La vie quotidienne à Roscoff - Histoire du port de Roscoff

Le port de Roscoff

Menu

Retour Histoires de Roscoff

Revue "La Géographie"

document publié en 1924

par Marcel A. Hérubel

Carte du 17ème siècle de St Pol à l'île de Batz

Cliquer pour agrandir la carte - 198 ko

Peinture du port de Roscoff

 

Étude d'économie maritime

Marcel A. HÉRUBEL, Membre de l'Académie de Marine.

Publié dans «  La Géographie  » - 1924

Avant propos

 PREMIERE PARTIE

1. - La Nature

2 - Le Vieux-Roscoff.

3. – L’exode.

DEUXIEME PARTIE

1. - La construction du Quai

2 – La psychologie roscovite

3 -  Les Armateurs

4 – Le fret

5 -  Les Commissionnaires et les frauduleux anglais

TROISIÈME PARTIE

1. - L'initiative de Henri Ollivier

2 – Les exportations maraîchères

3 – Le port et la ville

CONCLUSION


Avant propos

Le littoral présente une activité particulière. Celle-ci a pour objet l'exploitation de la mer, considérée comme lieu de production et comme voie de circulation, en rapport avec l’activité générale de la zone intéressée : port, ville, région, pays, étranger.

L'économie maritime fait l'étude analytique de tous les phénomènes, naturels ou non, qui conditionnent la vie côtière. Ainsi que l'embryologie elle remonte à l'origine de cette vie côtière, suit pas à pas son développement, explique ses Métamorphoses et ses adaptations successives au milieu. Elle met en œuvre les conclusions de l’Océanographie pure et appliquée, de la Géographie physique, de la Géographie humaine et les principales techniques, industrielles et commerciales, déterminée*, directement ou indirectement, par la mer. Puis, après avoir apprécié la similitude on les différences et le degré de dépendance des phénomènes, passés et actuels, elle les groupe en faisceaux synthétiques, Elle s'efforce, enfin, de dégager des lois générales, d'une évidente relativité, et, par déduction, des possibilités d'avenir.

Deux méthodes s'offrent : traiter à fond de l'évolution d'un port donné; traiter à fond de l'évolution d'une branche donnée de l'activité maritime. Multipliez les monographies de l'un et l'autre genre, et vous obtenez, dans les deux cas, un ensemble harmonieux.

L’essai de la première méthode m'a paru convenir à Roscoff. Ceci, pour deux raisons. D'abord, la région roscovite est très caractéristique; ensuite, j'ai eu à ma disposition des documents précieux, des renseignements  inédits que je dois à la -grande amabilité de M. François Quément, maire de Roscoff, de M. l'abbé M - Le Corre, historien très érudit, de M. Yves Ollichon, président de la Société des Régates. Je prie ces messieurs de bien vouloir agréer les assurances de ma sincère gratitude. Merci à mes savants et distingués collègues, le commandant Vivielle, capitaine de frégate, qui m'a largement ouvert la Bibliothèque du Service hydrographique de la Marine, MM. Paul de Rousies, Maurice Rondet-Saint et le Chanoine A. Anthiaume, membres de l'Académie de Marine.

PREMIERE PARTIE

1. - La Nature.

Non loin de Morlaix, la presqu’île de Roscoff est limitée à l’est par la baie de Saint-Pol-de-Léon, où se jette la rivière de Penzé, à l'ouest par une autre baie, plus petite, appelée Aber, dont le rivage occidental s'appuie sur les puissantes assises de Perharidy. Entre la pointe de Bloscon et les rochers de Madéra s'ouvre, au septentrion, le port de Roscoff, anse naturelle, et se tassent les maisons de la ville. A peu de distance vers le large, vous voyez un immense bouclier formé de deux îles, d'inégale grandeur : Ile de Batz et Tisaoson, flanquées chacune d'un satellite - Ile Verte et Pighet.

Le bord oriental de la région roscovite est rocheux : schistes micacés, gneiss, amphibolites, granits; aucun calcaire, Bloscon, la pointe Béron, Roc’h Illiévec, Saint-Sébastien sont comme les contreforts de cette charpente massive. Le bord oriental est sableux; et, dans la direction de Santec, derrière une digue de 600 mètres, ce sont des marécages et des dunes. L'Aber assèche, tout entier, à marée basse. Au reste, l'isobathe de 10 mètres rattache à la terre ferme les rochers épars et même l'île de Batz - la profondeur des eaux est donc faible.

Cette disposition naturelle est la conséquence de causes multiples, qui ont joué à travers lés âges et dont les lois peuvent être ainsi formulées : La côte rocheuse recule; la plage sableuse avance; la seconde s'accroît dans la mesure où la première se détruit. Les preuves locales de cette assertion ne manquent point.

En voici deux. Dans l'anse de Santec, l'argile compacte renferme des racines, enchevêtrées et incomplètement décomposées, des fragments de troncs d'arbre charriés. Près de Roc’h Illiévec, l'on a mis à jour des poteries grossières et des débris de cuisine, désignés, selon la nomenclature actuelle, du nom de Kjoekkenmoedings. Cette station préhistorique, située à 4 mètres au-dessus de la haute mer qu'elle surplombe, est en partie éboulée : l’élément liquide a gagné ce que la terre a perdu. Le cas est fréquent sur les côtes normandes et bretonnes Faut-il rappeler que Jersey, au milieu du 6ème siècle, était à peine séparé du Cotentin par un étroit chenal? Que la forêt de Scissey entourait le Mont Saint-Michel ? Que depuis le 5ème siècle, les eaux ont envahi, dans la baie de Saint-Brieuc, 310 kilomètres carrés, alors couverts de chênes, de châtaigniers, d'ifs et de maisons gallo-romaines9 Que la baie de Morlaix, elle aussi, a été une forêt ?

L'analyse répartit les forces destructives en trois groupes :

Les rochers, ainsi limés et disloqués, fournissent la plupart des matériaux mis en œuvre, dans les zones sableuses, par les forces constructives. Voulez-vous des exemples? Entre, Tisaoson et l'île de Batz, une grève en dos d’âne s'élève, que le jusant met à sec. A mer basse, un simple fossé de 40 mètres de largeur, sépare l’île de Batz de Roscoff. Or, l'accumulation des sables s'effectuant, depuis une époque immémoriale, de l'ouest à l'est, il n'est pas impossible qu'un jour vienne où le banc de l’île de Batz et la grève de Roscoff se rejoindront. Au sud-ouest de l'Aber la montée des dunes en direction de Saint-Pol de-Léon fut, en 1794, à ce point menaçante, que l'on décida la plantation de sapins, grâce à quoi le mouvement a été enrayé. Enfin, le sol, où ont été bâtie au début du 16ème siècle l'église actuelle et les maisons de Roscoff, n'est pas autre chose qu'une ancienne plage. Les vents et les vagues, en effet, ont poussé le sable contre le bord ouest de la ligne de rochers, déjà citée, qui, du nord au sud, court de Bloscon jusqu'à la pointe de Sainte-Anne, Et le sable, lentement, s’est colmaté en terrasse derrière ce bourrelet de pierre. C'est là un fait dont vous saisirez plus loin la haute, importance économique.

A la lumière de ces dynamismes, il est aisé de se représenter la soudure, qui fixait l'île de Batz au continent, suivant un axe nord-sud coupant l'île Verte. Faites la construction sur une carte. Vous dessinez alors une baie profonde en forme de sac ouvert au nord-ouest, entre la presqu’île de Batz et Perharidy, baie sableuse à l'extrémité méridionale de laquelle débouchent trois ruisseaux on discerne encore ceux-ci sur une carte établie vers 1750 - baie, en somme abritée et utilisable. Eh bien! Sachez-le dès maintenant, c'est, au nord-est, au bord de cette baie, près d'un énorme rocher appelé Roch’roum, que Roscoff a pris naissance. En ce lieu, aujourd'hui, existe un quartier, un hameau de la ville pressé autour d'un antique calvaire de la fin du 13ème siècle et dénommé Roscogoz ou Vieux-Roscoff.

Le Vieux-Roscoff ne pouvait s'édifier ailleurs. Au fond de l'Aber, il n'y avait pas, de toute évidence, assez d'eau. Le long de la rive occidentale, face à Santec, le terrain était trop meuble. Quant à l'espace compris entre Roscogoz et la ligne Bloscon-Roc'h Illiévec, il était encore en voie de formation. Enfin, Roscogoz présentait, pour la navigation, un double avantage : placé à la limite de l'Aber et de la rade de Batz, il pouvait recevoir dans celui-là des petits bateaux, sur celle-ci des grands.

A quel moment la -presqu'île de Batz s'est-elle transformée en île? Il est difficile de le dire. Il ne semble pas que la déchirure ait été consommée au début de l'ère chrétienne. Mais, au 6ème siècle, lors de l’arrivée de saint Pol-Aurélien, un fossé s'était creusé que déblayèrent définitivement les terribles tempêtes de l'année 701 et de mars 709. En tout cas, dès 518, Roscoff ou - pour être précis - le Vieux-Roscoff était un village et un port connus.

Bref, les travaux gigantesques de la nature ont abouti à la constitution d'une parcelle de littoral propice à l'établissement durable de l'homme. Nos lointains ancêtres trouvèrent là les conditions qu'ils ont toujours' recherchées en pareille occurrence : plaine basse de formation récente, mais solide; abondance de poissons à faible distance, fertilité suffisante de l’arrière-pays immédiat, proximité d'eau douce.

Comment s'y sont-ils comportés?

2 - Le Vieux-Roscoff.

La région de Roscoff présente des stations préhistoriques. Vous en connaissez une près de Roc'h Illiévec. Il suffira de citer les autres une allée couverte au levant du Vénec, les dolmens de Keravel à la limite de la commune de Saint-Pol-de-Léon; des sépultures, des poteries grossières, des pointes de flèches au hameau de Kérestat; des haches en pierre polie à quelques mètres de la chapelle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Aucune conclusion touchant l'Économie maritime ne se dégage, de cette enquête.

Il n'en est pas de même des renseignements que nous possédons sur les époques gauloise et gallo-romaine, encore qu'ils ne soient pas très précis.

De Bloscon a été extraite une statuette gauloise et des bords de l’Aber, à peu de distance de Roskogoz, des substructions et des tuiles-. Ajoutez quelques bronzes de Gallien, de Claude II, de Dioclétien, à Keravel, des fragments de briques romaines sur la grève, entre Bloscon et le port de Roscoff. M. de La Borderie est formel: ce sont les Gaulois qui ont, bâti le Vieux-Roscoff. Il semble que Bloscon ait été un oppidum. En effet, ces sortes d'ouvrages couronnaient, souvent en Armorique, les promontoires avancés et coupés à la gorge par un fossé. Brest, sous les Romains, était un simple camp statif.

Une tribu gauloise occupait les côtes allant des Héaux-de-Bréhat à la rivière de Landerneau et s'étendait, en profondeur, jusqu'aux Monts d'Arrée ; elle avait nom Osismiens. Les admirables études de M. Camille Jullian, auxquelles j’emprunte ce qui va suivre ont montré que cette tribu était purement maritime, comme les Coriolites du golfe de Saint-Brieuc, les Namnètes de l’estuaire de la Loire et les Vénètes du Morbihan et du Croisic. Ces derniers, à côté de leur flotte de commerce, possédaient une puissante flotte de guerre, assuraient la protection du trafic et touchaient, de ce fait des autres Armoricains, des taxes. Toutes ces peuplades, barrées à l'intérieur par la forêt inhospitalière, tournaient leurs regards vers la mer. Elles avaient noué avec les Calètes (Pays de Caux) et les Morins (basse vallée de la Somme) des relations étroites. Du Pas-de-Calais à la Vendée, la côte était doublée d'une voie de cabotage actif. La pêche littorale était sûrement pratiquée, car les Gaulois étaient friands de poisson qu'ils apprêtaient au sel, au vinaigre ou au cumin

Rapprochons ces indications de ce (lue nous savons du Vieux Roscoff et nous sommes fondés à formuler l'hypothèse, peu audacieuse, que ce petit bourg était à la fois station de pêche et d'escales : cette fonction était conforme à la nature des lieux.

Dans la Gaule romaine, aspect différent. Une phrase de M. Camille Jullian le définit en termes pittoresques: « Nous connaissons mieux, écrit-il, les pêcheurs à la ligne de la Moselle que les mariniers de l'Armor ». M. de La Borderie montre que les ruines gallo-romaines des côtes armoricaines ressemblent à celles de l'intérieur et « font songer moins à des travailleurs de la mer qu'à des exploitations rurales, forestières ou industrielles, à de riches propriétaires de villas maritimes, épris de bains de mer et de parties de pêche»... .

La marine Vénète est morte. Le commerce de mer se concentre à Itius Portus (Boulogne), dans les embouchures de la Seine et de la Loire. Les petits ports sont délaissés et ne servent guère qu'à la pêche. La vie est surtout agricole. La route l’emporte sur le rivage, la terre est plus attirante que l’océan.

Ces changements économiques, il est sage d'admettre que le Vieux-Roscoff les a subis.

Le- Haut Moyen-âge est entouré d'épaisses ténèbres. On sait que Roscoff, sans être entièrement délaissé par les navires, est, ainsi que tout le littoral armoricain, saccagé par les pirates Saxons..

En 518, Saint Pol-Aurélien et ses compagnons, venus de Grande-Bretagne, prennent pied près de Ploudalmézeau, et, se dirigeant vers Batz, traversent le Vieux-Roscoff. L'ancien pays des Osismiens, où ils s'établissent est à peu près vide d'habitants. Il n'est donc pas étonnant que, les immigrants bretons des 5ème et 6ème siècles aient vécu plutôt à l'intérieur que sur la côte ".

Les Plou et les Lan qu’ils fondent sont tous situés loin de, la mer ". Lan, en breton, signifie endroit plan, étendue de sol et lieu saint; plou, village, campagne, communauté d'hommes résidant dans un lan. Puis, des agglomérations se forment près de la mer, toutes dépendantes de paroisses rurales". Le groupement roscovite relève de Saint-Pol-de-Léon, et il faudra des siècles de luttes intestines pour l'en arracher. Le trafic maritime - pêches et escales sans doute interrompu, reprend. Mais, que représente-t-il? Un mot dépeint la situation- En l’an 900 ou 910, Wyomarc'h, comte de Léon, désignant un rocher, cause de fréquents naufrages, s'écriait: « Voilà une pierre, qui me vaut 100 000 sous et que je ne changerais pas contre tous les diamants ». Encore aujourd'hui, et M. Vallaux a bien mis cette vérité en lumière, la Bretagne est, en dépit des idées courantes, plus rurale que maritime. Les villes y sont moins peuplées que les campagnes et les villages côtiers plus petits que les villages paysans.

Époque troublée et sanglante! De 810 à 893, les Normands, retranchés dans l'île de Batz, pillent et tuent. Chassés en 939, ils reviennent en 960. Puis, ce sont les batailles presque incessantes avec les Anglais : guerres du 12ème siècle, guerre anglo-bayonnaise, blocus continental décrété par Philippe le Bel, guerre de la succession de Bretagne, descentes, ravages, etc... L'île de Batz et Tisaoson sont occupés; Bloscon, en 1357, est pris. En 1374 et en 1387, le Vieux-Roscoff est razzié, brûlé, détruit, beaucoup de ses habitants sont passés au fil de l'épée. Un riche bourgeois, affolé, cache son trésor, et, cinq siècles plus tard, l'on découvre, en creusant le sol, des pièces d'or françaises et anglaises au nom de Charles VI et à l'effigie du roi Édouard « Rex Angliae, Dominus Hiberne, Dux Aquitaniae ».

Le Vieux.-Roscoff avait vécu.

3. – L’exode.

Les désordres, les violences désagrègent, ainsi que les cataclysmes, la vie sociale, mais ne l'anéantissent pas. Roscoff allait renaître.

Sur une carte, tracez une ligne allant de Roc'h Roum au lieu dit Théven, marqué aujourd'hui par le phare du fond du port. C'est le long de cette ligne que les survivants des massacres se sont repliés. Pascal de Kerenveyer note « les ruines de maisons qui se suivent et prolongent dans l'intérieur de la péninsule jusqu'à par de là les quartiers nommés Gardaléas, le Bas et le Théven où tout est encore rempli de maisons et de suites de maisons dont on peut encore - voir les fondements I... » Donc le Vieux-Roscoff, abandonné, a été reconstruit à l'est. Le mouvement commencé en 1387 n’a pris fin qu'au milieu du siècle suivant. Il s'est fait en deux temps : premièrement, de l'ouest à l'est, puis, en contournant la moitié de l'anse qui a formé le nouveau port, du sud-est, au nord-ouest, Enfin, la vie s'est cristallisée autour de deux centres : le port, où une petite jetée a été construite de 1500 à 1520, l'église, élevée sur un tertre artificiel grâce auquel l'on avait fait reculer la mer, et dont le gros œuvre était achevé en 1515

De cet exode il importe d'analyser les causes principales. Causes directes d'abord.

Les roscovites avaient acquis la certitude que le Vieux Roscoff était intenable. En 1397, les ravages des Anglais n'avaient pas cessé; le premier quart du 15ème siècle n’offre que des défaites, soulignant la déchéance de notre commerce maritime. D'autre part, l'Aber, par le mécanisme décrit plus haut, s'ensablait. « Sa profondeur s'était infiniment diminuée... les vaisseaux d'un gros volume ne pouvaient pas aborder » En effet, à compter du milieu du 15ème siècle, le tonnage des navires, construits dans les ports de la Manche, s'accrut.

Après les causes directes de l'exode, les causes indirectes, j'entends par-là les événements qui ont stimulé l'ardeur des. Roscovites.

En premier lieu, c'est la victoire des Bretons, à Saint-Mathieu, sur la flotte anglaise. A la fin de juin 1403, trente vaisseaux s'assemblent dans la rade de Roscoff, montés par 1 200 hommes d'armes. Le 8 juillet, du Penhoët donne le signal du départ et rallie la première division commandée par Guillaume du Chastel. Là bataille s'engage, le 12, au large de Saint-Mathieu; les Bretons dispersent la flotte anglaise et prennent 40 vaisseaux. L'année suivante, ils s'emparent de Plymouth et le saccagent.

Ces hauts faits déchaînèrent l’enthousiasme des Roscovites. Il en est d'autres, d'une portée générale, dont les répercussions ont été, également, heureuses. Je les rappellerai en quelques mots.

Les initiatives de Jacques Cœur favorisent le commerce de mer. Grâce à sainte Jeanne-d'Arc, les Anglais reculent. Dès 1449, ils évacuent la plus grande partie de la Normandie. Chez eux, deux partis - les Deux Roses - en viennent aux mains. Le 15 avril 1450, l’une de leurs dernières armées restées en France est battue à Formigny; une autre, en 1453, à Castillon. Débarrassé de ses opiniâtres ennemis, le duc de Bretagne, François Il, prend, en 1467, une mesure d'une haute importance économique : il s'affranchit du tarif douanier français par une série de traités de commerce avec le Danemark, la Suède, la Norvège et la Castille.

Bref, les Roscovites, pleins d'entrain, ont rebâti leur ville de manière à utiliser l’anse de l'est - le port actuel - dont « la grève est mieux protégée contre les vents d'ouest plus cavée que celle l’Aber... le fond plus vaseux... et ayant un rocher, le Quellen,  « assis près de la rive », dans la direction duquel « on put faire une espèce de petite jetée. Le nouveau Roscoff, comme jadis le Vieux-Roscoff, n'avait pas le choix : il ne pouvait s'établir, lui, que sur l'anse de l'est. En effet, le littoral n'offre, avant et après Bloscon, aucun abri susceptible d'aménagement. De plus, la rive occidentale de la baie de Saint-Pol s'ensablait, et l'accès du petit port de Penpoull devenait difficile.

Dans la cité naissante affluèrent « des colons de toutes parts ». Le commerce y prit faveur Dès 1480, il y avait des particuliers opulens et des armateurs qui faisaient mettre en mer plusieurs corsaires ». Treize ans après, les prouesses de Prégent de Bidoulx et d'Hervé Primoguet, au large du Conquet et d'Ouessant, ne purent, évidemment, qu'affermir les initiatives naissantes.

Roscoff, ressuscité, voguait - ses armes ne figurent-elles pas - un vaisseau? - vers de nouvelles destinée.

 

DEUXIEME PARTIE

1. - La construction du Quai.

A aucun moment de son existence, le port du Vieux.-Roscoff, qui consistait en une anse et une rade, n'avait été pourvu de jetée. Cet ouvrage était maintenant nécessaire. Son histoire est à raconter, car elle fournit de curieuses indications sur les habitudes fiscales et administratives de nos aïeux.

La première mention, qui en est faite, date de 1500. Il s'agissait de construire une jetée ayant son point d'appui distal sur les rochers du Grand-Quellen, soit à 143 toises (278 m. 85) du rivage. Faute de crédits, on dut interrompre les travaux. Vers 1520, quelques dizaines de toises seulement avaient été élevées. En 1559, la jetée présentait une « chaussée » ayant coûté 1800 livres : le quai était ébauché. En 1599, Henri IV autorise la perception d'un droit d'ancrage « d'un sol par vaisseau », dont le produit doit servir à l'allongement, de la digue. La dépense prévue, 29 2129 écus, ne fut pas couverte. A noter-, en passant, que les droits d'ancrage semblent avoir été créés par Hervé V., vicomte de Léon en 1260. En 1569, Fouquet les porta, dans tous les ports français, à 50 sous, et Colbert les maintint.

Le 4 mai 1623 commence la seconde phase. Les Roscovites obtiennent de Louis XIIII l’octroi « d'un sol par pot de vin et de quatre deniers par pot de bière ou de cidre qui se consommerait dans la paroisse de Toussaint pour l'establissement du quay et ce pendant neuf années suivies  », Cet impôt fut, en vertu de plusieurs lettres patentes, perçu jusqu’en 1657. Mais, en 1649, le quai était terminé. Il mesurait 90 toises (175 m 90) de long et 7 toises (12 m 75) de large. Il est très probable que les entrepreneurs avaient incorporé aux maçonneries neuves la petite jetée de 1520 et la chaussée de 1559.

Les détails abondent sur les travaux effectués au 18ème siècle.

Une tempête, en décembre 1713, détruisit sept toises du quai. On décida de reprendre « le projet des ancêtres » : prolonger le quai jusqu'au Grand-Quellen, faire sauter le Petit-Quellen situé en face, à l'intérieur du port. Il en fut ainsi. En combien de temps et com­ment? Vous l'allez voir.

Après l'enlèvement des 7 toises, la communauté de Saint-Pol, accorda « pour les réparations et le perfectionnement du quay » 500 livres par an. Somme ridicule qui révèle l’état d"esprit de la ville vis-à-vis du bourg. Entre les deux, depuis les origines jusqu'au début du 19ème siècle, ce ne furent que disputes et querelles. Saint-Pol était rural; Roscoff, maritime. Celui-là disposait; celui-ci proposait. De plus, à Saint-Pol était accolé un petit port, Penpoull, en pleine décadence, et dont Roscoff absorbait, chaque jour davantage à son profit, l'activité. Donc, petites jalousies, Les tracasseries quotidiennes. La ville s’exclamait : « C’est trop ! Le bourg est insatiable ». Roscoff off ripostait : « Comment[ je contribue, dans une très large mesure, au budget de la ville et je n'obtiens aucune amélioration : tout pour Saint-Pol, rien pour moi » Cette animosité était générale. Et les évêques de Léon, chefs spirituels en même temps que seigneurs temporels du pays, jugèrent prudent de se ranger du côté de la masse de leurs administrés, comme de simples politiciens de canton. Les Roscovites décidèrent, en 1500, de bâtir à leurs frais, une église. « Vous n'aurez pas d'église », répondait, en substance, le prince évêque. « Eh bien nous la bâtirons en mer! » s'entêtaient les Roscovites; et ils le firent. L"Officialité menaça, tonna. Roscoff tint bon : quarante-cinq ans après, il avait son église, - la Pittoresque église actuelle.

Si dérisoire que fut l'offre des 500 livres, les Roscovites l'acceptent. Le 23 septembre 1714, un groupe de particuliers s'engage à faire l'avance des sommes nécessaires aux réparations et au prolongement du quai, à condition que la ville de Saint-Pol lui verse 500 livres par an durant vingt-cinq années, soit 12 500 livres. Les pourparlers n'aboutissent pas. Le 30 janvier 1715, le sieur Lambert présente un projet de 15 000 livres. Saint-Pol l'adopte et agrée ledit sieur Lambert et ses associés comme adjudicataires, étant entendu que Saint-Pol les créditera de 500 livres par an, pendant trente ans, soit 15 0000 livres. Le 30 avril 1715, un arrêté du Conseil du Roi approuve la délibération de Saint-Pol. Mais, Saint-Pol ne s'exécute pas.

Furieux, les-armateurs et les notables de Roscoff forment, le 27 juillet suivant, une autre société, avec le sieur de La Portenoire comme trésorier. Chacun apporte sa part de capitaux; à tour de rôle, les associés commanderont chacun un jour par semaine. Le .5 avril 1716, un fonds de 2 400 livres est constitué, pour mettre en train l'entreprise, à raison de participations d'un seizième, c'est-à-dire 150 livres. A ces 2.400 livres s'ajoutent 5 500 autres, ce qui porte l'avance à 8 000 livres environ. Et les sociétaires réclament à Saint-Pol un reliquat, disponible et dû, de 1340 livres. Saint-Pol refuse. Le 24 octobre 1718, « le Général des Finances de Bretagne adjuge - au sieur de La Portenoire » le bail des deniers d'octroi consentis à Saint Pol sur les vins et eau de-vie. Le 28 décembre de la même année, intervient une convention entre le sieur de La Portenoire et ses associés touchant l'exploitation du bail ; une somme initiale est constituée par des versements non plus d'un seizième, mais d'un ou plusieurs huitièmes.

Enfin, le travail commence. Il prend fin vingt quatre ans après : le procès-verbal de réception est du 19 février 1743. Les tribulations, elles, ne cessent point. Une requête présentée à l’Intendant de Bretagne nous apprend que, le 19 mars 1641, Saint-Pol n'avait remboursé aux participants que 6 400 livres. Toutefois, en 1786, l'opération devait être liquidée, car, dans leur « Supplique », les Roscovites n’en soufflent mot. L'ouvrage avait coûté, eu tout, 17 000 livres.

En quoi consistait-il ? Au quai de 90 toises, amputé de 7 toises l'on avait ajouté 60 toises neuves. Le quai complet atteignait le Grand-Quellen; il mesurait (90 -7) + 60, soit 143 toises (278 m. 85). Face à la mer, sa hauteur , parapet compris, était de 27 pieds (8 m 64); .du côté du port, de 17 pieds (.5 m 44); sa largeur, de 44 pieds ( 14 m 08). Entre ces deux murs de soutènement étaient entassées des pierres noyées dans du sable. Quelques détails maintenant tirés de mémoires d’entrepreneurs et de notes de l’époque. Une pierre de taille de 3 pieds de côté valait 1 livre 10 sols: une toise courante de construction, 283 livres; la journée d’ouvrier se payait de 6 sols à 20 sols. Les pierres utilisées provenaient du Petit Quellen, de l'île de Batz et de l’île Callot. Les transports étaient effectués par deux gabares, l'une propriété privée, l'autre détachée de Brest

Le quai de 1718 – 1713 est le quai actuel. A-t-il subi quelques retouches ou plutôt les mesures d’aujourd’hui ont-elles le même point de départ que celles de jadis ? Toujours est-il que la longueur officielle est de 300 mètres (154 toises). Le port a une superficie de 4 hectares ; il assèche complètement à marée basse.

Cette histoire montre bien la formation d’un groupe d’intéressés, constitué en vue d’une collaboration avec les pouvoirs publics. N’est-ce pas là l’ébauche, lointaine sans doute, de la fonction par excellence des Chambres de commerce maritimes et, sous la loi d’autonomie, des Consortiums de port ? En outre l’histoire du quai vous a révélé les traits dominants du caractère roscovite : le sens pratique, l'opiniâtreté. Il importe- de faire plus ample connaissance avec cette population.

2 – La psychologie roscovite

L'analyse des éléments primitifs est impossible. Gaulois», Gallo-romains, Bretons sont à la base-du peuplement, à qui se sont ajoutés des apports saxons, vikings, britanniques, basques, et italiens peut-être. De 1480 à 1500 ont afflué « des colons de toutes parts »; les documents ne nous apprennent rien de plus. Au 16ème siècle, s’établissent des Basques (familles Cigaray, Chiberry, Boga etc...). puis des béarnais (familles du Bois de Lamarque, Berthoulous, Foustoul etc..), puis des Anglais (familles Barett, John Copinger, Greenslaw, John Diot etc...). Durant tout le 17ème siècle, Roscoff est le rendez-vous d'Ecossais catholiques chassés de leur pays par les persécutions protestantes. Citons enfin des pêcheurs normands : dieppois, havrais, honfleurais (familles Borgne, Aumont, Avril, Dieppe, Forthomme, Huet, etc...), des Flamands et des marins français échappés des prisons d'outre-mer !. Une liste de 869 familles françaises, fixées à Roscoff et échelonnées sur deux cent trente années, m'a fourni une centaine de noms provenant de nos diverses provinces.

Bref, population très hétérogène. Son nombre? Il y avait, en 1606, à Roscoff, 450 maisons; en 1789, on comptait 2 000 habitants environ. L'unique richesse de la ville était le commerce de mer; tout outre commerce était économiquement, subordonné à celui-ci -. « marchands de drap, de soye et laine, de vin, orpheuvres, merciers, quincailleurs, peintres, vitriers »... .

Le commerce était l'unique préoccupation de tous, sans exception, les nobles comme les autres. En effet l'ordonnance du 19 décembre 1456 de Pierre, duc. de Bretagne, maintenait les privilèges de la noblesse « aux gentilshommes qui marchandaient en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ».

Mieux: à partir de 1480, des commerçants sont anoblis, tel Tanguy Marzin. Roscoff eut imité Venise, s'il s'était cristallisé une aristocratie marchande héréditaire. Mais, les fils achetaient volontiers des charges dans l’armée ou la magistrature; et, malgré les prescriptions du code Michaud et les édits de Richelieu, le, Parlement de Bretagne, révisant en 1668 les titres de noblesse, se montra très sévère à l'égard des gentilshommes négociants. Le résultat fut qu'au 18ème siècle beaucoup de nobles abandonnèrent les affaires et furent remplacés par des Anglais.

Un syndicat très fort, tout ensemble religieux et professionnel, groupait les armateurs et les commerçants : la Confrérie. de saint Ninien ou de la Sainte Union. Instituée en 1612, elle a permis. à Roscoff de lutter contre Saint-Pol et Penpoull et, par voie indirecte, de s'entendre avec Morlaix. Son rôle terminé, elle disparut en 1754. Durant la Ligue, Saint-Malo prit l'initiative d'une Confédération des ports bretons, sorte de petite Hanse, pour la défense des intérêts maritimes; Roscoff y adhéra sur le champ, avec Saint-Brieuc, Tréguier, Lannion, Morlaix.

Indifférents à la politique, nos marchands ont soutenu la ligue, lorsque celle-ci eut quelque chance de succès; mais, aussitôt après l'abjuration de Henri IV, ils la quittèrent, en dépit des menaces du gouverneur de Bretagne, duc- de Mercoeur. Un principe les guide: le libre échange absolu. Le seul échec grave qu'ils aient essuyé est d'ordre si j'ose dire, terrien, jamais une foire n'a pu se fonder à Roscoff. En 1606, 1638, 1649, 1789, des demandes ont été formulées, des lettres-patentes d'octroi accordées: de foires, point. Saint-Pol et les ruraux d'alentour élevaient des difficultés, opposaient la force d'inertie. Néanmoins, il faut l'avouer, un lieu terminus se prête mal à l'existence de foires et marchés : un centre est, à cette fin, indispensable.

Quant aux cultivateurs rattachés au bourg roscovite, leur influence était presque nulle. Il n'est question d'eux qu'une fois -dans les « Doléances » de 1789. A la fin du document, on trouve un vœu relatif à l’allègement des impôts à calculer, non plus suivant la « douzième gerbe » mais selon la « trente sixième ».­

Une carte originale de Sanson, dessinée en 1644, montre l'em­placement du bourg de « Roscou » ; Les maisons, dont certaines sont demeurées, attestent la prospérité de jadis, sont tassées autour de l'église et entre le Théven, pas plus loin vers l’est; la bordure frontale au nord n’est point bâtie ; en revanche, quelques masures ont été reconstruites dans la direction de Roscogoz, à l’ouest. Une mauvaise route menait à Saint Pol.

En un mot, Roscoff est exclusivement maritime et ne peut être que cela. Cette conclusion, rapprochez-la des données démographiques développées plus haut. Voici des hommes d'origines les plus variées, tous, par la force des choses, tournés vers la mer, dont ils ont souffert mais qu'ils ont, pour une part, vaincue, des hommes, chez qui l'expérience transmise s'est enrichie de multiples contacts; en réalité, plus près des côtes anglaises, normandes et basques que de Saint-Pol de- Léon; en butte aux tracasseries des ruraux de cette ville; traités par eux ainsi que des parents pauvres ou des enfants terribles : comment voulez-vous dans de pareilles conditions géographiques, historiques et sociales, ils ne soient pas habiles, opiniâtres, audacieux et, pour tout, « débrouillards? »

3 -  Les Armateurs.

Une pièce comptable de 1689 énumère les professions maritimes de Roscoff :

en tout, 430 hommes dont la plupart étaient de simples salariés. Si l'on se reporte aux gravures anciennes à la grande quantité des aubergistes, au mouvement du port, l'on à l’impression qu’il faut multiplier ce nombre par 5 au moins, soit 2 200 en chiffres ronds, pour avoir un aperçu numérique sur la foule des marins fréquentant le bourg.

Certains armateurs étaient en même temps capitaines de leurs navires. Exemples CI. Kersauson, qui meurt à Terre-Neuve eu 1616 ; du Bois de Lamarque, noyé en Manche, alors qu'il abordait, le 24 avril 1709, une prise anglaise; J., M. Sivihan, .1739, qui conduit son voilier à Cadix. Considérons, à cet égard, les corsaires. Dans la période 1480 -1550 environ, ils paraissent nombreux et amassent de l'or; ils prêtent de l'argent au duc François II en 1480. Mais, au 17ème siècle, il n'en va plus de même. De1690 à 1697, pour 14 armateurs corsaires inscrits à Morlaix, on en compte 3 seulement à Roscoff. De 1703 à 1713, les chiffres respectifs sont 39 et 7. D'un autre côté, beaucoup de « passeports » sont délivrés aux commandants; et des armateurs, afin d'éviter les risques de la guerre de course, font naviguer leurs bateaux sous des noms étrangers : Abraham Dupré, d’Amsterdam, Henri Sterenberg, de Libau.

L'on est, sans doute, très près de la vérité en présentant, les armateurs roscovites comme sédentaires. Ce sont avant tout des commerçants leur trafic consiste uniquement en marchandises de mer; donc, ils deviennent armateurs. Marchands et armateurs à cette double qualité s'adjoint parfois une troisième : banquier, tels Nicolas Lambert, le sieur de La Portenoire Ils forment l'élite de la région. Aussi ne serez-vous point surpris de savoir que huit d'entre eux, dès 1599, apportent une. large contribution à l'entretien d'un régiment de gens de guerre dans le Minihy du Léon

Ils régissent la fortune collective. Ainsi qu'on l'observe encore de nos jours à Fécamp, où il est peu d'habitants qui ne possèdent point des intérêts dans la -pêche de la morue, les Roscovites avaient des parts dans l’armement. Songez que la Fabrique de. l'Église, elle-même, était propriétaire. d'« un douzième » dans le, navire « Marie de Croaz Batz ». Élargissant le cadre de cette étude, je rappellerai qu'à la suite de la découverte de l'Amérique et pendant le 16ème siècle, l'aisance générale régnait en France et que la richesse mobilière des bourgeois s'accroissait en face>de la richesse immobilière des seigneurs.

A la lumière de cet exposé, il est facile d'analyser en détails les fonctions du port de Roscoff. Trois chapitres seront, à cet effet, nécessaires.

Les escales d'abord.

Station de relais, Roscoff l'a été, vous le savez, depuis ses origines. Il le demeura. Voilà des preuves. Un diplômé de Henri IV met en relief « la grande quantité de navires tant dudit pays de Roscou que de toutes autres nations qui passent, repassent et relâchent… par la contrainte du tems... tant pour le bon passage et ancrage qu'à y a aux chesneaux et rades de ladite isle de Bas... que-pour la commodité des vivres qui se trouvent aux environs

Dans une lettre-patente, décembre 1649, Louis XIV insiste sur l’utilité du port « pour la retraite des pataches qui relâchent ordinairement et pour la plus commode escale, du Conquet à Saint Malo.

Les routiers s'expriment dans des termes analogues et laissent croire que Roscoff n'était que la rade de Saint-Pol : « Derrière l'isle de Bas est la villette de Roscou, qui a beaucoup de grands navires, pour ce qu'il y a bonne commodité de grande profondeur ». Et ailleurs: « Roscoff, hâvre de barre de l’austre. costé de Saint-Paul sur le même baye. Tous bastimens avec la marée; mais, comme il assèche, l'on n'y tient que de 25 à 30 tonneaux ».

Après les escales, la pêche.

Une remarque générale s'impose : Roscoff a possédé d'autant moins de barques de pêche que son commerce a été plus prospère. En 1664, l'Enquête de l'Administration des Finances en signale quinze; en 1730 et 1765, il n'y en a plus que trois, et ces trois barques pontées sont de Dieppe et de Honfleur. Or, vous constaterez plus loin que, si le mouvement maritime a été actif au 17ème siècle, il a été intense au 18ème. L'espèce d'antagonisme entre le port de pêche et le port marchand apparaît, ici, avec netteté.

Peu de réussite dans la pêche sardinière. Cependant, des marchands, en 1728, installent trois presses à l'île de Sieck, et une à Roscoff en 1766. La tentative échoue. Quelque succès, vers 1765, dans la pêche du maquereau; mais, presque tous les équipages étaient normands.

En revanche, Roscovites, Morlaisiens et habitants de Penpoull ont été parmi les premiers, au 16ème siècle, à pratiquer la pêche de la morue à Terre-Neuve, puis sur les côtes d’Islande. Ils montaient des voiliers de 100 à 200 tonneaux et restaient sur les bancs ou à proximité, toute la durée de la campagne. Ils vendaient la morue salée en France et surtout en Espagne. Dans les Annales, en effet, il est question des « agents des marchands de morues venus d’Espagne ». Penpoull, à cause de l'ensablement de son port, abandonne la pêche morutière au cours de la première moitié du 17ème siècle. Puis, ce fut, au début du 18ème, le tour de Morlaix et de Roscoff, absorbés par d'autres occupations

4 – Le fret

La conservation des morues et des maquereaux exigeait du sel. A cet égard, la Bretagne jouissait d'un privilège - elle n'était pas soumise à la Gabelle. Résultat : les pêcheurs picards et normands, - dieppois et honfleurais, - venaient à Roscoff acheter du sel à bon compte. Un entrepôt ne tarda pas à se construire où non seulement les pêcheurs, mais aussi les faux-sauniers professionnels s'approvisionnaient. Ce trafic fut très actif au 18ème siècle; il était assuré par 40 à 50 bateaux dieppois de 50 à 100 tonneaux. Les armateurs roscovites prenaient leurs chargements de sel au Croisic.

Avec le sel, les principales marchandises, de mer étaient : à la sortie, le blé et les toiles; à l’entrée, les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains, et le thé

Les bateaux roscovites transportaient le blé, récolté dans le pays même, à Dunkerque, en Angleterre et à Bayonne. Ils ramenaient de Dunkerque du genièvre; de la Grande-Bretagne, du charbon. Le blé, à vrai dire, ne constituait qu'un fret secondaire; les toiles occupaient le premier rang.

Bretonne par excellence était l'industrie textile. La matière première le lin, poussait à merveille sur le sol de l’Ar-Mor. D'autre part, des relations d'affaires entre la Bretagne, la Normandie et les Flandres, remontant à l'an 1188, avaient pu contribuer à -la mise en train -des métiers. En 1425, les petits métiers, tous disséminés dans les -campagnes, se ralliaient à trois centres de vente : Rennes, Nantes et Ploërmel. Le groupe morlaisien était à ses débuts; vingt-cinq années après, il comptait parmi les plus prospères. Puis, apparurent les ateliers du Léon, de Landerneau, de Plougastel, de Tréguier, de Guingamp. Ils fabriquaient des « crées » appelées, selon leurs provenances, a « rosconnes », « graciennes » ou « gingas ». Enfin, les métiers de Daoulas, Locronan, Pontivy. Dans la région qui nous occupe, Morlaix avait, seul, le privilège d'acheter les toiles apportées par les paysans, Ce monopole, il l'abandonna de son plein gré, dans le premier quart du 18ème siècle, au profit de Saint-Malo. Savary évalue le commerce d'exportation des toiles bretonnes à 12 millions de livres, sur 16 millions représentant les exportations totales de la province. Le tissage eut à souffrir des guerres de la Révolution et de l’Empire. Cependant, en 1811, il y avait encore 6 373 tisserands dans l'arrondissement de Morlaix. En 1822, le Gouvernement espagnol frappa d'une surtaxe les toiles de fabrication française; et les produits bretons furent remplacés par ceux des grandes usines d'Angleterre, d’Irlande et d'Allemagne.

Les toiles ont été, en date, le premier fret des armateurs de Roscoff. En 1480, plusieurs d'entre eux s'étaient de ce fait, enrichis.

Ne croyez pas que Morlaix, à cette époque, se soit dessaisi de son privilège. Non; mais, les Roscovites, étaient les chargeurs des cargaisons que les fabricants, négociants et armateurs de la ville ne transportaient pas. Et il y a plus. Des marchands de Morlaix prenaient livraison à Roscoff. Des bateaux de Morlaix touchaient, à l'aller ou au retour.à Roscoff. Des armateurs de Roscoff, Sivihan, par exemple, inscrivait leur navire à Morlaix, et réciproquement. L’armateur banquier de Roscoff Nicolas Lambert, se portait caution, le 5 juillet 1708, pour un armateur de Morlaix. Des maisons de commerce, J. Diot, par exemple, avaient des bureaux dans les deux ports. Des mariages , entre morlaisiens et roscovites fixaient dans les familles  les mêmes intérêts. Bref, Morlaix cherchait et trouvait à Roscoff, du tonnage ; il existait une entente commerciale entre les deux. Cette entente s'accentua, à la longue et subsista lorsque les Morlaisiens devinrent les commissionnaires des négociants et armateurs malouins.

Quels étaient les acheteurs des toiles bretonnes? Les Anglais qui, du moins au 16ème siècle déléguaient des agents de Roscoff et surtout les Basques et les Espagnols - ceux-ci durant trois siècles. Les guerres de religions certes, entravèrent le trafic mais ce dernier fut repris aussitôt qu'on le put et autorisé par lettres patentes des 17 mai et 9 septembre 1595. D'autre part, les traités de commerce, négociés par Henri IV avec l’Espagne et l'Angleterre sur la base de la réciprocité de traitement, apportèrent de réels avantages à Roscoff. Ainsi, s'était fortifié un courant commercial, qui avait son origine dans les voyages, au 13ème siècle, des Basques en Armorique.

Les noms de Cadix, Puerto de Santa-Maria, San Lucar de Barrameda, Séville, Malaga, Alicante, se lisent souvent dans les documents. Les « crées » et les rosconnes ne paraissent pas avoir fait l'objet de commandes régulières - elles étaient colportées et vendues sur place, en- gros, en demi-gros et au détail. Après avoir livré, certains navires faisaient voiles vers Marseille, d'où ils rapportaient de l'huile d'olive. La plupart chargeaient des vins et des eaux-de-vie d’Espagne, auxquels s’ajoutaient, au retour, des vins de Bordeaux et des eaux-de-vie de Gascogne. Et, en route pour Roscoff ! Parfois, les capitaines s'arrêtaient dans un port anglais et y écoulaient, le plus cher possible, leur excédent de vin! D'où. l'abondance des monnaies britanniques et espagnoles. Aujourd'hui encore, les gens du Léon, entre eux, comptent par « réal » valant 25 centimes. Cette habitude évoque aussi l'époque de la ligue durant laquelle l'Espagne répandait l'or en France, notamment en Bretagne.

Ayant conduit les Roscovites dans la Méditerranée, le trafic des vins, des eaux-de-vie et de l'huile les mit aux prises avec les Barbaresques. En 1614, François Geoffroy est tué « ...in conflictu contra Barbaras... in mare hispanico   ». Le 8 mars 1615, un prêt est consenti à « Philippa Geoffroy, veusve... pour l'aider de rettirer ses enfans de captivité d'entre les mains des Turcqz ».

Grande pêche, cabotage national, cabotage international: les marins de Roscoff ont pratiqué ces genres de navigation. Ils ne laissèrent point entièrement de côté le long-cours. Dans la lettre de Maîtrise de Jean-Louis Sivihan, né le 20 mars 1714, on relève les voyages suivants : Saint-Domingue (1 voyage), à côté de Cadix (11 voyages), Alicante (1), Gênes (1), Port Maurice - Porto Maurizio, près de Savone - (1 voyage). Henri Geoffroy mourut en 1614, aux Canaries. Aucun fait précis ne montre que les Roscovites aient jamais été des rouliers, de mer. Toujours la passion du commerce, à rendement immédiat et sûr, les domina.

Cet état d'esprit collectif se manifeste dans les relations si étroites entre Morlaix et Roscoff. Je les ai exposées plus haut; il suffira d'en dégager le sens général.

Morlaix, port de rivière, avait pour complément maritime, Roscoff. Selon Moreri, les navires de 100 tonneaux y remontaient; « mais les grands vaisseaux restaient en rade ». Ainsi, dans la région cauchoise, où Le Havre-de-Grâce devait naître un jour, Saint-Denis chef-de-Caux, bâti en avancée sur la mer et maintenant submergé, recevait les navires, auxquels Leure, situé en bordure de l'estuaire, était obligé, à cause des conditions hydrographiques, de refuser l’accès. Aux 13ème et 14ème siècles et plus tard, les travaux publics du littoral étaient impuissants à corriger la nature; et les ports, comme ceux dont il s'agit ici, se suppléaient l'un l'autre. Si, de ce point de vue, l'on compare Morlaix avec Nantes, il est permis de dire, toutes proportions gardées, que Roscoff était le Saint-Nazaire de Morlaix.

Donc, accord entre Morlaix et Roscoff, et accord tacite des deux contre le petit port de Saint-Pol : Penpoull. On conçoit que Roscoff n'ait pas nourri à l'égard de ce gêneur beaucoup de tendresse; et il dut tressaillir de joie à la vue des sables qui l'enserraient. Au fait, à partir de 1515 ou 1520, les principaux armateurs et marchands du port déchu s'établissent à Roscoff ou reviennent à Roscoff - les Jaret, par exemple. De temps en temps, quelques terre-neuviens mouillaient devant Penpoull; de rares navires y chargeaient quelques ballots de toiles; mais, le plus souvent, c'était le contraire: les marchands restés à Penpoull chargeaient à Roscoff. La pêche y était nulle: deux barques en 1664.

Dans ce chapitre, l’armateur roscovite, propriétaire de son navire, a tenu la première place Dans le suivant, il va s'effacer devant le commissionnaire.

5 – Les Commissionnaires et les frauduleux anglais

Les opérations, dont l’étude commence, sont complémentaires de celles qui ont trait à l'exportation des toiles et à l'importation des vins et eaux-de-vie: les toiles bretonnes absorbaient- plus de lin que n'en récoltait la Bretagne, ­d'ou la nécessité d'importer des graines de lin. Les vins et les eaux-de-vie n'étaient. pas -tous; il s'en faut, consommés en Bretagne, d'où l’utilité de les réexporter. Roscoff entrepôt: tel est-le cadre- où se meuvent commissionnaires et fraudeurs.

Le commerce des graines de lin se divise en deux périodes. De la fin du 15ème siècle à 1680 environ, Morlaix partage avec Saint-Malo le monopole d'importation; et Roscoff n’est que l'auxiliaire de Morlaix. De 1680 à là Révolution; -Roscoff reçoit de Morlaix ledit monopole et l’exploite seul.

Les graines  de lin constituaient la principale exportation de la Livonie, l’Esthonie, la Courlande, la Poméranie suédoise. Les embarquements s’effectuaient à Windau, à Libau, à Lübeck, à Riga, voire à Dantzig. Ces régions étaient connues, de tous pour leurs abondantes récoltes. Notez également que les accords, conclus par Richelieu avec les Pays du Nord rendirent le commerce plus aisé : la mission diplomatique déléguée par le cardinal avait, en effet, obtenu que nos nationaux, pussent jouir de la Juridiction consulaire.

Des armateurs de Roscoff envoyaient, leurs navires -une dizaine de 200 à 300 tonneaux - dans la Baltique. Cependant, les transporteurs étaient, en majorité, des étrangers de Lubeck surtout. L'un des voiliers, affecté à ce service et dont le nom est resté, le Pigeon blanc, avait comme port d'attache Lübeck. Les Roscovites prenaient livraient des graines de lin, non point en tant que marchands, mais en qualité de commissionnaires des négociants du nord. Il y avait à Roscoff une vingtaine de maisons de commissions. Quelques-unes consistaient en sociétés de commerce témoin celle, enregistrée en 1781, « de L-F. de. Lamarque et de ses sœurs Jehanne et Anne-Jehanne pour le commerce des graines de lin venant en commission du nord ».Les importations annuelles s'élevaient à 5 et 600 000 livres, soit, au prix moyen de 50 livres le baril, 12 à 14 000 -barils.

Au départ des ports baltiques, les graines étaient examinées par un expert. Appelé braqueur. Nouveau contrôle à Roscoff, en présence du juge des Requaires du Léon ». D'après un. procès-verbaI d'expertise de 1691, il est nécessaire « de connoistre la qualité et sçavoir si elles (les graines) sont de la dernière récolte, bonnes, loyales et marchandes... à quoy on a d’autant plus de raison de veiller que ce serait la ruine totale du pays, si le paysan estoit trompé, le commerce du lin et du fil estant son principal trafic »

Les procédés commerciaux ne s'entouraient pas de pareils scrupule. En voici le schéma. Les commissionnaires étaient les maîtres absolus du marché. Tantôt, le baril valait 24 livres, tantôt 72. Pourquoi ? Ne cherchez pas la~cause dans le prix de revient; elle est ailleurs. Bien renseignés, les commissionnaires étaient au courant des demandes de graines aux Pays, du nord. Lorsque des négociants de Saint-Pol, de Morlaix, de Tréguier se hasardaient à traiter directement avec les marchands de la BaItique, les Roscovites, forts de la complicité de ceux-ci, laissaient l'affaire se conclure à de hauts prix, puis faisaient tomber les cours à Roscoff et en Bretagne. Les malheureux négociants, la marchandise débarquée, devaient vendre 30 ou 24 livres ce qu'ils avaient acheté 50 ou 72 livres. Grosses pertes, ruines parfois. Un marchand de Penpoull essaya de nouer des relations avec des producteurs de Courlande. Les négociants de cette région et les commissionnaires roscovites se coalisèrent contre lui, le harcelèrent et l'acculèrent à la faillite.

Second procédé. Lorsque les cours étaient effondrés en Bretagne, les Roscovites achetaient, par le truchement de prête-noms, des graines de lin récoltées dans le Trégorrois, les versaient dans des barils étrangers, réels ou « camouflés », les embarquaient à Tréguier, les débarquaient gravement à Roscoff avec marques d'origine, forçaient les cours et les revendaient. La spéculation scandaleuse, forme mercantile de l'escroquerie, est de tous, les temps.

Avec les graines de lin, les navires apportaient à Roscoff du brai, du goudron, du cuivre, du fer, de l'acier, du laiton et surtout des bois du nord et des merrains 1. Le fret de retour parait avoir été inexistant.

Pourquoi des merrains? Pour faire les barils utilisés par le « commerce interlope » des vins et spiritueux.

La situation, l'histoire, le genre d'affaires, le complexe, social de Roscoff, d'un côté; la proximité de l’Angleterre, de l'Irlande, de I'Ecosse, de l'autre : toutes ces conditions étaient favorables à la contrebande. Les vins et eaux-de-vie de France, d"Espagne, les genièvres des Flandres, produits abondants et d'un transport facile, formaient l'aliment de ce trafic. Mais, encore fallait-il une occasion.

Dès 1640-1653, le ministre anglais Pym et le Long-Parlement avaient décrété des taxes sur la bière, le cidre, le poiré. La guerre avec la France entraîna l’établissement de nouvelles taxes sur le malt et des droits additionnels sur les spiritueux, les vins, le tabac et le thé. Auparavant, dans le traité anglo-portugais de 1703, le Portugal s'était engagé à prendre les produits manufacturés de la Grande-Bretagne; et cette dernière à acheter les vins de Portugal, pour l'entrée desquels elle abaissait les droits de deux tiers par rapport à ceux qui frappaient les vins de France. Ces restrictions brutales déclenchèrent une immense contrebande. De même, aujourd'hui, les prohibitions de l' « Amérique Sèche » ont introduit chez les Américains, des pratiques frauduleuses, dont profitent Saint-Pierre et Miquelon.

Le « commerce interlope » s'installa dans le port roscovite, qui, plus tard, fut à cet effet, déclaré libre, en 1769. En réalité, il ne l'était qu'imparfaitement pour les vins et eaux-de-vie, puisque Saint-Pol, au moins pendant quatre ans, a perçu des taxes, dont Roscoff n'a cessé de demander, bien entendu, la suppression. Mais, il l'était sans conteste, en ce qui touche le genièvre de Hollande et le taffia des Colonies. Le Commerce interlope a prospéré partout où il a pu s'implanter. Néanmoins, les Roscovites se placent en tête avant Boulogne-sur-Mer, je présume. Boulogne, où, pendant le 18ème siècle, le transit des spiritueux ne se ralentit pas, avait une prédominance incontestable dans le trafic du thé. Les chiffres en sont connus : 100 000 livres en 1738; 424 000 livres en 1741. Le thé de choix provenait de la Compagnie des Indes; le thé de qualité inférieure, de Flessingue.

Vers 1760, une cinquantaine de barques, de lougres et de sloops, -montés par trois, quatre ou trente hommes, ne jaugeant pas plus de 60 tonneaux, tous anglais, faisaient la navette entre Roscoff et la côte britannique, à raison d'un ou deux départs par mois, parfois deux par semaine. Ils arrivaient sur l'est. Les principaux agents à Roscoff avaient noms Foucault, Machulac’h, Mège, Bîx et Picrel. La valeur des marchandises transportées excédait 4 ou 5 millions de livres. Il est impossible d'évaluer les quantités d'alcool passées par Roscoff. Voici, cependant, une indication. En 1785. la maison Bîx a versé au fisc 4.000 livres pour une période de cinq mois. L'impôt étant de 3 livres par pipe, on trouve 1 333 pipes.

Les ouvrages de Cambry et de Pagnerre, le roman Le Négrier d'Édouard Corbière renferment de pittoresques descriptions de la fraude et des fraudeurs anglais. Qu'il me suffise de dire que les barils de vins et spiritueux, d'une contenance de 30 à 40 pots chacun (55 à 74 litres), étaient, en vue des côtes britanniques, liés par des cordes, puis mouillés sur un câble : la nuit, les complices venaient les y chercher. A Roscoff, point de magasins-entrepôts : on travaillait dans les caves, qui, la plupart, s'ouvraient directement sur le port.

Un mot, pour finir sur le thé qu'apportaient, de Lorient sans doute, « les vaisseaux de la Compagnie ». Les documents n'offrent aucun détail et confondent certainement la contrebande du thé avec celle des spiritueux. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est qu’elle avait moins d'ampleur.

De pareilles affaires interlopes -, l’épithète se lit dans les pièces officielles - ne durent pas.

Pour expliquer leur déclin, Roscoff a dénoncé la concurrence de Guernesey et d’Aurigny et celle de « cer­tains autres. Ports du Roïaume». Il a protesté contre les impôts, illégalement décidés par Saint-Pol en 1782, de 3 livres par pipe d'alcool et de 3 sols par tonneau de vin, impôts supprimés par le Roi en 1786, mais non . Les véritables causés ne sont pas là. C'est d'abord le traité de commerce franco-anglais du 27 septembre 1786, en vertu duquel, la France abaissait ses taxes de 5 à 15 p. 100 sur les faïences, passementeries et tissus anglais et l’Angleterre allégeait ses droits.prohibitifs sur les spiritueux et les vins français et sur les articles de Paris. Ce sont ensuite les troubles économiques engendrés par la Révolution. Ce sont enfin. la mauvaise foi de quelques fraudeurs envers leurs commissionnaires et la répression sévère de la contrebande en Grande Bretagne

Même déchéance dans le transport des toiles et des graines de lin. Les armateurs se sont plaints des impôts établis en 1782 par Saint Pol : 15 deniers par baril de graines, lesquels s'ajoutaient aux impôts anciens : 7 sols 4. deniers pour les Fermes du Roi et de 1 sol 5 deniers, pour les juges du Léon. En réalité, le commerce cessa, parce que l'industrie textile de Bretagne s'effondrait.

qu'il importe de retenir c'est que, durant la période révolutionnaire, le port de Roscoff ne « travaillait » plus … se mourait de sa belle mort.

C'était sa deuxième décadence : 1790 rappelle 1387.

TROISIÈME PARTIE

1. - L'initiative de Henri Ollivier.

Le glas, tout à coup, cessa de sonner. Napoléon venait de lancer ses fameux décrets instituant le Blocus Continental. Il est bon d'en résumer les dispositions essentielles : Interdiction de tout commerce avec l'Angleterre, confiscation de marchandise britannique ; défense à tout bâtiment, qui aurait touché aux Colonies anglaises ou à l'un des ports britanniques, d'aborder dans un port français, etc.

Qui dit blocus, dit contrebande. Il eût été anormal que celle-ci, à peine éteinte à Roscoff, ne s'y rallumât pas. Elle devait durer huit ans, de décembre 1806 à 1815. Barils d'eaux-de-vie et barils de vin retraversèrent la Manche. D'autre part, la guerre de course brilla d'un vif éclat : nombreuses étaient les prises; célèbres, les corsaires, comme le Point-du-Jour et I’Embuscade. De grosses fortunes, en quelques mois, s'édifièrent. Mais, encore une fois, de tels procédés sont sans lendemain. La surveillance anglaise dépista les fraudeurs. La tourmente passée, le trafic s'évanouit. Plus d'armateurs, plus de bateaux, plus de marchandises. C'était la fin.

Or, en l'année 1828 l'on vit sortir du port désert une gabare. A bord quatre paysans, dont l'un s'appelait Henri Ollivier; dans l'étroite cale, des sacs d'oignons. La gabare fit route vers la côte anglaise. Quelque temps après, elle revint; la cale était vide et les poches des paysans pleines de livres sterling. Une nouvelle marchandise de mer était trouvée; une ère nouvelle, pour Roscoff, commençait.

Roscoff se mit donc à la culture maraîchère? Oui, et voici comment.

Vous vous souvenez de la maigre influence des paysans rattachés au bourg, havre et port : le cahier de 1789 enregistre, à la fin du document, une seule doléance relative à l'impôt, et il n'y est question que de gerbes. Dans son livre célèbre, Arthur Young, observateur sagace et agronome éminent, ne fait pas la moindre allusion, en 1787, aux légumes de la région léonnaise. Ce qui le frappe, au contraire, c'est la pauvreté agricole de la Bretagne. A la vérité, les principales cultures de tout le Léon consistaient en blé et en lin et contribuaient à entretenir le mouvement du port.

Les conditions naturelles, favorables à ces cultures, l'étaient encore bien plus à une autre: celle des légumes. L'incroyable fertilité de la région roscovite est connue de tous. Je n'ai pas à en rechercher les causes. Cependant deux éléments de cette fécondité seront retenus, parce, qu'ils sont purement marins: la fumure des champs par les goémons et la correction de la pauvreté des terres en calcaire par le moerl. Goémons et moerl feront plus loin L’objet d'un paragraphe. Il importe seulement de savoir que la première de ces méthodes est ancienne; en effet, une requête des habitants sur la coupe des goémons fut, en 1577, présentée au Roi. Quant à la seconde, elle date des premières années du 19ème siècle.

Il est raisonnable d'admettre que, de tout temps, des jardins potagers ont existé dans les alentours du port. Ils approvisionnaient, tout au plus, les habitants et les équipages des navires en escale. Mais, ce sont les Pères Capucins qui, les premiers ont fait en grand la culture des légumes. Les Roscovites, en 1622, leur avaient donné « une très belle propriété » qu'ils aménagèrent a en terrasses superposées" - Et notez ce détail, qui apporte la preuve, sinon objective du moins morale, que les moines ont été, à cet égard, des initiateurs. Vers 1788 ou 1790, le premier cultivateur, qui délaissa complètement le blé et le lin, était un fermier, voisin immédiat du couvent.

Tant que le blé et le lin dominèrent, les légumes furent accessoires. Mais, au fur et à mesure que déclinaient les récoltes de ceux là, les récoltes de ceux-ci s'accroissaient En 1794, les paysans de Roscoff, durant la saison, chargeaient chaque jour dix à douze charretées de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient. D’autre part, la Révolution avait concédé au port du Havre et port de Roscoff, l'autonomie communale : désormais, Roscoff était une ville, administrée par une municipalité et pourvue d'un budget. Son territoire, à l'ouest, englobait Santec et s'étendait, au sud, à mi-route de Saint-Pol. Cette réforme resserra les liens entre les habitants.

Donc, tout était prêt, Et la logique des choses voulait qu'à la marchandise de mer disparue succédât la marchandise de mer nouvelle : les légumes. Qui ferait le geste, aussitôt imité? Ce fut Henri Ollivier.

Le père du trafic « anglo-roscovite » mérite une notice- Il est né à Roscoff, en 1808, de François et de Marguerite Quiviger, cultivateurs au Raz ( la ferme du Raz est située entre la gare actuelle et l'agglomération urbaine). Tout jeune -avant sa randonnée en Angleterre - il va vendre lui-même ses légumes à Rennes. Un jour. il grimpe sur sa charrette et arrive à Paris. Devant le bureau d'octroi bien qu'il sache le français, le fin matois ne parle que breton. Les employés le prennent pour un fou et le laissent entrer sans percevoir de droits. Illettré, il réussit, en un seul voyage, à se faire, dans la capitale, une clientèle fidèle, à qui dans la suite, il expédie ses légumes par mer : Morlaix, le Havre, Paris. Il meurt riche, encore dans la force de l’âge, à cinquante-sept ans. Son petit-fils, François Ollivier, surnommé Bara-gwen (pain blanc) est aujourd'hui l'un des gros propriétaires-exploitants de Santec.

Ainsi, Henri Ollivier a su, grâce à une synthèse subconsciente, réunir en un faisceau harmonieux la longue expérience ancestrale et ses qualités individuelles. L'instant étant propice, son initiative a, du même coup, dépassé sa personne pour devenir collective. A sa manière, ce terrien de vieille souche a incarné ce qu'il est permis d'appeler, par analogie avec l'esprit de la ruche de Maeterlinck, « l'esprit du port », l'esprit de Roscoff.

Donc, l'exemple a été, immédiatement suivi. Les envois de légumes répondaient, en Grande-Bretagne, à des besoins réels que ne tarderait pas à accroître l'essor industriel du 19ème siècle: centres miniers, centres métallurgiques, centres textiles, construction de chemins de fer, ouverture des grandes lignes de paquebots. L'obligation, où étaient les Anglais de chercher en dehors de leur île l’appoint indispensable à leur subsistance, devenait impérieuse. Or, Roscoff et le Léon sont, à cet égard, admirablement placés, puisqu'ils ont, avec l'abondance, le privilège de récolter, quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande, les primeurs. Par conséquent, le commerce nouveau était viable.

Aussi bien son historique sommaire est-il caractérisé par une série de succès.

1828-1849 : Les expéditions d'oignons augmentent. Au reste, elles n'ont été, de l’origine jusqu'à ce jour, interrompues qu'une fois, en 1915, deuxième année, de la guerre­

1850-1864': Deux services de cabotage à vapeur sont créés à Morlaix ; l'un vers Liverpool, l'autre vers le Havre. Le premier approvisionne de légumes du Léon et de fraises de Plougastel les paquebots anglais en partance pour New-York. Le second apporte ces mêmes légumes au Havre; là, on en transborde la plus grande partie sur des cargos à destination de Brême, de Hambourg et des Pays du Nord; le reste est vendu sur place ou, selon le procédé d'Ollivier, à Paris.

1865-1869: La construction de la voie ferrée Paris-Brest provoque le déclin des services Morlaix-Liverpool et Morlaix-le Havre En revanche, les expéditions régulières vers Paris commencent. A signaler que, vers 1829 ou 1830, des roscovites, manifestement à la suite de Henri Ollivier, se rendaient à Paris, en carrioles, et vendaient aux Halles.

1870 - Fin du cabotage maraîcher de Morlaix. Développement des envois, par fer, sur Paris. Commencement à Roscoff, des envois, par bateaux, de pommes de terre en Grande-Bretagne, s'ajoutant à ceux des oignons.

1883 : Construction de l'embranchement Roscoff-Morlaix. A Roscoff, développement des envois. par fer, d'artichauts et de choux-fleurs vers Paris. Au départ de Roscoff, même marchandises de mer.

Depuis cette époque, aucun changement notable. La région de Pont-l'Abbé-Loctudy-Ile Tudy fait, en ce, qui concerne la pomme de terre, concurrence à Roscoff.

De cet exposé se dégagent trois enseignements.

2 – Les exportations maraîchères

L'essentiel est dit; les  détails manquent.

Vous vous êtes sûrement demandé : pourquoi le trafic des oignons ont-il précédé d’une quarantaine d'années celui des pommes de terre? Parce que la culture intensive de ceux-là a devancé la culture intensive de celles ci. Vers 1830, en effet, la France exportait, en tout, 1352 tonnes de pommes de terre valant 81 165 francs.

Autre différence. Ce sont les producteurs eux-mêmes qui vendent leurs oignons en Grande-Bretagne, alors que ce sont des marchands qui vendent les pommes de terre. En voici les raisons. La plupart des exploitations ne sont pas assez étendues pour occuper toute l'année les cultivateurs. De janvier à juin, le travail est rude: on expédie les choux-fleurs, on replante en vue de la prochaine récolte, on arrache les pommes de terre, puis les oignons. En un mot, les paysans retenus chez eux ne peuvent que s'adresser à des négociants pour expédier leurs légumes, y compris les pommes de terre. Mais, de juillet à décembre, les champs n'exigent plus une pareille main-d'œuve; il est donc facile aux paysans de traverser la Manche avec des sacs d'oignons.

Je ne m'attarderai pas à décrire la vente directe d’oignons. M. Camille Vallaux l’a fait dans ses remarquables études sur la Basse-Bretagne. M. J. Choleau a récemment repris le sujet avec grand soin. J'indiquerai les points principaux. Beaucoup de cultivateurs de Roscoff, quelques-uns de Saint-Pol, de Santec, de Plougoulm, de Sibiril, de Plouescat, de Plounéour-Très forment des « Compagnies ». On en compte, par campagne, 50 à 60. Une compagnie est un groupement de 30 ou 40 hommes : soit 2 ou 3 patrons et des domestiques aux gages de 200, 300 et 400 francs par mois, logés et nourris. Chacune affrète un voilier, presque toujours français, emporte sa marchandise, qu'elle vendra au détail, dans les villes du sud de l’Angleterre et le Pays de Galles, du 15 juillet environ à la Noël. Lorsque l'effectif d'une compagnie est réduit, les hommes s'embarquent à Saint-Malo, avec leurs oignons. En 1902, les 100 kilos d'oignons, valant 7 francs 50 à Roscoff, étaient vendus 15 francs Outre-Manche; en 1905, de 18 à 20 francs. Simple exemple pour montrer combien le paysan roscovite est commerçant : en 1902, une compagnie s'est rendue à Newcastle pour s'y livrer au trafic des oignons... d'Ecosse. Dans la seconde quinzaine de décembre, tout le monde rentre à Roscoff, les uns par la voie directe, le plus grand nombre par les steamers de Southampton à Saint-Malo on par Jersey et Saint-Brieuc.

Cette émigration périodique de producteurs-marchands est unique en France. C'est Henri Ollivier qui l'a instaurée. M. Choleau la compare à celle des Espagnols des Baléares dont, les boutiques de primeurs se rencontrent en France, en Allemagne, en Autriche, en Suisse et en Belgique. Ces paysans-marchands qui dans les villes anglaises colportent des bottes d’oignons, ne rappellent t’ils pas leurs ancêtres, qui dans les ports et les villes espagnoles, colportaient des pièces de toile ? Ne sont-ce point les mêmes hommes ?

Passons au commerce des pommes de terre.

Le cultivateur vend sa récolte, totale ou partielle à des négociants de Roscoff. De leur côté, les marchands anglais envoient sur place un ou plusieurs de leurs représentants. Ceux-ci s’abouchent avec les négociants roscovites, qui moyennant un pourcentage par tonne s’engage à leur livrer la marchandise à bord des petits cargos à vapeur – tous britanniques sans exception - lesquels, pendant deux grands mois font la navette entre Roscoff et les ports anglais : Cardiff, Swansea, Plymouth. Naguère, l'exportation débutait en janvier. Maintenant, elle est plus tardive, à cause de la concurrence faite à Roscoff, je le répète, par Pont-l'Abbé, dont les deux ports d'expédition sont Loctudy et l'Ile Tudy.

Peut-être les négociants dérivent-ils de ces petites sociétés temporaires, fréquentes vers 1880, que décrit Pagnerre. Des maraîchers se réunissaient dans un cabaret, constituaient entre eux un fond de quelques milliers de francs, puis achetaient à crédit une ou deux récoles l'expédiaient en Angleterre, la vendaient au comptant; en rachetaient une ou deux autres, et ainsi de suite. En tout cas, le premier, en date, des négociants en pommes de terre à Roscoff est un nommé Jordé

Que représente, en quantités, le trafic anglo-roscovite? En 1860, plus de 1000 tonnes d'oignons. En 1880, les oignons et les pommes de terre réunis forment près de 12 000 tonnes. Le maximum' est atteint en 19O8, avec 5 822 tonnes de pommes de terre et 7 906 tonnes d’oignons. La guerre ralentit, arrête même les expéditions. Mais, vite, la courbe se relève; 1921 : pomme de terre, 2 009 tonnes, oignons, 1.110; 1922, les nombres sont respectivement : 2 402 et 1 038. Pour les dix premiers mois de 1923, on trouve 5 173 tonnes, de pommes de terre et 3 875 tonnes d'oignons. Avant la guerre, le commerce extérieur s'élevait à près de 2 millions de francs.

Seule, la marchandise de mer entre dans le cadre de cette étude. Mais, une comparaison rapide avec la marchandise transportée par la voie ferrée s'impose.

Vente directe, d'abord. Certains cultivateurs écoulent leurs légumes sur les marchés des environs.

D’autres ont des correspondants à Paris, au Havre - où il y a, dans les quartiers Saint-François et de Leure, une colonie bretonne importante - au Mans, à Angers et jusqu'en Hollande. Les cultivateurs de Saint-Pol, eux, ont constitué un Syndicat chargé de la vente des légumes. Vente par l'intermédiaire des négociants, ensuite. Ces derniers achètent tout ou partie des récoltes et expédient artichauts et asperges vers Brest, Rennes et Paris, pommes de terre et choux-fleurs vers Paris... Lors de la campagne 1922 - 1923, la gare d e Roscoff a reçu 5 530 tonnes de pommes de terre et 10 571 tonnes de choux-fleurs.

Il est évident que l'activité maraîchère s'est traduite par la plus-value de la terre. A ce propos, n’oubliez pas que le premier élément de cette plus-value est le commerce de mer. En effet le prix de l’hectare,

Dans la période :

3 – Le port et la ville

Il paraît presque inutile de formuler les conclusions que vous avez déjà faites : le port et la culture maraîchère, à Roscoff, s’entretiennent l’un et l’autre ; le quai d’embarquement est comme l’expression de l’équilibre entre la production et le trafic ; Roscoff n’est maritime que parce qu'il est maraîcher. A proprement parler, il est ce que M. Paul de Rousiers dans ses beaux travaux, appelle un port régional.

Rapprochez de ces conclusions le fait que le commerce des légumes, et surtout des primeurs, est saisonnier et, par conséquent, n'offre pas un fret constant. Vous pouvez alors prévoir que l'armement roscovite est insignifiant ou nul. Telle est la vérité - il n'y a pas d'armateur à Roscoff. On note, en quinze ans, un seul propriétaire de navire marchand : défunt M. Daniélou; son voilier apportait du charbon de Cardiff et emportait des oignons.

Tous les voiliers, c'est-à-dire les 25 à 30 bricks-goélettes, goélettes dundees, qui chargent les oignons, appartiennent à des armateurs de Tréguier, de Paimpol, de Lézardrieux, bref des Côtes-du-Nord. Les sacs de pommes de terre sont arrimés, en une vingtaine de voyages, à bord de trois ou quatre petits cargos à vapeur anglais, tous de Cardiff. Remarquez-le, en passant: le producteur-marchand français fait appel au tonnage français; mais, le négociant anglais, venant chercher en France une marchandise française, amène avec lui le pavillon anglais.

En dehors de la Grande-Bretagne, le cabotage international est à peu près inexistant. De temps en temps, quelques quintaux en provenance ou à destination de l'Espagne, du Portugal et de la Belgique : c'est tout. Finies, les relations avec les Pays du Nord.

Le cabotage national est, lui aussi, très réduit. Faut-il voir une sorte de survivance dans l'envoi, jusqu'en 1880, de 3 ou 400 tonnes de graines de lin vers Dunkerque et Nantes, de quelques tonnes de froment et dans l'arrivage de quelques barils de vins du Bordelais? En revanche, le sel d'Ars-en-Ré et de Mesquer - 100 ou 150 tonnes par an figure toujours à l'entrée. A l'exemple des exportations vers l’Angleterre, Roscoff, depuis 1860, distribue, de-ci de-là, des légumes - 50, 100, 250 tonnes - entre le Havre, Cherbourg, Saint Malo et Tréguier. Durant la guerre, légère reprise de ce transport : 600 tonnes à Saint-Malo en 1918. Les expéditions de cendres de goémons - 100 à 250 tonnes - ont commencé en 1898 vers l'Abervrac'h, Le Conquet et Honfleur. Citons enfin, à l'entrée, des ciments de Boulogne, des bois de Morlaix; à la sortie, des pierres, des futailles vides. Peu de chose, en somme. Au temps de la marine à voiles, des trois-mâts long-courriers relâchaient parfois à l'abri de l'île de Batz. Les commandants attendaient les vents favorables. À lire les noms gravés sur les pierres tombales de l’étroit cimetière, presque tous suivis de la mention capitaine au long-cours, je me demande si ces braves loups de mer ne bénissaient point les vents contraires, afin de prolonger leurs adieux. Avec le triomphe de la navigation à vapeur, les escales ont disparu. Donc, rien n'a subsisté de l'ancien commerce de mer.

Rien, hormis, bien entendu, la petite pêche. Mais, elle est peu active, et les 70 ou 80 pêcheurs, avec leurs 25 ou 30 barques, forment une petite caste que n'envient pas, avec raison, les maraîchers ni les marchands de la ville. 100 à 150 tonnes de poissons frais: telle est leur production. Un vivier, au pied de la chapelle Sainte-Barbe, héberge les langoustes et les homards apportés par bateaux-viviers de divers points de la côte bretonne, îles Sorlingues, Portugal, côtes de Mauritanie parfois.

La cueillette du goémon et du maërl s'est développée parallèlement à la culture maraîchère. Les goémons, assemblage de fucus, de laminaires, de zostères, etc., jetés à la grève par les tempêtes ou coupés soit à pied; soit en bateau, sont étalés sur les champs nu brûlés. Mille parties de laminaire renferment, en chiffres ronds, 30 parties de potasse, 28 parties de soude, de magnésie, de calcaire, 1 partie d'iode et 1 partie de brome. Les goémons ne subissent, à Roscoff, aucun traitement chimique. L'arrondissement de. Morlaix en récolte, chaque année, de 15 à 20 000 tonnes. Cent tonnes de goémons fournissent environ 13 tonnes de cendres... Le Lichen Carragheen, nu Chondrus crispus, provient surtout de l’île de Batz, de Santec et de Laber-Ildut.

Le maerl est, pour les deux tiers, composé d'algues encroûtantes du genre Lithothamnium. Sa teneur en calcaire est de 75 p. 100. On le drague dans la baie de Morlaix, notamment au large du château du Taureau : 30 à 40 000 mètres cubes par an.

Le tonnage net des navires entrés et sortis a été relevé depuis 1860; les moyennes annuelles ont été calculées; elles me conduisent aux résultats que voici. A l'entrée, pour 100 tonneaux français chargés, il y en a 46 qui sont sur lest. Pour le même nombre de tonneaux anglais, on en compte près de 75 sur lest. M. Ollichon m'a -remis un état des mouvements du port en 1877 : les bateaux anglais venant charger des pommes de terre, tous sans exception, entraient, la cale vide. A la sortie, 14 tonneaux français seulement pour 100 chargés, sont sur lest; le pourcentage tombe à 0,9 avec le pavillon anglais.

Au point de vue du cabotage national, Roscoff se trouve être, de tous les ports bretons, celui où ce mode de navigation est le plus faible vis-à-vis du cabotage international. Le tableau suivant, emprunté,à l’ouvrage de M. Vailaux, exprime le pourcentage du cabotage national par rapport au cabotage international.

Entre Roscoff et l'île de Batz circulent des sloops et des gabares pour passagers et marchandises. Ils partent d'une digue située à l'ouest de la ville. Tous ces petits voiliers sont la propriété de mariniers de l'île, qui se sont groupés en un syndicat d'exploitation; aucun ne dépend de Roscoff.

C'est le quai - le quai dont vous connaissez l'histoire, - qui est l'organe principal du port. La superficie d’eau utilisable est de 4 hectares; la profondeur moyenne de 4 m. 50 et, en morte eau, de 1 m 80. En 1877, une digue, dite cale de Pen ar Vil, a été construite dans le double but de permettre aux pêcheurs d'aborder à demi marée et de protéger le port à l'est.

Au mois d'août 1912, a été posée la première pierre du nouveau port, aménagé à l'ouest de l'ancien. Les travaux s'ordonnent ainsi : un terre-plein, un quai, une digue. Le nouveau terre-plein ou chaussée a pour effet d'agrandir l'ancien, qui soudait la ville an port. Le quai limite la chaussée au sud. La digue, longue de 380 mètres, à direction générale sud-nord, ferme le bassin à l'ouest; l'ouverture de ce dernier est placée à côté de l'entrée actuelle. Les chiffres donnent: étendue d'eau, 4 hectares 9; étendue de chaussée et de quai, 1 hectare et demi; valeur des travaux faits, 431 476 francs; des travaux de consolidation (car la guerre a interrompu l'entreprise) 103 000 francs; valeur des travaux à faire, 1 150 000 francs. Les dépenses, sauf pour les travaux de consolidation supportés par l'État, se divisent entre l'État, 55 p. 100; le département, 9,285; la Chambre de commerce de Morlaix, 30 et la commune de Roscoff, 5,715 p. 100.

L'avantage le plus certain du nouveau port est dans son plus grand tirant d'eau : 6 m 30 à grande marée, 3 m 30 à la plus petite marée de morte eau. Roscoff étant accessible pendant plus longtemps, la navigation sera plus rapide; or, la rapidité est l'une des conditions capitales du commerce des primeurs.

L'étude du port est terminée; mais, l'étude du rôle de Roscoff ne l'est point : au Roscoff maraîcher s'ajoute le Roscoff savant, qui tient tout entier dans la Station Biologique. Pourquoi citer un laboratoire de l’État dans un travail d'économie maritime? Pour deux motifs. D'abord, sa raison d'être réside dans la richesse incomparable de la flore et de la faune marines. La liste publiée par M. Pruvot, sans tenir compte des Vertébrés, énumère 845 espèces animales

Voilà un immense matériel de recherches pour les biologistes. Ensuite, cet établissement consomme de grandes quantités de produits chimiques, de verrerie, utilise des appareils, expédie des animaux de collections, distribue des salaires, provoque, chez les savants français et étrangers, des voyages et des séjours à Roscoff. Le Laboratoire a été fondé, au lendemain de la guerre de 1870, par Henri de Lacaze-Duthiers. Yves Delage l'a agrandi. Le directeur actuel est M. le professeur Ch. Pérez.

L'activité de la ville se traduit par l'accroissement de sa population. En 1847, 3 640 habitants ; en 1878, 4 454, dont 1. 400 en agglomération; en 1913, 5 052. Depuis 1920, Santec est distrait de Roscoff et promu au rang de commune : aussi le recensement de 1923 accuse-t-il 3 662 habitants.

L'été, l'affluence des touristes, attirés par la mer, a contribué au développement du commerce local. Il y a une quarantaine d'année, la ville possédait deux auberges représentant à peine 100 000 francs. Aujourd'hui les dix hôtels investissent ensemble un capital d'au moins 3 millions. De nombreuses villas ont été bâties. Le mouvement de la gare est de 70 à 75 000 voyageurs.

À côté des touristes, des malades, atteints de scrofulose, de misère physiologique viennent demander à la mer le rétablissement de leur santé. L'air marin est le plus pur qui soit; pratiquement, il est dépourvu de bactéries et contient encore moins de gaz carbonique que l'air des montagnes et que l'air des forêts. Il est, de plus, imprégné de l’iode qui diffuse des goémons. La luminosité est la conséquence de la pureté de l'atmosphère; elle adjuve, par le coup de fouet qu'elle donne à l'organisme, les effets salutaires de l’eau et de l'air

CONCLUSION

Jetons ensemble un coup d'oeil en arrière.

Les trois phases - les trois métamorphoses - de l'activité continue de Roscoff apparaissent, nettes.

On « cogne »; on « se débrouille » ; on vend. La modalité: la pêche a seule, traversé les siècles; mais, elle a toujours été accessoire. Des autres fonctions rien n'est resté. Cependant - je serais heureux, du moins de l'avoir démontré - les fonctions actuelles sont la conséquence logique, je ne dis pas fatale, des anciennes.

Est-il-téméraire de déduire du présent l'avenir? Je ne crois pas.

La situation économique de Roscoff est stable. En effet, son commerce est basé sur une production intensive, privilégiée, régulière autant qu'il est possible, indépendante des grandeurs et décadences, industrielles, entièrement aux mains de professionnels avisés, dont beaucoup sont à la fois propriétaires, exploitants et marchands. En outre, cette production répond à des nécessités alimentaires. Les quais d'embarquement sont le débouché immédiat des champs. Les hommes des « Compagnies » savent l'anglais et vendent, la plupart, dans une région où l'on parle gallois, c'est-à-dire breton. Enfin, l’élévation d'une barrière douanière, infranchissable aux primeurs, semble tout à fait improbable. Donc, les prévisions les plus optimistes sont permises.

Mais, il y a une ombre légère. Supposez que la conduite commerciale des affaires faiblisse. Alors, il est à craindre que les négociants anglais ne s'emparent du trafic. C'est pourquoi l'on ne saurait trop conseiller aux cultivateurs et aux marchands de Roscoff et du Léon de fortifier leur système actuel par de puissantes associations.

Encore que le port de Roscoff présente des caractères communs avec tous les ports, je me garderai bien de dégager des conclusions générales. Elles viendront à leur heure. Pour l'instant, je ne formule qu'un souhait : c'est d'avoir apporté au problème posé dès le début une solution à peu près convenable.


Dernière modification : 23 nov. 2004