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“Pluteus I ” - bateau de la Station biologique de Roscoff

Tandis que, coquet et sentent bon le vernis neuf, accosté à l'extrémité du nouveau môle du port de Roscoff, le “ Pluteus II ” se prépare à bondir sur les vagues, tout frémissant des pulsations de son puissant moteur, il me semble opportun d'évoquer une dernière fois la carrière du “ Pluteus I ”, l'ancien qui, maintenant “bout à terre”, la quille enlisée dans la vase, au fond du vieux port, subit tristement les injures du temps et soulève à chaque grande marée les lourds maillons de sa vieille chaîne rouillée en attendant que sous les effets lents mais continus des intempéries la mer un de ces jours s’infiltre dans ses bordés pour en consacrer l'agonie.

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Et cependant il eut une belle carrière. Que de fois il a côtoyé les bords rocheux des “passes des feux” et de “Rannic” pour gagner les courants du large, tantôt vers l’est, tantôt vers l'Ouest, mené par la main ferme et sûre du patron Le Mat – “Hyacint...” comme l'on disait au pays - et poussé par les puissantes pales de bronze de son hélice qu'actionnait un vieux bolinders mono piston qui n'avait aucun secret pour son mécanicien Guyader - Charles pour ceux du bord -. Que de fois dans la magnifique baie de Morlaix, inondée de la lumière du matin,vraie nappe de métal en fusion, son étrave a fendu la lame, écartant les algues flottantes et faisant lever des nuées d'oiseaux de mer perchés sur les balises de “Guéréon”, de “Moselik” ou du “Pot de Fer”, sur les rochers des “Bisayers”, de “Duon” ou les “Chaises de Primel”. Pas un coin de la côte qu'il n'ait exploré depuis Roscoff jusqu'à la rivière de Lannion. Combien de fois les criques de Locquémeau ou de Primel ont vu apparaître sa silhouette élancée et ses deux mâts; que de fois il a contourné les écueils,laissant à bâbord “Le Cerf”, à tribord les “Platines de Callot” et passant sous l’île Louët virait à terre du “Taureau” pour gagner l'anse de Terenez.

Arrivé au point d'excursion, tandis que le patron cherchait le mouillage propice, la voix d’ “Hyacint..” appelait de l'arrière : “Le fond est bon, Milin, c’est du sable” répondait-on de l'avant; “alors mouille”. Un gros “plouf” et une gerbe d'eau attestait que I’ordre avait reçu exécution et tandis que quelques halètements poussifs marquaient l'arrêt du moteur, le “Pluteus” évitait sous l'appel de sa chaîne. C'était alors le débarquement sur la grève à l'aide de la grande chaloupe. Après les matelots, étudiants et professeurs, à la main les bocaux et seaux de toile, y sautaient après avoir enjambé le plat-bord. Et c’était la ruée sur les grèves à la recherche des éléments d'études sous la conduite des marins au bord. Car ces matelots, qu'ils aient pour noms “Charlie Riou”, Milin ou plus tard Coeff et Corre, avaient des connaissances en biologie maritime qui eussent étonné plus d’un. Ils savaient à coup sûr à quel endroit précis on trouvait tel animal ou telle algue réclamés par les chercheurs.

Parfois notre “Pluteus” mettait le cap à l'Ouest pour des dragages.Pendant des heures, moteur à allure réduite,notre bateau tirait sa drague ou son chalut dans le calme des mers étales roulant légèrement sur sa quille, les pointes de ses mâts décrivant des arcs de cercle dans le ciel. Pour passer le temps en attendant que la drague déverse sur le pont les trésors du fond qu'il fallait trier dans le maerl et les algues, la jeunesse estudiantine, allongée sur le roof ou perchée dans les haubans, chantait des chansons sous l'oeil attentif du patron.Car la jeunesse et parfois imprudente et il pouvait arriver que le bateau tangue un peu plus fort sur une grosse vague.

“Quand Mr le Professeur perd... le Nord”

II me vient à l’esprit une anecdote qui illustre bien l'ambiance de ces dragages prolongés des heures durant. C'était par un jour de crachin. Depuis une bonne demie-heure le Pluteus tirait le chalut “allure de drague”, c'est à dire avec une lenteur désespérante. Depuis un moment, sans doute las d'affronter le crachin, le professeur Ray, qui exerçait je crois à Lyon et était un fidèle de la station de Roscoff où il était bien connu pour ses facéties et son esprit caustique, était descendu dans le poste où il avisa, dans son coffret, la boussole du bord -je devrais dire le compas pour rester dans Ia note -. Remonté sur le pont, nous le vîmes jeter un coup d'oeil vers le sud où s'étalait la côte de Moguériec. Après un instant de perplexité il s'adressa au patron Le Mat : “Dites-moi Hyacinthe, la terre est bien au sud n'est-ce pas ?”. Certainement Mr le Professeur rétorque Le Mat – “ Mais alors, je ne comprends pas,reprend notre professeur, je suis descendu dans le poste et nous avions le nord à tribord, cela n'est pas possible. “ Mr Ray, nous avons le nord à bâbord”. L'on descendit dans le poste où l'on constata que l'aiguille aimantée du compas pointait bâbord. “Mais diable, ce compas est ensorcelé, tout à l'heure...”. Sur le pont des éclats de rire fusèrent qui durèrent un bon moment. L’hilarité passée, tout s'expliqua: ce que notre brave professeur n'avait pas remarqué, c'est qu' entre le temps où il avait fait sa première lecture et le moment où il était monté sur le pont, l'opération de dragage s’étant terminée, le patron avait fait faire un demi-tour au bateau pour revenir sur le chalut et le hisser à bord avec plus de facilité. L'anecdote eut son petit succès et pendant des années on, se la racontait sous le manteau.

Combien de générations de chercheurs et d'étudiants a t'il menées à la découverte de nos grèves et de ses ressources biologiques incomparables notre brave “Pluteus” ?

Des années sont passées. Un beau jour c'est le patron Le Mat qui, le premier, a disparu, terrassé par la maladie. Puis ce fut le tour de Milin. D'autres prirent leur retraite, une retraite bien gagnée, comme le matelot “Charlie – Coz” et “Charles” le mécanicien. Le fin coursier de la mer, vieilli lui aussi, a demandé grâce.Tandis que les derniers matelots Coeff et Corre assuraient la continuité,sur une nouvelle unité, avec un équipage rajeuni, lui, le vieux Pluteus, sa tâche terminée, gagnait le fond du port, parmi les vieilles barques, inutile mais superbe.

Et je ne saurais terminer cette évocation sans une pensée à la mémoire de celui qui présida, de longues années durant, aux destinées de la station biologique de Roscoff, lui aussi usé à la tâche, je veux parler du Professeur Pérez,

 

Roscoff, le 1er Août 1953.

Paul Guyader-

Le correspondant du Télégramme

Pour Le Télégramme – Édition de Morlaix

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