apparente. »

Guythur, reconnaissant, protégea toujours Saint Pol et voulut également récompenser le jeune guerrier de Cléder. Il lui fit don d'une terre noble dans sa paroisse, laquelle terra fut appelée : Ker-gour-na-dec’h ( La maison de l’homme qui ne fuit pas ), nom porté, depuis, par ses descendants. En outre, et afin de perpétuer la mémoire du fait glorieux, privilège fut accordé au nouveau seigneur, pour lui comme pour tous les siens, d’entrer « le jour de la fête de la dédicace de l’église cathédrale de Léon, au chœur, en bottes avec éperons dorés, en ceinturon. soutenant l'épée », puis, sous cette tenue guerrière, de « s'asseoir dans le fauteuil de l'Evêque ». Ce privilège fut religieusement exercé jusqu'en 1790.

Après la défaite du dragon, Saint Pol pourvut à un autre besoin pressant des habitants. L'eau douce manquait absolument dans l’île. Un coup du bâton de voyage de l'apôtre fit jaillir une source abondante. Elle est, dit-on, envahie à chaque marée par le flux; mais, à peine les vagues retirées, son eau coule, limpide, légère, ne conservant nul goût saumâtre.

Voilà pourquoi, dans leur gratitude, les habitants désirèrent que l’île s’appelât désormais : Enez-Baz, c’est à dire l’île du bâton..

Un fort protège maintenant cette position qui, en temps de guerre, serait d'une réelle importance. Quant aux traits de mœeurs locaux, on doit surtout relever la fâcheuse épidémie procédurière frappant la presque totalité des gens.

Autrefois riche, Batz n'a pas su se pénétrer de l'esprit de conciliation. Peu ou point de familles qui n'aient à soutenir au moins un procès coûteux. Une ruine totale en est le plus clair produit...

Si les paysans normands, accusée (à tort ou à raison) d'adorer la chicane, voulaient émigrer, ils trouveraient dans l’île le paradis de leurs rêves.

Voisine de Batz, se trouve Siec, île à marée haute et à peu près presqu’île pendant le reflux; une petite anse reçoit les embarcations. Depuis plusieurs années, des pêcheurs de sardines de Douarnenez s’étaient fixés à Siec avec leur famille. Ils n'avaient pas, naturellement, renoncé à l'emploi des longs bateaux à arrière pointu, qui leur sont particuliers, et le pays offrait de sérieuses ressources à leur énergie.

C'est peut-être à cette circonstance que l’île doit l'établissement d'une superbe usine pour les sardines en boîte, auxquelles viennent s’ajouter, chose tout indiquée, les conserves de légumes dont Roscoff est si riche et dont la consommation s'accroît rapidement chaque jour.

L'industrie commence ainsi à envahir cette partie du littoral breton. Elle ne s'arrêtera pas en si beau chemin et l'aisance, à défaut de richesse, pénétrera jusque dans des communes aujourd’hui bien arriérées, bien pauvres, quoiqu'elles offrent des éléments de prospérité..

Dernière modification : 23 nov. 2004