La vie quotidienne à Roscoff - Naïg Rozmor
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" Ar Mestr "- Le Maître

Pièce de théâtre relatant un authentique drame paysan survenu en pays léonard, dans les années 30.

Cette pièce a été présentée au public, une trentaine de fois dans sa version française et cinquante fois dans sa version bretonne par la troupe :

Strollad ar Vro Bagan - Goulc’han Kervella

Ar Vro Bagan

de Plouguerneau,
sous la direction de Goulc’han Kervella.

La pièce enregistrée par F.R. 3, réalisée par Michel Tréguer a été diffusée à deux reprises en 1996 et 1997.
Cette pièce a obtenu un 1er prix.

Affiche de la pièce * Ar mestr *

L’histoire

Depuis 1920 l’urgence d’un " Statut du Fermage " était ressentie dans les campagnes, pour éviter l’étouffement du monde rural confronté à la nécessité d’utiliser les machines-outils et à l’impossibilité, tout au moins pour la Bretagne, de les faire passer dans les chemins creux préhistoriques.

Impossibilité également d’acheter des machines sans passer par un crédit ! Comment emprunter de l’argent sans la sécurité professionnelle ? Or les fermiers étaient continuellement à la merci d’une expulsion arbitraire, aucune loi n’existant pour les protéger de leurs propriétaires qui régentaient l’attitude religieuse, le choix des écoles pour les enfants, allaient jusqu’à surveiller, plus ou moins ouvertement, l’habillement et l’alimentation de leurs fermiers et même les alliances matrimoniales, qui ne pouvaient être contractées sans leur approbation.

C’était toujours la féodalité dans les faits.

Même les rares bons propriétaires n’étaient l’ami de leurs fermiers mais l’ami de leur soumission.

Et il en fut ainsi jusqu’en 1946, première année d’application du " Statut du Fermage et du Métayage ", voté en octobre 1945.

Depuis de nombreuses années, la nécessité de ce statut était évidente car comme celui qui travaille la terre en est rarement le propriétaire, il fallait trouver un moyen de protéger les droits des uns et des autres.

Des équipes de différentes appartenances politiques mais toujours pleines de bonne volonté, se mirent au travail dans cet objectif.

Il y eut d’abord un organisme de droite : " L’Office Central des Associations Agricoles " dont le siège était à Landerneau – Finistère, avec pour Président Hervé de Guébriant, qui élabora une première ébauche de Statut de Fermage, obtint péniblement quelques articles, qui hélas, n’avaient pas force de loi mais une simple valeur consultative.,

On connut ainsi plusieurs années de tâtonnements et d’échecs avec des députés qui votaient quelques fois " Pour " et des sénateurs toujours " Contre " car ils étaient grands propriétaires terriens et ne pouvaient voter contre leurs privilèges.

C’est alors que Tanguy-Prigent entra en scène.

Modeste paysan de Saint Jean du Doigt dans le Trégor finistérien, il s’intéressa à la politique dès son plus jeune âge.

Extrait du témoignage
de son fils Georges :

"  A quinze ans, il crée une section socialiste à Saint Jean du Doigt et l’emporte bientôt sur ses aînés, par sa volonté, son talent d’orateur et son exigence de justice.

Elu Maire, Conseiller général et le plus jeune Député de France en 1936, il ne cesse de défendre la coopération démocratique contre le tout puissant et corporatiste Office Central de Landerneau.

A la Chambre des députés, il revendique avec ses camarades, le droit du fermier au renouvellement de son bail. Son projet est repoussé par le Sénat.

En 1937, au Congrès de la Confédération Nationale Paysanne, il demande :

Tanguy-Prigent Ministre de l'Agriculture en 1945

  • Le droit au renouvellement du bail
  • Une répartition des charges entre le métayer et le propriétaire, établie par la loi et non à la discrétion du propriétaire
  • L’indemnité d’éviction à la charge du propriétaire, en cas de renvoi injustifié du métayer.

Mai 1940 : Bien que Parlementaire, il exige de partir sur le front où il se bat en héros à la tête des Dragons portés.

10 juillet 1940 : Il est parmi les 80 parlementaires ( sur 846 ) qui, indépendamment de leur classe sociale et de leur parti, refusent les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain.

Après une résistance exemplaire où il mena de front la lutte contre l’occupant et la Coopération Nationale de Vichy, Tanguy-Prigent est appelé au Gouvernement par le Général de Gaulle et s’installe au Ministère de l’Agriculture dès septembre 1944. Il y restera 3 ans.

Aidé par ses camarades parlementaires et militants, constamment soutenu par le Général de Gaulle, il crée :

  • Le 4 décembre 1944 – les Commissions Paritaires
  • Le 3 mai 1945 – promulgue l’ordonnance qui donne aux fermiers leur statut et aux métayers le droit et la possibilité de devenir fermiers ( rappelons que ce mesures concernaient alors non seulement la France mais également son Empire ).

Il déclarait alors dans une allocution prononcée à Bourges, le 27 janvier 1945 :

" Il faut donner aux jeunes paysans, non seulement une formation technique et professionnelle mais aussi un enseignement général satisfaisant. Il faut de plus créer un nouveau climat au village, lutter contre l’isolement des jeunes ruraux et faire en sorte qu’au lieu de subir le métier de cultivateur, nos jeunes garçons et filles le choisissent librement et avec enthousiasme. "

Deux idéologies, un discours.

Chez les uns on parlait de la Coopérative du Blé, chez les autres de l’Office du Blé !

A droite on réclamait un bail indexé sur le prix des dentées, à gauche on réclamait le bail mobile ! "On était donc forcément clérical et Landerniste ou laïc et anti-landerniste"

Les paysans de l’époque, souvent peu instruits, n’y voyaient que du feu d’autant plus qu’ils étaient habitués à se laisser gouverner par les notables.

Il leur a fallu beaucoup de temps pour comprendre que Landerneau faisaient beaucoup de promesses qui n’aboutissaient jamais. Par exemple, leur Statut du fermage, mis en chantier en 1927, n’avait toujours donné aucun résultat en 1939 ! C’était surtout un habile procédé anesthésiant destiné à apaiser les paysans.

Dans cette confusion, Tanguy-Prigent fut reconnu pour sa loyauté et apparut très vite comme le champion de la liberté paysanne.

Le Syndicat Agricole de Landerneau fondé en 1911, avec un programme de défenses des intérêts paysans, était surtout un organisme de diffusion des engrais " St Gobain " et de machines agricoles.

Henri Dorgères : leader charismatique de la révolte paysanne des années 30 - Adversaire de Tanguy-Prigent

Henri Dorgères : leader charismatique de la révolte paysanne des années 30

Le comte Hervé de Guébriant était secondé dans son projet, parle duc d’Harcourt et le marquis de la Bourdonnaye, avec de hauts membres du clergé dans son Conseil d’Administration. Le plus étonnant personnage de ce consortium était Henri Dorgères ( pseudonyme du vicomte d’Halluin ). Si on demandait au Président de Guébriant quel rôle il jouait auprès de lui, il répondait : "C’est mon ministre de la guerre " !

Sur le terrain, il en aura fallu du courage au petit Tanguy-Prigent pour affronter le terrible Dorgères qui selon la presse, n’était pas seulement un formidable tribun mais encore une paire d’épaule, une gueule, plus proche de l’art oratoire que des arts aratoires chers à ses auditeurs rustiques.

Dorgères, qui à une époque a été la tentation fasciste de la paysannerie, n’était qu’un " typhon verbal ", un "missile surdoué " lancé par les grands propriétaires terriens pour anéantir leurs adversaires politiques.

C’était David contre Goliath et c’est David qui a gagné ! 

Le Statut du Fermage et du Métayage constituait une véritable révolution du Droit Rural.


La pièce de théâtre

Un modeste fermier léonard du Nord-Finistère avait un prêtre comme propriétaire. En 1932, il se trouve dans l’obligation de réparer ses bâtiments d’exploitation, qui menaçaient ruine, ainsi que d’élargir les routes d’accès à ses parcelles.

Il s’adressa à son propriétaire qui refusa de consentir la moindre dépense.

Devant son évidente mauvaise volonté, le fermier proposa de contracter lui-même un emprunt, pour financer les travaux les plus urgents. Le montant des fermages à venir devant peu à peu, rembourser la dette. Ce fut accordé.

Avec l’autorisation verbale du propriétaire - était-il nécessaire d’avoir une autorisation écrite pour garantir la parole d’un prêtre ? - tout l’argent emprunté fut utilisé à l’amélioration de la ferme que le propriétaire vendit un an après l’achèvement des travaux, tout en refusant de verser la plus-value à son pauvre fermier qui fut expulsé avec ses quatre enfants en bas âge et une dette " colossale " à rembourser malgré sa situation aléatoire.

Il lui fallu vingt ans pour remonter la pente encore heureux que sa santé ait résistée.

Le plus difficile pour la victime fut de perdre ses repères religieux et de gérer le traumatisme psychologique qui s’en suivit.

Naïg Rozmor


Lettre adressée le 13 avril 1939

  • à Monsieur le comte de Guébriant, Président de l’Office Central de Landerneau

  • par Monsieur l’Abbé Eucher Corre, recteur d’Henvic

Henvic, 13 avril 1939

Monsieur,

Je vous adresse aujourd’hui les principales pièces du dossier de l’affaire Le Bihan – Nicolas.

Vous verrez, par leur lecture attentive, que j’ai déjà fait beaucoup d’efforts, en vue d’arriver à une solution qui donne satisfaction à l’un comme à l’autre, et que je n’hésite pas à prendre parti pour mon paroissien Le Bihan, parce qu’il me paraît avoir absolument raison.

Mais, je le constate, c’est en vain, que j’ai essayé de faire entendre raison à l’abbé Nicolas, et j’avoue que j’ai patienté trop longtemps. Je comprends l’impatience du pauvre homme qui a placé en moi sa confiance, et je ne suis pas surpris qu’il éprouve quelque mauvaise humeur. Il faudra donc que sans attendre un jour de plus, l’on envisage les moyens de faire accepter à l’abbé Nicolas, de gré ou de force, la Commission paritaire. Vous me direz votre sentiment sur l’attitude qu’il convient de prendre, une fois bien lu le dossier que je vous demanderai de me rendre dès qu’une solution aura été obtenue.

En ce qui me concerne, je vais lui faire savoir dès maintenant que, si j’y suis obligé, je n’hésiterai à me désolidariser de lui publiquement, par l’intermédiaire de mon bulletin paroissial, qui est hebdomadaire.

A bientôt, et à vous bien cordialement.

Abbé Eucher CORRE, recteur d’Henvic

P.S. :- L’adresse de l’abbé Nicolas est : Carantec, Finistère, où il est désormais en retraite, après avoir été professeur à St Pol.
- Vous lui écrirez sans doute, pour lui faire connaître les moyens que vous adopterez, en cas de nécessité, pour lui faire entendre raison. Il n’y a plus à le ménager.
- J’écrirai à Mgr moi-même, si vous en êtes d’avis.

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