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Livre intégral dans Google bools

page 439 à 449


§ V. Races commerçantes de la Bretagne»

Le Roscovite. - Le Pillawer.

 Malgré ce que nous avons dit de l'adresse des paysans bretons, il faut reconnaître que leur caractère les rend généralement peu propres au négoce. Le manque d'activité est à cet égard un obstacle invincible. Cependant, parmi les races variées que présentent les communes de l'Armorique, il s'en trouve quelques-unes plus heureusement organisées pour le commerce. La Bretagne fut d'abord partagée entre un certain nombre de familles douées de goûts et d'aptitudes diverses. Elles se multiplièrent et formèrent autant de tribus séparées qui, plus tard, prirent le nom de paroisses. Chacune de ces paroisses, isolée de ses voisines par ses habitudes, sou costume, ses entrainemens, conserva nécessairement son caractère natif.

Les mariages ne purent l'altérer, car ils ne se contractèrent que très rarement hors de la communauté, et maintenant même encore on voit peu d'alliances de communes à communes. De là les différences singulières que l'on remarque en Bretagne entre des communes limitrophes; de là ces tribus uniquement agricoles qu'un simple ruisseau sépare de tribus uniquement industrielles; de là, ces quelques races actives, commerçantes, émancipées, que l'on trouve au milieu de races stationnaires et superstitieuses.

Parmi les populations qui forment ainsi un contraste frappant arec les habitudes casanières de la plupart des Bretons, on peut citer principalement les Roscovites, quelques peuples de l'Arrez, des pays de Vannes, et les Bretons de Bréhat, au pays de Tréguier.

Roscoff est une petite colonie maritime placée sur l'Océan, et qui, lorsqu'on vient de la mer, parait accrochée au bas du promontoire, comme une coquille marine. D'après sa position, on devrait s'attendre à voir tous les habitans de la commune consacrés au service de mer; cependant il n'en est rien. Roscoff ne fournit pas plus de marins que les autres points du Finistère, et presque toute sa population s'occupe de la culture des terres, qui sont dans ces parages d'une incroyable fertilité. Les légumes les plus délicats y poussent en plein champ, et les Roscovites en font un commerce immense dans toute la Bretagne.

Quelque route que vous parcouriez, vous les rencontrez assis sur le brancard de leurs charrettes légères, rapidement emportés par un petit cheval du pays, et chantant joyeusement une ballade bretonne. Leur costume se compose d'une toile blanche et fine sur laquelle se dessine élégamment une large ceinture de serge rouge. Mais le plus souvent ils se débarrassent de leur habit pour la route, et alors on aperçoit le grand gilet vert à manches bleu-de-ciel qui leur presse étroitement la taille. Leurs cheveux noirs tombent sur leur cou avec une négligence pittoresque, et leur chemise sans collet est fermée par une épinglette de cuivre qu'ornent des grains de verre colorié. C'est avec ce vêtement leste et gracieux qu'ils parcourent les routes de Bretagne sous le soleil, la neige et la pluie. Aucun temps, aucun chemin, aucune fatigue les arrête.

Plusieurs vont rendre leurs produits à cinquante lieues, et je me rappelle en avoir fréquemment rencontré dans les rues de Rennes, offrant leurs asperges et leurs choux-fleurs avec la même aisance qu'aux marchés de Brest et de Morlaix. En 1830, l'un d'eux s'imagina d'aller à Paris avec sa petite charrette, son unique cheval et ses plus beaux légumes. Il partit, effectua heureusement son voyage de cent quatre-vingts lieues, et au bout de trois semaines il était de retour, et il racontait à ses voisins émerveillés qu'il avait vu la maison du roi et le roi lui-même se promenant avec un parapluie et donnant des poignées de main aux passans. C'était, assurait-il, un gros homme qui n'avait pas l'air fier du tout et qui ressemblait au sonneur de cloches de Roscoff. Ce Cook bas-breton a fait depuis deux nouveaux voyages à Paris, mais il ne lui a plus été permis de voir les Tuileries, parce qu'on n'y laissait plus entrer en veste, et monsieur le roi ne donnait plus de poignées de main dans les rues.

Du reste, ce n'est pas seulement par sa hardiesse entreprenante que le Roscovite se distingue; c'est encore plus par sa souplesse caressante et son tact commercial. Son caractère n'a rien de la raideur que l'on reproche avec raison à ses compatriotes. Tenace, mais sans rudesse, il y a en lui une sorte d'élasticité qui le garantit dans tous les chocs. Il rebondit contre tous les obstacles, sans s'y blesser, et les surmonte plus légèrement qu'il ne les brise. Aussi ne se. décourage-t-il point facilement. Gai et entreprenant, lorsqu'il voit une porte se fermer devant lui, il se contente de dire : — Allons plus loin. — Et il continue sa route en chantant. Il faut ajouter que nul ne sait comme lui apprécier un acheteur et juger son côté vulnérable.

Nul ne sait mieux se montrer insolent ou poli, brusque ou caressant, selon l'occasion. Soyez timide, et vous le trouverez arrogant, effronté ; il vous imposera sa marchandise, il vous embarrassera, il vous forcera à acheter, par honte et malgré vous. Mais s'il n'espère point vous déconcerter, ce sera à force de prévenances et de bienveillance attentive qu'il vous obligera à accepter ses conditions. Il vous sourira, il vous appellera son cher pauvre chrétien; il vous caressera successivement avec les plus douces expressions du vocabulaire breton; et, pendant que vous vous débattrez sous ce réseau de câlineries, la marchandise aura passé dans vos mains, et le marché sera conclu avant que vous croyiez même avoir proposé un prix.

Grâce à cette adresse, le Roscovite réussit généralement dans son commerce, et il pourrait prétendre à une certaine fortune, s'il était aussi habile à conserver qu'à acquérir. Mais, comme il arrive presque toujours, il a les défauts de ses qualités. S'il est actif, entreprenant, en revanche il est dissipateur et sensuel. S'il s'efforce de gagner beaucoup, c'est pour dépenser davantage. Il y a dans ce caractère quelque chose de l'épicurisme grossier du matelot, et aussi quelque chose de sa philosophie pratique.

J'adressai un jour des reproches à un Roscovite de ma connaissance sur son peu d'économie. Je l'engageai à se préparer une aisance qui pût rendre sa vieillesse douce. C'était dans un cabaret de village, où j'avais rencontré le joyeux viveur, que je lui faisais mon cours de morale. Il m'écouta avec calme, et lorsque j'eus fini : — « Amasser pour quand je serai vieux, monsieur! dit-il en secouant la tête : ce serait comme si je gardais des noisettes pour quand je n'aurai plus de dents ! » II poussa un long éclat de rire en prononçant ces mots, et avala le petit verre de « vin-de-feu » qu'il tenait à ta main.

J'ai parlé d«s peuplades de l'Arrez comme se distinguant par leur aptitude commerciale; les habitans de ces communes sont, pour la plupart, des marchands de fil, de miel, de suif, de toile, de papier, qui parcourent le département en faisant le courtage pour les négocians de Morlaix et de Landerneau, ou vendant au détail comme colporteurs. Rien ne les distingue des autres Bretons, si ce n'est peut-être une finesse plus aiguisée par les transactions et une instruction plus avancée. Mais, outre ces courtiers-colporteurs, les montagnes fournissent une espèce particulière de commerçons qui méritent une mention spéciale; nous voulons parler des marchands de chiffons appelés dans le pays pillawer.

Le pillawer n'est autre chose qu'un chiffonnier nomade. C'est une sorte de bohémien modifié, mais qui ne se fait pas suivre par sa famille; il la laisse dans une des tanières des montagnes, tandis que lui parcourt la contrée pour recueillir les guenilles qu'il doit vendre ensuite aux papeteries. Il va de ferme en ferme, de cabane en cabane , en faisant retentir, sur un ton lugubre, son cri de pillawer qui avertit les femmes au fond de leurs maisons. Il n'est point de toit de paille perdu dans les feuilles qu'il ne sache trouver, pas de bouge infect au seuil duquel il ne fasse retentir sou appel monotone. C'est même aux demeures les plus humbles qu'il vient de préférence, car il sait que là il trouvera pins sûrement ce qu'il cherche. Aussi, n'en passe-t-il aucune. Il flaire de loin la misère, la suit à la trace et la saisit au gtle, avec un instinct qui semble naturel en lui.

C'est un spectre familier qui vient frapper aux portes les plus misérables et jeter à ceux qui sont là une sorte d'avertissement de leur pauvreté. Aussi, on le hait et on le fuit comme un visiteur importun. Aux riches , sa présence paraît presque une injure. S'il ose s'adresser à une ferme opulente :

- Passez plus loin, dit le maître, les haillons ne sont pas ici.

- Je reviendrai plus tard, dit le pillawer avec une sorte de sombre ironie.

Il fouette son cheval, sûr de rencontrer, à quelques pas, ce qu'il demande; car la misère n'est point si difficile à trouver. Mais là même où on l'arrête pour lui vendre quelques guenilles souillées, c'est avec «ne sorte de mépris soupçonneux qu'il est reçu. On lui permet rarement de s'avancer jusqu'au foyer. La marchandise lui est apportée sur te seuil, et c'est là qu'on traite avec lui. On se défie avec raison de sa probité douteuse. Les plus pauvres craignent sa rapace adresse, car, comme le dit la chanson, c'est un homme sans foi et sans paroisse. Voici un chant populaire des montagnes sur le pillawer; il fera sang doute mieux connaître cet être singulier. Les chants populaires ont cela de merveilleux qu'ils racontent et n'analysent pas. Le poète populaire a l'immense avantage de décrire la chose avec son enveloppe; il dit ce qui est et non ce qu'il pense ; il n'est pas auteur, et nous, nous le sommes toujours trop, même à notre insu.

CHANT DU PILLAWER

Il part, le pillawer, il descend la montagne; il va visiter les pauvres du pays. Il a dit adieu à sa femme et à ses enfans; il ne les reverra que dans un mois, dans un mois s'il vit encore.

Car la vie du pillawer est rude; il va par les routes, sous la pluie qui tombe, et il n'a pour s'abriter que les fossés du chemin. Il mange un morceau de pain noir, pendant que ses deux chevaux broutent dans les douves, et il boit à la mare où chantent les grenouilles.

Il va, il va, le pillawer; il va comme le juif errant. Personne ne l'aime. Une trouve ni parens, ni amis dans le bas pays, et l'on ferme sa porte quand on le voit; car le pillawer passe pour un homme sans foi.

Dimanches et fêtes il est par les chemins. Il n'entend jamais-la messe ni les offices ; il ne va point prier sur la fosse de ses parens; il ne se confesse pas à son curé ; aussi disent-ils dans le bas pays que le pillawer n'a ni foi, ni paroisse.

Sa paroisse est là-bas, près de son toit de genêt; mais il n'y retourne que pour quelques jours. Il est étranger dans le village où il a été baptisé. Quand il arrive, les petits enfans ne crient pas son nom, les chiens n'aboient pas d'un air de connaissance.

Il ne sait pas ce qui se passe dans sa propre famille. Il revient au bout d'un mois, et quand il s'arrête sur la porte, il n'ose entrer, car il ne sait ce que Dieu lui a mis chez lui : une chasse ou un berceau!

Et quand son fils aîné aura douze ans, le pillawer lui dira un jour : - Viens apprendre ton métier, mon fils. Et l'enfant ira meurtrir se» petits pieds dans les chemins, et il dira bien des fois à son père qu'il a froid et qu'il est fatigué.

Mais son père lui dira, en lui montrant le soleil :

- Voilà la cheminée du bon Dieu. Prie qu'il la rende chaude pour le petit pillawer; et il ajoutera, en lui montrant l'herbe verte :

- Voilà le lit des pauvres gens; prie Dieu qu'il le rende doux pour un enfant des montagnes.

Va, pauvre pillawer ; le chemin du inonde est dur sous tes pieds; mais Jésus-Christ ne juge pas comme les hommes, et si tu es honnête et bon chrétien, tes douleurs te seront payées, et tu te réveilleras dans la gloire.

Tu vois les haillons couverts de boue que portent tes maigres chevaux; eh bien! un jour, l'eau de la rivière les lavera; ils seront confondus sous les marteaux de la papeterie, et les hommes en feront un papier plus blanc que la plus belle toile de lin.

Ainsi de toi, pillawer. Quand tu auras laissé ton pauvre corps couvert de guenilles au fond de quelque fossé, ton âme s'en échappera, blanche et belle, et les anges la porteront dans le paradis.

§ VI.- Le matelot breton.
Remèdes contre les rhumes

Marcof capitaine du « Jean -Louis»

La destruction du commerce extérieur de la Bretagne en a fait disparaître un des types les plus curieux, celui du matelot. Le véritable matelot breton est mort avec la marine de l'empire. A peine si on rencontre encore, ça et là, par hasard, môle à nos équipages de ligne , quelques-uns de ces vrais marins conservés dans leur cosse, comme ils le disent, qui ont le mal de terre dans les ports, et qui ne respirent à l'aise qu'entre le ciel et l'eau.

On a dit que le nouveau système des équipages de ligne avait fait disparaître cette vaillante race de marsouins; mais, dans ce cas, comme souvent, on a pris l'effet pour la cause. C'est parce que la destruction du commerce maritime a diminué d'une manière effrayante le nombre des marins classés, qu'il a fallu recourir au recrutement pour équiper nos flottes. Outre les inconvéniens de tout genre qui sont nés de cette innovation, on peut dire qu'elle a tué à jamais tout ce qu'il y avait de poétique dans l'homme de mer. L'aspect même du marin a changé.

On ne trouve plus, dans les rues de Brest ni de Lorient, ces beaux matelots avec les escarpins enrubannés, le pantalon large, l'habit à boutons pressés, le petit chapeau à long poil, moitié lissés, moitié rebroussés, les boucles d'oreille d'or, et les deux tire-bouchons classiques pendant jusqu'à la cravate. Et quelle démarche ! Comme ses deux bras formaient bien le grappin ; comme ses membres avaient horreur de la ligne droite ; comme tout son corps semblait s'être faussé et arrondi au roulis du navire! Voilà l'homme chez qui il fallait chercher des mœurs, des superstitions, des passions spéciales.

Mais aujourd'hui nos vaisseaux sont devenus tout simplement des casernes flottantes où des conscrits attendent leur congé en faisant l'exercice et maudissant leurs caporaux. Plus rien de cette fleur maritime, de ce parfum de sel et de goudron que l'on respirait autrefois en mettant le pied sur un navire du roi. Le langage même s'est perdu. Maintenant, vous avez des marins qui parlent comme des passementiers de la rue Saint-Denis, des marins qui ont un uniforme et des bretelles, qui font des économies pour la fin de la campagne, et qui boivent près d'un soldat sans lui casser la bouteille sur la figure. Je vous le répète, il n'y a plus de marins en France. Si les matelots du Vengeur et de la Belle-Poule pouvaient voir leurs successeurs, ils avaleraient leurs chiques, de honte et •de colère.

On a beaucoup parlé des mœurs des marins depuis quelque temps, et plusieurs écrivains doivent à leurs essais en ce genre la célébrité dont ils jouissent; mais, parmi toutes ces études maritimes, il n'en est aucune, selon nous, qui ail complètement fait connaître les matelots bretons. L'un, qui les connaissait et avait vécu avec eux, n'a peint que leurs habitudes et leurs jaquettes bleues; il s'est plus occupé de reproduire leur langage que d'étudier leurs passions et leur âme.

Comme Callot, il s'est contenté des formes extérieures, et ses tableaux, d'une vérité plaisante, mais toute matérielle, manquent toujours de profondeur. On sent toujours l'homme de mer qui raconte ; jamais le philosophe qui regarde. L'autre, plus élégant dans la forme, a été moins sincère. Dominé par une réminiscence byronienne, il a développé un système encore plus qu'il n'a décrit la vie maritime. Il a essayé une anatomie métaphysique du cœur humain, en plaçant seulement son amphithéâtre dans un entrepont. Son type matelot n'a, du reste, aucun rapport avec le type breton. Le marin qu'il a peint, c'est le marin parisien; c'est un Robert Macaire en vareuse, fanfaron, théâtral et phraseur; une sorte de forban artistement féroce et sachant enjoliver l'horreur.

Ce type n'est pas faux comme on l'a prétendu, mais il est rare, exceptionnel et totalement perdu. On en retrouverait encore quelques traits peut-être dans le matelot provençal, mais fort affaiblis. Quant à Cooper, quoiqu'il ait peint les marins de sa nation et non les nôtres, il est encore, même pour nous, celui qui a révélé le plus profondément l'homme de mer. Il a glissé sur la forme pour arriver à l'analyse morale. Il a déshabillé ses matelots de leurs paletots goudronnés, pour nous faire voir leur cœur à travers leur poitrine; et cette sorte de spiritualisation, il ne l'a point bornée à l'homme'; il l'a étendue jusqu'à la chose.

Il a su faire d'un vaisseau un être vivant auquel on s'intéresse pour lui-même. Il a trouvé l'âme du navire comme celle du marin. Quant à la vérité, il ne faut certes pas chercher ses matelots dans la marine américaine de nos jours. La marine américaine n'est, aujourd'hui, qu'un ramas de déserteurs, de renégats et de pirates, qui, repoussés par toutes les nations, ont trouvé droit d'asile sous le pavillon de l'Union.

Mais il n'en a pas toujours, été ainsi. Les premiers marins de l'Amérique du Nord furent les descendans de ces rigides puritains qui allèrent chercher sous les forêts du Nouveau-Monde une place libre pour poser leurs genoux et adorer Dieu à leur manière. Ce sont ceux-là que Cooper a voulu peindre. Du reste, aux lecteurs qui veulent la vérité absolue en toute chose, je dirai de n'ouvrir ni le Pilote, ni le Corsaire Rouge, ni l'Ecumeur de Mer. Ils ne l'y trouveront pas. La vérité absolue n'existe point dans les arts, car les arts ne sont autre chose que l'expression de ce qui émeut dans les objets. Avec la vérité absolue on ne fait point de tableaux, mais des figures de géométrie.

Maintenant, j'ajouterai que, de tous les types de matelots créés par les trois auteurs dont je viens de parler, aucun ne me semble se rapprocher autant du marin breton, que ceux de Cooper. Si vous voulez retrouver des Tom Coffin , allez à Concarneau , à Locmariaker, à Bréhat; là encore vous rencontrerez quelques vieux contre-maîtres en retraite, incarnations décrépites de notre marine a l'agonie, et qui vous rappelleront ce caractère à la fois pieux et guerrier. Seulement, Cooper ne vous a point tout dit; dans sa poétique personnification de Tom Coffin, il a fait abstraction de l'enveloppe. Il a retourné l'honneur de mer comme un gant, pour vous montrer seulement son âme. Cette belle figure du matelot de l'Ariel, il faut que vous la barbouilliez un peu de goudron et de jus de tabac; il faut que vous fassiez sortir de sa bouche autant de jurons que de maximes philosophiques, et que vous y fassiez couler le grog comme dans le bondon d'une barrique vidai Alors, vous aurez le matelot breton, sauf quelques teintes,'sauf ces légers linéament de visage qui n'empêchent pas la ressemblance.

Quoique plus gai et plus insouciant que ses frères de la terre ferme, le matelot armoricain a conservé une forte trace de la gravité originelle. En mettant le pied sur le pont d'un navire, si vous entendez éclater des rires, se croiser des quolibets; si tout cause, chante, siffle et se moque, soyez sûr que vous avez devant les yeux un équipage provençal. Si au contraire vous trouvez le gaillard d'avant silencieux, et si vous y voyez les hommes de quart se promener, les bras sur la poitrine et la tête renfoncée dans les épaules, comme des ours blancs dans leurs cages, vous pouvez affirmer que vous êtes an milieu d'un équipage breton. Ce n'est que dans l'orgie, lorsque le vin-de-feu leur dévore les entrailles, que ces hommes de fer s'émeuvent, et que les passions, habituellement engourdies, entrent en fusion au fond de leurs cœurs et débordent au dehors. Alors, rien ne leur fait obstacle. Ce sont des bêtes féroces qui ont brisé leur muselière ; ne cherchez pas à les combattre, mais songez à vous en garer; attendez que les tigres aient digéré et dormi. Avec l'ivresse, toute cette fureur tombera; cette lave rentrera dans le cratère, s'y figera, et, au lieu de bêtes sauvages, vous ne trouverez plus que des bœufs paisibles , tendant la tête au joug.

Ces paroxysmes bachiques auxquels il faut laisser cours, naissent «l'une manière certaine à la fin de chaque voyage. Ils sont, sans doute, le résultat des longues privations auxquelles les équipages sont soumis pendant toute la campagne. Du reste, à cet égard encore, les vieilles traditions se perdent chaque jour. Il y a eu un temps où les matelots, pris de la fièvre de terre, désertaient en masse de leur navire, et tombaient dans la ville, comme sur le gaillard d'un vaisseau pris à l'abordage. Alors il fallait fermer les boutiques et rester chez soi, car les rues étaient en état de siège et les bourgeois proscrits. Le temps se passait à boire, à casser des bouteilles, à éreinter des filles, à défoncer des comptoirs d'auberges, à assommer des patrouilles de pousse-cailloux, et enfin, au bout de trois jours, quand les bourses étaient à sec, chaque matelot retournait au navire, l'habit en lambeaux et l'œil poché, recevoir les vingt-cinq coups de corde obligés. C'étaient là les beaux jours de la marine française. Alors, comme le disent les anciens, on avait de l'agrément; mais aujourd'hui, tout ce joyeux et dramatique désordre a fait place à une discipline de caserne. Les orgies d'arrivées elles-mêmes, ont été organisées réglementairement.

Les matelots viennent demander gravement, à tour de rôle, et le chapeau à la main, la permission d'aller s'enivrer à terre ; les canotiers sont commandés de corvée pour les conduire et les ramener du cabaret. Ils s'y enivrent sans bruit, et, quand ils ont tout bu, ils font cirer leurs souliers, achètent un bouquet de violettes, et reviennent à bord comme des écoliers dont les vacances sont finies; et tout cela se fait sans révolte, sans bataille, sans frénésie, avec une sorte d'innocence pastorale. Une orgie n'a plus rien d'aventureux; on n'y va plus comme à un combat, mais comme à une faction; c'est triste et bête.

Mais quelque favorable que puisse paraître au progrès moral celle sévère discipline qui émousse de plus en plus la brutalité du marin breton, il faut reconnaître qu'elle éteint en même temps, chez lui, cette farouche et infatigable énergie qui en faisait le premier marin du monde. A mesure qu'il revêt nos mœurs plus douces, il dépouille sa personnalité puissante. Il ne regarde plus les continens nomme d'ennuyeux vaisseaux continuellement à l'ancre; il ne croit plus que sa vie à lui est sur la mer, qu'il est né pour elle, et qu'il ne peut dormir qu'à son tangage. En détruisant la nature artificielle qu'il s'était faite, nous l'avons ramené à nos goûts, à nos plaisirs. Nous l'avons rendu plus homme, mais nous l'avons fait moins marin. C'est là d'ailleurs une de ces transformations inévitables dans l'évolution sociale que nous accomplissons. En élevant la valeur morale de chaque être, nous l'immatérialisons, nous en faisons une intelligence plus haute, mais une machine moins solide. Heureusement que l'industrie viendra parer à cet inconvénient, en substituant les mécaniques de bois et de fer aux mécaniques de chair humaine qui, jusqu'à présent, ont tout fait dans l'œuvre humanitaire.

Quoi qu'il en soit, il faut l'avouer, d'ici à bien long-temps, le vrai matelot du moins conservera quelques traces d'originalité, à cause de sa position isolée et exceptionnelle. Moins frotté aux masses, il gardera plus facilement ses préjugés et son caractère. Il faudra encore bien des années, par exemple, avant que vous puissiez lui persuader que le fouet donné à un mousse, au pied du grand mât, n'est pas un moyen infaillible d'obtenir du vent, que la présence d'un prêtre à bord ne rend pas la navigation plus dangereuse, qu'il n'existe pas de matelots voués au diable qui peuvent faire sombrer un navire à volonté, que les âmes des noyés ne courent pas sur les vagues, la nuit, en demandant des prières. On ne réussit guère, d'ailleurs, à les guérir d'une erreur, que pour les voir tomber dans une erreur nouvelle.

En voici un exemple qui nous a été raconté par un chirurgien de marine de nos amis.

Un soir qu'il se promenait, en fumant, sur le gaillard d'arrière, ses yeux tombèrent sur un gabier fort connu à bord par sen importance pédantesque et sa sympathie pour les innovations. Il était assis sur l'affût d'une caronade, sérieusement occupé à faire, avec son couteau, un large trou dans la semelle d'une paire de souliers neufs. Un mousse s'approcha de lui, en regardant avec étonneraient ce qu'il faisait.

— Pourquoi diable que vous ouvrez une écoutille à votre soulier, maître Marzin? lui demanda-t-il en riant.

Marzin haussa les épaules avec le mépris obligé pour tout ce que dit un mousse.

— T'es trop bête pour comprendre, lui répondit-il.

— Mais encore ?

Marzin approcha son œil de la semelle, et l'appliqua au trou qu'il venait défaire, comme au verre d'une longue-vue.

— C'est ça, dit-il.

Puis se tournant vers l'enfant :

— Avec ça, vois-tu, moussaillon, je ne serai jamais enrhumé.

— Pourquoi pas ?

— Parce que le major a dit que ce qui enrhumait les hommes, c'était qu'ils avaient les pieds mouillés, et avec ça j'aurai toujours les pieds secs.

Le mousse resta la bouche ouverte. Evidemment il n'avait pas compris. Cependant il fut quelques momens avant de reprendre timidement :

— On dit pourtant, gabier, que quand on a des trous dans ses souliers, ça vous mouille les pieds.

— Oui, les botes comme toi disent ça. Tiens, regarde, ajouta Marzin avec une complaisance qui rendit le mousse tout fier ; une supposition qu'il n'y aurait pas de dallot ici sur le pont : quand il tomberait une lame à bord, ous qu'elle irait?

— Elle resterait à bord, c'est clair, dit le mousse.

— Eh bien ! caïman, tu ne vois pas que c'est la même chose ? Quand j'embarque de l'eau dans mes souliers, l'eau reste là; quand j'aurai un dallot à la semelle, l'eau fout le camp, et j'aurai le pied sèche. Est ce clair ?

— C'est tout de même vrai , dit l'enfant avec admiration; je vas faire comme vous, maître Marzin.

Le mousse s'assit près du gabier et se mit à percer ses souliers à son exemple. Quelques jours après la moitié de l'équipage avait fait des trous à ses semelles, pour éviter les rhumes, et il fallut un ordre positif du commandant pour arrêter cette singulière folie.

J'ai parlé de la gravité habituelle du matelot breton : cette gravité ne le rend ni moins original ni moins plaisant que les matelots des autres provinces; seulement son comique est plus dans l'attitude que dans le mouvement, plus dans le silence que dans la parole. C'est un comique taciturne et sentencieux qui pousse au rire par le sérieux même. Avare de paroles, il concentre sa pensée dans une formule pittoresque. C'est une espèce de Spartiate qui a en horreur les phrases et qui n'aime à se faire comprendre que par l'action. Ce laconisme épigrammatique et incisi dans les circonstances vulgaires devient quelquefois, dans des cas plus graves, terrible par sa concision. Je puis en citer un exemple entre mille; il complétera ce qui nous reste à dire du marin breton.

C'était sous le directoire. Les nombreux corsaires armoricains qui couvraient alors la Manche, avaient tous profité d'un vent favorable pour mettre en mer, et il ne restait au port de Concarneau que le lougre de Marcof que l'on achevait d'armer.

Marcof était un corsaire de l'Ile de Batz, qui s'était déjà distingué en plusieurs occasions par son audace. C'était lui qui, ayant fait prisonnier un capitaine des Iles anglaises, et le voyant dépérir d'ennui, trouva plaisant d'aller faire une descente à Guernesey, à travers les stations, d'y enlever la famille entière du capitaine, et de la lui amener pour le distraire. Malheureusement un naufrage récent lui avait enlevé le beau cotre qu'il commandait, et, eu attendant mieux, il avait pris le commandement du petit lougre le Jean-Louis, avec lequel il devait mettre à la voile dans quelques jours. II était alors occupé à former un équipage, et se trouvait dans une des tavernes du port avec quelques matelots qu'il venait d'enrôler.

Ou avait déjà beaucoup bu, et fait les plus beaux rêves sur les exploits prochains du Jean-Louis, lorsqu'on vint avertir Marcof qu'il y avait en vue un bâtiment étranger pris par le calme. Il sortit aussitôt avec ses hommes. Le bâtiment commençait à se dessiner dans le brouillard ; bientôt la brume s'écarta comme un rideau que l'on soulève, et tous les doutes furent dissipés; le port, le gréement, l'absence du pavillon, tout prouvait que c'était un anglais; la distance peu considérable permettait aussi de le reconnaître pour un brick de commerce sans défense. Il suffisait donc de l'aborder pour le prendre. La tentation était trop forte; Marcof n'y put résister. Il courut à son lougre dont l'armement était presque achevé, jeta une planche entre le quai et le corsaire, et fit crier dans le porte-voix que Marcof demandait trente hommes de bonne volonté pour faire une prise. Tout ce qu'il y avait dans les tavernes de matelots sans emploi accourut; quelques vieux marins retirés se joignirent à eux, et, an bout d'une heure, le « Jean-Louis » quittait le port avec son équipage complet, et se dirigeait vers le brick. La foule se précipita vers le rivage pour voir ce qui allait se passer.

Tous les yeux suivirent avec anxiété le petit navire de Marcof, qui s'avançait lentement à force de rames. Enfin la distance entre lui et le brick anglais devint moins considérable. Un coup de pierrier partit du lougre, et le pavillon tricolore fut hissé à son mât. Le brick resta immobile. Un second et un troisième coup suivirent, et quelques épares du navire étranger tombèrent, coupés par les boulets; mais il ne fit aucun mouvement. Cependant le corsaire approchait ; il n'était plus qu'à une portée de mousquet du brick : Marcof prit le porte-voix et le héla; point de réponse. Sur le pont on ne voyait qu'un seul homme qui se promenait tranquillement, les mains derrière le dos.

Il paraît que c'est un équipage de sourds et muets, dit Marcof; nous allons voir si, en leur mettant un canon de pistolet dans l'oreille, en guise de porte-voix, ils entendront mieux.

Le lougre était bord à bord; un grand mouvement se fit sur le pont du brick ; une douzaine d'hommes s'élancèrent le long de ses flancs qui dominaient le corsaire de plusieurs pieds. Dans ce moment, un cri : feu! se fit entendre, et vingt coups de fusil partirent en même temps. Les douze Bretons retombèrent blessés ou morts: le reste de l'équipage du Jean-Louis s'arrêta étonné ; mais l'hésitation ne dura qu'un instant. Marcof jeta son cri en montant à l'abordage, et, malgré les balles, il fut bientôt sur le brick avec les plus déterminés de ses hommes. Là les attendait une réception qu'ils n'avaient pas prévue. Une compagnie de troupes anglaises en uniforme était rangée sur le pont, et faisait sans interruption un feu de peloton. Les matelots bretons reculèrent à cette vue ; mais les soldats s'avancèrent à leur tour, la baïonnette au bout du fusil, et une lutte terrible s'engagea sur les bastingages; les morts anglais et bretons tombaient pêle-mêle à la mer ou dans le lougre qui flottait au-dessous du brick.

Trois fois les vingt matelots repoussèrent les habits rouges jusqu'au gaillard d'arrière, trois fois ils furent obligés de céder. Enfin Marcof, ne voyant plus autour de lui que huit hommes debout, se décida à abandonner le navire ennemi. Il parvint à regagner le Jean-Louis. Il y était à peine que la brise s'éleva ; aussitôt les coups de feu cessèrent; le navire anglais, déployant ses voiles, se détacha du corsaire et cingla lentement vers la pleine mer. Marcof vira de bord en grinçant des dents, et mit la barre sur Concarneau.

La foule réunie sur le rivage avait suivi le combat avec un intérêt mêlé d'épouvanté ; mais l'éloignement empêchait d'apprécier les résultats de l'engagement. Ce fut seulement au moment où le lougre parut sous la jetée que l'on put comprendre combien l'action avait été meurtrière. Le pont du Jean-Louis était entièrement couvert de morts et de blessés; Marcof, debout à la barre, les pieds dans le sang jusqu'à la cheville, donnait ses ordres à six matelots, les seuls qui fussent en état de manœuvrer. Un cri d'horreur s'éleva dans la foule à l'instant ou le lougre rasa l'entrée du môle.

Marcof leva la tête et salua de la main un officier de marine de sa connaissance qui se trouvait sur la jetée; celui-ci se pencha sur le parapet.

— Au nom de Dieu ! qu'avez-vous fait de tout votre équipage, capitaine? cria-t-il au corsaire.

Marcof lui montra le pont où les cadavres étaient étendus.

— Quoi! tous morts? répéta l'officier.

Le corsaire haussa les épaules avec une impassibilité philosophique :

     On ne fait pas des omelettes sans casser des œufs, lieutenant, dit-il.

      Et il se mit à battre le briquet pour allumer sa pipe. Ou sut quelques jours après que le navire anglais qu'avait attaqué le marin breton, était un brick du commerce qui transportait cent dix hommes de troupes à Jersey. Vingt avaient succombé dans le combat contre l'équipage du Jean-Louis.

 

Emile Souvestre.

 

Roscoff – Travaux sur la digue ( du Laber ) - 1835

En parlant de Jahoua, je n'ai point prétendu donner une personnification de l'ouvrier breton : quoique le caractère celtique s'accusât énergiquement dans cet homme, les facultés supérieures dont il était doué en avaient fait une exception.

Mais il ne faudrait point prendre non plus les réflexions que j'ai précédemment émises sur l'infériorité industrielle de la Bretagne, pour un brevet d'incapacité infligé .à ses ouvriers. Ce qui leur manque, ce n'est ni l'aptitude , ni la volonté ; ce sont les moyens et l'occasion. Je crois même que peu de races sont aussi propres aux travaux de la forte industrie, car peu de races possèdent à un aussi haut degré la vigueur, la patience, l'esprit de combinaison , et surtout cette espèce de raideur musculaire et d'insensibilité physique qui rend le travailleur infatigable à la peine. Aussi, toutes les fois qu'une circonstance est venue aider à la manifestation des dispositions manufacturières de l'esprit breton, on les a vues se faire jour de la manière la plus éclatante.

Mais il avait pu apprécier l'ouvrier breton, et il savait désormais ce iî;ie l'on en pouvait attendre. Il eut encore, avant de quitter la Bretagne, une nouvelle occasion de s'en assurer. Ce fut dans la construction d'une digue près de Roscoff, digue destinée à enlever un coin de grève à la mer. C'était encore un travail entièrement neuf à exécuter. Les ouvriers ne s'en inquiétèrent point. Une population entière accourut pour prendre part à cette œuvre de géans, et ce fut pour M. Frimot lui-même une véritable merveille que l'audace, l'intelligence, la force, avec lesquelles ils accomplirent cette œuvre difficile.

Deux mois leur suffirent pour l'achever. A les voir lutter avec tant de gaieté et de courage contre la mer terrible qui grondait autour d'eux, on eut dit qu'ils prenaient un plaisir d'enfant à la combattre. Au milieu de ces rocs qu'ils ébranlaient de leurs leviers, couverts comme ils l'étaient de vase salée et arrosés par l'écume de la houle sous laquelle ils travaillaient en chantant, on les eût pris pour de jeunes lions marins folâtrant sous les griffes de leur mère. Les quartiers de rochers détachés de la côte venaient avec une sorte d'instinct prendre leur place et se ranger l'un contre l'autre à la digue.

Je n'oublierai jamais le spectacle dont je fus témoin à cette occasion, un soir que j'arrivais à Roscoff. J'ignorais la construction de cette digue, et je marchais, les regards fixés vers la mer où le soleil venait de descendre dans toute sa gloire. J'étais absorbé par cet admirable tableau, lorsqu'on baissant machinalement les yeux sur la grève qui commençait à se noyer dans l'ombre, je crus être le jouet d'une hallucination effrayante.

Sur le sable blanc du rivage, on voyait cinquante rochers de granit, poussés par des mains invisibles, s'avancer d'un mouvement uniforme et solennel. Un murmure confus montait de la rive sur la montagne, mêlé à je ne sais quel frottement écailleux et strident. Je demeurai immobile et presque épouvanté : je crus un instant voir une armée de ces monstres fabuleux des légendes bretonnes qui avaient quitté leurs cavernes, et qui se traînaient lourdement vers la mer. Heureusement, les voix des hommes et les clochettes des chevaux qui revenaient de la digue, m'arrachèrent bientôt à ma fantastique vision. Le lendemain, je vis les travaux au grand jour; je n'eus plus peur, mais j'admirai.

Je ne terminerai pas, puisque je suis en train de citer des anecdotes, sans dire un mot d'un charpentier de Morlaix, nommé Keinec, et que je me rappelle avoir vu dans mon enfance. Cet homme, qui avait été employé quelque temps au port de Brest, n'avait jamais pu apprendre à lire ni à écrire. A l'âge de soixante ans, il se mit en tête de construire un navire, seul, sans plan, et sans calcul écrit. Il projeta de mémoire cette immense machine, en combina toutes les parties, et l'exécuta au grand étonnement des négocians du port qui avaient d'avance condamné l'œuvre du charpentier.

Depuis ce premier essai, douze navires de différente grandeur furent construits par lui, avec le même succès, ce qui lui faisait dire dans ses jours de gaieté qu'il avait autant de ses, enfans sur l'eau que notre seigneur Jésus-Christ avait eu d'apôtres.

Je me souviens encore d'avoir vu lancer, au passage Cornic, le dernier brick qu'il ait construit ; Jteinec avait alors quatre-vingts ans accomplis. Lorsque l'immense machine s'élança dans la nier, an milieu des acclamations, et reparut, rasant avec grâce le rivage, le vieux charpentier était sur le porjt, appuyé contre le bénitier que l'on avait apporté pour le baptême du navire; il découvrit ses cheveux blancs, fit le signe de la croix et baissa la tête.

-          Vive Dieu ! qu'avez-vous, père Keinec? lui cria le capitaine en lui frappant sur l'épaule; est-ce que vous pleurez?

-          - C'est mon dernier fils que j'envoie sur la mer, monsieur, dit le vieillard avec une triste douceur; puis il regarda longuement son navire, serra la main du marin, et descendit à terre. Un mois après il était enterré au cimetière de Ploujan, et ses fils plantèrent sur sa tombe une croix surmontée d'un vaisseau à la voile.

Je pourrais ajouter une foule de preuves de l'aptitude de l'ouvrier breton ; mais, il faut le reconnaître, cette imagination si féconde chez lui, et qui se montre en toute occasion, est le plus souvent sans grand résultat, faute d'éducation professionnelle et d« moyens d'exécution. Son adresse ingénieuse ne s'exerce que dans une sphère étroite, et ne dépasse point les bornes d'une industrie personnelle et isolée. Tant que de grands centres de fabrication n'existeront point dans cette province, les arts manuels n'y feront aucun progrès; et ces grands centres, il faut qu'ils soient créés par des étrangers. Le Breton n'ira point chercher l'éducation industrielle pour la transporter dans son pays; il l'attendra sans empressement et sans appel, tranquillement accroupi dans sa misère; mais si elle vient vers lui, il saura l'accueillir et en profiter.

Quoique la Bretagne, par sa position écartée, ne soit jamais appelée a la production manufacturière aussi impérieusement que les provinces centrales, on peut la regarder comme éminemment propre, par sa nature et par le caractère de ses habitans, à toutes les fortes industries qui s'appuient sur l'agriculture. Il est possible, aussi que des richesses minéralogiques encore ignorées couvent dans son sein, et la découverte de bassins houillicrs susceptibles d'exploitation suffirait pour changer entièrement la face du pays. Mais quel que soit l'avenir qui l'attende, la Bretagne ne pourra sortir de son néant sous le rapport manufacturier, que par la création de grandes usines, soutenues par des capitaux suffisans. Alors seulement cesseront les industries morcelées et mal entendues qui l'épuisent au lieu de l'enrichir; alors commencera l'émancipation de ses ouvriers, ensevelis jusqu'à présent dans une ignorance indifférente et fatale.